Part 3
--Il n’avait qu’à être exact, répondit le capitaine, et, puisqu’il n’est pas venu, je le remplacerai. Je crois, du reste, qu’il est préférable que vous trompiez Bigorneau avec un vieil ami comme moi... En tout cas, il est absolument nécessaire que vous le trompiez. Si vous ne le trompiez pas, il ne prendrait rien, et vous seriez le dindon de la farce, puisque vous adorez la friture...
Elle sourit et se leva. Ses cheveux blonds en profitèrent pour se répandre en nappes dorées sur ses épaules, tandis que son peignoir, trouvant l’occasion unique pour un tel exercice, se mettait à bâiller éperdument.
--Vous êtes la plus gracieuse créature que je connaisse, dit le capitaine, et vous paraissez douée du plus délicieux caractère qu’on puisse souhaiter. Je vous adore...
--Vous m’adorez? Elle est bonne!... Mais vous ne songiez même pas à moi il y a un quart d’heure...
--C’est exact. Il y a cinq minutes, mon âme était vide de vous--et, maintenant, votre image est à jamais installée sur la cimaise de mon cœur.
--S’il en est ainsi, dit-elle, je renonce à vous expulser.
Elle toussa légèrement et poursuivit:
--Ma physionomie vous plaît, et mon caractère vous semble bon. Mais, en vérité, que dites-vous des jambes que voici?
Elle retroussa son peignoir jusqu’au genou et découvrit une paire de mollets dignes de notre Académie nationale de musique:
--Que dites-vous de ça, capitaine?
--C’est exquis.
--Le Créateur, en effet, n’a pas oublié de me garnir les tibias, fit Élise Bigorneau.
Puis, sur une nouvelle manœuvre de jupes--prenons un ris, prenons-en deux!--elle ajouta:
--Mais il n’a rien négligé non plus pour l’agrément de mes fémurs.
--Jamais fémurs ne furent plus divinement adornés, répondit le capitaine, et je ne crains pas de leur décerner hautement ici le titre de cuisses.
--Mes jambes vous agréent, continua la charmante jeune dame, et mon visage ne vous est point antipathique; mais si vous voulez vous donner la peine de promener une main distraite sur mon corsage, ici, au-dessus du cœur, j’ose espérer que vous serez également satisfait.
Elle lui prit la main et la glissa dans l’échancrure du peignoir...
Au contact de cette chair fraîche et souève, le capitaine devint rouge comme une grenade.
--Élise, rugit-il, soyez à moi! Il faut que vous soyez à moi sur-le-champ.
Elle se dégagea:
--Je suis à vous dans une minute, dit-elle simplement.
Et elle disparut dans le cabinet de toilette.
PIERRE VEBER
VII
OÙ LE CAPITAINE REMET SUCCESSIVEMENT SA REDINGOTE ET UNE PERSONNE QU’IL A CONNUE AUTREFOIS
Resté seul, Léon prêta une oreille distraite aux bruits d’à côté; il n’eut même pas la tentation de placer son œil au trou de la serrure. A quoi bon? Tout vient à point...
Il ne profita pas de ce répit pour descendre dans son laboratoire intime et s’analyser. Le capitaine, on l’a dit, était de ces hommes forts, mais peu compliqués, qui vivent les minutes comme elles viennent. Seulement, il avait le souci d’être à la hauteur des circonstances, et il repassait en lui-même les images licencieuses dont, à l’ordinaire, l’évocation était d’un effet sûr.
En même temps, il défaisait ceux de ses vêtements qui demandaient le plus de travail à enlever. Certes, il eût été malséant à lui d’ôter tous ses linges; mais certains gestes de gens qui se dévêtissent sont assez gauches et vulgaires, et le capitaine ne voulait pas les exécuter en public. C’est ainsi qu’il défit ses bottines sans les ôter et déboutonna son gilet de flanelle sous sa chemise, afin de le quitter en même temps que celle-ci, le moment venu.
Il était prêt: en deux mouvements, il pouvait se transformer de même qu’au théâtre les mendiants se muent en fées. Un timbre sonna. Le capitaine pensa:
--Tiens! elle a gardé la femme de chambre... Tant mieux, car j’ai faim. Voici le _bon gîte_ et, tout à l’heure, _le reste_; un _bon souper_ sera de rigueur ensuite.
On frappa; il dit, sans se retourner:
--Entrez!
--Mon cousin Bigorneau, excusez-moi de venir vous déranger. J’arrive de Limoges et je vous demande l’hospitalité pour une nuit.
Le capitaine bondit vers l’arrivante, une vieille dame à repentirs blancs. Vous croyez peut-être qu’il perdit son sang-froid? Nullement! En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire (et pourtant j’écris assez vite), il envisagea la situation:
--Bon! une parente de province débarque chez Bigorneau sans être attendue... d’ici à deux secondes, Élise va entrer dans la chambre... l’adultère sera aussitôt constaté par cette cousine... elle préviendra Bigorneau, qui fera une musique impossible... en tout cas, la réputation de la chère aimée est compromise... Du toupet, comme disait Danton.
Aussi, d’une voix où la politesse cachait mal l’irritation, il s’écria:
--Bigorneau? Vous vous trompez, madame: ce n’est pas ici, c’est au-dessus! Sonnez fort.
Et mentalement, il ajouta:
--Au-dessus, c’est un appartement à louer! Tu resteras bien dix minutes, et cela me donnera le temps de déguerpir.
La vieille dame sortit, en s’excusant. Elle avait à peine disparu que le capitaine repassa en hâte son gilet et sa redingote, ramassa sa cravate, boutonna divers hiatus naguère savamment préparés et coiffa son chapeau. Au moment de sortir, il se demanda s’il importait de prévenir Mme Bigorneau; il conclut:
--Ça prendrait trop de temps. La vieille va redescendre chez le concierge, qui la conduira ici. Ces dames s’arrangeront.
Il se contenta de placer bien en vue une carte de visite sur laquelle il avait écrit au crayon:
«Chère madame,
«Je descends chercher de la bière. Ne vous impatientez pas.
«L.»
Puis il se glissa dans l’antichambre et, de là, dans l’escalier. Au palier supérieur, la vieille cousine ne se lassait pas d’éveiller à coups de sonnette les échos de l’appartement à louer.
Le capitaine descendit, demanda «la-porte-s’il-vous-plaît» et sortit d’un pas gaillard.
Le ciel affichait toujours le même nombre d’étoiles. Pas une de moins. Mais le Moulin n’était plus Rouge à cette heure tardive, et les rues s’allongeaient dénuées de passants.
Le capitaine avait faim. Il consulta son gousset: y tenaient congrès quatre effigies de Napoléon III, chacune de la valeur de 1 franc. Il calcula: «2 francs de chambre, 1 franc de viande, et 0,30 de vin. Cela me permettra d’attendre le jour; j’irai demain réclamer mes biens avenue Montaigne.»
A grands pas, il se dirigea vers la rue Montmartre, où il savait trouver une charcuterie de nuit. Sur son passage, les cafés fermaient; la guillotine articulée des devantures s’abaissait lentement; les gaziers avec leurs perches prenaient au vol les papillons de clarté des réverbères; au seuil des brasseries, des messieurs et dames tout en fourrures choisissaient des points de direction vers Cythère. Le capitaine soupira, car il était resté sur son appétit d’amour, et il regrettait d’être dépareillé. Il traversa les boulevards, et c’est vainement que des fantômes lui proposèrent d’acheter le _Soir_.
Rue Montmartre, une charcuterie, très éclairée, versait des torrents de lumière sur ses obscurs contemplateurs. Au centre, dominant comme en une apothéose l’harmonie des galantines et des têtes roulées, des veaux piqués et des foies-gras, une dame en tablier blanc et en fausses manches de toile candide, coupait des tranches minces et larges à même les terrines, puis elle les insérait dans la fente d’un morceau de pain, les bénissait d’un signe de croix de moutarde, y joignait deux cornichons, un peu de gelée, un sourire, et tendait le tout à l’acheteur.
Auprès d’elle, des sous-chéroubim affûtaient des couteaux, détachaient des boudins, séparaient des côtelettes et taillaient dans la plaie incurvée des jambons roses. Et la procession des noctambules affamés défilait sans cesse devant le comptoir féerique. Du doigt, ils désignaient leur emplette, ou bien fouillaient avec une fourche dans les compartiments d’un échaudoir, en retiraient une saucisse plate. Et le couvercle de la boîte, en se rabattant, soufflait une exquise haleine de bonnes choses pas chères en train de mijoter.
C’étaient des gens de toutes castes, des brahmanes en riches pelleteries, des yoghis journalistes sortant de leurs antres, des pârsis du _high-life_ en habit, accompagnés de leurs petites amies, très égayées de souper avec les mangeailles des pauvres; puis les parias, les va-nu-pieds et les traîne-savates qui venaient varier un peu la monotonie d’avoir toujours faim. Et, auprès, des hétaïres horribles, de celles qui font illusion aux seuls poivrots et leur vendent à bas prix des faveurs défraîchies; en cheveux et vêtues de peignoirs sombres, elles discutaient à haute voix les mérites des charcuteries, avec des allusions d’une traditionnelle grivoiserie.
Dans l’angle le plus reculé de la salle, sous les pendentifs des quartiers de lard, un vieux bonhomme, accroupi, chantait doucement un refrain empreint d’un maniérisme dix-huitième siècle:
L’Amour s’en vient en sa nacelle, Accueillez-le, ma toute belle, Chloris, il vous attend... Mais la brise est par trop volage, L’Amour a repris son voyage: Chloris, il n’est plus temps.
Le capitaine entra et jetant, d’un geste noble, l’effigie de l’homme de Sedan:
--Vingt sous d’assortiment! demanda-t-il.
Une des mégères le dévisagea, puis s’écria:
--Bah! Léon!!
A l’appel de son prénom, le capitaine eut un mouvement involontaire; la femme en cheveux s’excusa:
--Vous offensez pas si je vous appelle Léon: c’est que vous ressemblez en mieux à une personne...
--... Que vous avez beaucoup aimée, peut-être? répondit-il en riant.
--Ah! fichtre non! pas des masses! Mais ça, ça me regarde, pas vrai?
--Elle a bu, pensa le capitaine, elle a peine à se tenir debout.
--Alors, reprit la femme, c’est pour ça que j’ai dit: «Tiens, Léon!» Ça m’a remué des souvenirs... Non, ne prenez pas de terrine de lièvre; ils la font avec du bœuf avarié. Prenez plutôt une petite queue de porc: ça ne trompe pas... Oui, Léon, le seul homme qui m’ait laissée indifférente... enfin, mon mari.
--Vous avez été mariée? fit le capitaine d’un air dégagé quoique empressé.
--Un peu, mon neveu. J’ose le dire, je n’ai pas toujours été ce que je suis! j’ai occupé un rang dans la société... A ta place, je demanderais moins de gelée et un peu plus de cornichons, mon gros chien... J’ai été une femme honnête. Seulement, tu comprends, je suis seule sur le globe, j’ai plus d’appui; mon amant a été _fait_ la semaine dernière, et me voilà sans un bras pour me défendre. Ce qu’il me faudrait ce serait un homme comme toi, ni beau ni laid, mais fidèle et sûr, et pas trop exigeant sous le rapport de l’argent.
--Alors, dit Léon, soudain intéressé, vous fûtes mariée?
--Je viens de te l’annoncer... Avec un type à son aise... Passe-moi un de tes cornichons... merci... Avec un soldat et un gradé, encore...
--Ah! Et il est mort?...
--Oui... non... sais pas... pas curieuse... je l’ai lâché.
--Vous avez quitté le domicile conjugal?
--Oui, j’ai quitté le... chose... Encore un cornichon s’il t’en reste... j’ai filé en compagnie d’un ami de mon mari, un civil, il y a dix ans. J’avais assez des militaires.
--Vous avez déjà connu des militaires?...
--Oui, tous les officiers du régiment de mon mari... C’était une enquête personnelle que j’avais commencée; j’avais tenu à la mener jusqu’au bout.
J’ai voyagé avec mon civil, et, à Alexandrie, il m’a plantée là, pour s’enfuir avec une connaissance de wagon... Voilà... on se prend les uns aux autres et on se quitte les uns pour les autres... C’est ça la vie... Redemande donc du veau piqué. Non, c’est moi qui te l’offre, tu me plais. Fais donc pas de fierté.
--Pourtant, dit le capitaine dont la curiosité n’était pas moins piquée que le veau qu’il mangeait, votre mari n’a pas couru à vos trousses?
--Ouiche! Il n’était pas assez dégourdi: un capitaine d’habillement...
--Oh! reprit-il, soudain éclairé, un officier du 270e, hein?
--Bah!... Tu l’as connu? Léon Napau... Tu lui ressembles en mieux.
Elle continuait à parler; mais Léon ne l’écoutait plus. Il la reconnaissait à cette heure: c’était Célia! Mais combien enlaidie depuis dix ans! devenue grasse, informe, la figure couperosée, les yeux rouges, la voix rauque. Elle lui plut ainsi: il lui trouva désormais l’attrait des choses détraquées. Lui qui voulait tout à l’heure connaître des filles, il était servi à souhait; en outre, il pouvait s’offrir cette spéciale vengeance: devenir incognito l’amant de cœur de cette femme qui jadis l’avait tant détesté et trompé.
Il lui dit donc:
--J’ai été l’ami de Léon Napau!
--Un ami de Napau, avec qui je n’ai pas encore couché! Tu serais le seul! Il faut réparer cet oubli.
Et elle l’entraîna au dehors.
JULES RENARD
VIII
X... CHEZ LES INDIENS
Si nous revenions à X..., ce «gros mouton», comme l’appelle Marthe? Il me semble qu’il fait un peu tapisserie. Ayant ouvert le bal, il mérite la corvée de le mener jusqu’au bout et n’a droit qu’aux sorties indispensables et pressantes. C’est le héros de notre roman. N’y pensons jamais, soit; mais parlons-en toujours un peu. Qu’il tienne de la place; qu’au premier signe il réponde: «Présent!» et, chaque fois qu’il voudra se sauver, donnons un vif croc dans les jambes croisées de son X...
Je le retrouve encore abattu par cet exercice qui est l’unique manière de répondre à l’indiscrète question du _Mercure de France_:
«Toute politique mise de côté, êtes-vous partisan de relations intellectuelles et sociales plus suivies entre la France et l’Allemagne et quels seraient, selon vous, les meilleurs moyens pour y parvenir?»
Collé de la sorte au pied du mur frontière, un honnête homme ne discute pas. Il attire sur son cœur sa noble et docile épouse. Il l’étreint de ses bras patriotiques, et tous deux, lèvres serrées, tâchent de faire un enfant, c’est-à-dire un soldat de plus.
Ainsi les petites revues savent, quand il le faut, rendre service aux grands pays.
--Tu m’aimes donc toujours? demanda Marthe, avec cet étirement des bras et des jambes particulier aux poulpes mal écrasés.
--Tu me laissas boire à ma soif au ruisseau du plaisir, dit X..., et il me plaît d’en écouter le murmure qui s’éloigne.
--Tiens! c’est mignon, ça, fit Marthe. On dirait de l’indien.
--Tu réveilles en moi de doux souvenirs.
--Aurais-tu vu des Indiens? demanda Marthe, palpitante.
--Je commence, se contenta de répondre X... Après neuf ans de séjour, New-York me devint inhabitable. On n’y parlait que de Paul Bourget. On ne pouvait plus faire une course sans craindre de passer sous son objectif. Comme celui de Damoclès, le scalpel du psychologue menaçait la ville. Je résolus de fuir ce littérateur plus répandu qu’un lac, d’aller voir des hommes qui scalpent pour de bon: je partis à la recherche du dernier des Mohicans.
--Il est mort en 1757, fit Marthe.
--Tu ne parles que du dernier, reprit X... Moi, je parle du dernier _irrévocablement_, comme sur les affiches. Qu’on se le dise. N’exige point, ma chère petite Marthe retrouvée, que je te raconte les détails d’un voyage long et monotone comme un volume de Pierre Loti, et qu’il te suffise de savoir que j’arrivai enfin au bord d’une rivière où j’aperçus...
Voici déjà que je t’intéresse: tu frissonnes, et, si tu étais mère, tu jetterais un regard d’anxiété au berceau de ton enfant, pour t’assurer qu’il y dort près de toi, tranquille... J’aperçus, dis-je, sur l’autre bord de la rivière, un être partiellement vêtu. Debout, immobile, il semblait faire sécher au soleil la teinture d’iode qui n’était que la couleur naturelle de sa peau.
«--Qui va là? demandai-je étourdiment, comme le locataire d’un septième étage qu’on dérange.
«--Ça ne te regarde pas!» telle fut la réponse que je devinai, car l’Indien se dispensa de dire un mot ou de faire un geste, et il me parut d’un calme d’où je n’espérai le tirer que s’il y consentait, et non par ma propre force ni par celle de deux bœufs attelés au même joug. D’ailleurs je réfléchis que j’avais mal posé la question et que c’était moi qui «allais là», tandis que lui restait sur place. Il avait donc le droit d’interroger. Comme il n’en usait pas, je résolus de lui faire des avances pacifiques, et je levai un doigt vers le ciel.
--Qu’est-ce que ça voulait dire? demanda Marthe.
--Ça voulait dire: Je suis seul. Ne crains point que j’aie derrière moi une armée nombreuse comme les feuilles de la forêt, car, si j’avais cette armée, j’ouvrirais et je fermerais mes dix doigts le plus rapidement possible, sans m’arrêter.
--Et que dit l’Indien?... demanda Marthe.
--Je crois qu’au fond ça lui était égal. Aucun de ses muscles ne broncha... ou alors, ils bronchèrent tous avec un tel ensemble qu’on ne pouvait distinguer le jeu de l’un du jeu des autres. Je crus devoir changer adroitement le sujet de la conversation: je tirai de ma poche une pièce de cent sous, «l’honneur moderne», dit Marcadet, et je la fis briller au soleil comme une petite lune maligne. Aussitôt, l’Indien sauta dans un canot, le détacha de la rive, vint à moi et me tendit galamment la main pour m’y faire entrer. Je m’installai et lui dis, en langue universelle:
«--Comment t’appelles-tu, fils de la Nature?
«--L’Aiguille; c’est, dit-il, le nom de guerre que me donne ma tribu à cause de mon adresse à l’arc. Mais un nom en vaut un autre: dis le tien.
«--X..., répondis-je; c’est le nom que je mérite par la perfection avec laquelle j’imite le sifflement des reptiles.
«--Que me veux-tu? La terre du visage pâle manque-t-elle de gibier au point qu’il braconne sur la terre des autres?
«--En effet, dis-je, le gibier de mon pays devient rare. Tu parcourrais nos plaines sans y trouver une trace de buffle ou d’éléphant, et les couvées de perdrix ont mal réussi cette année. Mais l’odeur du gibier n’est pas ce qui m’attire.
«--Ton wigwam manque-t-il de femmes? dit l’Aiguille. As-tu faim de la chair des nôtres?
«--Non, l’Aiguille, je peux attendre: j’ai pris mes précautions avant de partir.
«--Que désires-tu donc? Parle avec celle des deux pointes de ta langue fourchue qui dit la vérité.
«--Je désire l’adresse du dernier des Mohicans.
«--Le daim est léger mais faible; le cerf est agile mais fort.
«--Je ne dis pas le contraire, l’Aiguille.
«--C’est moi le cerf, et toi, le daim.
«--D’accord, mon cher l’Aiguille, et je prie humblement le cerf de donner au daim l’adresse du dernier des Mohicans.
«--As-tu des yeux pour ne pas voir? dit l’Aiguille; les araignées ont-elles tissé leur toile sur tes prunelles? Le dernier des Mohicans, c’est moi!
«--On dit ça, répliquai-je, ironique.
«--As-tu mal aux cheveux? Faut-il que je t’en débarrasse? s’écria l’Aiguille, irrité.
«--Il me semblait avoir lu le récit de sa mort.
«--Les visages de farine lisent des livres, répliqua l’Aiguille. Les mensonges du cœur ne leur suffisent plus: ils apprennent les mensonges écrits par les étrangers. Mais le Peau-Rouge lit la terre, le ciel et l’eau.
«--Tu oublies le feu, grande Aiguille.
«--La veille d’une bataille, continua l’Aiguille sans relever l’impertinence, un chef brave craint-il de faire des politesses à sa femme, et, le chef mort, sa femme peut-elle garder indéfiniment pour elle le fruit confié? Non: le fruit crève l’écorce. Et le fruit, c’est moi. J’ai dit.
«--Bien dit. Puisque c’est toi le dernier des Mohicans, je te conjure de me mener dans ton village et de me présenter à ta famille. Je paierai ce qu’il faudra.
«--Les visages poudrés ont des traîtres, dit l’Aiguille.
«--Pardon, ils n’en avaient qu’un: Dreyfus, et justice est faite, répondis-je avec une fierté mêlée de honte. D’ailleurs, tu peux me fouiller.»
L’Aiguille ne se le fit pas répéter.
Il me prit mon tabac à manger, mon canif, ma montre et un certain objet dont, tu le sais, Marthe, je ne me sépare jamais et qui jouera dans cette histoire, sinon le principal rôle, du moins le premier des secondaires.
--Quel objet? dit Marthe. Je me perds en conjectures.
--Patience, répliqua X..., heureux de l’effet produit. Mon unique souci est de piquer ta curiosité. Suspens-toi à mes lèvres par les tiennes et, de peur de me décrocher la mâchoire, appuie sur mes genoux le plus possible du poids de ton corps.
--Ote ton porte-monnaie, dit Marthe. Tu en étais où l’Aiguille...
--Enveloppe mes dépouilles dans un mouchoir et les dépose au fond du canot. Puis il saisit les avirons et me dit: «Suis-moi.»
La recommandation était superflue, car, si une chose en suit une autre, c’est l’arrière d’un canot dès que l’avant s’ébranle.
«--De la prudence, fis-je, hein? l’Aiguille!
«--Es-tu donc, dit-il, une pierre qui va au fond de l’eau?
«--Je ne sais nager que dans la joie, l’Aiguille, et, si ta coque chavire, je ne resterai pas une minute de plus à la surface.
«--Les caïmans t’empêcheront de couler, grand X..., à moins que tu ne sois un oiseau pour déployer tes ailes.»
Cette phrase ambiguë me choqua, et j’allais me croire traité de voleur, lorsque nous entendîmes le mugissement d’une cataracte.
--Vous étiez perdus! s’écria Marthe, les doigts joints.
--Comment, ma pauvre femme, peux-tu dire une pareille bêtise, puisque me voilà? répliqua X..., dont les mains avaient disparu. Je poussai, d’ailleurs, le même cri que toi.
Mais l’Aiguille me dit avec mépris:
«--Mon frère a-t-il l’habitude de se désaltérer aux gourdes pleines de feu?»
--Je ne comprends plus, dit Marthe.
--Cela signifiait: «Mon frère boit-il trop d’eau-de-vie? S’enivre-t-il de liqueurs fortes? Et veut-il que d’un coup de tomahawk, je fasse rentrer dans sa tête ses esprits qui déménagent au moindre danger?»
A ces mots, l’Aiguille rama vers la rive. Il me débarqua, se débarqua lui-même, prit le canot, le chargea sans façon sur mes épaules, et, tandis qu’il écartait les hautes herbes, je portais le frêle esquif, et, d’un pas rassuré, nous côtoyâmes la rivière. Ainsi nous pûmes éviter la cataracte, et nous aurions, avec une égale aisance, remonté n’importe quel courant.
Comme je le complimentais de cette manière d’écluser, l’Aiguille me dit:
«--Figure-de-Craie, il est plus facile de voir courir un chat sauvage que de le prendre.
«--Je m’en doutais, l’Aiguille, bien que le rapport m’échappe.
«--Oiseau babillard, ce qu’on ne peut faire par la force, il faut le faire par la ruse.
«--Évidemment, dis-je, mais à quoi cela nous avance-t-il?»
En effet, nous n’avancions plus. Les herbes devenaient inextricables. Elles se multipliaient en grandissant. Déjà, elles nous dépassaient de _la tête_, et l’Aiguille même, justifiât-il son nom à la lettre, n’y pénétrait pas.
«--As-tu une allumette?» me demanda l’Indien.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Bon, fit Marthe, boudeuse, quelqu’un sonne!
--Qu’il entre, dit X... Je finirai mon histoire une autre fois. Souviens-toi, chère Zibeline, que je m’arrête juste au moment où l’Aiguille et moi nous allions, sans pitié, pour nous frayer un chemin, mettre le feu à une forêt tout entière.
TRISTAN BERNARD
IX
L’HÔTEL DE SÉNÉGAMBIE
On sonna une seconde fois.
--La bonne est couchée. Je vais ouvrir, dit Marthe.
Elle alluma un bougeoir.
--Accompagne-moi, dit-elle à X... J’ai peur d’y aller seule.
La porte ouverte, ils distinguèrent avec peine, sur le palier sombre, un individu d’assez mauvaise mine, coiffé d’un melon à bords plats.
X... allait refermer la porte sans plus d’explications, quand l’inconnu poussa un cri étrange, rauque, guttural, qui fit trembler les murs et les barreaux de l’escalier.
La pauvre Marthe avait fait un pas en arrière et s’était laissé choir sur une chaise, à demi-morte de peur.
A sa grande surprise, X... ouvrit la porte toute grande et tomba dans les bras de l’inconnu, qu’il embrassa avec effusion.
Il l’attira dans l’antichambre et, le présentant à Marthe:
--Mon ami, l’Aiguille, dit-il, le dernier des Mohicans.
Marthe, un peu remise de sa frayeur, examina le nouveau venu. Il était vêtu d’une petite jaquette noire, d’un pantalon à raies et d’une chemise à col cassé. X..., quand le Mohican eut ôté son chapeau, s’aperçut qu’il avait coupé sa longue tresse noire et que ses cheveux, plaqués maintenant sur son front rouge, se partageaient en deux bandeaux.
Quand ils furent installés tous trois dans le petit salon: