Part 2
Elle se tut en même temps que je soufflai la lampe, et tout de suite je vis des milliers de points brillants, pendant que je sentais un grand froid sur les joues. Je devinais sous les lits des dragons verts avec des gueules tout enflammées. Je sentais leurs griffes sur mes pieds, et des lumières sautaient de chaque côté de ma tête. J'éprouvais un grand besoin de m'asseoir, et en arrivant à mon lit, je croyais fermement qu'il me manquait les deux pieds. Quand j'osai m'en assurer, je les trouvai bien froids, et je finis par m'endormir en les tenant dans mes deux mains.
Au matin, Bonne Esther trouva la chatte sur un lit près de la porte.
Elle avait fait ses petits pendant la nuit.
On rapporta l'histoire à sœur Marie-Aimée. Elle répondit que c'était sûrement la chatte qui avait ouvert la porte, en se dressant vers le loquet. Mais la chose ne fut jamais bien éclaircie, et les petites en causèrent longtemps tout bas.
La semaine suivante, toutes celles qui avaient huit ans descendirent au grand dortoir.
J'eus un lit placé près d'une fenêtre, tout près de la chambre de sœur Marie-Aimée.
Marie Renaud et Ismérie restèrent mes voisines. Souvent, quand nous étions couchées, sœur Marie-Aimée venait s'asseoir près de ma fenêtre. Elle me prenait une main qu'elle caressait, tout en regardant dehors. Une nuit, il y eut un grand feu dans le voisinage. Tout le dortoir était éclairé. Sœur Marie-Aimée ouvrit la fenêtre toute grande, puis elle me secoua, en disant:
--Réveille-toi, viens voir le feu!
Elle me prit dans ses bras. Elle me passait la main sur le visage pour me réveiller en me répétant:
--Viens voir le feu. Vois comme c'est beau!
J'avais si envie de dormir que je laissais tomber ma tête sur son épaule. Alors, elle me donna une bonne gifle, en m'appelant petite brute. Cette fois, j'étais réveillée, et je me mis à pleurer. Elle me prit de nouveau dans ses bras; elle s'assit et me berça en me tenant serrée contre elle.
Elle avançait la tête vers la croisée. Son visage était comme transparent, et ses yeux étaient pleins de lumière.
Ismérie aurait bien voulu que sœur Marie-Aimée ne vînt jamais vers la fenêtre; cela l'empêchait de bavarder; elle avait toujours quelque chose à dire; sa voix était si forte, qu'on l'entendait à l'autre bout du dortoir. Sœur Marie-Aimée disait:
--Voilà encore Ismérie qui parle.
Ismérie répondait:
--Voilà encore sœur Marie-Aimée qui gronde.
J'étais confondue de son audace. Je pensais que sœur Marie-Aimée faisait semblant de ne pas l'entendre.
Pourtant, un jour, elle lui dit:
--Je vous défends de répondre, espèce de naine.
Ismérie cria:
--Mon gnouf!
C'était un mot dont nous nous servions entre nous et qui voulait dire: «Regarde mon nez, si je t'écoute.»
Sœur Marie-Aimée s'élança vers le martinet. Je tremblai pour le petit corps d'Ismérie, mais elle se jeta à plat ventre, en gigotant, et se tordant avec des cris bizarres. Sœur Marie-Aimée la poussa du pied avec dégoût; elle dit en lançant le martinet au loin:
--Quelle affreuse petite créature!
Dans la suite, elle évitait de la regarder et ne paraissait pas entendre ses insolences. Toutefois, elle nous défendait sévèrement de la porter sur notre dos. Cela n'empêchait pas Ismérie de grimper après moi comme un singe. Je n'avais pas le courage de la repousser, et, en me baissant un peu, je la laissais s'installer sur mon dos.
Cela se passait surtout en montant au dortoir. Elle avait une grande difficulté à enjamber les marches, elle en riait elle-même, elle disait qu'elle montait comme les poules.
Comme sœur Marie-Aimée était toujours en avant, je tâchais de me trouver dans les dernières; il arrivait parfois qu'elle se retournait brusquement; alors Ismérie glissait le long de moi avec une rapidité et une adresse étonnantes.
Je restais toujours un peu gênée sous le regard de sœur Marie-Aimée, et Ismérie ne manquait jamais de me dire:
--Tu vois comme tu es bête: tu t'es encore fait prendre.
Elle n'avait jamais pu grimper sur Marie Renaud, qui la repoussait toujours, en disant qu'elle usait et salissait nos robes.
Si Ismérie était bavarde, par contre Marie Renaud ne causait jamais.
Chaque matin, elle m'aidait à faire mon lit; elle passait soigneusement ses mains sur les draps, pour lisser les cassures; elle refusait obstinément mon aide pour faire le sien, prétendant que je roulais les draps n'importe comment. J'étais toujours stupéfaite de voir que son lit n'avait aucun désordre à son lever.
Elle finit par me confier qu'elle épinglait ses draps et ses couvertures après son matelas. Elle avait une quantité de petites cachettes pleines de toutes sortes de choses. A table, elle mangeait toujours un bout du dessert de la veille; celui du jour restait dans sa poche; elle le caressait et en mangeait un petit morceau de temps en temps. Je la trouvais souvent dans les coins en train de faire de la dentelle avec une épingle.
Sa plus grande joie était de brosser, plier et ranger; aussi, grâce à elle, mes souliers étaient toujours bien cirés, et ma robe des dimanches soigneusement pliée.
Cela dura jusqu'au jour où il vint une nouvelle bonne, qui s'appelait Madeleine. Elle ne fut pas longtemps à s'apercevoir que je n'étais pour rien dans le bon arrangement de ma toilette; elle se mit à crier en me traitant de mijaurée, de grande fainéante, disant que je me faisais servir comme une demoiselle, et que c'était honteux de faire travailler cette pauvre Marie Renaud qui n'avait pas deux liards de vie. Bonne Néron se mit d'accord avec elle pour dire que j'étais une orgueilleuse, que je me croyais au-dessus de tout le monde, que je ne faisais jamais rien comme les autres, qu'elles n'avaient jamais vu une fille comme moi, et que j'étais dépareillée.
Elles criaient toutes deux à la fois en se tenant penchées sur moi.
Je pensais à deux fées braillardes, une noire et une blanche: Bonne Néron si haute et si noire, et Madeleine si blonde et si fraîche avec de grosses lèvres ouvertes, ses dents si écartées et sa langue large et épaisse qui remuait et poussait de la salive au coin de sa bouche.
Bonne Néron leva la main sur moi et dit:
--Voulez-vous baisser les yeux!
Elle ajouta en s'éloignant:
--C'est qu'elle vous fait honte quand elle vous regarde comme cela.
Je savais depuis longtemps que Bonne Néron ressemblait à un taureau, mais il me fut impossible de trouver à quelle bête ressemblait Madeleine. J'y pensais pendant plusieurs jours en repassant dans ma tête le nom de toutes les bêtes que je connaissais, et je finis par y renoncer.
Elle était grasse et elle marchait en fléchissant les reins; elle avait une voix perçante qui surprenait tout le monde.
Elle demanda à chanter à la chapelle, mais comme elle ne savait pas les cantiques, sœur Marie-Aimée me chargea de les lui apprendre. Marie Renaud put recommencer de brosser et plier mes habits sans que personne eût l'air de s'en apercevoir. Elle était si contente qu'elle me fit cadeau d'une épingle double pour attacher mon mouchoir, que je perdais toujours. Deux jours après, j'avais perdu l'épingle et le mouchoir.
Oh, ce mouchoir! quel cauchemar épouvantable! maintenant encore, quand j'y pense, une angoisse me prend. Pendant des années, je perdis régulièrement un mouchoir par semaine.
Sœur Marie-Aimée nous remettait un mouchoir propre contre le sale que nous jetions à terre devant elle. J'y pensais seulement à ce moment-là; alors, je retournais toutes mes poches; je courais comme une folle dans les dortoirs, dans les couloirs, jusqu'au grenier; je cherchais partout. Mon Dieu! pourvu que je trouve un mouchoir!
En passant devant la Vierge, je joignais les mains avec ferveur: «Mère admirable, faites que je trouve un mouchoir!»
Mais je n'en trouvais pas, et je redescendais, rouge, essoufflée, penaude, n'osant pas prendre celui que me tendait sœur Marie-Aimée.
J'entendais d'avance le reproche si mérité. Les jours où je n'entendais pas de reproches, je voyais un front plissé, des yeux courroucés qui me suivaient longtemps sans se détourner; j'étais si écrasée de honte que je pouvais à peine lever les pieds. Je marchais tout effacée, sans remuer le corps; et, malgré cela, je perdais encore mon mouchoir.
Madeleine me regardait avec un air de fausse compassion, et elle ne pouvait pas toujours s'empêcher de me dire que je méritais une sévère punition.
Elle paraissait très attachée à sœur Marie-Aimée; elle la servait attentivement, et fondait en larmes au moindre reproche.
Elle avait des crises de gros sanglots que sœur Marie-Aimée calmait en lui caressant les joues. Alors, elle riait et pleurait tout à la fois. Elle avait un mouvement des épaules qui laissait voir son cou blanc, et qui faisait dire à Bonne Néron qu'elle avait l'air d'une chatte.
Bonne Néron s'en alla un jour après une scène, au milieu du déjeuner, alors qu'il régnait un grand silence. Elle cria tout à coup:
--Oui, je veux m'en aller, et je m'en irai!
Comme sœur Marie-Aimée la regardait tout étonnée, elle lui fit face en baissant la tête, qu'elle secouait et lançait en avant, criant plus fort qu'elle ne souffrirait pas plus longtemps d'être commandée par une morveuse, oui, une morveuse.
Elle était arrivée à reculons près de la porte; elle l'ouvrit tout en donnant de furieux coups de tête, et avant de disparaître, elle lança son grand bras dans la direction de sœur Marie-Aimée et, avec un profond mépris, elle dit:
--Ça n'a pas seulement vingt-cinq ans!
Quelques petites filles étaient terrifiées; d'autres éclatèrent de rire. Madeleine eut une véritable crise de nerfs; elle se jeta aux genoux de sœur Marie-Aimée en lui enlaçant les jambes et en embrassant sa robe. Elle lui prit les mains, qu'elle frotta contre sa grosse bouche humide; tout cela, en poussant des cris, comme si une catastrophe épouvantable était arrivée.
Sœur Marie-Aimée n'arrivait pas à se dégager; elle finit par se fâcher. Alors, Madeleine s'évanouit en tombant sur le dos.
Tout en la dégrafant, sœur Marie-Aimée fit un signe de mon côté. Croyant qu'elle avait besoin de mes services, j'accourus. Mais elle me renvoya:
--Non, pas toi, Marie Renaud.
Elle lui remit ses clefs, et bien que Marie Renaud ne fût jamais entrée dans la chambre de sœur Marie-Aimée, elle trouva tout de suite le flacon demandé.
Madeleine se remit très vite, et en prenant la place de Bonne Néron, elle prit de l'autorité. Elle restait timide et soumise devant sœur Marie-Aimée; mais elle se rattrapait sur nous, en braillant à tout propos: qu'elle était notre surveillante, et non pas notre bonne.
Le jour de son évanouissement, j'avais vu ses seins, qui m'avaient paru si beaux, que je n'avais encore rien imaginé de pareil.
Mais je la trouvais bête, et ne faisais aucun cas de ses remontrances. Cela la mettait en colère; elle me criblait de mots grossiers, et finissait toujours par me traiter d'espèce de princesse.
Elle ne pouvait supporter l'affection que me montrait sœur Marie-Aimée; et quand elle la voyait m'embrasser, elle rougissait de dépit.
Je commençais à grandir et j'étais assez bien portante. Sœur Marie-Aimée disait qu'elle était fière de moi. Elle me serrait si fort en m'embrassant qu'elle me faisait mal. Puis elle disait en posant délicatement ses doigts sur mon front:
--Ma petite fille! mon petit enfant!
Pendant les récréations, je restais souvent près d'elle. Je l'écoutais lire: elle lisait d'une voix profonde et mordante, et, quand les personnages lui déplaisaient par trop, elle fermait violemment le livre et se mêlait à nos jeux.
Elle eût voulu me voir sans défaut. Elle répétait souvent:
--Je veux que tu sois parfaite; entends-tu? parfaite.
Un jour, elle crut que j'avais menti.
Nous avions trois vaches qui paissaient quelquefois sur une pelouse au milieu de laquelle se trouvait un énorme marronnier. La vache blanche était méchante, et nous en avions peur, parce qu'elle avait déjà piétiné une petite fille.
Ce jour-là, je vis les deux vaches rouges et, directement sous le marronnier, une belle vache noire. Je dis à Ismérie:
--Tiens, on a changé la vache blanche, sans doute parce qu'elle était méchante.
Ismérie, qui était de mauvaise humeur, se mit à crier, disant que je me moquais toujours des autres, en voulant leur faire croire des choses qui n'existaient pas.
Je lui montrai la vache: elle soutint que c'était la blanche; moi, je soutenais que c'était une noire.
Sœur Marie-Aimée entendit. Elle paraissait outrée, quand elle dit:
--Comment peux-tu soutenir que cette vache est noire?
A ce moment, la vache se déplaça; elle paraissait maintenant noire et blanche, et je compris que c'était l'ombre du marronnier qui m'avait trompée. J'étais si stupéfaite que je ne trouvai rien à répondre; je ne savais comment expliquer cela. Sœur Marie-Aimée me secoua violemment.
--Pourquoi as-tu menti? allons! réponds, pourquoi as-tu menti?
Je répondis que je ne savais pas.
Elle m'envoya en pénitence sous le hangar, en m'assurant que je n'aurais comme nourriture que du pain et de l'eau.
Comme je n'avais pas menti, la pénitence me laissa indifférente.
Sous ce hangar, il n'y avait que de vieilles armoires, et des choses servant au jardinage. Je grimpai d'une chose sur l'autre, et je me trouvai bientôt assise sur la plus haute armoire.
J'avais dix ans, et c'était la première fois que je me trouvais seule. J'en ressentis comme un contentement. Tout en balançant mes jambes, j'imaginais tout un monde invisible: une vieille armoire à ferrures rouillées devint l'entrée d'un palais magnifique. J'étais une petite fille abandonnée sur une montagne; une belle dame vêtue comme une fée m'avait aperçue et venait me chercher; des chiens merveilleux couraient devant elle; ils étaient presque à mes pieds, lorsque je vis devant l'armoire aux ferrures sœur Marie-Aimée, qui regardait de tous côtés.
Je ne savais pas que j'étais assise sur un meuble; je me croyais encore sur la montagne, et j'étais seulement ennuyée que l'arrivée de sœur Marie-Aimée eût fait disparaître le palais avec tous ses personnages.
Elle me découvrit au balancement de mes jambes; et je m'aperçus en même temps qu'elle que j'étais sur une armoire.
Elle resta un moment les yeux levés vers moi; puis, elle tira de la poche de son tablier un morceau de pain, un bout de boudin, une petite fiole de vin, me montra chaque chose l'une après l'autre, et, la voix fâchée, elle dit:
--C'était pour toi; eh bien, voilà!
Elle remit le tout dans sa poche, et s'en alla.
Un instant après, Madeleine m'apporta du pain et de l'eau, et je restai jusqu'au soir sous le hangar.
Depuis quelque temps, sœur Marie-Aimée devenait triste; elle ne jouait plus avec nous; souvent, elle oubliait l'heure de notre dîner. Madeleine m'envoyait la chercher à la chapelle, où je la trouvais à genoux, le visage caché dans ses mains.
Il me fallait la tirer par sa robe pour me faire entendre. Il me sembla plusieurs fois qu'elle avait pleuré; mais je n'osais pas la regarder de peur de la fâcher. Elle paraissait tout absorbée, et, quand on lui parlait, elle répondait par oui ou par non, d'un ton sec.
Pourtant, elle s'occupa activement d'une petite fête que nous faisions tous les ans à Pâques. Elle fit apporter les gâteaux que l'on rangea sur une table, en les recouvrant d'une nappe blanche, pour ne pas donner trop de tentation aux gourmandes.
Le dîner s'était passé au milieu d'un babillage énorme, à cause de la permission que nous avions de causer à table les jours de fête. Sœur Marie-Aimée nous avait servies avec son bon sourire et une bonne parole pour chacune. Elle se disposait à nous servir les gâteaux en se faisant aider par Madeleine, pour enlever la nappe qui les recouvrait.
A ce moment, la chatte, qui était dessous, sauta à terre et se sauva. Sœur Marie-Aimée et Madeleine poussèrent ensemble un «ah!» prolongé, puis Madeleine cria:
--La sale bête, elle a mordu à tous les gâteaux!
Sœur Marie-Aimée n'aimait pas la chatte. Elle resta un moment immobile, puis elle courut prendre un bâton et se lança après la bête.
Ce fut une course épouvantable: la chatte, affolée, sautait de tous côtés, échappant au bâton, qui ne frappait que les bancs et les murs. Toutes les petites filles, prises de peur, se sauvaient vers la porte. Sœur Marie-Aimée les arrêta d'un mot: Que personne ne sorte!
Elle avait un visage que je ne connaissais pas: ses lèvres rentrées, ses joues aussi blanches que sa cornette, et ses yeux qui faisaient du feu, me semblèrent si effrayants que je cachai ma figure dans mon bras.
Malgré moi, je regardai de nouveau. La poursuite continuait: sœur Marie-Aimée, le bâton haut, courait en silence; ses lèvres s'étaient ouvertes et on voyait ses petites dents pointues; elle courait dans tous les sens, sautant les bancs, montant sur les tables en relevant rapidement ses jupes; au moment où elle allait l'atteindre, la chatte fit un bond formidable et s'accrocha après un rideau, tout en haut d'une fenêtre.
Madeleine, qui avait suivi sœur Marie-Aimée avec des mouvements de jeune chien un peu lourd, voulut aller chercher un bâton plus long, mais sœur Marie-Aimée l'arrêta d'un geste en disant:
--Elle a bien fait de s'échapper!
Bonne Justine, qui était près de moi, disait en se cachant les yeux:
--Oh! c'est honteux! c'est honteux!
Moi aussi, je trouvais que c'était honteux: une sorte de déconsidération me venait pour sœur Marie-Aimée, que j'avais toujours crue sans défaut. Je comparais cette scène avec une autre qui s'était passée un jour de grand orage. Combien j'avais trouvé sœur Marie-Aimée au-dessus de tout, ce jour-là! Je la revoyais, montée sur un banc: elle fermait tranquillement les hautes fenêtres en élevant ses beaux bras dont les larges manches se rabattaient sur ses épaules, et, pendant que nous étions épouvantées par les éclairs et les coups de vent furieux, elle disait d'une voix calme:
--Mais... c'est un ouragan!
Maintenant, sœur Marie-Aimée faisait reculer les petites filles au fond de la salle. Elle ouvrait la porte toute grande à la chatte, qui sortit en trois bonds.
L'après-midi, je fus bien étonnée de voir que ce n'était pas notre vieux curé qui disait les vêpres.
Celui-ci était grand et fort. Il chantait d'une voix forte et saccadée. Toute la soirée, on parla de lui. Madeleine disait que c'était un bel homme, et sœur Marie-Aimée trouva qu'il avait la voix jeune, mais qu'il prononçait les mots comme un vieillard. Elle dit aussi qu'il avait la démarche jeune et distinguée.
Quand il vint nous faire visite deux ou trois jours après, je vis qu'il avait des cheveux blancs qui bouclaient au-dessus de son cou, et que ses yeux et ses sourcils étaient très noirs.
Il demanda à voir celles qui se préparaient au catéchisme, et voulut savoir le nom de chacune. Sœur Marie-Aimée répondit pour moi. Elle dit en mettant sa main sur ma tête:
--Celle-ci, c'est notre Marie-Claire.
Ismérie s'approcha à son tour. Il la regarda avec une grande curiosité, la fit tourner le dos et marcher devant lui; il compara sa taille à celle d'un bébé de trois ans, et comme il demandait à sœur Marie-Aimée si elle était intelligente, Ismérie se retourna brusquement en disant qu'elle était moins bête que les autres.
Il se mit à rire, et je vis que ses dents étaient très blanches. Quand il parlait, il faisait un mouvement en avant, comme s'il voulait rattraper ses mots, qui semblaient lui échapper malgré lui.
Sœur Marie-Aimée le reconduisit jusqu'à la porte de la grande cour. Les autres fois, elle n'accompagnait les visiteurs que jusqu'à la porte de la salle.
Elle reprit sa place sur son estrade et au bout d'un moment, elle dit, sans regarder personne:
--C'est un homme vraiment très distingué.
Notre nouveau curé habitait dans une petite maisonnette, tout près de la chapelle. Le soir, il se promenait dans les allées plantées de tilleuls. Il passait très près du carré de pelouse où nous jouions, et il saluait, en se courbant très bas, sœur Marie-Aimée.
Tous les jeudis après-midi, il venait nous rendre visite: il s'asseyait en s'appuyant au dossier de sa chaise, et, après avoir croisé les jambes l'une sur l'autre, il nous racontait des histoires. Il était très gai, et sœur Marie-Aimée disait qu'il riait de bon cœur.
Il arrivait parfois que sœur Marie-Aimée était souffrante; alors, il montait lui faire visite dans sa chambre.
On voyait passer Madeleine avec une théière et deux tasses; elle était rouge et empressée.
Quand l'été fut fini, M. le curé vint nous voir le soir après dîner; il passait la veillée avec nous.
A neuf heures sonnant, il nous quittait; et sœur Marie-Aimée l'accompagnait toujours dans le couloir jusqu'à la grande porte.
Il y avait déjà un an qu'il était avec nous, et je n'avais pu encore m'habituer à me confesser à lui. Souvent, il me regardait avec un rire qui me faisait croire qu'il se souvenait de mes péchés.
Nous allions à confesse à jours fixes: chacune passait à son tour; quand il n'en restait plus qu'une ou deux avant moi, je commençais à trembler.
Mon cœur battait à toute volée, et j'avais des crampes d'estomac qui me coupaient la respiration.
Puis, mon tour arrivé, je me levais, les jambes tremblantes, la tête bourdonnante et les joues froides. Je tombais sur les genoux dans le confessionnal, et tout aussitôt la voix marmottante et comme lointaine de M. le curé me rendait un peu de confiance. Mais il fallait toujours qu'il m'aidât à me rappeler mes péchés: sans cela, j'en aurais oublié la moitié.
A la fin de la confession, il me demandait toujours mon nom. J'aurais bien voulu en dire un autre, mais en même temps que j'y pensais, le mien sortait précipitamment de ma bouche.
Le moment de la première communion approchait; elle devait avoir lieu au mois de mai, et on commençait déjà les préparatifs.
Sœur Marie-Aimée composait des cantiques nouveaux; elle avait fait aussi une sorte de cantique à la louange de M. le curé.
Quinze jours avant la cérémonie, on nous sépara des autres. Nous passions tout notre temps en prières.
Madeleine devait surveiller notre recueillement; mais il lui arriva plus d'une fois de le troubler, en se disputant avec l'une ou l'autre.
Ma camarade s'appelait Sophie.
Elle n'était pas bruyante, et nous nous éloignions toujours des disputes. Nous causions de choses graves. Je lui avouai mon aversion pour la confession, et combien j'avais peur de faire une mauvaise communion.
Elle était très pieuse, et elle ne comprenait rien à mes appréhensions. Elle trouvait que je manquais de piété, et elle avait remarqué que je m'endormais pendant la prière.
Elle m'avoua à son tour qu'elle avait grand'peur de la mort; elle en parlait d'un air craintif, en baissant la voix.
Ses yeux étaient presque verts, et ses cheveux si beaux que sœur Marie-Aimée n'avait jamais voulu les lui couper, comme aux autres petites filles.
Enfin, le grand jour arriva.
Ma confession générale n'avait pas été trop pénible: cela m'avait donné à peu près la même impression qu'un bon bain. Je me sentais très propre.
Cependant, je tremblais si fort en recevant l'hostie, que mes dents en gardèrent une partie. J'eus un éblouissement, et il me sembla qu'un rideau noir descendait devant moi. Je crus reconnaître la voix de sœur Marie-Aimée, qui demandait:
--Es-tu malade?
J'eus conscience qu'elle m'accompagnait jusqu'à mon prie-Dieu, qu'elle me mettait mon cierge dans la main, en disant:
--Tiens-le bien.
J'avais la gorge si serrée qu'il m'était impossible d'avaler, et je sentis qu'un liquide me coulait de la bouche.
Alors, une peur folle monta en moi, car Madeleine nous avait bien averties, que s'il nous arrivait de mordre l'hostie, le sang de Jésus coulerait de notre bouche sans que rien pût l'arrêter.
Sœur Marie-Aimée m'essuyait le visage, et disait tout bas:
--Fais donc attention, voyons; es-tu malade?
Ma gorge se desserra, et j'avalai brusquement l'hostie avec un flot de salive.