Chapter 9 of 10 · 3996 words · ~20 min read

Part 9

Puis le silence se fit, et la jeune sœur entra de nouveau dans la chambre. Elle m'apportait un bol de bouillon tout fumant.

Elle fit glisser le grand rideau sur sa tringle; et elle eut presque le même geste que Mélanie quand elle dit:

--Voici votre chambre, et voici la mienne!

Je fus tout de suite rassurée en voyant que son petit lit de fer était pareil au mien. Je commençais à penser que j'avais devant moi sœur Désirée-des-Anges, mais je n'osais pas y croire et je le lui demandai.

Elle fit «oui» de la tête, et tout en approchant sa chaise de la mienne, elle dit en mettant son visage dans la lumière:

--On dirait que vous ne me reconnaissez pas!

Je la regardai sans répondre.

Non, je ne la reconnaissais pas: j'étais même sûre de ne l'avoir jamais vue, car je n'imaginais pas qu'on pût oublier ses traits lorsqu'on les avait vus une seule fois.

Elle fit une petite moue comique en disant:

--Je vois bien que vous ne vous souvenez plus de cette pauvre Désirée Joly.

Désirée Joly?... ah! si je m'en souvenais! c'était une jeune fille qui faisait son noviciat; elle avait un visage plus rose que les roses, elle avait aussi une taille fine, et elle était rieuse et aimante. Elle sautait si fort, quand elle jouait à la ronde avec nous, que sœur Marie-Aimée lui disait souvent:

--Voyons, mademoiselle Joly, pas si haut, on voit vos genoux.

Et maintenant, j'avais beau regarder sœur Désirée-des-Anges, il m'était impossible de faire le plus petit rapprochement. Elle dit:

--Oui, le vêtement de religieuse nous change beaucoup!

Elle releva ses manches d'un geste vif, et avec la même petite moue de tout à l'heure, elle dit encore:

--Oubliez que je suis sœur Désirée-des-Anges, et rappelez-vous que Désirée Joly vous aimait bien autrefois.

Elle reprit avec vivacité:

--Oh! moi, je vous ai reconnue tout de suite. Vous avez toujours votre figure de petite fille.

Quand je lui dis que j'avais imaginé une sœur Désirée-des-Anges bien vieille et bien méchante, elle répondit:

--Nous nous étions trompées toutes les deux; on vous avait montrée à moi comme une fille vaniteuse et arrogante. Mais quand je vous ai vue pleurer au milieu de toute cette neige, j'ai pensé que vous aviez surtout de la peine et je suis allée vers vous.

Après m'avoir aidée à me mettre au lit, elle sépara la chambre avec le rideau, et je m'endormis aussitôt.

Mais c'était un mauvais sommeil. Je me réveillais à tout instant; j'avais toujours une grosse pierre sur la poitrine, et quand je réussissais à la rejeter, elle se partageait en plusieurs morceaux, qui retombaient sur moi, et m'écrasaient les membres.

Puis je rêvai que je me trouvais sur une route pleine de pierres coupantes. J'y marchais avec une extrême difficulté; de chaque côté de la route, il y avait des champs, des vignes, des maisons.

Toutes les maisons étaient couvertes de neige, tandis qu'un beau soleil éclairait les arbres chargés de fruits.

Je quittais la route pour entrer dans les champs, et je m'arrêtais à tous les arbres, pour goûter à chaque fruit, mais tous étaient amers, et je les rejetais avec dégoût.

Je cherchais à entrer dans les maisons couvertes de neige, mais aucune n'avait de porte. Je revins sur la route, et voilà que les pierres s'amoncelèrent autour de moi en si grande quantité qu'il me fut impossible d'avancer. Alors, j'appelai à mon secours; j'appelai de toutes mes forces, sans que personne entendît. Et quand je sentis que j'allais être ensevelie sous l'énorme monceau, je fis un tel effort pour me dégager, que je me réveillai.

Pendant un instant, je crus que je rêvais encore; le plafond de la chambre me parut à une hauteur extraordinaire. La tringle qui soutenait le rideau blanc brillait par endroits, et la branche de buis clouée au mur allongeait son ombre jusque sur la Vierge, qui tendait les bras dans son coin.

Puis un coq chanta. Il recommença plusieurs fois comme s'il eût voulu effacer son premier chant, qui s'était arrêté court, comme un cri d'angoisse.

La veilleuse se mit à grésiller. Elle pétilla longtemps avant de s'éteindre, et, quand tout fut devenu noir dans la chambre, j'entendis la respiration mince et régulière de sœur Désirée-des-Anges.

Bien avant le jour, je me levai pour commencer mon métier de cuisinière.

Mélanie me montra comment on soulevait les énormes marmites.

Il fallait autant d'adresse que de force. Il me fallut plus d'une semaine avant de pouvoir seulement les bouger de place.

Ce fut encore Mélanie qui m'apprit à sonner la lourde cloche du réveil: elle me montra comment on cambrait les reins pour tirer la corde. Je saisis vite le balancement du son régulier, et chaque matin, malgré le froid ou la pluie, j'avais un grand plaisir à sonner le réveil.

La cloche avait un son clair que le vent augmentait ou diminuait, et je ne me lassais pas de l'entendre.

Il y avait des jours où je sonnais si longtemps, que sœur Désirée-des-Anges ouvrait la fenêtre et me disait avec une moue suppliante:

--Assez! Assez!

Depuis que j'étais aux cuisines, Véronique la pimbêche affectait de regarder de côté en me parlant, et si je me renseignais près d'elle pour connaître la place d'un objet, elle me l'indiquait seulement d'un geste.

Sœur Désirée-des-Anges la suivait des yeux en faisant une petite grimace du coin de la bouche.

Elle n'avait plus sa pétulance de jeune novice, mais elle restait enjouée et moqueuse.

Chaque soir, nous nous retrouvions dans notre chambre. Elle me forçait à rire par quelques remarques plaisantes sur ce qui s'était passé dans la journée.

Il arrivait, parfois, que mon rire finissait en sanglots douloureux; alors, elle appuyait ses mains l'une contre l'autre comme les saintes, et elle disait en regardant en haut:

--Oh! comme je voudrais que votre chagrin s'en aille!

Puis, elle s'agenouillait par terre pour prier, et souvent je m'endormais avant de l'avoir vue se relever.

Le travail des cuisines m'était très pénible. J'aidais Mélanie au récurage des marmites et au lavage des dalles.

C'était elle qui en faisait la plus grande partie; elle était forte comme un homme et toujours prête à rendre service. Aussitôt qu'elle me voyait fatiguée, elle m'asseyait de force sur une chaise, et elle disait avec une autorité souriante:

--Prends ta récréation.

Dès les premiers jours de mon arrivée, elle m'avait rappelé la difficulté qu'elle avait eue à apprendre son catéchisme. Elle n'avait pas oublié que pendant toute une saison j'avais passé toutes mes récréations à essayer de le lui faire retenir par cœur. Et maintenant, c'était une joie pour elle de me faire reposer un instant.

Véronique était chargée de préparer les légumes et de recevoir la viande de boucherie.

Elle se tenait raide et pincée, près de la bascule où les garçons déposaient la viande.

Elle se disputait souvent avec eux, trouvant toujours que les morceaux étaient coupés trop gros ou trop petits.

Les garçons finirent par lui dire des injures, et sœur Désirée-des-Anges me chargea de recevoir les bouchers à sa place.

Elle vint tout de même le lendemain près de la bascule, mais j'étais là, avec sœur Désirée-des-Anges, qui m'expliquait la manière de peser.

Un matin, un des deux bouchers poussa une exclamation en prononçant mon nom. Sœur Désirée-des-Anges s'approcha, et moi je regardai le garçon, toute surprise: c'était un nouveau, mais je ne fus pas longtemps à le reconnaître. C'était l'aîné des enfants de Jean le Rouge. Il s'avançait tout joyeux de me rencontrer; il parla tout de suite de ses parents qui avaient enfin trouvé une bonne place au château du Gué Perdu. Lui, n'avait aucun goût pour le travail des champs, et il avait voulu entrer chez un boucher de la ville.

Il se reprit très vite pour me dire que le Gué Perdu se trouvait tout près de Villevieille et il me demanda si je le connaissais; je fis un signe de tête, pour dire que je le connaissais.

Alors il continua, disant que ses parents y étaient installés depuis plusieurs mois, et qu'il y avait eu une belle fête la semaine dernière à l'occasion du mariage de M. Henri Deslois.

J'entendis encore quelques mots que je ne compris pas; puis, le jour éclatant des cuisines se changea en nuit noire, et je sentis que les dalles s'enfonçaient et m'entraînaient dans un trou sans fond.

Je sentis encore que sœur Désirée-des-Anges venait à mon secours, mais déjà une bête s'était accrochée à ma poitrine. Il sortait d'elle un bruit qui m'était très douloureux à entendre. C'était comme un horrible sanglot qui s'arrêtait toujours au même endroit. Puis le jour revint, et j'aperçus au-dessus de moi le visage de sœur Désirée-des-Anges, et celui de Mélanie. Elles souriaient toutes deux du même sourire inquiet, et le visage large de Mélanie avait une grande ressemblance avec le visage fin et décoloré de sœur Désirée-des-Anges.

Je me dressai sur le lit, tout étonnée d'être couchée en plein jour; mais je ne me levai pas. Le souvenir du petit Jean le Rouge me revint, et pendant des heures et des heures j'essayai d'étouffer mon mal.

Quand sœur Désirée-des-Anges entra dans la chambre à l'heure du coucher, elle s'assit sur le pied de mon lit. Elle mit encore ses mains comme les saintes, et elle me dit:

--Parlez-moi de votre peine.

Je parlai, et il me sembla que chaque mot que je prononçais emportait un peu de ma souffrance. Lorsque j'eus tout dit, sœur Désirée-des-Anges alla prendre l'_Imitation de Jésus-Christ_, et elle se mit à lire tout haut.

Elle lisait avec un accent doux et résigné, et il y avait des mots qu'elle traînait comme une plainte qui finit.

Les jours suivants, je revis le petit Jean le Rouge; il parla encore du Gué Perdu, et pendant qu'il disait le contentement de ses parents, et la bonté du maître pour eux, je revoyais la maison de la colline avec son jardin fleuri et sa source dont le ruisseau descendait jusqu'à la petite rivière en se cachant sous les genêts.

Je parlais souvent d'elle à sœur Désirée-des-Anges, qui m'écoutait avec recueillement. Elle en connaissait les alentours et les moindres recoins, et un soir qu'elle restait songeuse, et que je lui en demandais la raison, elle répondit en regardant au loin:

--L'été va finir, et je pense que les arbres du jardin sont chargés de fruits!

Pendant le mois de septembre, beaucoup de religieuses vinrent rendre visite à la supérieure.

Bel-Œil les annonçait par un coup de cloche. A chaque coup, Véronique sortait pour s'assurer de celle qui entrait; elle avait un mot désagréable pour chacune des religieuses qu'elle reconnaissait.

Vers le soir, il y eut encore un coup de cloche; Véronique, qui se trouvait sur la porte, cria:

--Par exemple, en voilà une que personne n'attendait.

Et en rentrant seulement sa tête dans les cuisines, elle nous dit:

--C'est sœur Marie-Aimée.

La grosse cuillère à pot m'échappa des doigts et glissa jusqu'au fond de la marmite.

Je me précipitai vers la porte, en bousculant Véronique qui voulait m'empêcher de passer.

Mélanie courut derrière moi pour me retenir:

--Reviens, disait-elle, la supérieure te voit.

Mais j'avais déjà rejoint sœur Marie-Aimée. Je m'étais jetée contre elle avec une si grande force que nous avions manqué de tomber ensemble.

Elle m'entoura à pleins bras. Elle était toute frémissante, et comme transportée.

Elle me prit la tête, et comme si j'eusse été un tout petit enfant, elle m'embrassa par tout le visage.

Sa cornette faisait entendre un bruit de papier froissé, et ses larges manches reculaient vers ses coudes.

Mélanie avait raison: la supérieure me voyait, elle sortait de la chapelle, et s'avançait dans l'allée où nous étions.

Sœur Marie-Aimée la vit; elle cessa de m'embrasser pour poser sa main sur mon épaule, tandis que je passais vivement mon bras autour de sa taille, dans la crainte qu'elle ne m'éloignât d'elle.

Toutes deux, maintenant, nous regardions venir la supérieure. Elle passa devant nous sans lever les yeux, et elle ne parut pas avoir vu le salut plein de gravité que lui fit sœur Marie-Aimée.

Aussitôt qu'elle nous eut dépassées, j'entraînai sœur Marie-Aimée sur le vieux banc. Elle hésita, et dit avant de s'asseoir:

--On dirait que les choses nous attendent.

Elle s'assit, sans s'adosser au tilleul, et je m'agenouillai dans l'herbe à ses pieds.

Ses yeux n'avaient plus de rayons; on eût dit que les couleurs s'étaient mélangées, et tout son visage, si fin, s'était comme rapetissé, et retiré au fond de sa cornette. Sa guimpe ne s'arrondissait plus comme autrefois sur sa poitrine, et ses mains laissaient voir leurs veines bleues.

Son regard se posa à peine sur la fenêtre de sa chambre; il passa sur les allées de tilleuls, il fit le tour de la grande cour carrée, et pendant qu'il s'arrêtait sur la maison de la supérieure, elle laissa échapper ces paroles comme un murmure:

--Il faut bien pardonner aux autres, si nous voulons qu'on nous pardonne!

Elle ramena son regard sur moi, et elle dit:

--Tes yeux sont tristes.

Elle passa ses paumes sur mes yeux, comme si elle voulait y effacer une chose qui lui déplaisait; et, en les retenant fermés, elle dit de la même voix murmurante:

--Tant de souffrances passent sur nous!

Elle retira ses mains pour les mêler aux miennes, et sans me quitter du regard, avec un accent plein de prière, elle me parla:

--Ma douce fille, écoute-moi: ne deviens jamais une pauvre religieuse!

Elle eut comme un long soupir de regret, et elle reprit:

--Notre habit noir et blanc annonce aux autres que nous sommes des créatures de force et de clarté, et toutes les larmes s'étalent devant nous, et toutes les souffrances veulent être consolées par nous; mais pour nous, personne ne s'inquiète de nos souffrances, et c'est comme si nous n'avions pas de visage.

Puis elle parla d'avenir; elle disait:

--Je m'en vais où vont les missionnaires. Je vivrai là-bas dans une maison pleine d'épouvante; j'aurai sans cesse devant les yeux toutes les laideurs, et toutes les pourritures!

J'écoutai sa voix profonde; il y avait au fond comme une ardeur: on eût dit qu'elle pouvait prendre pour elle seule toutes les souffrances de la terre.

Ses doigts cessèrent de s'entre-croiser aux miens. Elle les passa sur mes joues, et sa voix se fit très douce pour me dire:

--La pureté de ton visage restera gravée dans ma pensée.

Et pendant que son regard passait au-dessus de moi, elle ajouta:

--Dieu nous a donné le souvenir, et il n'est au pouvoir de personne de nous le retirer.

Elle se leva du banc, je l'accompagnai jusqu'à la sortie, et, quand Bel-Œil eut refermé sur elle la lourde porte, j'en écoutai un long moment le bruit sourd et prolongé.

Ce soir-là, sœur Désirée-des-Anges vint plus tard dans la chambre. Elle avait assisté à des prières particulières, pour le départ de sœur Marie-Aimée, qui s'en allait soigner les lépreux.

L'hiver revint encore une fois.

Sœur Désirée-des-Anges avait vite compris mon goût pour la lecture; elle m'apportait l'un après l'autre tous les livres de la bibliothèque des sœurs.

C'était, pour la plupart, des livres enfantins, que je lisais en tournant plusieurs pages à la fois. Je préférais les récits de voyages et je lisais la nuit à la lueur de la veilleuse.

Sœur Désirée-des-Anges me grondait, quand elle se réveillait, mais aussitôt qu'elle se rendormait, je reprenais mon livre.

Peu à peu une douce amitié nous avait liées; le rideau blanc ne séparait plus nos lits pendant la nuit; la gêne s'en était allée d'entre nous, et toutes nos pensées nous étaient communes.

Elle avait une gaieté fine, qui ne s'altérait jamais.

Une seule chose lui paraissait ennuyeuse dans la vie: c'était son costume de religieuse. Elle le trouvait lourd et incommode; elle disait avec une expression de lassitude:

--Quand je m'habille, il me semble que je me mets dans une maison où il fait toujours noir.

Elle s'en débarrassait très vite le soir, et elle était tout heureuse de marcher dans la chambre en costume de nuit.

Elle disait avec sa petite moue:

--Je commence à m'y faire, mais dans les premiers temps la cornette m'écorchait les joues, et la robe me tirait les épaules en bas.

Au printemps, elle se mit à tousser.

Elle avait une petite toux sèche qui ne se faisait entendre que de temps en temps.

Son corps long et fin parut encore plus fragile. Elle gardait toute sa gaieté; elle se plaignait seulement que sa robe devenait de plus en plus lourde.

Pendant une nuit du mois de mai, elle ne cessa de s'agiter et de rêver tout haut.

J'avais lu toute la nuit, et je m'aperçus tout à coup que le jour venait. Je soufflai la veilleuse, et j'essayai de dormir un peu.

Je commençais à sommeiller, lorsque sœur Désirée-des-Anges se mit à dire:

--Ouvrez la fenêtre, c'est aujourd'hui qu'il vient!

Je crus qu'elle rêvait encore, mais elle reprit d'une voix claire:

--Ouvrez la fenêtre, afin qu'il entre!

Je me dressai pour m'assurer qu'elle dormait, et je la vis assise sur son lit. Elle avait rejeté ses couvertures, et elle défaisait les cordons de sa cornette de nuit. Elle la retira pour la lancer au pied du lit; puis elle secoua la tête, en faisant rouler ses cheveux courts et bouclés sur son front, et aussitôt je reconnus Désirée Joly.

Je me levai un peu effrayée; elle répéta:

--Ouvrez la fenêtre, afin qu'il entre!

J'ouvris la fenêtre toute grande, et quand je me retournai, sœur Désirée-des-Anges tendait ses mains jointes vers le soleil levant, et d'une voix soudainement affaiblie elle disait:

--J'ai ôté ma robe, je n'en pouvais plus.

Elle s'étendit tranquillement, et plus rien ne bougea sur son visage.

Je retins longtemps ma respiration pour écouter la sienne; puis, j'aspirai longuement, comme si mon souffle devait en même temps entrer dans sa poitrine.

Mais en la regardant de plus près, je compris que le dernier souffle était déjà sorti d'elle. Ses yeux grands ouverts semblaient regarder un rayon de soleil qui s'avançait comme une longue flèche.

Des hirondelles passaient et repassaient devant la fenêtre en poussant des cris comme les petites filles, et des bruits que je n'avais jamais entendus m'emplissaient les oreilles.

Je levai la tête vers les fenêtres des dortoirs, dans l'espoir que quelqu'un pourrait entendre ce que j'avais à dire.

Mais mon regard ne rencontra que le cadran de la grosse horloge, qui semblait regarder dans la chambre par-dessus les tilleuls: il marquait cinq heures; alors je ramenai les couvertures sur sœur Désirée-des-Anges et je sortis sonner le réveil.

Je sonnai longtemps; les sons s'en allaient loin, bien loin! Ils s'en allaient où s'en était allée sœur Désirée-des-Anges.

Je sonnais, parce qu'il me semblait que la cloche disait au monde que sœur Désirée-des-Anges était morte.

Je sonnais aussi parce que j'espérais qu'elle mettrait encore une fois son beau visage à la fenêtre pour me dire:

«Assez! assez!»

Mélanie m'arracha brusquement la corde. La cloche, qui était lancée, retomba à faux, et fit entendre une sorte de plainte.

Mélanie me dit:

--Es-tu folle, voilà plus d'un quart d'heure que tu sonnes!

Je répondis:

--Sœur Désirée-des-Anges est morte.

Véronique entra avec nous dans la chambre; elle remarqua que le rideau blanc ne séparait pas les deux lits; et avec un geste de mépris, elle trouva que c'était honteux pour une religieuse de laisser voir ses cheveux.

Mélanie passait son doigt sur chaque larme qui coulait sur ses joues. Sa tête se penchait davantage de côté; et elle me dit tout bas:

--Elle est encore plus jolie qu'avant.

Le soleil s'étalait maintenant sur le lit, et recouvrait complètement la morte.

Toute la journée, je restai près d'elle.

Quelques religieuses vinrent la voir. L'une d'elles lui recouvrit le visage avec un linge; mais aussitôt qu'elle fut sortie, je retirai le linge.

Mélanie vint passer la veillée de nuit avec moi. Quand elle eut fermé la fenêtre, elle alluma la grosse lampe, afin, dit-elle, que sœur Désirée-des-Anges ne regardât pas encore dans le noir.

Huit jours après, Bel-Œil entra dans les cuisines. Elle venait m'avertir de me tenir prête à partir le jour même. Elle tenait dans le creux de sa main deux pièces d'or, qu'elle mit l'une à côté de l'autre sur le coin du fourneau, et en les touchant du bout du doigt elle dit:

--Notre Mère Supérieure vous donne quarante francs.

Je ne voulais pas partir sans dire adieu à Colette et à Ismérie, que j'avais souvent aperçues de l'autre côté de la pelouse.

Mais Mélanie m'assura qu'elles n'avaient que du mépris pour moi.

Colette ne comprenait pas que je ne sois pas encore mariée, et Ismérie ne me pardonnait pas d'aimer sœur Marie-Aimée.

Mélanie m'accompagna jusqu'à la porte.

En passant devant le vieux banc, je vis qu'un des pieds avait cédé, et qu'il était tombé dans l'herbe par un bout.

A la porte, je trouvai une femme aux yeux durs. Elle me dit avec autorité:

--Je suis ta sœur.

Je ne la reconnus pas.

Douze ans avaient passé depuis notre séparation.

A peine dehors, elle m'arrêta par le bras, et d'une voix aussi dure que ses yeux, elle me demanda combien j'avais d'argent.

Je lui montrai les deux pièces d'or que je venais de recevoir.

--En ce cas, dit-elle, tu feras mieux de rester dans la ville, où tu trouveras plus facilement à te placer.

Tout en continuant d'avancer, elle m'apprit qu'elle était mariée à un cultivateur des environs, et qu'elle ne voulait pas se créer des ennuis pour moi.

Nous étions arrivées devant la gare.

Elle m'entraîna sur le quai, pour l'aider à porter quelques paquets; elle me dit adieu, quand son train s'ébranla, et je restai là, à le regarder s'éloigner.

Presque aussitôt, un autre train s'arrêta. Les employés couraient sur le quai en criant:

--Les voyageurs pour Paris, traversez!

Dans l'instant même, je vis Paris avec ses hautes maisons toutes semblables à des palais, et dont les toits étaient si hauts qu'ils se perdaient dans les nuages.

Un jeune employé me heurta; il s'arrêta devant moi en disant:

--Est-ce que vous allez à Paris, mademoiselle?

J'hésitai à peine pour répondre:

--Oui, mais je n'ai pas mon billet.

Il tendit la main.

--Donnez, dit-il, je vais aller vous le chercher.

Je lui remis une de mes deux pièces, et il partit en courant.

Je mis pêle-mêle dans ma poche le billet et les quelques sous de monnaie qu'il me rapportait, et, conduite par lui, je traversai la voie, montai vivement dans le train.

Le jeune employé resta un moment devant la portière, puis il s'éloigna en se retournant. Il avait, comme Henri Deslois, des yeux pleins de douceur, et un air grave.

Le train siffla un premier coup, comme s'il me donnait un avertissement; et quand il m'emporta, son deuxième coup se prolongea comme un grand cri.

Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette

Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

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