Part 8
Au bas du jardin, la colline s'évasait en pente douce jusqu'à une immense plaine où paissaient des troupeaux, et tout au bout, une rangée de peupliers faisaient comme une barrière qui empêchait le ciel d'entrer dans la plaine.
Peu à peu je reconnaissais chaque endroit. Voici la petite rivière, au bas de la colline. Je ne vois pas l'eau, mais les saules ont l'air de se ranger pour la laisser passer.
Elle disparaît derrière les bâtiments de Villevieille, dont les toits sont de la même couleur que les châtaigniers, et la voilà de l'autre côté. Elle brille par endroits, entre les minces peupliers; puis elle s'enfonce dans ce grand bois de sapins, qui paraît tout noir, et qui cache le Gué Perdu: c'est le chemin que Mme Alphonse m'a fait suivre pour aller chez sa mère... Son frère avait dû venir par le même sentier, le jour où il m'était apparu dans le buisson de houx.
Aujourd'hui, il n'y avait personne dans le sentier. Tout était d'un vert tendre, et j'avais beau regarder entre les bouquets d'arbres, aucune blouse n'apparaissait.
Je cherchais aussi des yeux le buisson; mais il était caché par les toits de la ferme.
Henri Deslois y était venu plusieurs fois depuis le jour de Pâques. Je n'aurais pas su dire comment je le savais; mais, ces jours-là, je ne pouvais m'empêcher d'en faire le tour.
Hier, Henri Deslois était entré dans la lingerie, pendant que j'étais seule: il avait fait un geste comme s'il allait me parler.
Aussitôt, mes yeux s'étaient attachés à lui, comme la première fois, et il était reparti sans rien dire.
Et maintenant que j'étais dans ce jardin sans clôture, tout entouré de genêts fleuris, le désir me venait d'y vivre toujours.
Un gros pommier se penchait à côté de moi, et trempait le bout de ses branches dans la source.
La source sortait du tronc creux d'un arbre, et le trop-plein s'en allait en petits ruisseaux à travers les plates-bandes.
Ce jardin plein de fleurs et d'eau claire me paraissait le plus beau jardin de la terre, et quand je tournais la tête vers la maison grande ouverte au soleil, j'attendais toujours qu'il en sortît des êtres extraordinaires.
Cette maison basse et sans couleur me semblait pleine de mystère: il sortait d'elle des petits glissements brusques et irréguliers, et tout à l'heure, j'avais bien cru entendre le bruit que faisait Henri Deslois quand il posait le pied sur le seuil de la ferme de Villevieille.
J'avais écouté, comme si j'espérais le voir s'approcher. Mais le bruit de pas ne s'était pas renouvelé, et bientôt je m'aperçus que les genêts et les arbres faisaient entendre toutes sortes de sons mystérieux.
J'imaginais que j'étais un jeune arbre, que le vent pouvait déplacer à son gré. Le même souffle frais qui balançait les genêts passait sur ma tête et emmêlait mes cheveux; et pour imiter le pommier, je me baissais, et trempais mes doigts dans l'eau pure de la source.
Un nouveau bruit me fit regarder vers la maison, et je n'eus aucune surprise en voyant Henri Deslois dans l'encadrement de la porte.
Il était tête nue, et les bras ballants.
Il fit deux pas dans le jardin, et son regard s'en alla au loin dans la plaine.
Ses cheveux étaient séparés sur le côté, et son front s'allongeait très loin vers les tempes.
Il resta un long moment sans bouger; puis, il se tourna tout à fait vers moi.
Deux arbres seulement nous séparaient; il fit encore un pas, il prit d'une main le tout jeune arbre qui était devant lui, et les branches fleuries firent comme un bouquet au-dessus de sa tête. La clarté était si grande, qu'il me semblait que l'écorce des arbres brillait et que chaque fleur rayonnait, et, dans les yeux d'Henri Deslois, il y avait une douceur si profonde, que je m'avançai vers lui sans aucune honte.
Il ne fit pas un mouvement, mais quand je m'arrêtai devant lui, son visage devint plus blanc que sa blouse, et sa bouche trembla.
Il prit mes deux mains, qu'il appuya fortement contre ses tempes, et il dit d'une voix très basse:
--Je suis comme un avare qui a retrouvé son trésor.
En ce moment, la cloche de l'église de Sainte-Montagne se mit à sonner. Les sons montaient la colline en courant, et après s'être reposés un instant au-dessus de nous, s'en allaient se perdre plus haut.
Les heures passèrent avec le jour, les troupeaux disparurent un à un de la plaine: une vapeur blanche se leva de la petite rivière; puis le soleil passa derrière la barrière de peupliers, et les fleurs des genêts commencèrent à devenir plus sombres.
Henri Deslois me ramena sur le chemin de la ferme; il marchait devant moi, dans le sentier étroit, et quand il me quitta un peu avant l'allée des châtaigniers, je sentis que je l'aimais plus que sœur Marie-Aimée.
La maison de la colline devint notre maison.
Chaque dimanche j'y retrouvais Henri Deslois, et, comme au temps de Jean le Rouge, je rapportais le pain bénit que nous partagions en riant.
Il y avait en nous comme une folie de liberté, qui nous faisait courir autour du jardin, et mouiller nos souliers dans le ruisseau de la source.
Henri Deslois disait:
--Le dimanche, j'ai aussi dix-sept ans!
Parfois, nous faisions de longues promenades dans les bois qui entouraient la colline.
Henri Deslois ne se lassait pas de m'entendre raconter mon enfance avec sœur Marie-Aimée. Nous parlions aussi d'Eugène, qu'il connaissait. Il disait qu'il était de ceux qu'on aime à avoir pour amis.
Je lui dis aussi combien j'avais été mauvaise bergère; et tout en pensant qu'il allait se moquer de moi, je racontai l'histoire du mouton enflé. Il ne se moqua pas, il passa seulement un doigt sur mon front, en disant:
--Il faut beaucoup d'amour pour guérir ça!
Il nous arriva un jour de nous arrêter près d'un immense champ de blé, dont on ne voyait pas la fin. Des milliers de papillons blancs voltigeaient au-dessus des épis. Henri Deslois ne parlait pas, et moi je regardais les épis qui se ployaient et se redressaient comme s'ils voulaient prendre leur élan pour fuir. On eût dit que les papillons leur apportaient des ailes pour les aider; mais les épis avaient beau s'agiter, ils ne parvenaient pas à quitter la terre.
Je le dis à Henri Deslois, qui regarda longtemps le blé; puis, comme s'il parlait pour lui-même, il dit en traînant sur les mots:
--Il en est de même pour l'homme; parfois une douce créature vient à lui; elle est semblable aux papillons blancs de la plaine; il ne sait si elle monte de la terre, ou si elle descend d'en haut; il sent qu'avec elle il pourrait vivre du vent qui passe et du miel des fleurs. Mais, pareil à la racine qui retient l'épi à la terre, un lien mystérieux l'attache à son devoir qui est fort comme la terre.
Il me sembla que sa voix avait un accent de souffrance, et que sa bouche fléchissait davantage. Mais presque aussitôt ses yeux s'arrêtèrent sur moi, et il dit d'une voix plus ferme:
--Ayons confiance en nous!
L'été passa, puis l'automne; et malgré le mauvais temps de décembre, nous ne pouvions nous décider à quitter la maison de la colline.
Henri Deslois apportait des livres que nous lisions, assis sur les rondelles de bois, dans la pièce qui donnait sur le jardin. Je rentrais à la ferme quand la nuit venait, et Adèle, qui croyait que je passais mon temps à la danse du village, s'étonnait toujours de mon air triste.
Presque chaque jour, Henri Deslois venait à Villevieille. Je l'entendais venir de loin; il montait sans bride ni selle une grande jument blanche qui trottait lourdement, et qui le portait à travers les labours et les sentiers. C'était une bête patiente et douce. Son maître la laissait en liberté dans la cour, pendant qu'il entrait dire bonjour à Mme Alphonse. Aussitôt que M. Alphonse l'entendait, il entrait dans la lingerie.
Tous deux parlaient de l'amélioration des terres ou des gens qu'ils connaissaient; mais il y avait toujours dans la conversation un mot ou une tournure de phrase qui venait à moi comme la pensée visible d'Henri Deslois.
Je rencontrais souvent le regard de M. Alphonse, et je ne pouvais pas toujours m'empêcher de rougir.
Un après-midi qu'Henri Deslois entrait tout souriant, M. Alphonse lui cria:
--Vous savez que j'ai vendu la maison de la colline.
Les deux hommes se regardèrent; ils devinrent si pâles tous les deux que j'eus peur de les voir mourir sur place. Puis M. Alphonse se leva de sa chaise pour s'adosser à la cheminée, pendant qu'Henri Deslois poussait la porte, sans pouvoir arriver à la fermer.
Mme Alphonse posa sa dentelle sur ses genoux; et elle dit comme si elle répétait une leçon:
--Cette maison ne servait à rien, et je suis bien contente qu'elle soit vendue.
Henri Deslois vint s'asseoir sur la table, si près de moi qu'il aurait pu me toucher. Il dit d'une voix assez ferme:
--Je regrette que vous l'ayez vendue sans m'en avoir parlé, car j'avais l'intention de l'acheter.
M. Alphonse se tortilla comme un ver. Il faisait des efforts pour rire aux éclats, et, à travers son rire, il disait:
--L'acheter, l'acheter, mais qu'en auriez-vous fait?
Henri Deslois posa sa main sur le dossier de ma chaise, et il répondit:
--Je l'aurais habitée comme Jean le Rouge.
M. Alphonse se mit à aller et venir devant la cheminée; son visage était devenu d'un jaune terreux; il tenait ses mains dans les poches de son pantalon, et ses pieds se soulevaient si vite qu'on eût dit qu'il les remontait avec une ficelle qu'il tenait dans chaque main.
Puis il vint s'appuyer à la table en face de nous, et en nous regardant l'un après l'autre de ses yeux qui luisaient, il dit avec un mouvement de tout son buste en avant:
--Eh bien! je l'ai vendue, et comme cela, tout est fini!
Pendant le silence qui suivit, on entendit la jument blanche gratter le seuil avec son sabot, comme si elle appelait son maître.
Henri Deslois se dirigea vers la porte; puis il revint près de moi pour ramasser mon ouvrage qui avait glissé de mes mains sans que je m'en fusse aperçue.
Il embrassa sa sœur, et, avant de partir, il dit en me regardant:
--A demain!
Le lendemain, dans la matinée, ce fut Mme Deslois qui entra dans la lingerie. Elle vint droit à moi avec des mots insultants.
Mais M. Alphonse la fit taire d'un geste sec; puis, s'adressant à moi d'une voix adoucie, il dit:
--Mme Alphonse m'envoie vous dire qu'elle tient beaucoup à vous garder près d'elle. Elle désire seulement que dorénavant vous veniez à la messe avec nous.
Il essaya de sourire en ajoutant:
--Vous ferez le voyage en voiture.
C'était la première fois qu'il me parlait directement. Sa voix me parut un peu voilée, comme s'il éprouvait une gêne à me dire ces choses.
Je ne savais pas pourquoi je pensai que Mme Alphonse n'avait rien dit de tout cela, et qu'il mentait. Puis, en ce moment, il ressemblait tellement à la supérieure, que je ne pus m'empêcher de le braver.
Je répondis que je n'aimais pas aller en voiture, et que je continuerais d'aller à Sainte-Montagne.
Il rentra sa lèvre inférieure, et il se mit à la mordiller.
Aussitôt, Mme Deslois s'avança menaçante, en me traitant d'insolente. Elle répétait ce mot comme si elle n'en trouvait pas d'autres.
Elle le criait de plus en plus fort, et bientôt elle perdit toute mesure. Le blanc de ses yeux devint tout rouge, et elle leva la main pour me frapper.
Je reculai vivement en passant derrière ma chaise. Mme Deslois buta dans la chaise, qu'elle renversa, et elle dut se retenir à la table pour ne pas tomber.
Ses cris rauques m'épouvantaient.
Je voulus sortir de la lingerie; mais M. Alphonse s'était mis devant la porte comme pour la garder, et je revins en face de Mme Deslois, de l'autre côté de la table.
Elle parlait maintenant d'une voix étranglée. Elle disait des mots dont le sens m'échappait. Je trouvais seulement que ses paroles avaient une odeur insupportable. Elle cessa, après avoir crié de toutes ses forces:
--Je suis sa mère, entendez-vous?
M. Alphonse revint vers moi; il dit en me prenant le bras:
--Voyons! écoutez-moi.
Je me dégageai en le repoussant, et je sortis de la maison en courant.
Les derniers mots de Mme Deslois entraient dans ma tête comme un marteau pointu:
«Je suis sa mère, entendez-vous?»
Oh! ma mère Marie-Aimée, comme vous étiez belle à côté de cette autre mère, et comme je vous aimais en ce moment! Comme vos yeux de plusieurs couleurs rayonnaient et illuminaient votre vêtement noir, et comme votre visage était pur dans votre cornette blanche! Vous étiez aussi visible pour moi, que si vous eussiez été réellement devant moi.
Je fus toute surprise de me retrouver devant la maison de la colline; et en même temps, je m'aperçus que la neige tombait en tourmente. J'entrai dans la maison pour m'abriter, et j'allai tout de suite dans la pièce qui donnait sur le jardin.
Je cherchai à fixer ma pensée; mais mes idées tournoyaient dans ma tête comme les flocons de neige qui paraissaient monter de la terre et tomber du ciel en même temps; et chaque fois que je faisais un effort pour penser, ma mémoire ne m'apportait que les bribes d'une chanson que les petites filles chantaient joyeusement dans leurs rondes et qui disait:
On a tant fait sauter la vieille, Qu'elle est morte en sautillant, Tireli, Sautons, sautons, la vieille!
Je me trouvais bien dans cette maison silencieuse.
La neige s'arrêta de tomber, et les arbres me semblèrent aussi beaux que le jour où je les avais vus tout fleuris; et brusquement le souvenir de ce qui venait de se passer, se précisa dans mon esprit. Je revis la main aux doigts carrés de Mme Deslois; un grand frisson me secoua; quelle vilaine main, et comme elle était grande!
Puis l'expression du regard de M. Alphonse, quand il me prit le bras. Maintenant que j'y pensais, je me rappelais avoir déjà vu ce regard à une petite fille.
C'était un jour que je venais de voler un fruit tombé; elle s'était précipitée sur moi, en disant:
--Donne-m'en la moitié, et je ne le dirai pas.
Une grande répugnance m'était venue de partager avec elle, et, au risque de me faire voir par sœur Marie-Aimée, j'étais allée reporter le fruit sous l'arbre.
Et voilà qu'à penser à ces choses un désir violent me venait de revoir sœur Marie-Aimée. J'aurais voulu partir tout de suite. Mais, en même temps, je pensai qu'Henri Deslois avait dit hier en partant: «A demain!»
Peut-être était-il déjà à la ferme, m'attendant et s'inquiétant de ce que je pouvais être devenue.
Je sortis de la maison pour courir à Villevieille.
Je n'avais fait que quelques pas, lorsque je le vis venir sur le chemin.
La jument blanche gravissait difficilement le sentier plein de neige.
Henri Deslois était tête nue comme la première fois qu'il était venu ici; sa blouse se gonflait sous le vent, et il se retenait à la crinière de sa bête.
La jument s'arrêta devant moi.
Son maître se pencha, et saisit mes deux mains que je levais vers lui.
Il y avait sur son visage quelque chose de tourmenté que je n'y avais jamais vu. Je remarquai aussi que ses sourcils se rejoignaient comme ceux de Mme Deslois. Il dit un peu essoufflé:
--Je savais que je vous retrouverais ici.
Il ouvrit encore la bouche, et je fus tout de suite sûre que ses paroles allaient me donner de la joie.
Il serra davantage mes mains, et dit de la même voix essoufflée:
--N'ayez pas de haine contre moi.
Il détourna les yeux des miens:
--Je ne peux plus être votre ami.
Aussitôt, je crus que quelqu'un me donnait un coup violent sur la tête.
Il se fit dans mes oreilles un grand bruit de scie. Je vis Henri Deslois frissonner longuement, et j'entendis encore qu'il disait:
--Oh! comme j'ai froid!
Puis, je ne sentis plus sur mes mains la chaleur des siennes; et quand je compris que je restais seule sur le chemin, je ne vis plus qu'une masse d'un blanc gris, qui paraissait glisser sans bruit sur la neige du sentier.
Je descendis lentement l'autre versant de la colline.
Je marchai longtemps dans la neige qui crissait sous mes pieds.
J'avais déjà fait la moitié du chemin, lorsqu'un paysan m'offrit de monter dans sa voiture. Il allait aussi à la ville, et je me trouvai bientôt devant l'Orphelinat.
Je sonnai, et tout de suite la portière m'examina par le judas.
Je la reconnus. C'était toujours Bel-Œil.
Nous l'avions surnommée ainsi parce qu'elle avait un gros œil blanc. Elle ouvrit après m'avoir reconnue aussi. Elle me fit entrer, mais avant de refermer la porte derrière moi, elle me dit:
--Sœur Marie-Aimée n'est plus ici.
Je ne répondis pas; alors elle répéta:
--Sœur Marie-Aimée n'est plus ici.
J'entendais bien, mais je n'y apportais aucune attention; c'était comme dans les rêves où les choses les plus extraordinaires vous arrivent, sans que cela ait de l'importance.
Je regardais son œil blanc, et je dis simplement:
--Je reviens.
Elle ferma la porte derrière moi, et elle me laissa debout sous l'auvent, pendant qu'elle allait prévenir la supérieure.
Elle revint en disant que la supérieure voulait parler à sœur Désirée-des-Anges avant de me recevoir.
A un coup de sonnette, Bel-Œil se leva, en me faisant signe de la suivre.
La neige s'était remise à tomber.
L'obscurité était presque complète chez la supérieure.
Je ne vis tout d'abord que le feu qui flambait en sifflant. Une voix me fit regarder plus près. La supérieure disait:
--Alors vous revenez?
J'essayai de fixer mes idées; je ne savais pas bien si je revenais. Elle reprit:
--Sœur Marie-Aimée n'est plus ici.
Je crus que c'était le mauvais rêve qui continuait, et je toussai pour me réveiller; puis je regardai le feu, et je tâchai de savoir pourquoi il sifflait. La supérieure dit encore:
--Est-ce que vous êtes malade?
Je répondis:
--Non.
La chaleur me ranimait, et je me sentais mieux.
Je comprenais enfin que j'étais revenue, et que je me trouvais chez la supérieure. Je rencontrai ses yeux fixes et me rappelai tout.
Elle disait en se moquant:
--Vous n'avez pas beaucoup changé; quel âge avez-vous donc?
Je répondis que j'avais dix-huit ans.
--Eh bien, reprit-elle, cela ne vous a pas beaucoup fait grandir, d'aller dans le monde.
Elle mit un coude sur la table, et me demanda pourquoi je revenais.
Je voulais répondre que c'était pour voir sœur Marie-Aimée; mais j'eus peur de l'entendre encore me dire que sœur Marie-Aimée n'était plus ici, et je restai silencieuse.
Elle tira d'un tiroir une lettre qu'elle glissa sous sa main ouverte, et dit de l'air ennuyé d'une personne que l'on dérange pour peu de chose:
--Cette lettre m'avait déjà appris que vous étiez devenue une fille orgueilleuse et hardie.
Elle repoussa la lettre d'un geste las, et, après avoir respiré longuement, elle dit encore:
--On va vous envoyer aux cuisines, en attendant qu'on vous trouve une autre place.
Le feu sifflait sans relâche. Je continuais de le regarder sans parvenir à reconnaître laquelle des trois bûches faisait entendre ce sifflement.
La supérieure haussa sa voix monotone pour attirer mon attention. Elle me prévenait que sœur Désirée-des-Anges me surveillerait étroitement, et qu'il ne me serait pas permis de parler à mes anciennes compagnes.
Je la vis faire un geste vers la porte, et je sortis dans la neige.
Tout là-bas, de l'autre côté des allées, je voyais les cuisines. Sœur Désirée-des-Anges, longue et droite, m'attendait à la porte. Je ne voyais d'elle que sa cornette et sa robe noire, et je l'imaginais vieille et sèche.
L'idée me vint de me sauver; je n'avais qu'à courir jusqu'à la porte; je dirais à Bel-Œil que j'étais venue en visite; elle me laisserait sortir et tout serait dit.
Au lieu d'aller du côté de la porte, je me dirigeai vers les bâtiments où s'était passé mon enfance.
Je ne savais pas pourquoi j'y allais. Mais je ne pouvais pas m'empêcher d'y aller. Je ressentais aussi une grande fatigue, et j'aurais voulu m'étendre pour dormir longtemps.
Le vieux banc était toujours à sa place; j'écartai de la main la neige qui le recouvrait; et je m'assis en m'appuyant au tilleul, comme autrefois M. le curé.
J'attendais quelque chose, et je ne savais pas quoi. Je regardai la fenêtre de la chambre de sœur Marie-Aimée.
Elle n'avait plus ses beaux rideaux de mousseline brodée, mais elle avait beau être pareille aux autres, je la trouvais quand même différente, et, si les épais rideaux de calicot ne déparaient pas les autres fenêtres, ils lui faisaient à elle comme un visage aux yeux fermés.
La nuit commença à tomber sur les allées, et les lumières s'allumaient à l'intérieur des salles.
Je voulais me lever du banc; je pensais: «Bel-Œil va m'ouvrir la porte.»
Mais mon corps était comme écrasé, et il me semblait que des mains larges et dures se posaient lourdement sur ma tête, et toujours ces mots revenaient comme si je les avais prononcés tout haut: «Bel-Œil va m'ouvrir la porte.»
Mais voilà qu'une voix pleine de pitié disait près de moi:
--Je vous en prie, Marie-Claire, ne restez pas ainsi dans la neige!
Je relevai la tête: j'avais devant moi une toute jeune religieuse dont le visage était si beau, que je ne me souvenais pas d'en avoir jamais vu de pareil.
Elle se pencha pour m'aider à me lever, et comme j'avais de la peine à me tenir debout, elle passa mon bras sous le sien pendant qu'elle disait:
--Appuyez-vous sur moi.
Je vis aussitôt qu'elle me conduisait vers les cuisines, dont la large porte vitrée était tout éclairée.
Je ne pensais plus à rien. La neige, qui tombait fine et dure, me piquait le visage, et je sentais de violentes brûlures aux paupières. En entrant dans les cuisines, je reconnus les deux jeunes filles qui se tenaient devant le grand fourneau carré.
C'étaient Véronique la pimbêche et la grosse Mélanie, et il me sembla entendre sœur Marie-Aimée quand elle les nommait ainsi.
Seule, la grosse Mélanie me fit un petit signe au passage, et j'entrai avec la jeune sœur dans une chambre éclairée par une veilleuse.
Cette chambre était séparée en deux par un grand rideau blanc.
La jeune sœur me fit asseoir sur une chaise qu'elle tira de derrière le rideau, et elle sortit sans rien dire.
Un peu après, la grosse Mélanie et Véronique la pimbêche entrèrent pour mettre du linge propre au petit lit de fer qui était à côté de moi.
Quand elles eurent fini, Véronique, qui avait évité de me regarder, se tourna vers moi pour me dire qu'on n'aurait jamais cru que je serais revenue. Elle avait un air méprisant comme si elle me reprochait une chose honteuse.
La grosse Mélanie joignit ses mains sous son menton. Elle penchait toujours la tête de côté, comme quand elle était petite fille. Elle me dit avec un sourire affectueux:
--Je suis bien contente qu'on t'ait mise aux cuisines.
Puis, elle tapota un peu le lit.
--Tu prends ma place, c'est moi qui couchais ici.
Elle montra du doigt le rideau en baissant la voix:
--Sœur Désirée-des-Anges couche là.
Quand elles furent sorties en fermant la porte derrière elles, je me rapprochai du lit de fer.
Ce grand rideau blanc m'impressionnait. Il me semblait voir remuer des ombres dans le creux des plis que la veilleuse n'éclairait pas.
Mon attention fut détournée par la cloche du dîner. J'en reconnaissais le son, et, malgré moi, j'en comptais les coups.