Part 3
J'osai alors regarder le sang qui était sur ma robe, mais je ne vis qu'une petite tache pareille à celle qu'aurait pu faire une goutte d'eau.
Je portai mon mouchoir à mes lèvres et j'essuyai ma langue: il n'y avait pas non plus de sang sur mon mouchoir.
Je n'étais pas très sûre de tout cela, mais comme on nous faisait lever pour chanter, j'essayai de chanter avec les autres.
Quand M. le curé vint nous voir dans la journée, sœur Marie-Aimée lui dit que j'avais failli m'évanouir pendant la communion. Il me releva la tête, et après m'avoir bien regardée dans les yeux, il se mit à rire, et dit que j'étais une petite fille très sensible.
Aussitôt que nous avions fait notre première communion, nous n'allions plus en classe. Bonne Justine nous apprenait à faire de la lingerie. Nous faisions des coiffes pour les paysannes. Ce n'était pas très difficile, et comme c'était quelque chose de nouveau, je travaillais avec ardeur.
Bonne Justine déclara que je ferais une très bonne lingère. Sœur Marie-Aimée dit en m'embrassant:
--Si seulement tu pouvais vaincre ta paresse!
Mais quand j'eus fait plusieurs coiffes, et qu'il me fallut toujours recommencer, ma paresse reprit vite le dessus. Je m'ennuyais, et je ne pouvais me décider à travailler.
Je serais restée des heures et des heures sans bouger, à regarder travailler les autres.
Marie Renaud cousait en silence; elle faisait des points si petits et si serrés, qu'il fallait avoir de bons yeux pour les voir.
Ismérie cousait en chantonnant sans crainte des réprimandes.
Les unes cousaient le dos courbé, le front plissé, avec des doigts mouillés qui faisaient crisser les aiguilles; d'autres cousaient lentement, avec soin, sans fatigue, sans ennui, en comptant les points tout bas.
J'aurais bien voulu être comme celles-là! Je me grondais en moi-même, et pendant quelques minutes je les imitais.
Mais le moindre bruit me dérangeait, et je restais à écouter ou regarder ce qui se passait autour de moi. Madeleine disait que j'avais toujours le nez en l'air.
Je passais tout mon temps à imaginer des aiguilles qui auraient cousu toutes seules.
Pendant longtemps, j'ai eu l'espoir qu'une gentille petite vieille, visible pour moi seulement, sortirait de la grande cheminée et viendrait coudre ma coiffe très vite.
Je finis par devenir insensible aux reproches. Sœur Marie-Aimée ne savait plus que faire pour m'encourager ou me punir.
Un jour, elle décida que je ferais la lecture tout haut, deux fois par jour. Ce fut une grande joie pour moi; je trouvais que l'heure de la lecture n'arrivait jamais assez vite, et je fermais toujours le livre avec regret.
Après la lecture, sœur Marie-Aimée faisait chanter Colette, l'infirme.
Elle chantait toujours les mêmes chansons, mais sa voix était si belle qu'on ne se lassait pas de l'entendre. Elle chantait simplement, sans quitter son ouvrage, en balançant seulement un peu la tête.
Bonne Justine, qui savait l'histoire de chacune, racontait que Colette avait été apportée avec les deux jambes broyées, quand elle était encore toute petite.
Maintenant, elle avait vingt ans: elle marchait péniblement avec deux cannes, et ne voulait pas se servir de béquilles, de peur d'avoir l'air d'une vieille.
Pendant les récréations, je la voyais toujours seule sur un banc. Elle s'étirait sans cesse en se renversant en arrière. Ses yeux noirs avaient la prunelle si large, qu'on ne voyait presque pas le blanc.
Je me sentais attirée vers elle; j'aurais voulu être son amie. Elle paraissait très fière, et quand je lui rendais un petit service, elle avait une façon de me dire: «Merci, petite», qui me renvoyait tout de suite à mes douze ans.
Madeleine prit un air mystérieux pour me dire qu'il était bien défendu de parler seule avec Colette; et quand je voulus savoir pourquoi, elle s'embrouilla dans une histoire longue et compliquée qui ne m'apprit rien du tout.
Je m'adressai à Bonne Justine, qui fit les mêmes simagrées pour me dire qu'on disait beaucoup de mal de Colette, et qu'une petite fille comme moi ne devait pas s'approcher d'elle.
Je ne pus jamais parvenir à comprendre pourquoi. A force de la regarder, je m'aperçus que chaque fois qu'une grande lui donnait le bras pour la promener un peu, il en venait tout de suite trois ou quatre qui causaient et riaient avec elle.
Je pensai qu'elle n'avait pas d'amie. Une grande pitié s'ajouta au sentiment qui m'attirait vers elle, et un jour que les grandes la délaissaient, je lui offris mon bras pour faire le tour de la pelouse.
J'étais debout, devant elle, un peu intimidée. Je sentais qu'elle ne refuserait pas.
Elle me fixa, puis elle dit:
--Tu sais que c'est défendu?
Je fis signe que oui.
Elle eut un mouvement de la tête pour me fixer davantage.
--Et tu n'as pas peur d'être punie?
Je fis signe que non.
J'avais une grande envie de pleurer qui me serrait la gorge. Je l'aidai à se lever. Elle s'appuyait d'une main sur une canne, et malgré cela, elle pesait sur moi de tout son poids.
Je compris combien la marche lui était pénible; elle ne me dit pas un mot pendant la promenade, et, quand je l'eus ramenée à son banc, elle dit en me regardant:
--Merci, Marie-Claire.
En me voyant avec Colette, Bonne Justine avait levé les bras au ciel, et fait le signe de la croix.
A l'autre bout de la pelouse, Madeleine braillait en me montrant le poing.
Le soir, je vis bien que sœur Marie-Aimée savait ce que j'avais fait, mais elle ne m'en fit aucun reproche.
Pendant la récréation suivante, elle m'attira sur son petit banc, elle prit ma tête dans ses deux mains, et se pencha sur moi. Elle ne me disait rien, mais ses yeux plongeaient dans tout mon visage: il me semblait que j'étais enveloppée dans ses yeux. J'en ressentais comme une chaleur, et j'y étais à mon aise. Elle m'embrassa longuement au front, puis elle me sourit et dit:
--Va, tu es mon beau lis blanc.
Je la trouvai si belle avec ses yeux qui avaient des rayons de plusieurs couleurs que je lui dis:
--Vous aussi, ma Mère, vous êtes une belle fleur.
Elle prit un ton dégagé pour me dire:
--Oui, mais je ne compte plus dans les lis.
Puis elle me demanda brusquement:
--Tu n'aimes donc plus Ismérie?
--Si, ma Mère.
--Ah! eh bien, et Colette?
--Je l'aime bien aussi.
Elle me repoussa:
--Oh! toi, tu aimes tout le monde!
Presque chaque jour, j'offrais mon bras à Colette.
Elle me parlait seulement pour faire quelques remarques sur l'une ou l'autre.
Quand je m'asseyais près d'elle, elle me regardait curieusement: elle trouvait que j'avais une drôle de figure.
Un jour, elle me demanda si je la trouvais jolie. Aussitôt, je me rappelai que sœur Marie-Aimée disait qu'elle était noire comme une taupe.
Je vis pourtant qu'elle avait un grand front, de grands yeux, et le reste du visage tout mince. En la regardant, je ne sais pourquoi je pensais à un puits profond et noir qui aurait été plein d'eau chaude.
Non, je ne la trouvais pas jolie! Mais je n'osai pas le lui dire, parce qu'elle était infirme, et je répondis qu'elle serait bien plus jolie si elle avait la peau blanche.
Petit à petit, je devenais son amie.
Elle me confia qu'elle espérait s'en aller pour se marier, comme la grande Nina, qui venait nous voir le dimanche, avec son enfant.
Elle me tapait sur le bras en me disant:
--Vois-tu, moi, il faut que je me marie.
Elle s'étirait longuement, en tendant tout son corps en avant.
Il y avait des jours où elle pleurait avec un chagrin si profond que je ne trouvais rien à lui dire.
Elle regardait ses jambes toutes tortillées, et c'était comme un gémissement quand elle disait:
--Il faudrait un miracle pour que je puisse sortir d'ici.
Il me vint tout d'un coup l'idée que la Vierge pourrait faire le miracle.
Colette trouva la chose toute simple.
Elle était tout étonnée de n'y avoir pas encore songé: il était si juste qu'elle eût des jambes comme les autres!
Elle voulut s'en occuper tout de suite.
Elle m'expliqua qu'il fallait être plusieurs jeunes filles pour faire la neuvaine; que nous irions nous purifier par la communion; et que pendant neuf jours nous ne cesserions pas de prier afin d'obtenir la grâce.
Il fallait que cela fût dans le plus grand secret.
Il fut convenu que ma camarade Sophie serait des nôtres, à cause de sa grande piété. Colette se chargeait d'en parler à quelques grandes qui avaient bon cœur.
Deux jours après, tout fut réglé.
Colette devait jeûner et faire pénitence pendant les neuf jours. Le dixième, qui serait un dimanche, elle irait communier comme d'habitude, en se servant de sa canne, et du bras de l'une de nous; puis, l'hostie dans son cœur, elle ferait le vœu d'élever ses enfants dans l'amour de la Vierge; après cela, elle se lèverait toute droite et entonnerait de sa voix magnifique le _Te Deum_, que nous reprendrions en chœur.
Pendant les neuf jours, je priai avec une ferveur que je n'avais jamais connue. Les prières ordinaires me semblaient fades. Je récitais les litanies de la Vierge; je cherchais les plus belles louanges, et les répétais sans me lasser!
--Étoile du matin, guérissez Colette.
La première fois, je restai si longtemps à genoux que sœur Marie-Aimée vint me gronder.
Personne ne remarqua les petits signes que nous échangions, et la neuvaine se termina dans le plus grand secret.
Colette était bien pâle, quand elle vint à la messe: ses joues étaient encore plus minces; elle se tenait les yeux baissés, et ses paupières étaient toutes violettes.
Je pensai que c'était la fin de son martyre, et une joie profonde me soulevait.
Tout près de moi, une Vierge vêtue d'une grande robe blanche souriait en me regardant, et dans un élan de toute ma foi, ma pensée lui cria:
--Miroir de Justice, guérissez Colette!
Et, les tempes serrées par la volonté de ne pas distraire ma pensée, je répétais:
--Miroir de Justice, guérissez Colette!
Maintenant, Colette s'en allait communier. Sa canne faisait un petit bruit sec sur les dalles.
Quand elle se fut agenouillée, celle qui l'avait accompagnée revint avec la canne, tant elle était sûre qu'elle serait inutile.
Ce fut lamentable.
Colette essaya de se mettre debout, et retomba sur les genoux. Sa main tâtonna pour prendre sa canne, et, ne la trouvant pas, elle fit un nouveau mouvement pour se lever.
Elle se cramponna à la Sainte Table, et s'accrocha au bras d'une sœur qui communiait près d'elle; puis, ses épaules balancèrent, et elle s'écroula en entraînant la sœur.
Deux des nôtres se précipitèrent, et traînèrent la pauvre Colette jusqu'à son banc.
Pourtant, j'espérais encore, et, jusqu'à la fin de la messe, j'attendis le _Te Deum_.
Aussitôt que cela me fut possible, je rejoignis Colette.
Elle était entourée des grandes, qui essayaient de la consoler en lui conseillant de se donner à Dieu pour toujours. Elle pleurait doucement, sans secousses, la tête un peu penchée, et ses larmes tombaient sur ses mains, qu'elle tenait croisées l'une sur l'autre.
Je m'agenouillai devant elle, et, quand elle me regarda, je lui dis:
--Peut-être qu'on peut se marier malgré qu'on est infirme.
L'histoire de Colette fut bientôt connue de toute la maison; il y eut une tristesse générale qui empêcha les jeux d'être bruyants. Ismérie croyait m'apprendre une grande nouvelle en me racontant la chose.
Ma camarade Sophie me dit qu'il fallait se soumettre aux volontés de la Vierge, parce qu'elle savait mieux que nous ce qui convenait au bonheur de Colette.
J'aurais bien voulu savoir si sœur Marie-Aimée avait été avertie. Je ne la vis que dans l'après-midi, à l'heure de la promenade. Elle n'avait pas l'air triste; on aurait plutôt dit qu'elle était contente; jamais elle ne m'avait paru aussi jolie. Tout son visage resplendissait.
Pendant la promenade, je remarquai qu'elle marchait comme si quelque chose l'eût soulevée. Je ne me rappelais pas l'avoir jamais vue marcher comme cela. Son voile s'envolait un peu aux épaules, et sa guimpe ne cachait pas complètement son cou.
Elle ne faisait aucune attention à nous; elle ne regardait rien, et on eût dit qu'elle voyait quelque chose. Par instants, elle souriait, comme si quelqu'un lui eût parlé intérieurement.
Le soir, après dîner, je la retrouvai assise sur un vieux banc qui touchait à un gros tilleul. M. le curé était assis près d'elle, le dos appuyé contre l'arbre.
Ils avaient l'air grave.
Je croyais qu'ils parlaient de Colette, et je m'arrêtai à quelques pas d'eux.
Sœur Marie-Aimée disait, comme si elle répondait à une question:
--Oui, à quinze ans.
Monsieur le curé dit:
--A quinze ans, on n'a pas la vocation.
Je n'entendis pas ce que répondit sœur Marie-Aimée, mais M. le curé reprit:
--A quinze ans, on a toutes les vocations: il suffit d'un geste affectueux ou indifférent, pour vous éloigner ou vous encourager dans une voie.
Il fit une pause, et dit plus bas:
--Vos parents ont été bien coupables.
Sœur Marie-Aimée répondit:
--Je ne regrette rien.
Ils restèrent longtemps sans parler; puis sœur Marie-Aimée leva le doigt comme pour une recommandation et dit:
--En tout lieu, malgré tout, et toujours.
Monsieur le curé étendit un peu la main en riant, et il dit aussi:
--En tout lieu, malgré tout, et toujours.
La cloche du coucher sonna tout à coup, et M. le curé disparut dans les allées de tilleuls.
Pendant longtemps, je me répétai les mots que j'avais entendus; mais jamais je ne pus les associer à l'histoire de Colette.
Colette ne comptait plus sur un miracle pour s'en aller; et pourtant, elle ne pouvait se résigner à rester dans cette maison.
Quand elle vit partir une à une toutes celles qui avaient son âge, elle commença de se révolter. Elle ne voulut plus aller à confesse, ni communier; elle allait à la messe, parce qu'elle chantait et aimait la musique.
Je restais souvent près d'elle pour la consoler.
Elle m'expliquait que le mariage, c'était l'amour.
Sœur Marie-Aimée, qui était souffrante depuis quelque temps, tomba tout à fait malade.
Madeleine la soignait avec dévouement et nous dirigeait à tort et à travers. Elle s'acharnait particulièrement sur moi; et quand elle me voyait lasse de coudre, elle disait en essayant de prendre un air hautain:
--Puisque Mademoiselle n'aime pas la couture, elle n'a qu'à prendre le balai.
Elle s'avisa un dimanche de me faire nettoyer les escaliers, pendant l'heure de la messe. Nous étions en janvier; un froid humide, venant des couloirs, montait les marches et pénétrait sous ma robe.
Je balayais de toutes mes forces, pour me réchauffer.
Les sons de l'harmonium venaient de la chapelle jusqu'à moi; par instants je reconnaissais les notes aigres et perçantes de Madeleine, et les éclats saccadés de M. le curé.
Je suivais la messe d'après les chants. La voix de Colette monta tout à coup; elle était forte et pure; elle s'élargit, couvrit les sons de l'harmonium, domina tout, puis elle s'envola par-dessus les tilleuls, par-dessus les maisons, plus haut que le clocher.
J'en ressentis un grand frisson, et quand la voix redescendit un peu tremblante, quand elle fut rentrée dans l'église et étouffée par les sons de l'harmonium, je me mis à pleurer avec des hoquets, comme une toute petite fille. Puis la voix pointue de Madeleine perça de nouveau, et je balayais à grands coups, comme si mon balai devait effacer cette voix qui m'était si désagréable.
Ce jour-là, sœur Marie-Aimée me fit appeler près d'elle. Il y avait bien deux mois qu'elle n'était pas sortie de sa chambre. Elle commençait d'aller mieux, mais je remarquai que ses yeux ne brillaient plus du tout. Ils me faisaient penser à un arc-en-ciel presque fondu.
Elle me fit raconter les petites histoires drôles qui s'étaient passées; elle voulait sourire en m'écoutant, mais sa bouche ne se relevait que d'un seul côté. Elle me demanda aussi si je l'avais entendue crier.
Oh! oui, je l'avais entendue; c'était pendant sa maladie. Elle avait poussé des cris si épouvantables au milieu de la nuit, que tout le dortoir en avait été réveillé. Madeleine allait et venait. On l'entendait remuer de l'eau; et comme je lui demandais ce qu'avait sœur Marie-Aimée, elle m'avait répondu tout en courant:
--Des douleurs.
J'avais aussitôt pensé que Bonne Justine avait aussi des douleurs; mais jamais elle n'avait crié comme cela, et j'imaginais les jambes de sœur Marie-Aimée trois fois plus enflées que celles de Bonne Justine.
Les cris étaient devenus de plus en plus forts. Il y en avait eu un si terrible, qu'il semblait lui sortir des entrailles. Ensuite on avait entendu quelques plaintes. Puis, plus rien.
Au bout d'un moment, Madeleine était venue parler à Marie Renaud. Aussitôt Marie Renaud avait mis sa robe, et je l'avais entendue descendre.
Un instant après, elle était revenue avec M. le curé. Il était entré précipitamment dans la chambre de sœur Marie-Aimée et Madeleine avait vite refermé la porte sur lui.
Il n'était pas resté longtemps; mais il s'en était retourné bien moins vite qu'il n'était venu. Il marchait en baissant la tête, et sa main droite ramenait un pan de son manteau sur son bras gauche, comme s'il voulait préserver une chose précieuse.
Je pensai qu'il remportait les Saintes Huiles, et je n'osai pas lui demander si sœur Marie-Aimée était morte.
Je n'avais pas oublié non plus le coup de poing que j'avais reçu de Madeleine, lorsque je m'étais accrochée à sa jupe. Elle m'avait renversée, en disant très bas et très vite:
--Elle va mieux.
Le jour où sœur Marie-Aimée fut guérie, Madeleine perdit son arrogance, et tout rentra dans l'ordre.
J'avais toujours la même répugnance pour la couture, et sœur Marie-Aimée commençait à s'en inquiéter.
Elle en parla devant moi à la sœur de M. le curé. C'était une vieille demoiselle qui avait une longue figure, et de grands yeux fanés. Elle s'appelait Mlle Maximilienne.
Sœur Marie-Aimée disait combien elle était inquiète de mon avenir; elle trouvait que j'apprenais les choses avec une grande facilité, mais qu'aucun travail de couture ne m'intéressait.
Elle avait remarqué depuis longtemps que j'aimais l'étude. Alors, elle s'était informée s'il ne me restait pas quelques parents éloignés, qui auraient pu se charger de moi; mais il ne me restait qu'une vieille parente, qui avait déjà adopté ma sœur, et refusait de s'occuper de moi.
Mlle Maximilienne offrit de me prendre dans son magasin de modes, M. le curé trouva que c'était une très bonne idée; il ajouta qu'il se ferait même un plaisir de venir deux fois par semaine afin de m'instruire un peu. Sœur Marie-Aimée paraissait vraiment heureuse; elle ne savait comment exprimer sa reconnaissance.
Il fut convenu que j'entrerais chez Mlle Maximilienne aussitôt que M. le curé serait de retour d'un voyage qu'il devait faire à Rome. Sœur Marie-Aimée allait s'occuper de mon trousseau, et Mlle Maximilienne irait trouver la supérieure pour obtenir la permission.
L'idée que la supérieure allait s'occuper de moi me causa un véritable malaise. Je ne pouvais m'empêcher de penser au mauvais regard qu'elle lançait de notre côté, quand elle passait près du vieux banc où venait s'asseoir M. le curé.
Aussi, j'attendais avec impatience la réponse qu'elle donnerait à Mlle Maximilienne.
M. le curé était parti depuis une semaine, et sœur Marie-Aimée m'entretenait chaque jour de mon nouvel emploi. Elle me disait combien elle serait contente de me voir le dimanche. Elle me faisait mille recommandations, et me donnait toutes sortes de conseils au sujet de ma santé.
Un matin, la supérieure me fit demander.
En entrant chez elle, je vis qu'elle était assise dans un grand fauteuil rouge. Des histoires de revenants que j'avais entendu raconter sur elle me revinrent à la mémoire; et à la voir, toute noire au milieu de tout ce rouge, je la comparai à un monstrueux pavot qui aurait poussé dans un souterrain.
Elle abaissa et releva plusieurs fois les paupières. Elle avait un sourire qui ressemblait à une insulte. Je sentis que je rougissais très fort et malgré cela je ne détournai pas les yeux.
Elle eut un petit ricanement, et dit:
--Vous savez pourquoi je vous ai fait appeler?
Je répondis que je pensais que c'était pour me parler de Mlle Maximilienne.
Elle ricana encore.
--Ah oui, Mlle Maximilienne; eh bien! détrompez-vous. Nous avons décidé de vous placer dans une ferme de la Sologne.
Elle ferma ses yeux à demi pour me dire:
--Vous serez bergère, mademoiselle!
Elle ajouta, en appuyant sur les mots:
--Vous garderez les moutons.
Je dis simplement:
--Bien, ma Mère.
Elle remonta des profondeurs de son fauteuil, et demanda:
--Vous savez ce que c'est que garder les moutons?
Je répondis que j'avais vu des bergères dans les champs.
Elle avança vers moi sa figure jaune, et reprit:
--Il vous faudra nettoyer les étables. Cela sent très mauvais; et les bergères sont des filles malpropres. Puis, vous aiderez aux travaux de la ferme, on vous apprendra à traire les vaches, et à soigner les porcs.
Elle parlait très fort, comme si elle craignait de n'être pas comprise.
Je répondis comme tout à l'heure:
--Bien, ma Mère.
Elle se haussa sur les bras de son fauteuil; et, en me fixant de ses yeux luisants, elle dit encore:
--Vous n'êtes donc pas fière?
Je souris d'un air indifférent.
--Non, ma Mère.
Elle parut profondément étonnée; mais, comme je continuais de sourire avec indifférence, sa voix devint moins dure pour me dire:
--Vraiment, mon enfant? J'avais toujours cru que vous étiez orgueilleuse.
Elle se renfonça dans son fauteuil, cacha ses yeux sous ses paupières, et se mit à parler d'une voix monotone, comme quand elle récitait les prières. Elle disait: qu'on devait obéir à ses maîtres, ne jamais manquer à ses devoirs de religion, et que la fermière viendrait me chercher la veille du jour de la Saint-Jean.
Je sortis de chez elle avec des sentiments que je n'aurais pu exprimer. Mais ce qui dominait en moi, c'était la crainte de faire de la peine à sœur Marie-Aimée. Comment lui dire cela?
Je n'eus guère le temps de la réflexion. Elle m'attendait à l'entrée de notre couloir; elle me saisit aux épaules, et en baissant son visage vers le mien, elle dit:
--Eh bien?
Elle avait un regard inquiet qui commandait la réponse. Je dis tout de suite:
--Elle ne veut pas, et je serai bergère.
Elle ne comprit pas. Elle fronça les sourcils.
--Comment cela, bergère?
Je repris très vite:
--Elle m'a trouvé une place dans une ferme, et puis je trairai les vaches et je soignerai les porcs.
Sœur Marie-Aimée me repoussa si violemment que je me cognai au mur.
Elle s'élança vers la porte; je crus qu'elle courait chez la supérieure, mais elle ne fit que quelques pas dehors; elle rentra, et se mit à marcher à grands pas dans le couloir. Elle serrait les poings et frappait du pied; elle tournait sur elle-même et respirait fortement. Puis elle s'adossa contre le mur, laissa tomber ses bras comme si elle était accablée, et, d'une voix qui semblait venir de loin, elle dit:
--Elle se venge, ah oui, elle se venge!
Elle revint vers moi, me prit affectueusement les mains et demanda:
--Tu ne lui as donc pas dit que tu ne voulais pas? Tu ne l'as donc pas suppliée de te laisser aller chez Mlle Maximilienne?
Je secouai la tête pour dire non; et je répétai tout à la file et avec les mêmes mots tout ce que m'avait dit la supérieure.
Elle m'écouta sans m'interrompre. Puis elle me recommanda le silence auprès de mes compagnes. Elle pensait que cela s'arrangerait aussitôt que M. le curé serait de retour.
Le dimanche suivant, comme nous prenions nos rangs pour la messe, Madeleine entra comme une folle dans la salle; elle leva les bras en criant:
--Monsieur le curé est mort.
Et elle s'abattit en travers de la table qui était auprès d'elle.