Part 6
Il n'y eut de silence que lorsque le curé monta en chaire. Je crus qu'il allait prêcher, mais il annonça seulement les mariages: à chaque nom qu'il prononçait les femmes se penchaient à droite ou à gauche avec des sourires.
L'idée de la prière ne me vint même pas. Je regardais prier Martine à genoux. Ses mèches brunes et bouclées sortaient de dessous son bonnet brodé. Elle avait les épaules larges, et son corsage blanc était serré à la taille par un ruban noir. Toute sa personne faisait penser à une chose fraîche et neuve.
Pourtant la supérieure m'avait dit que les bergères étaient des filles malpropres.
Je revoyais Martine au milieu de ses brebis avec sa jupe courte à rayures, ses bas bien tirés et ses sabots recouverts de cuir qu'elle cirait comme des souliers. Cependant elle prenait grand soin de son troupeau, et la fermière affirmait qu'elle connaissait chacune de ses brebis.
A la sortie de la messe, elle me quitta pour courir vers une vieille femme qu'elle embrassa tendrement. Puis je la perdis de vue et restai toute seule, ne sachant où aller.
Pas très loin je voyais l'auberge du Cheval Blanc. Il en sortait un grand bruit de voix et de vaisselle. Les gens y entraient par groupes, et il n'y eut bientôt plus personne sur la place.
J'allais rentrer dans l'église en attendant que Martine vienne me chercher, lorsque je vis accourir Eugène. Il me prit par la main et dit tout en riant:
--Si ta robe n'avait pas été aussi jaune, je t'aurais sûrement oubliée.
Il me regardait d'un air moqueur et amusé.
Il me conduisit chez le maître d'école, en le priant de me faire déjeuner et de me mener promener avec ses enfants.
Le maître d'école était habillé comme les messieurs de la ville, tandis qu'Eugène avait une blouse bleue, et je fus bien étonnée de les entendre se tutoyer.
En attendant le déjeuner, le maître d'école me prêta un livre de contes de fées; et lorsque l'heure de la promenade arriva, j'aurais préféré qu'on me laissât seule finir le livre.
Sur la place du village les garçons et les filles dansaient dans le soleil et la poussière. Je trouvai leurs balancements exagérés et leur gaieté trop bruyante.
Je sentais en moi comme une grande tristesse; et quand, à la nuit tombante, la voiture nous ramena à la ferme, j'éprouvai un vrai soulagement à me retrouver dans le silence et l'odeur des prés.
A quelques jours de là, en rentrant des champs, un mouton qui longeait une haie fit un bond énorme. En m'approchant, je vis qu'il saignait au nez. Je pensai qu'il s'était piqué à une grosse épine, et, après l'avoir lavé, je n'y pensai plus. Le lendemain je fus terrifiée en le retrouvant avec la tête presque aussi grosse que le corps. Au cri que je poussai, Martine accourut, et le cri qu'elle poussa elle-même fit accourir tout le monde.
J'expliquai ce qui était arrivé la veille, et le fermier assura que le mouton avait dû être mordu par une vipère.
Il fallait lui faire des lavages, et le laisser à l'étable jusqu'à ce que l'enflure soit partie.
Je ne demandais pas mieux que de soigner la pauvre bête; mais quand je fus seule avec elle, une épouvante me prit.
Cette tête énorme qui se balançait sur ce petit corps me causait une frayeur insensée. Les yeux démesurés, la bouche immense et les oreilles qui se tenaient droites et raides, composaient un monstre difficile à imaginer. Il restait constamment au milieu de l'étable, comme s'il eût craint de se cogner au mur. J'essayai de m'approcher de lui, en me disant que ce n'était qu'un mouton. Mais aussitôt qu'il se tournait de mon côté, je filais comme une flèche vers la porte. Je ressentais cependant une grande pitié pour lui. Par instants il me semblait que cette face qui se balançait de droite à gauche me faisait des reproches. Alors quelque chose chavirait dans ma tête, et je sentais venir la folie. Je compris que j'étais capable de le laisser mourir de faim.
Je racontai cela au vacher, qui voulut bien se charger de soigner le mouton tant que durerait l'enflure. Il se moquait de moi: il ne comprenait pas comment je pouvais avoir si grand'peur d'un mouton malade.
J'eus l'occasion de lui rendre un service à mon tour, et j'en fus bien contente.
En détachant le taureau un matin, il avait fait un faux pas, et était tombé devant lui. Le taureau l'avait flairé en reniflant et soufflant. C'était un jeune qu'on avait élevé à la ferme et qui commençait à faire la mauvaise tête.
Le vacher craignait de le voir devenir furieux, et il était persuadé que la bête se souviendrait de l'avoir vu à terre devant elle.
J'aurais bien voulu le rassurer, mais je ne savais pas ce qu'il fallait dire pour cela. Puis j'étais toute surprise de le trouver tout à coup si vieux: il avait jeté son chapeau à terre, et je remarquai pour la première fois que ses cheveux étaient tout gris.
Toute la journée, je pensai à lui, et le lendemain, pendant que les vaches sortaient une à une, je ne pus m'empêcher d'entrer dans l'étable.
Le vacher regardait fixement le taureau qui tirait impatiemment sur sa chaîne. Je m'approchai, et après avoir caressé la bête, je la détachai.
Le vacher laissa passer le taureau qui sortit comme un fou, et après m'avoir regardée tout surpris, il le suivit en boitant.
J'avais bien moins peur du taureau que du mouton enflé, et chaque jour j'entrais dans l'étable en prenant des précautions pour ne pas être vue.
Pourtant Eugène m'avait vue. Il me prit à part, et en plongeant ses petits yeux dans les miens, il dit:
--Pourquoi détaches-tu le taureau?
Je craignais de faire gronder le vacher en disant la vérité; et je cherchais quelque chose à dire, mais je ne trouvais rien. Je commençais à dire que je ne le détachais pas. Alors Eugène prit son air moqueur pour me dire:
--Est-ce que tu serais menteuse, par hasard?
Aussitôt je lui racontai tout et, le samedi d'après, la bête était vendue.
J'avais souvent remarqué combien il était bon pour tout le monde. Chaque fois que le fermier avait des différends avec ses ouvriers, il finissait toujours par appeler son frère qui arrangeait les choses en quelques mots.
Il s'occupait aux mêmes travaux que maître Sylvain. Mais il refusait d'aller au marché: il disait qu'il n'aurait même pas su vendre un fromage.
Il marchait posément, en se balançant, comme s'il eût réglé sa marche sur celle de ses bœufs.
Il passait presque tous ses dimanches à Sainte-Montagne. Quand le temps était trop mauvais, il restait à lire dans la grande salle. Souvent je le guettais dans l'espoir qu'il oublierait son livre; mais jamais il ne l'oubliait. J'étais désolée de ne rien trouver à lire à la ferme. Aussi je ramassais tous les bouts de papier qui traînaient.
La fermière avait fini par le remarquer, et elle disait que je deviendrais avare.
Un dimanche que j'avais osé demander un livre à Eugène, il me fit cadeau d'un gros cahier de chansons.
Pendant tout l'été, je l'emportais aux champs. Je composais des airs aux chansons qui me plaisaient le mieux; puis je m'en lassai, et, en aidant la fermière au grand nettoyage de la Toussaint, je découvris des almanachs de plusieurs années.
Pauline me dit de les porter au grenier; mais je fis semblant de les oublier dans le tiroir où ils étaient, et je les emportai en cachette l'un après l'autre. Ils étaient remplis d'histoires amusantes, et l'hiver passa sans que je me sois aperçue du froid.
Le jour où je les montai au grenier, je furetai pour voir si je n'en découvrirais pas d'autres. Je ne trouvai qu'un petit livre sans couverture, dont les feuillets étaient roulés aux coins comme si on l'avait longtemps porté dans la poche. Les deux premières pages manquaient, et la troisième était salie au point que les caractères en étaient tout effacés. Je m'approchai de la lucarne pour avoir plus de clarté, et à l'en-tête des pages, je vis que c'étaient les _Aventures de Télémaque_.
Je l'ouvris au hasard et les quelques lignes que je lus me le rendirent si intéressant que je le mis tout de suite dans ma poche.
Comme j'allais descendre du grenier, il me vint à l'idée que c'était Eugène qui l'avait mis là, et qu'il pouvait venir le reprendre d'un moment à l'autre; alors je le remis sur la solive noire où il était. Chaque fois que j'avais l'occasion d'aller au grenier, je m'assurais qu'il était toujours à sa place, et j'en lisais autant que je pouvais.
Dans ce moment-là, j'eus encore un mouton malade. Ses flancs étaient creux, comme s'il n'avait pas mangé depuis longtemps. J'allai demander à la fermière comment il fallait le soigner.
Elle s'arrêta de plumer une poule pour me demander si le mouton était très tendu.
Je ne répondis pas tout de suite. Je me demandais ce que voulait dire le mot _tendu_. Puis je pensai que tous les moutons malades devaient être tendus. Alors je dis: oui. Et pour affirmer davantage, je me dépêchai d'ajouter:
--Il est tout plat.
La fermière se mit à rire en se moquant. Elle dit à Eugène qui sifflotait à quelques pas:
--Venez écouter ça, Eugène. Elle a un mouton qui est tendu et plat tout à la fois.
Eugène rit aussi: il m'appela bergère d'occasion, et il m'apprit que les moutons étaient tendus quand ils avaient le ventre enflé.
Deux jours après, Pauline me dit qu'elle et maître Sylvain voyaient bien que je ne ferais jamais une bonne bergère, et qu'ils avaient décidé de me garder à la maison. La vieille Bibiche n'était plus bonne à rien, et Pauline ne pouvait suffire à tout depuis qu'elle avait son enfant.
Aux premiers mots, je compris qu'il me serait facile d'aller souvent au grenier, et je remerciai vivement la fermière.
Maintenant que j'étais servante de ferme, il me fallait tuer les poules et les lapins. Je ne pouvais m'y décider, et la fermière ne comprenait rien à mes répugnances. Elle disait que j'étais comme Eugène qui se sauvait quand on tuait le cochon.
Je voulus pourtant essayer de tuer un poulet pour montrer ma bonne volonté. Il se débattait entre mes mains, et bientôt la paille fut toute rouge autour de moi. Quand il ne bougea plus, je le déposai dans la grange en attendant que la vieille Bibiche vînt le plumer; mais elle se moqua bien de moi, en retrouvant le poulet sur ses pattes au milieu d'un van plein de graine. Il mangeait goulûment, comme s'il eût voulu se guérir au plus vite du mal que je venais de lui faire. La vieille Bibiche le saisit, et quand elle lui eut passé la lame sur le cou, la paille fut beaucoup plus rouge que la première fois.
Pendant l'heure de la sieste, je montais au grenier pour lire un peu. J'ouvrais le livre au hasard; et, à le relire ainsi, j'y découvrais toujours quelque chose de nouveau.
J'aimais ce livre, il était pour moi comme un jeune prisonnier que j'allais visiter en cachette. Je l'imaginais vêtu comme un page et m'attendant assis sur la solive noire. Un soir, je fis avec lui un beau voyage.
Après avoir fermé le livre, je m'accoudai à la lucarne du grenier. Le jour était presque fini, et les sapins paraissaient moins verts. Le soleil s'enfonçait dans des nuages blancs, qui bouffaient et se creusaient comme du duvet.
Sans savoir comment cela s'était fait, je me trouvai tout à coup au-dessus du bois avec Télémaque. Il me tenait par la main, et nos têtes touchaient le bleu du ciel. Télémaque ne disait rien; mais je savais que nous allions dans le soleil.
La vieille Bibiche m'appelait d'en bas. Je reconnaissais très bien sa voix, malgré la distance. Elle devait être bien en colère pour crier si fort. Je me souciais peu de ses cris. Je ne voyais que le duvet brillant qui entourait le soleil, et qui commençait à s'ouvrir pour nous laisser passer.
Un choc sur le bras me fit retomber dans le grenier. La vieille Bibiche m'écartait de la lucarne en disant:
--S'il y a du bon sens à me faire crier comme ça! Voilà plus de vingt fois que je t'appelle pour manger la soupe.
Peu de temps après, je ne retrouvai plus le livre sur la solive. Mais c'était un ami que je portais dans mon cœur, et j'en gardai longtemps le souvenir.
Deux jours avant la Noël, maître Sylvain se prépara à tuer le porc. Il aiguisa deux grands couteaux, et après avoir fait une litière de paille fraîche au milieu de la cour, il fit sortir le porc qui se mit à crier comme s'il se doutait de la vérité. Il lui passa des cordes aux quatre pieds; et pendant qu'il les fixait à de solides piquets, il dit à sa femme:
--Cache les couteaux, Pauline, il ne faut pas qu'il les voie.
Pauline me remit une sorte de poêle très profonde que je devais tenir avec adresse afin de ne pas perdre une seule goutte du sang que j'allais recueillir.
Le fermier s'approcha du porc qui était tombé sur le flanc. Il mit un genou en terre devant lui et après l'avoir tâté près du cou, il tendit la main vers sa femme qui lui passa le plus grand couteau. Il en appuya la pointe à l'endroit que marquait son doigt, et il se mit à l'enfoncer lentement.
A ce moment, les cris que poussait le porc ressemblaient à des cris humains.
Il sortit de sa blessure une goutte de sang qui coula en une grande traînée rouge. Puis deux jets montèrent le long du couteau, et retombèrent sur la main du fermier. Quand le couteau fut enfoncé jusqu'au manche, maître Sylvain pesa dessus pendant un moment, et il le retira aussi lentement qu'il l'avait enfoncé.
En voyant ressortir la lame toute rayée de rouge, je sentis que ma bouche devenait froide et que je n'avais plus de salive.
Mes doigts se desserrèrent aussi, et la poêle pencha toute d'un côté.
Maître Sylvain le vit: il leva les yeux sur moi, et il cria à sa femme:
--Prends-lui la poêle.
J'étais incapable de dire une parole, mais je fis signe que non. Le regard si calme du fermier avait chassé mon émotion, et ce fut d'une main ferme que je continuai à tenir la poêle sous le jet qui sortait en bouillonnant.
Lorsque le porc eut cessé de crier, Eugène s'approcha de nous. Il parut stupéfait de me voir attentive aux dernières gouttes rouges qui roulaient une à une comme des larmes.
--Comment! dit-il, c'est toi qui as reçu le sang?
--Mais oui, répondit le fermier; cela prouve qu'elle n'est pas une poule mouillée comme toi.
--C'est vrai! dit Eugène en s'adressant à moi. Cela m'est très pénible de voir égorger les bêtes.
--Bah! dit maître Sylvain, les bêtes sont faites pour nous nourrir comme le bois pour nous chauffer.
Eugène se détournait un peu, comme s'il était honteux de sa faiblesse.
Il avait les épaules minces, et son cou était aussi rond que celui de Martine.
Maître Sylvain disait qu'il était tout le portrait de leur mère.
Jamais je ne l'avais vu se mettre en colère.
On l'entendait toujours chantonner d'une voix faible et harmonieuse.
Le soir, il rentrait des champs assis en travers sur un de ses bœufs, et souvent il chantait la même chanson.
C'était l'histoire d'un soldat s'en retournant à la guerre après avoir retrouvé sa fiancée mariée.
Il traînait longtemps sur le refrain qui se terminait ainsi:
Quand, par un tour de maladresse, Un boulet m'emportera: Allons, adieu, chère maîtresse, Je m'en vais dans les combats.
Pauline lui parlait toujours d'un ton respectueux. Elle ne comprenait pas comment je pouvais être aussi libre avec lui.
Le premier soir où elle m'avait vue assise à côté de lui sur le banc de la porte, elle m'avait fait signe de rentrer. Mais Eugène m'avait rappelée en disant:
--Viens écouter la hulotte.
Souvent nous étions encore sur le banc quand tout le monde était déjà couché.
La hulotte venait jusque sur le vieil orme qui était près de la porte. Son hululement très doux semblait nous dire bonsoir; puis elle s'envolait, et ses grandes ailes passaient en silence au-dessus de nous.
Plusieurs fois, une voix chanta sur la colline.
J'en restais toute frissonnante. Cette voix pleine qui passait dans la nuit me rappelait celle de Colette.
Eugène rentrait quand la voix cessait; mais moi je restais dans l'espoir de l'entendre encore. Alors il me disait:
--Rentre donc, va; c'est fini.
Et maintenant que l'hiver était revenu et que nous ne pouvions plus nous asseoir devant la porte, il restait entre nous comme une communication secrète. Quand il se moquait de quelqu'un, ses yeux pleins de finesse cherchaient les miens, et s'il donnait son avis dans un cas embarrassant, il se tournait de mon côté comme s'il attendait de moi une approbation.
Il me semblait que je l'avais toujours connu, et tout au fond de moi-même, je l'appelais mon grand frère.
Il demandait souvent à Pauline si elle était contente de moi. Pauline répondait qu'il n'y avait pas besoin de me montrer deux fois la même chose; elle me reprochait seulement de manquer d'ordre dans mon travail. Elle disait que je commençais aussi bien par la fin que par le commencement.
Je n'avais pas oublié sœur Marie-Aimée; mais je ne m'ennuyais plus, et je me trouvais heureuse à la ferme.
Au mois de juin qui suivit, des hommes vinrent comme chaque année pour tondre les moutons. Ils apportaient une mauvaise nouvelle: dans tout le pays les moutons tombaient malades aussitôt qu'ils étaient tondus, et il en mourait une grande quantité.
Maître Sylvain prit ses précautions, mais malgré tout ce qu'il put faire, il y en eut bientôt une centaine de malades.
Le vétérinaire affirmait qu'en les baignant dans la rivière on en sauverait beaucoup. Alors le fermier se mit dans l'eau jusqu'à la ceinture, et un à un il plongea les moutons jusqu'au dernier. Il était rouge, et la sueur qui coulait de son front tombait en grosses gouttes dans la rivière.
Le soir, il se coucha avec la fièvre; et le troisième jour il mourut d'une fluxion de poitrine.
Pauline ne pouvait croire à son malheur; et Eugène rôdait dans les étables avec des yeux épouvantés.
Peu après la mort du fermier, le propriétaire de la ferme vint nous rendre visite. C'était un petit homme sec qui ne tenait pas en place, et quand il s'arrêtait un moment, il me semblait toujours qu'il dansait sur un pied.
Il avait le visage complètement rasé et il s'appelait M. Tirande.
Il entra dans la salle où je me tenais avec Pauline, il en fit le tour en arrondissant le dos; puis il dit en me montrant l'enfant:
--Emportez-le, j'ai besoin de causer avec la fermière.
Je sortis dans la cour et, tout en ayant l'air de promener l'enfant, je passai devant la fenêtre ouverte.
Pauline n'avait pas bougé de sa chaise. Elle tenait les mains jointes sur ses genoux, et elle penchait la tête en avant comme si elle cherchait à comprendre une chose très difficile. M. Tirande parlait sans la regarder. Il marchait de la cheminée à la porte, et le bruit de ses talons sur les carreaux se confondait avec sa voix cassée.
Il sortit aussi vite qu'il était entré; et, dans mon inquiétude, je vins demander à Pauline ce qu'il lui avait dit.
Elle prit son enfant dans ses bras, et, tout en pleurant, elle me dit que M. Tirande voulait la renvoyer de la ferme pour y mettre son fils qui venait de se marier.
A la fin de la semaine, M. Tirande revint avec son fils et sa bru. Ils commencèrent par visiter les étables, et lorsqu'ils entrèrent dans la maison, M. Tirande s'arrêta une minute devant moi pour me dire que sa bru avait décidé de me prendre à son service.
Pauline entendit; elle fit vivement un pas vers moi; mais à ce moment Eugène entrait avec des papiers à la main, et tout le monde s'assit autour de la table.
Pendant qu'ils étaient tous occupés à lire et à signer des papiers, je regardai la bru de M. Tirande. C'était une grande femme brune qui avait de gros yeux et un air ennuyé.
Elle sortit de la ferme avec son mari sans avoir une seule fois regardé de mon côté.
Quand leur voiture eut disparu au bout de l'allée des châtaigniers, Pauline raconta à Eugène ce que m'avait dit M. Tirande.
Eugène, qui allait sortir, se retourna brusquement vers moi; il paraissait indigné, et sa voix était toute changée quand il dit que ces gens-là disposaient de moi comme d'un objet leur appartenant, et pendant que Pauline s'apitoyait sur mon sort, il m'apprit que c'était déjà M. Tirande qui avait forcé maître Sylvain à me prendre à la ferme. Il rappela à Pauline combien le fermier avait eu pitié de moi en me voyant si chétive, et il m'assura qu'il avait bien du regret de ne pouvoir m'emmener dans leur nouvelle ferme.
Nous étions tous les trois debout dans la grande salle. Je sentais sur ma tête le regard désolé de Pauline, et la voix d'Eugène me faisait penser à un chant plein de douceur.
Pauline devait quitter la ferme à la fin de l'été. Chaque jour je travaillais à mettre le linge en ordre: je n'aurais pas voulu qu'elle emportât une seule pièce de linge déchirée. Je m'appliquais à faire les fines reprises que m'avait apprises Bonne Justine, et je pliais chaque chose avec soin.
Le soir, je retrouvai Eugène sur le banc de la porte.
Le clair de lune faisait briller les toits de la bergerie, et le fumier était entouré d'une vapeur blanche qui ressemblait à un voile de tulle.
Aucun bruit ne sortait des étables. On n'entendait que le grincement du berceau que Pauline balançait pour endormir son enfant. Aussitôt que tous les grains furent rentrés, Eugène commença le déménagement. Le vacher emmena ses vaches, et la vieille Bibiche s'en alla dans la voiture qui emportait toutes les volailles de la basse-cour.
Il ne resta bientôt plus à la ferme que les deux bœufs blancs qu'Eugène ne voulait confier à personne. Il les attacha à la carriole qui devait emporter Pauline et son enfant.
Le petit garçon s'était endormi dans une corbeille pleine de paille, et Eugène le déposa dans la voiture sans le réveiller. Pauline le recouvrit avec son châle, et, après avoir fait un grand signe de croix vers la maison, elle ramassa les guides, et la voiture s'engagea sous les châtaigniers.
Je voulus les accompagner jusqu'à la route; je suivais derrière les bœufs entre Eugène et Martine.
Nous marchions en silence. De temps en temps, Eugène encourageait ses bœufs en les touchant de la main.
Nous étions déjà très loin sur la route lorsque Pauline s'aperçut que la nuit venait. Elle arrêta son cheval, et lorsque je fus montée sur le marchepied de la voiture pour l'embrasser, elle me dit tristement:
--Adieu, ma fille! Conduis-toi bien.
Elle ajouta, la voix pleine de larmes:
--Si mon pauvre Sylvain eût vécu, il ne t'aurait jamais abandonnée.
Martine m'embrassa en souriant:
--On se reverra peut-être! me dit-elle.
Eugène ôta son chapeau; il me donna une longue poignée de main en disant lentement:
--Adieu, mon petit compagnon. Je me souviendrai toujours de toi.
Quand j'eus marché un peu, je me retournai pour les voir encore; et, malgré la nuit qui augmentait, je vis qu'Eugène et Martine marchaient en se tenant par la main.
TROISIÈME PARTIE
Les nouveaux fermiers arrivèrent le lendemain. Les laboureurs et la servante étaient venus dès le matin, et, lorsque le soir, les maîtres entrèrent dans la maison, je savais qu'on les appelait M. et Mme Alphonse.