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Part 7

M. Tirande resta deux jours à Villevieille et partit après m'avoir rappelé que j'étais au service de sa bru, et que je n'aurais plus à m'occuper des travaux de la ferme.

Dès la première semaine, Mme Alphonse avait fait transformer la chambre d'Eugène en lingerie, et elle m'avait aussitôt installée devant une grande table sur laquelle étaient plusieurs pièces de toile, que je devais transformer en linge de toutes sortes.

Elle venait s'asseoir près de moi, pour faire de la dentelle; elle restait des journées entières sans me dire un mot.

Quelquefois elle me parlait des armoires pleines de linge de sa mère.

Sa voix était sans timbre, et sa bouche remuait à peine pour parler.

M. Tirande paraissait beaucoup aimer sa bru. Chaque fois qu'il venait, il s'informait de ce qu'elle pouvait désirer.

Elle n'aimait que le linge. Alors il partait en promettant d'acheter d'autres pièces de toile.

M. Alphonse ne paraissait guère qu'aux heures de repas. J'aurais été bien en peine de dire à quoi il employait son temps.

Son visage me rappelait celui de la supérieure. Il avait comme elle la peau jaune et les yeux brillants; on eût dit qu'il portait en lui un brasier qui pouvait le consumer d'un moment à l'autre.

Il était très pieux, et chaque dimanche, il partait avec Mme Alphonse à la messe du village qu'habitait M. Tirande.

Au commencement, ils voulurent m'emmener dans leur voiture; mais je refusai, préférant aller à Sainte-Montagne où j'espérais rencontrer Pauline ou Eugène.

Quelquefois, un des laboureurs venait avec moi, mais le plus souvent, je m'en allais seule, par un chemin de traverse qui diminuait de beaucoup le trajet.

C'était un chemin rude et pierreux qui grimpait sur la colline, à travers les genêts.

A l'endroit le plus élevé, je m'arrêtais devant la maison de Jean le Rouge.

Cette maison était basse et profonde; les murs étaient aussi noirs que le chaume qui la recouvrait; et on eût pu passer à côté sans la voir, tant les genêts qui l'entouraient étaient hauts.

J'entrais pour dire bonjour à Jean le Rouge, que je connaissais depuis que j'étais à la ferme de Villevieille.

Il avait toujours travaillé pour maître Sylvain, qui le tenait en grande estime. Eugène disait qu'on pouvait le faire toucher à tout et qu'avec lui les choses étaient toujours bien faites.

Maintenant, M. Alphonse ne voulait plus l'occuper; il parlait de le renvoyer de la maison de la colline. Jean le Rouge en était si affecté, qu'il ne pensait plus qu'à cela.

Aussitôt après la messe, je revenais par le même chemin. Les enfants de Jean m'entouraient pour avoir le pain bénit que je leur rapportais. Ils étaient six, et l'aîné n'avait pas encore douze ans. Mon pain bénit n'était guère plus gros qu'une bouchée; aussi, je le remettais à la femme de Jean qui le distribuait en parts égales.

Pendant ce temps, Jean le Rouge apportait pour moi un escabeau devant le feu, et il s'asseyait lui-même sur une rondelle de bois, qu'il roulait du pied, jusqu'à la cheminée. Sa femme ramenait les brindilles dans le feu avec de lourdes pincettes; et dans le chaudron pendu à la crémaillère, on voyait cuire de grosses pommes de terre jaunes.

Dès le premier dimanche, Jean le Rouge m'avait dit:

--Je suis aussi un enfant abandonné.

Et peu à peu, il m'avait appris qu'à l'âge de douze ans on l'avait placé chez le bûcheron qui habitait déjà la maison de la colline. Il avait su très vite grimper au sommet des arbres pour y attacher la corde qui devait les faire pencher; puis, la journée finie, et son fagot de bois sur le dos, il partait en avant pour arriver plus vite à la maison, où il trouvait la petite fille du bûcheron, en train de faire la soupe.

Elle était du même âge que lui, et ils étaient devenus tout de suite de bons amis.

Puis, le malheur arriva, un soir de Noël.

Le vieux bûcheron, qui croyait les enfants bien endormis, s'en alla à la messe de minuit. Mais eux s'étaient levés aussitôt après son départ. Ils voulaient préparer le réveillon pour le retour du vieux, et ils se faisaient une joie de sa surprise.

Pendant que la fillette faisait cuire des châtaignes, et mettait sur la table le pot de miel et la cruche de cidre, Jean le Rouge préparait un feu de grosses bûches.

Du temps passa; les châtaignes étaient cuites, et le bûcheron tardait à rentrer. Les enfants s'assirent par terre devant le feu pour avoir plus chaud, et ils finirent par s'endormir, en s'appuyant l'un contre l'autre.

Jean se réveilla aux cris que poussait la petite fille. Il ne comprit pas tout d'abord pourquoi elle levait les bras si haut devant la flamme.

Comme elle sautait sur ses pieds pour s'enfuir, il vit qu'elle brûlait.

Elle avait déjà ouvert la porte du jardin, et elle courait en éclairant les arbres.

Alors, Jean l'avait saisie, et jetée dans la fontaine de la source.

Le feu s'était éteint tout de suite, mais lorsque Jean voulut la sortir de la fontaine, il la trouva si lourde, qu'il crut qu'elle était morte. Elle ne faisait aucun mouvement, et il mit longtemps à la tirer de l'eau, puis, il la ramena à la maison, en la traînant comme un fagot.

Les grosses bûches étaient devenues des braises rouges; seule, la plus grosse, qui était humide, continuait à fumer et à grésiller.

Le visage de la petite fille n'était plus qu'une énorme boursouflure noire et violacée et son corps à moitié nu laissait voir de larges taches rouges.

Elle resta de longs mois malade, et quand, enfin, on la crut guérie, on s'aperçut qu'elle était devenue muette.

Elle entendait très bien, elle pouvait même rire comme tout le monde; mais il lui était impossible d'articuler un seul mot.

Pendant que Jean le Rouge me racontait ces choses, sa femme le regardait en remuant les yeux, comme si elle lisait un livre.

Son visage portait des traces profondes de brûlures, mais on s'y habituait très vite, et on ne voyait plus que sa bouche aux dents blanches, et ses yeux un peu inquiets. Elle appelait ses enfants en faisant entendre un éclat de voix prolongé, et les petits accouraient, et comprenaient tous ses gestes.

J'étais désolée aussi de leur voir quitter la maison de la colline.

C'étaient les derniers amis qui me restaient et l'idée m'était venue de parler d'eux à Mme Alphonse, dans l'espoir qu'elle obtiendrait de son mari qu'il veuille bien les garder.

Je trouvai l'occasion un jour que M. Tirande et son fils étaient entrés dans la lingerie en parlant de changements à faire à la ferme.

M. Alphonse ne voulait pas de troupeau: il parlait d'acheter des machines agricoles, d'abattre les sapins et de défricher la colline. Les étables serviraient de remises pour les machines, et la maison de la colline deviendrait un grenier à fourrages.

Je ne sais si Mme Alphonse entendait; elle travaillait à sa dentelle avec une grande attention.

Aussitôt que les deux hommes furent sortis, j'osai parler de Jean le Rouge.

J'expliquai combien il avait été utile à maître Sylvain: je dis son chagrin de quitter cette maison qu'il habitait depuis si longtemps, et quand je m'arrêtai, tout angoissée de la réponse qui allait venir, Mme Alphonse retira son crochet du fil et dit:

--Je crois que je me suis trompée d'une maille.

Elle compta jusqu'à dix-neuf, et elle ajouta:

--C'est ennuyeux, il faut que je défasse tout un rang.

Quand je rapportai cela à Jean le Rouge, il eut un mouvement de colère, qui lui fit tendre le poing vers Villevieille. Mais sa femme lui mit la main sur l'épaule en le regardant. Aussitôt Jean se calma.

Jean le Rouge quitta la maison de la colline à la fin de janvier, et une profonde tristesse entra en moi.

Maintenant, je n'avais plus d'amis.

Je ne reconnaissais plus la ferme; tous ces gens s'y mettaient à leur aise, et il me semblait que c'était moi la nouvelle venue. La servante me regardait avec méfiance, et les laboureurs évitaient de me parler.

La servante s'appelait Adèle. Tout le jour, on l'entendait bougonner et traîner ses sabots. Elle faisait du bruit même quand elle marchait sur la paille. A table, elle mangeait debout, et elle répondait sans politesse aux observations des maîtres.

M. Alphonse avait fait enlever le banc de la porte et mettre à sa place des petits arbustes verts qu'on avait enclos d'un treillage.

Il avait fait aussi enlever le vieil orme où la hulotte était venue chanter, les soirs d'été.

Il devait y avoir longtemps que le vieil arbre ne donnait plus d'ombrage au seuil de la maison: il ne portait plus qu'un bouquet de feuillage tout en haut, et cela lui faisait comme une tête, qui se penchait pour écouter ce qui se disait en bas.

Les bûcherons qui vinrent pour l'abattre furent d'avis que cela ne serait pas facile. Il menaçait, en tombant, de démolir la toiture de la maison.

Enfin, après bien des discussions, et bien des tours autour de lui, on décida de l'enserrer de grosses cordes qui le feraient pencher et l'obligeraient à tomber sur le fumier.

Il fallut la journée de deux hommes pour l'abattre, et au moment où on croyait qu'il allait se coucher tranquillement, une des cordes se desserra et le vieil orme se releva pour retomber de côté. Il glissa sur le toit en entraînant la cheminée et une grande quantité de tuiles, et après avoir écorché le mur, il se coucha en travers de la porte: et pas une de ses branches ne toucha le fumier.

M. Alphonse ne put retenir un cri de colère. Il saisit la hache d'un des bûcherons, et il frappa l'arbre d'un coup si violent qu'un morceau d'écorce sauta dans la fenêtre de la lingerie et cassa un carreau.

Mme Alphonse vit des éclats de verre tomber sur moi, elle se leva avec une vivacité que je ne lui connaissais pas, et avec des mains tremblantes et des yeux peureux, elle examina minutieusement chaque endroit de la nappe que j'étais en train de broder.

Mais elle ne vit pas que j'essuyais avec mon mouchoir une petite coupure que le verre m'avait faite à la joue.

Elle eut si peur qu'il n'arrivât malheur aux piles de linge qui commençaient à s'entasser, qu'elle m'emmena le lendemain chez sa mère pour me faire voir comment il fallait ranger les armoires.

La mère de Mme Alphonse s'appelait Mme Deslois; mais quand les laboureurs parlaient d'elle, ils disaient toujours «la bourgeoise du château».

Elle n'était venue qu'une fois à Villevieille.

Elle s'était approchée de moi, et m'avait regardée de très près en clignant des yeux. C'était une grande femme qui marchait courbée, comme si elle cherchait quelque chose par terre. Elle habitait le grand domaine du Gué Perdu.

Mme Alphonse prit un sentier, le long de la petite rivière.

On était à la fin de mars, et les prés étaient déjà tout fleuris.

Mme Alphonse marchait tout droit dans le sentier; mais moi, j'avais un grand plaisir à marcher dans l'herbe molle.

On arriva bientôt près du grand bois où le loup m'avait pris un agneau.

J'avais gardé de ce bois une frayeur mystérieuse, et quand on quitta le sentier de la rivière pour prendre un chemin qui traversait les bois, je fus prise d'une véritable épouvante.

Cependant le chemin était large; il devait même y passer souvent des voitures, car les ornières y étaient profondes.

Au-dessus de nos têtes, les aiguilles des sapins crissaient continuellement en se frôlant. Cela faisait un bruit doux et léger qui ne ressemblait en rien au chuchotement sec et coupé de silences que le bois avait fait entendre quand il était chargé de neige. Malgré cela, je ne pouvais m'empêcher de regarder derrière moi.

On ne marcha pas longtemps dans les bois; le chemin tournait à gauche, et on se trouva tout de suite dans la cour du Gué Perdu.

La petite rivière passait derrière les étables, comme à Villevieille; mais ici les prés étaient très resserrés et on eût dit que les bâtiments voulaient se cacher dans la sapinière.

La maison d'habitation ne ressemblait pas aux fermes des environs. Le bas en était fait de vieux murs très épais et le premier étage paraissait avoir été posé dessus en attendant.

Je ne trouvai pas que cette maison eût l'air d'un château, elle me faisait plutôt penser à une vieille souche d'arbre, de laquelle serait sorti un rejeton mal venu.

Mme Deslois parut sur le pas de la porte en nous entendant venir.

Elle me regarda encore en clignant des yeux. Elle dit tout de suite à haute voix qu'elle avait perdu un sou dans la paille, et que c'était bien étonnant que, depuis huit jours, personne ne l'eût encore trouvé. Tout en parlant, elle remuait avec son pied la mince couche de paille qui était devant la porte.

Mme Alphonse ne devait pas entendre. Ses gros yeux fixaient l'intérieur, et ce fut presque avec ardeur qu'elle expliqua le motif de notre visite.

Mme Deslois voulut me conduire elle-même à la lingerie; elle mit les clefs sur les armoires, et après m'avoir recommandé de bien faire attention, et de ne rien déranger, elle me laissa seule.

J'eus vite fait d'ouvrir et de refermer les grandes armoires reluisantes.

J'aurais voulu m'en aller tout de suite. Cette grande lingerie froide m'épouvantait comme une prison: mes pas résonnaient sur les dalles, comme s'il y avait eu en dessous des caveaux profonds. Il me sembla tout à coup que je ne sortirais plus jamais de cette lingerie.

Je tendis l'oreille pour écouter le bruit des bêtes, mais je n'entendis que la voix de Mme Deslois. C'était une voix forte et rauque, qui traversait les murs et pénétrait partout.

J'allais vers la fenêtre, pour me sentir moins seule, quand une porte que je n'avais pas remarquée s'ouvrit brusquement derrière moi. Je tournai la tête, et je vis entrer un homme jeune, qui portait une longue blouse blanche, et une casquette grise.

Il s'arrêta comme s'il était surpris de trouver quelqu'un là, et moi je continuais de le regarder sans pouvoir détacher mes yeux de lui.

Il traversa la lingerie sans que nos regards se soient quittés, et il s'éloigna après s'être cogné contre la boiserie de la porte. Une minute après, il passa contre la fenêtre, et nos regards se rencontrèrent encore.

J'en restai mal à l'aise, et sans savoir pourquoi, j'allai fermer les portes qu'il avait laissées ouvertes.

Un moment après, Mme Alphonse vint me chercher, et je repris avec elle le chemin de Villevieille.

Depuis que M. Alphonse avait remplacé Pauline, j'avais pris l'habitude d'aller m'asseoir sur un houx en forme de siège, qui se trouvait au milieu d'un grand buisson peu éloigné de la ferme.

Maintenant que le printemps venait, j'y allais à l'heure où les laboureurs fumaient leur pipe sur le seuil des écuries.

J'y restais longtemps à écouter les bruits du soir, et un grand désir me venait de ressembler aux arbres.

Ce soir-là, il m'arriva de penser à l'homme du Gué Perdu. Mais chaque fois que je voulais fixer la couleur de ses yeux, ils entraient si profondément dans les miens, qu'il me semblait que j'en étais tout éclairée.

Le dimanche qui suivit était jour de Pâques. Adèle était partie à la messe, dans la voiture de M. Alphonse. Je restai seule avec un laboureur, pour garder la ferme. Après le déjeuner, l'homme se coucha sur un tas de paille devant la porte, et moi, j'allai me cacher dans mon buisson.

Je cherchai à entendre le son des cloches. Mais la ferme était trop éloignée des villages et aucun son ne venait jusqu'à moi.

Ma pensée s'en alla vers sœur Marie-Aimée. Je pensais aussi à Sophie, qui venait me réveiller, chaque année, pour que je puisse entendre toutes les cloches de la ville qui sonnaient Pâques en même temps.

Il lui était arrivé, une année, de ne pas se réveiller; elle en eut tant de regret que, l'année suivante, elle mit un gros caillou dans sa bouche pour s'empêcher de dormir. Chaque fois qu'elle se laissait aller au sommeil, ses dents portaient sur le caillou, et elle se réveillait aussitôt.

Je pensais aussi à la grand'messe où Colette chantait à pleine voix. Je revoyais la débandade sur les pelouses, et l'air tout affairé de sœur Marie-Aimée s'occupant du grand repas des fêtes.

Et ce soir, au lieu du visage fin et aimant de sœur Marie-Aimée, je verrais la figure ingrate de Mme Alphonse, et les yeux luisants de son mari qui me faisaient tant peur; et en pensant qu'il me faudrait rester encore longtemps à la ferme, je me laissais aller à un profond découragement.

Quand je fus lasse de pleurer, je vis avec surprise que le soleil avait beaucoup baissé. A travers les branches du buisson, je voyais s'allonger sur le pré les ombres longues et minces des peupliers; et, plus près de moi, je vis aussi une grande ombre qui bougeait. Elle s'avançait, puis s'arrêtait, et s'avançait de nouveau.

Je compris tout de suite que quelqu'un allait passer devant ma cachette, et presque aussitôt, l'homme à la blouse blanche entrait dans le buisson, en se baissant pour éviter les branches.

J'en ressentis un grand froid par tout le corps.

Cependant, je me remis très vite; mais il me resta un tremblement nerveux, qu'il me fut impossible de dissimuler.

Lui, restait debout devant moi sans parler.

Je regardais la douceur qui était dans ses yeux; et je sentis revenir la chaleur dans mon corps.

Je remarquai qu'il portait comme Eugène une chemise de couleur et une cravate nouée sous le col; et quand il parla, il me sembla que je connaissais sa voix depuis longtemps.

Il s'était appuyé contre une grosse branche, en face de moi, et il me demanda s'il ne me restait plus de parents.

Je répondis que non.

Il fit glisser entre ses doigts une branche couverte de jeunes pousses, et, sans me regarder, il dit encore:

--Alors, vous êtes seule au monde?

Je répondis vivement:

--Oh, non, j'ai sœur Marie-Aimée!

Et sans lui laisser le temps de me questionner, je dis combien je l'aimais, et avec quelle impatience j'attendais le moment où je pourrais la rejoindre.

J'étais si heureuse de parler d'elle, que je ne m'arrêtais plus.

Je disais sa beauté et son intelligence qui me semblaient au-dessus de tout.

Je disais aussi son chagrin le jour de mon départ, et j'imaginais sa joie le jour où elle me verrait revenir.

Pendant que je parlais, il avait les yeux fixés sur mon visage, mais son regard semblait voir beaucoup plus loin.

Après un silence, il me demanda encore:

--Est-ce que vous n'aimez personne ici?

--Non, dis-je, tous ceux que j'aimais sont partis.

Et j'ajoutai avec un peu de rancune:

--Jusqu'à Jean le Rouge qu'ils ont chassé!

--Pourtant, dit-il, Mme Alphonse n'est pas méchante?

Je répondis qu'elle n'était ni méchante ni bonne, et que je la quitterais sans regret.

A ce moment, on entendit crier les roues de la voiture de M. Alphonse, qui rentrait, et je me levai pour partir.

Il s'effaça un peu, pour me laisser passer, et je le laissai seul dans le buisson.

Le soir, je profitai d'un moment de bonne humeur d'Adèle, pour lui demander si elle connaissait les laboureurs du Gué Perdu. Elle me répondit qu'elle ne connaissait que les plus anciens; car depuis que Mme Deslois était veuve, les nouveaux ne restaient pas longtemps chez elle.

Une crainte que je n'aurais pu expliquer m'empêcha de parler du jeune homme à la blouse blanche; et Adèle ajouta en remuant le menton:

--Heureusement que son fils aîné est revenu de Paris: les laboureurs seront moins malheureux.

Le lendemain, pendant que Mme Alphonse travaillait à sa dentelle, je cousais en pensant au laboureur à la blouse blanche.

Je ne pouvais le séparer d'Eugène dans ma pensée; il s'exprimait comme lui, et je leur trouvais un air de ressemblance.

Vers le soir, je crus le voir passer devant les écuries, et la minute d'après, il s'arrêtait sur le seuil de la lingerie.

Ses yeux passèrent sur moi, pour se poser sur Mme Alphonse; il tenait la tête haute, et sa bouche fléchissait un peu du côté gauche.

Mme Alphonse dit, d'une voix traînante, en le voyant:

--Tiens, voilà Henri.

Elle se laissa embrasser sur les deux joues; puis elle indiqua une chaise à côté d'elle. Mais lui, s'assit un peu de travers sur la table, en repoussant la toile.

Comme Adèle passait, Mme Alphonse lui dit:

--Si vous voyez mon mari, dites-lui que mon frère est ici.

Je mis quelques instants à comprendre; puis je devinai brusquement que c'était lui le fils aîné de Mme Deslois.

Une honte que je n'avais pas encore connue me fit rougir violemment, et un immense regret me vint d'avoir parlé de sœur Marie-Aimée.

Il me sembla que je venais de jeter au vent la plus belle chose que je possédais, et malgré tous mes efforts, je ne pus retenir deux larmes qui s'accrochèrent à ma bouche, avant de tomber sur la toile fine que j'ourlais.

Henri Deslois resta longtemps sur le coin de la table.

A chaque instant, je sentais son regard sur moi, et c'était comme un poids lourd qui m'empêchait de relever le front.

Deux jours après, je le retrouvai dans le buisson.

En le voyant assis sur le houx, il me vint une grande faiblesse dans les jambes, et je m'arrêtai.

Il se leva aussitôt pour me céder la place, mais je restai à le regarder.

Il avait dans les yeux la même douceur que la première fois, et, comme s'il attendait que je lui raconte une nouvelle histoire, il demanda:

--N'avez-vous rien à me dire, ce soir?

Toutes les paroles qui me vinrent à l'esprit me semblèrent inutiles et je fis «non» de la tête; il reprit:

--J'étais votre ami, l'autre jour.

Ce souvenir augmenta mon regret, et je répondis seulement:

--Vous êtes le frère de Mme Alphonse.

Je le quittai, et n'osai plus retourner dans le buisson.

Il revint souvent à Villevieille.

J'évitais de le regarder, mais sa voix me causait toujours un profond malaise.

Depuis que Jean le Rouge était parti, je ne savais que faire de mon temps après la messe. Chaque dimanche, je passais devant la maison de la colline; parfois, je regardais à travers les fentes des contrevents, et quand il m'arrivait de heurter le bois avec mon front, il rendait un son qui me faisait reculer tout effrayée.

Un dimanche, je remarquai que la porte n'avait pas de serrure. J'appuyai le doigt sur le loquet, et aussitôt la porte s'ouvrit avec un grand bruit.

Je ne m'attendais pas à ce qu'elle s'ouvrît si vite, et je restai là, avec l'envie de la refermer et de m'éloigner. Puis, comme le bruit avait cessé, et que le soleil était tout de suite entré en faisant un grand carré de clarté, je me décidai à entrer aussi, en laissant la porte ouverte.

La grande cheminée n'avait plus sa crémaillère, ni ses hauts landiers; il ne restait dans la salle que les épaisses rondelles de bois qui avaient servi de sièges aux enfants de Jean le Rouge. L'écorce en était usée, et le dessus était poli et comme ciré, à force d'avoir servi. La deuxième chambre était complètement vide; elle n'était pas carrelée, et sur la terre battue, les pieds des lits avaient creusé des trous.

La porte du fond n'avait pas non plus de serrure, et je me trouvai bientôt dans le jardin.

Les plates-bandes conservaient encore quelques légumes d'hiver, et les arbres à fruits étaient en fleurs.

La plupart étaient très vieux; plusieurs étaient devenus bossus, et leurs branches s'abaissaient comme si elles trouvaient que les fleurs même étaient trop lourdes à porter.