Part 4
Tous les bruits s'arrêtèrent, on courut à Madeleine qui poussait des cris aigus. On voulait tout savoir. Mais elle se berçait sur la table en disant d'une voix désolée:
--Il est mort, il est mort.
Je ne pensais à rien; je ne savais pas si j'avais de la peine, et, pendant tout le temps de la messe, la voix de Madeleine sonna comme une cloche à mes oreilles.
Il ne fut pas question de promenade ce jour-là; les plus petites même restèrent silencieuses. Je me mis à la recherche de sœur Marie-Aimée. Elle n'avait pas assisté aux offices, et je savais par Marie Renaud qu'elle n'était pas malade.
Je la trouvai dans le réfectoire. Elle était assise sur son estrade, sa tête était appuyée de côté sur la table, et ses bras pendaient le long de sa chaise.
J'allai m'asseoir assez loin d'elle; et d'entendre sa plainte si profonde, je me mis à sangloter aussi, en cachant ma figure dans mes mains. Mais cela ne dura pas longtemps, et je sentis bien que je n'avais pas de chagrin. Je fis même des efforts pour pleurer, mais il me fut impossible de continuer à verser une seule larme. J'avais un peu honte de moi parce que je croyais qu'on devait pleurer quand quelqu'un mourait; et je n'osais pas découvrir mon visage dans la crainte que sœur Marie-Aimée crût que j'avais mauvais cœur.
Maintenant, je l'écoutais pleurer. Ses longues plaintes me rappelaient le vent d'hiver dans la grande cheminée. Cela montait et descendait comme si elle eût voulu composer une sorte de chant; puis cela se heurtait, se cassait, et finissait en notes basses et tremblées.
Un peu avant l'heure du dîner, Madeleine entra dans le réfectoire. Elle emmena sœur Marie-Aimée en la soutenant avec précaution.
Dans la soirée, elle nous raconta que M. le curé était mort à Rome, et qu'on allait le ramener pour le mettre dans son caveau de famille.
Le lendemain, sœur Marie-Aimée s'occupa de nous comme d'habitude. Elle ne pleurait plus, mais elle ne souffrait pas qu'on lui parlât; elle marchait en regardant la terre et paraissait m'avoir oubliée.
Cependant, je n'avais plus qu'un jour à rester ici. D'après ce que m'avait dit la supérieure, la fermière viendrait me chercher demain, puisque c'était après-demain le jour de la Saint-Jean.
Le soir, à la fin de la prière, lorsque sœur Marie-Aimée eut dit: «Seigneur, prenez en pitié les exilés, et secourez les prisonniers», elle ajouta à voix très haute:
--Nous allons dire une prière pour une de vos compagnes qui s'en va dans le monde.
Je compris tout de suite qu'il s'agissait de moi, et je me trouvai aussi à plaindre que les exilés et les prisonniers.
Il me fut impossible de m'endormir ce soir-là. Je savais que je partirais demain; mais je ne savais pas ce que c'était que la Sologne. J'imaginais un pays très éloigné où il n'y avait que des plaines toutes fleuries. Je me voyais la gardienne d'un troupeau de beaux moutons blancs, et j'avais deux chiens à mes côtés qui n'attendaient qu'un signe pour faire ranger les bêtes. Je n'aurais pas osé le dire à sœur Marie-Aimée, mais en ce moment, je préférais être bergère plutôt que demoiselle de magasin.
Ismérie, qui ronflait très fort à côté de moi, ramena ma pensée vers mes compagnes.
La nuit était si claire que je voyais distinctement tous les lits. Je les suivais un à un, et je m'arrêtais un peu près de celles que j'aimais. Presque en face de moi je voyais les magnifiques cheveux de ma camarade Sophie: ils s'éparpillaient sur l'oreiller, et faisaient davantage de clarté sur son lit. Un peu plus loin, c'étaient les lits de Chemineau l'Orgueilleuse, et de sa sœur jumelle Chemineau la Bête. Chemineau l'Orgueilleuse avait un grand front blanc et lisse, et des grands yeux doux. Elle ne se défendait jamais quand on l'accusait d'une faute; elle haussait les épaules et regardait autour d'elle avec mépris.
Sœur Marie-Aimée disait que sa conscience était aussi blanche que son front.
Chemineau la Bête était de moitié plus haute que sa sœur; ses cheveux rudes rejoignaient presque ses sourcils; elle était carrée des épaules et large des hanches; nous l'appelions le chien de garde de sa sœur.
Et tout là-bas, à l'autre bout du dortoir, il y avait Colette.
Elle croyait toujours que j'allais chez Mlle Maximilienne. Elle était persuadée que je me marierais très jeune, et elle m'avait fait promettre de venir la chercher aussitôt que je serais mariée.
Ma pensée tourna longtemps autour d'elle. Puis je regardai vers la fenêtre: les ombres des tilleuls s'allongeaient de mon côté. J'imaginais qu'ils venaient me dire adieu, et je leur souriais.
De l'autre côté des tilleuls, j'apercevais l'infirmerie; elle paraissait se reculer, et ses petites fenêtres me faisaient penser à des yeux malades.
Là aussi, je m'arrêtais à cause de la sœur Agathe. Elle était si gaie et si bonne que les petites filles riaient toujours quand elle les grondait.
C'était elle qui faisait les pansements.
Quand on venait la trouver pour un bobo au doigt, elle nous recevait avec des mots drôles; et, selon qu'on était gourmande ou coquette, elle promettait un gâteau ou un ruban qu'elle désignait d'un vague signe de tête; et, pendant que le regard cherchait le gâteau ou le ruban, le bobo se trouvait percé, lavé, et pansé.
Je me souvenais d'une engelure que j'avais eue au pied, et qui ne voulait pas se guérir. Un matin, sœur Agathe m'avait dit d'un air grave:
--Écoute, je vais t'y mettre quelque chose de divin, et si ton pied n'est pas guéri dans trois jours, on sera obligé de te le couper.
Et pendant trois jours, j'avais évité de marcher pour ne pas déranger cette chose divine qui était sur mon pied. Je pensais à un bout de la vraie croix ou à un morceau du voile de la Vierge.
Le troisième jour, mon pied était complètement guéri, et quand je demandai le nom de ce remède merveilleux, sœur Agathe me répondit avec un rire malicieux:
--Bête, c'était de l'onguent Arthur Divain.
La nuit était très avancée quand je m'endormis, et dès le matin j'attendis la fermière. J'aurais voulu qu'elle vînt, et j'avais peur de la voir venir.
Sœur Marie-Aimée relevait brusquement la tête chaque fois que quelqu'un ouvrait la porte.
Comme nous finissions de dîner, la portière vint demander si j'étais prête à partir.
Sœur Marie-Aimée la renvoya en disant que je serais prête dans un instant.
Elle se leva en me faisant signe de la suivre. Elle m'aida à m'habiller, me remit un petit paquet de linge, et dit tout à coup:
--C'est demain qu'on le ramène, et tu ne seras plus là.
Elle reprit en me regardant dans les yeux:
--Jure-moi que tu diras tous les soirs un _De Profundis_ pour lui.
Je jurai.
Alors, elle me serra avec violence sur sa poitrine, et elle se sauva vers sa chambre.
Puis j'entendis qu'elle disait:
--Oh! c'est trop, mon Dieu, c'est trop!
Je traversai la cour toute seule, et la fermière, qui m'attendait, m'emmena aussitôt.
DEUXIÈME PARTIE
Je me trouvai bientôt installée au milieu de paniers vides dans une voiture couverte d'une bâche, et quand le cheval s'arrêta de lui-même dans la cour de la ferme, il y avait déjà longtemps qu'il faisait nuit.
Le fermier sortit de la maison avec une lanterne qu'il balançait au bout de son bras et qui n'éclairait que ses sabots; il s'approcha de nous et m'aida à descendre de la voiture, puis il haussa sa lanterne jusqu'à ma figure et il dit en se reculant:
--Quelle drôle de petite servante!
La fermière me conduisit dans une chambre où il y avait deux lits. Elle me montra le mien et me dit que le lendemain je resterais seule avec le vacher, parce que tout le monde irait à la fête de la Saint-Jean.
Dès que je fus levée, le lendemain, le vacher m'emmena dans les étables, pour l'aider à donner le fourrage aux bêtes; il me montra la bergerie et m'apprit que je serais bergère d'agneaux à la place de la vieille Bibiche. Il m'expliqua que chaque année on séparait les agneaux d'avec leur mère et qu'il fallait une deuxième bergère pour les garder. Il m'apprit aussi que la ferme s'appelait Villevieille, et que personne n'était malheureux ici parce que maître Sylvain et Pauline sa femme étaient de braves gens.
Quand toutes les bêtes furent soignées, le vacher me fit asseoir près de lui dans l'allée des Châtaigniers. De là on voyait le tournant du chemin qui montait vers la route et tout l'intérieur de la ferme. Les bâtiments formaient un carré, et l'énorme fumier qui était au milieu dégageait une odeur chaude qui dominait l'odeur des foins à moitié séchés.
Un grand silence s'étendait autour de la ferme, et de tous côtés on ne voyait que des sapins et des champs de blé. Il me semblait que je venais d'être transportée dans un pays perdu, et que je resterais toujours seule avec le vacher et les bêtes que j'entendais remuer dans les étables. Il faisait très chaud, j'étais comme engourdie par une lourde envie de dormir; mais la peur de tout ce qui m'entourait m'empêchait de céder au sommeil. Des mouches de toutes couleurs tournaient autour de moi en ronflant. Le vacher tressait une corbeille de jonc, et les chiens dormaient tranquillement.
Au coucher du soleil, la voiture qui ramenait les fermiers parut au détour du chemin. Il y avait cinq personnes dans la voiture, deux hommes et trois femmes. En passant devant moi la fermière me sourit et les autres se penchèrent pour me voir. Peu après la ferme s'emplit de bruit, et comme il était trop tard pour faire la soupe, tout le monde dîna d'un morceau de pain et d'un bol de lait.
Dès le lendemain, la fermière me remit un manteau de grosse toile, et je suivis la vieille Bibiche pour apprendre à garder les agneaux.
La vieille Bibiche et sa chienne Castille avaient une si grande ressemblance que je pensais toujours qu'elles étaient de la même famille. Elles paraissaient du même âge, et leurs yeux troubles étaient de la même couleur. Quand les agneaux s'écartaient du chemin, Bibiche disait: «Jappe, Castille, jappe.» Elle répétait cela très vite, comme un seul mot, et même quand Castille ne jappait pas, les agneaux se rangeaient, tant la voix de la vieille ressemblait à celle de sa chienne.
Lorsqu'on commença la moisson, il me sembla que j'assistais à une chose pleine de mystère. Des hommes s'approchaient du blé et le couchaient par terre à grands coups réguliers pendant que d'autres le relevaient en gerbes qui s'appuyaient les unes contre les autres... Les cris des moissonneurs semblaient parfois venir d'en haut, et je ne pouvais m'empêcher de lever la tête pour voir passer les chars de blé dans les airs.
Le repas du soir réunissait tout le monde. Chacun se plaçait à sa guise le long de la table, et la fermière remplissait les assiettes jusqu'au bord. Les jeunes mordaient à pleines dents dans leur pain, tandis que les vieux coupaient précieusement chaque bouchée. Tous mangeaient en silence, et le pain bis paraissait plus blanc dans leurs mains noires.
A la fin du repas, les plus âgés parlaient des récoltes avec le fermier, pendant que les jeunes causaient et riaient avec Martine la grande bergère. C'était elle qui donnait le pain et versait le vin. Elle répondait en riant à toutes les plaisanteries, mais quand un garçon avançait la main vers elle, elle s'effaçait vivement et ne se laissait jamais saisir. Personne ne faisait attention à moi; je m'asseyais sur des bûches un peu à l'écart, et je regardais les visages. Maître Sylvain avait de grands yeux noirs qui s'arrêtaient tranquillement sur chacun; il parlait sans élever la voix, en appuyant ses mains ouvertes sur la table. La fermière avait un visage sérieux et préoccupé; on eût dit qu'elle redoutait toujours un malheur, et c'est à peine si elle souriait quand les autres riaient aux éclats.
La vieille Bibiche croyait toujours que je m'endormais. Elle venait me tirer par la manche pour m'emmener coucher. Son lit était à côté du mien; elle chuchotait sa prière en se déshabillant, et elle soufflait la lampe sans s'occuper de moi.
Aussitôt après la moisson, elle me laissa aller seule au champ avec sa chienne. Castille s'ennuyait avec moi, elle me quittait à chaque instant pour retourner à la ferme près de sa vieille maîtresse.
J'avais beaucoup de peine à rassembler mes agneaux, qui couraient de tous côtés. Je me comparais à sœur Marie-Aimée quand elle disait que son petit troupeau était difficile à gouverner; et cependant elle nous rassemblait d'un coup de cloche, ou elle obtenait le silence en grossissant un peu la voix; mais moi, j'avais beau grossir ma voix ou faire claquer mon fouet, les agneaux ne comprenaient pas, et j'étais obligée de courir comme un chien autour du troupeau.
Un soir, il se trouva qu'il m'en manquait deux. Chaque soir, je me mettais en travers de la porte pour n'en laisser entrer qu'un à la fois; ainsi je les comptais facilement.
J'entrai dans la bergerie et j'essayai de les compter encore; ce n'était pas facile et je dus y renoncer, car j'en trouvais toujours plus qu'il n'en fallait.
Je me persuadai que j'avais mal compté la première fois, et je n'en dis rien à personne. Le lendemain, je les comptai en les faisant sortir de la bergerie: il en manquait bien deux.
J'étais très inquiète; toute la journée, je les cherchai dans les champs, et le soir, après m'être assurée qu'ils manquaient toujours, j'en avertis la fermière. On fit des recherches pendant plusieurs jours, mais les agneaux restèrent introuvables. Alors les fermiers me prirent à part l'un après l'autre. Ils voulaient me faire avouer que des hommes étaient venus prendre les agneaux, et ils m'assuraient que je ne serais pas grondée si je disais la vérité. J'avais beau affirmer que je ne savais pas ce qu'ils étaient devenus, je voyais bien qu'on ne me croyait pas.
Maintenant, j'avais peur dans les champs, depuis que je savais que des hommes pouvaient se cacher pour prendre les moutons; je croyais toujours voir remuer quelqu'un derrière les buissons.
J'appris très vite à les compter des yeux; et qu'ils fussent dispersés ou rapprochés les uns des autres, en une minute je savais si le compte y était.
L'automne arriva et je m'ennuyais davantage. Je regrettais les caresses de sœur Marie-Aimée. J'avais une si grande envie de la voir qu'il m'arrivait de fermer les yeux en imaginant qu'elle venait dans le sentier; j'entendais réellement ses pas et le bruissement de sa robe sur l'herbe; lorsque je la sentais tout près de moi, j'ouvrais les yeux et aussitôt tout s'effaçait.
Pendant longtemps j'eus l'idée de lui écrire, mais je n'osais pas demander ce qu'il fallait pour cela. La fermière ne savait pas écrire, et personne ne recevait de lettre à la ferme.
Je m'enhardis jusqu'à demander à maître Sylvain s'il voulait bien m'emmener un jour à la ville. Il ne répondit pas tout de suite; il fixa sur moi ses grands yeux tranquilles, et il dit qu'une bergère ne devait jamais quitter son troupeau. Il voulait bien me conduire de temps en temps à la messe du village, mais il ne fallait pas compter qu'il m'emmènerait à la ville.
J'en restai tout étourdie. C'était comme si j'avais appris un grand malheur; et chaque fois que j'y pensais, je voyais sœur Marie-Aimée comme une chose très précieuse que le fermier aurait brisée par mégarde.
Le samedi d'après, je vis partir les fermiers dès le matin comme d'habitude; mais, au lieu de rester jusqu'au soir, ils étaient de retour dans l'après-midi avec un marchand qui venait acheter une partie des agneaux.
Je n'avais jamais pensé qu'on pût aller à la ville en si peu de temps; l'idée me vint de laisser un jour mes moutons dans le pré pour courir embrasser sœur Marie-Aimée. Je trouvai bientôt que cela n'était pas possible, et je décidai de m'en aller pendant la nuit. J'espérais que je ne mettrais pas beaucoup plus de temps que le cheval du fermier, et qu'en partant au milieu de la nuit je pourrais être de retour pour mener les agneaux aux champs.
Je me couchai tout habillée ce soir-là, et quand la grosse horloge sonna minuit, je sortis tout doucement avec mes souliers à la main. Je laçai mes souliers à tâtons en m'appuyant contre une charrue, et je m'éloignai très vite dans l'obscurité.
Aussitôt que j'eus dépassé les bâtiments de la ferme, je m'aperçus que la nuit n'était pas très noire. Le vent soufflait furieusement et de gros nuages roulaient sous la lune. La route était loin, et pour y arriver il fallait passer sur un pont de bois à moitié démoli; les premières pluies avaient grossi la petite rivière, et l'eau passait par-dessus les planches.
La peur me prit, parce que l'eau et le vent faisaient un bruit que je n'avais jamais entendu. Mais je ne voulais pas avoir peur, et je traversai vivement les planches glissantes.
J'arrivai à la route plus vite que je ne pensais; je tournai à gauche comme je l'avais vu faire au fermier quand il allait au marché de la ville. Et voilà qu'un peu plus loin la route se séparait en deux. Je ne savais plus laquelle prendre. Je m'engageai tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Celle de gauche m'attirait davantage; je la pris et je marchai très vite pour rattraper le temps perdu.
Dans le lointain, j'apercevais une masse noire qui couvrait tout le pays. Cela semblait s'avancer lentement vers moi, et pendant un instant, j'eus envie de retourner sur mes pas. Un chien qui se mit à aboyer me rendit un peu de confiance, et presque aussitôt je reconnus que la masse noire était une forêt que la route allait traverser. En y entrant, il me sembla que le vent était encore plus violent, il soufflait par rafales, et les arbres, qui se heurtaient avec force, faisaient entendre des plaintes en se penchant très bas. J'entendais de longs sifflements, des craquements et des chutes de branches; puis j'entendis marcher derrière moi, et je sentis qu'on me touchait à l'épaule. Je me retournai vivement, mais je ne vis personne. Pourtant j'étais sûre que quelqu'un m'avait touchée du doigt; puis les pas continuaient comme si une personne invisible tournait autour de moi; alors je me mis à courir avec une telle vitesse que je ne sentais plus si mes pieds touchaient la terre. Les cailloux sautaient sous mes souliers et retombaient derrière moi avec un bruit de grêle. Je n'avais qu'une idée: courir jusqu'au bout de la forêt.
J'arrivai bientôt à une grande clairière. La lune l'éclairait de tout son plein, et le vent qui faisait rage soulevait et rejetait les paquets de feuilles qui roulaient et tournaient dans tous les sens.
Je voulais m'arrêter pour respirer un peu; mais les grands arbres se balançaient avec un bruit assourdissant. Leurs ombres qui ressemblaient à des bêtes noires s'allongeaient brusquement sur la route, puis elles s'éloignaient en glissant pour se cacher derrière les arbres. Quelques-unes de ces ombres avaient des formes que je reconnaissais. Mais la plupart se balançaient et sautaient devant moi comme si elles voulaient m'empêcher de passer. Il y en avait de si effrayantes que je prenais mon élan pour sauter par-dessus, tant j'avais peur de les sentir sous mes pieds.
Le vent s'apaisa, et la pluie se mit à tomber à larges gouttes. La clairière finissait, et en passant devant un chemin qui entrait sous bois, il me sembla voir un mur blanc tout au bout; je m'avançai un peu et je reconnus que c'était une petite maison étroite et haute. Sans plus réfléchir, je cognai à la porte; je voulais demander que l'on me garde en attendant que la pluie ait cessé. Je cognai une seconde fois, et aussitôt j'entendis remuer dans la maison. Je croyais qu'on allait m'ouvrir la porte, mais ce fut la fenêtre du premier étage qui s'ouvrit. Un homme qui avait un bonnet de coton demanda:
--Qui est là?
Je répondis:
--Une petite fille.
L'homme reprit d'une voix étonnée: «Une petite fille!» puis il me demanda d'où je venais, où j'allais, et ce que je voulais.
Je n'avais pas prévu toutes ces questions, et je nommai la ferme que je venais de quitter; mais je mentis en disant que j'allais retrouver ma mère qui était malade, et je le priai de vouloir bien me faire entrer dans sa maison pendant la pluie.
Il me dit d'attendre et je l'entendis causer avec une autre personne; puis il revint à la fenêtre pour me demander si j'étais seule. Il voulut aussi savoir mon âge, et quand je dis que j'avais treize ans, il trouva que je n'étais pas peureuse d'avoir traversé le bois pendant la nuit.
Il resta un moment penché comme s'il espérait voir mon visage que je tenais levé vers lui; puis il tourna la tête à droite et à gauche en cherchant à voir dans la profondeur du bois; et il me conseilla de marcher encore un peu, en m'assurant qu'il y avait un village au bout de la forêt, et que je trouverais des maisons où je pourrais me sécher.
Je m'en retournai dans la nuit. La lune s'était tout à fait cachée et la pluie tombait maintenant très fine. Je marchai encore longtemps avant d'arriver au village. Les maisons étaient toutes fermées, et c'est à peine si on les distinguait dans l'obscurité. Il n'y avait que le forgeron qui était levé. En passant devant sa maison, je montai ses deux marches avec l'intention de me reposer chez lui. Il était occupé à mettre une grosse barre de fer dans les charbons rouges; et quand il leva le bras pour tirer le soufflet, il me parut aussi grand qu'un géant.
A chaque coup de soufflet le charbon flambait et pétillait; cela faisait une lueur qui éclairait les murs où pendaient des faux, des scies et des lames de toutes sortes. L'homme avait le front plissé et il regardait fixement le feu.
Je sentis que je n'oserais jamais lui parler, et je m'éloignai sans faire de bruit.
Lorsqu'il fit tout à fait jour, je vis que je n'étais plus éloignée de la ville. Je reconnaissais même les endroits où sœur Marie-Aimée nous conduisait dans nos promenades. Je ne marchais plus que lentement, en traînant les pieds qui me faisaient beaucoup souffrir. J'étais si lasse que je fus obligée de me faire violence pour ne pas m'asseoir sur les tas de cailloux de la route.
Le bruit d'une voiture allant à fond de train me fit retourner la tête: aussitôt je restai immobile et le cœur battant; j'avais reconnu la jument rouge et la barbe noire du fermier. Il arrêta sa bête tout contre moi, et en se penchant un peu, il me saisit d'une seule main par la ceinture de ma robe. Il me déposa à côté de lui sur le siège, et après avoir tourné bride la voiture repartit à grand train.
En rentrant dans la forêt, maître Sylvain mit la jument au pas. Il se retourna vers moi et dit en me regardant:
--C'est heureux pour toi que je t'ai rattrapée; sans cela on t'aurait ramenée entre deux gendarmes.
Comme je ne répondais pas, il reprit:
--Tu ne sais peut-être pas qu'il y a des gendarmes pour ramener les petites filles qui se sauvent?
Je répondis:
--Je veux aller voir sœur Marie-Aimée.
Il demanda:
--Tu es donc malheureuse chez nous?
Je répondis encore:
--Je veux aller voir sœur Marie-Aimée.
Il avait l'air de ne pas comprendre, et il continuait ses questions, en nommant chaque personne de la ferme pour savoir de qui j'avais à me plaindre. Et chaque fois je répondais la même chose.
A la fin il perdit patience, et se redressa en disant:
--Quelle entêtée!