Part 5
Je levai les yeux sur lui pour dire que je me sauverais encore s'il ne voulait pas me conduire vers sœur Marie-Aimée. Je continuai de le regarder en attendant sa réponse, et je vis bien qu'il était embarrassé. Il resta un long moment à réfléchir; puis, il me dit en mettant sa main sur mon genou:
--Écoutez-moi, ma petite, et tâchez de comprendre ce que je vais vous dire.
Et quand il eut fini de parler, je sus qu'il avait pris l'engagement de me garder jusqu'à l'âge de dix-huit ans, sans jamais m'emmener à la ville. Je sus aussi que la supérieure avait tous les droits sur moi, et que, si je me sauvais encore, elle ne manquerait pas de me faire enfermer sous prétexte que je courais les bois toute seule pendant la nuit. Il termina en disant qu'il espérait que j'oublierais le couvent, et que je me prendrais d'affection pour lui et sa femme, qui ne voulaient que mon bien.
J'étais très troublée, et je retenais une grosse envie de pleurer.
--Allons, dit le fermier, en me tendant la main, soyons bons amis, voulez-vous?
Je lui donnai ma main, et pendant qu'il la serrait un peu fort, je répondis:
--Je veux bien.
Il fit claquer son fouet, et on eut bientôt dépassé la forêt.
La pluie tombait toujours, fine comme un brouillard, et les labours paraissaient encore plus noirs.
Dans une pièce de terre qui touchait à la route, un homme venait vers nous en faisant de grands gestes. Pendant un instant, je crus qu'il me menaçait, mais quand il fut près, je vis qu'il serrait quelque chose dans son bras gauche, pendant que le bras droit faisait le geste de faucher à la hauteur de sa tête. J'étais si intriguée que je regardai maître Sylvain. Au même instant, il dit comme s'il me répondait:
--C'est Gaboret qui fait ses semailles.
Quelques instants après, nous arrivions à la ferme.
La fermière nous attendait sur le pas de la porte. En m'apercevant, elle ouvrit la bouche comme si elle était restée longtemps sans respirer, et son visage sérieux perdit un moment son air inquiet. Je passai devant elle pour prendre mon manteau, et j'allai droit à la bergerie.
Les moutons sortirent en se bousculant. Ils auraient dû être aux champs depuis longtemps déjà.
Tout le jour je pensai à ce que m'avait dit le fermier. Je ne comprenais pas pourquoi la supérieure voulait m'empêcher de voir sœur Marie-Aimée. Mais je comprenais que sœur Marie-Aimée ne pouvait plus rien pour moi, et je me résignais en pensant qu'un jour viendrait où personne ne pourrait m'empêcher de la rejoindre.
A l'heure du coucher, la fermière m'accompagna pour mettre une couverture de plus sur mon lit; et après m'avoir souhaité le bonsoir, elle me défendit de lui dire Madame: elle voulait que je l'appelle tout simplement Pauline; puis elle s'en alla après m'avoir dit que j'étais un peu l'enfant de la maison, et qu'elle ferait tout son possible pour que je m'habitue à la ferme.
Le lendemain, maître Sylvain me fit asseoir à table à côté de son frère. Il lui dit en riant qu'il ne fallait pas me laisser jeûner, parce que j'avais bien besoin de grandir.
Le frère du fermier s'appelait Eugène; il parlait très peu, mais il regardait toujours ceux qui parlaient, et ses petits yeux avaient souvent l'air de se moquer. Il avait trente ans, mais il n'en paraissait pas beaucoup plus de vingt. Il savait toujours répondre à ce qu'on lui demandait, et je ne sentais aucune gêne près de lui.
Il se serra près du mur pour me faire plus de place à table, et il répondit seulement au fermier:
--Sois tranquille.
Maintenant que tous les champs étaient labourés, Martine menait ses brebis très loin sur des pâturages qu'elle appelait «les Communs». Le vacher et moi, menions nos bêtes le long des prés et dans les bois où il y avait de la bruyère. Je souffrais beaucoup du froid, malgré un grand manteau de laine qui me couvrait jusqu'aux pieds. Le vacher allumait souvent du feu; il partageait avec moi les pommes de terre et les châtaignes qu'il faisait cuire sur les charbons. Il m'apprenait à connaître de quel côté venait le vent afin de profiter du plus petit abri contre le froid, et tout en nous chauffant, il me chantait la chanson de l'Eau et du Vin.
C'était une chanson qui avait au moins vingt couplets. L'eau et le vin s'accusaient réciproquement de faire le malheur du genre humain, tout en s'adressant à eux-mêmes les plus grands éloges. Moi, je trouvais que c'était l'eau qui avait raison, mais le vacher disait que le vin n'avait pas tort non plus. Nous restions de longues heures ensemble. Il me parlait de son pays qui était très éloigné de la Sologne. Il me raconta qu'il avait toujours été vacher, et qu'un taureau l'avait roulé et blessé quand il était encore enfant. Il en était resté longtemps malade, avec des douleurs qui le faisaient crier; puis les douleurs avaient fini par s'en aller, mais il était devenu tout tordu comme je le voyais. Il se souvenait du nom de toutes les fermes où il avait été vacher. Les gens étaient méchants ou bons, mais jamais il n'avait trouvé de si bons maîtres qu'à Villevieille. Il trouvait aussi que les vaches de maître Sylvain ne ressemblaient pas à celles de son pays, qui étaient petites, avec des cornes pointues comme des fuseaux. Celles-ci étaient grandes et fortes, avec des cornes rugueuses et sans finesse. Il les aimait et leur parlait en les nommant par leur nom. Sa préférée était une belle vache blanche que maître Sylvain avait achetée au printemps. A tout instant elle levait la tête et regardait au loin, et tout d'un coup elle partait, le mufle tendu. Le vacher criait à pleine voix:
--Arrête, la Blanche, arrête.
Le plus souvent elle s'arrêtait d'elle-même, mais il y avait des moments où il fallait lui envoyer le chien. Il lui arrivait aussi de lutter contre lui pour passer quand même, et c'était seulement quand il la mordait au mufle qu'elle rentrait dans le troupeau.
Le vacher la plaignait et disait:
--On ne sait pas ce qu'elle regrette.
Au mois de décembre, les vaches restèrent tout à fait à l'étable. Je croyais qu'il en serait de même des moutons. Mais le frère du fermier m'expliqua que la Sologne était un pays très pauvre, et que les fermiers ne récoltaient pas assez de fourrages pour nourrir toutes leurs bêtes.
A présent je m'en allais seule le long des prés et dans les bois. Tous les oiseaux étaient partis. Le brouillard s'étendait sur les terres labourées, et les bois étaient pleins de silence. Il y avait des jours où je me sentais si abandonnée que je croyais que la terre s'était écroulée autour de moi, et quand un corbeau passait en criant dans le ciel gris, sa voix forte et enrouée semblait m'annoncer les malheurs du monde.
Les moutons eux-mêmes ne sautaient plus. Le marchand avait emmené tous les mâles, et les petites femelles ne savaient plus jouer entre elles. Elles marchaient serrées les unes contre les autres, et même quand elles ne mangeaient pas, elles restaient la tête baissée.
Quelques-unes me faisaient penser à des petites filles que j'avais connues. Je les caressais en les forçant de lever la tête: mais leurs yeux restaient tournés en bas, et leurs prunelles fixes ressemblaient à du verre sans reflet.
Un jour, je fus surprise par un brouillard si épais qu'il me fut impossible de reconnaître mon chemin. Je me trouvai tout à coup auprès d'un grand bois qui m'était inconnu. Le haut des arbres se perdait complètement dans le brouillard, et les bruyères paraissaient toutes enveloppées de laine. Des formes blanches descendaient des arbres et glissaient sur les bruyères en longues traînées transparentes.
Je poussai les moutons vers le pré qui était à côté; mais ils se tassèrent et refusèrent d'avancer. Je passai devant eux pour voir ce qui les empêchait d'aller plus loin, et je reconnus la petite rivière qui coulait au bas de la colline. C'est à peine si on voyait l'eau; elle avait l'air de dormir sous une épaisse couverture de laine blanche. Je restai un long moment à la regarder; puis je ramenai mes moutons le long du bois. Pendant que je cherchais à reconnaître de quel côté se trouvait la ferme, les moutons contournèrent le bois, et ils se trouvèrent bientôt sur un chemin bordé de haies. Le brouillard s'épaissit encore, et il me sembla que je marchais entre deux hautes murailles. Je suivais les moutons sans savoir où ils me menaient. Ils quittèrent brusquement le chemin pour tourner à droite, mais je les arrêtai aussitôt: je venais d'apercevoir l'entrée d'une église. Les portes en étaient grandes ouvertes, et de chaque côté on voyait deux lumières rouges qui éclairaient la voûte grise. D'énormes piliers se rangeaient en lignes droites, et tout au fond on devinait les fenêtres à petits carreaux qu'une lumière éclairait faiblement. J'avais beaucoup de mal à empêcher les moutons d'aller vers cette église, et tout en les repoussant, je m'aperçus qu'ils étaient couverts de petites perles blanches. Ils se secouaient à tout instant, et cela faisait comme un léger bruit de cliquetis. Je ne savais que penser de tout cela; puis une grande inquiétude me vint à l'idée que maître Sylvain devait m'attendre avec impatience. Je me persuadai qu'en retournant sur mes pas je retrouverais facilement la ferme, et en faisant le moins de bruit possible, je repoussai les moutons sur le chemin qui m'avait amenée. Comme j'entrais dans ce chemin, une voix d'homme s'éleva près de moi. Elle disait:
--Laisse-les donc rentrer, ces pauvres bêtes.
Et en même temps, l'homme faisait retourner le troupeau vers l'église. Je reconnus tout de suite Eugène, le frère du fermier. Il passa sa main sur le dos d'un mouton en disant:
--Ils sont jolis avec leurs petites boules de givre, mais ce n'est pas bon pour eux.
Je ne fus pas étonnée de le rencontrer là. Je lui montrai l'église en demandant ce que c'était.
--C'était pour toi, me répondit-il. Je craignais que tu ne retrouves pas l'allée des châtaigniers, et j'avais suspendu une lanterne de chaque côté.
Quelque chose se brouilla dans ma tête; et ce ne fut qu'au bout d'un instant que je compris que ces gros piliers noircis et délabrés par le temps étaient tout simplement les troncs des châtaigniers. En même temps je reconnus les fenêtres à petits carreaux de la grande salle que le feu de la cheminée éclairait.
Eugène compta lui-même les moutons. Il m'aida à leur faire une chaude litière de paille, et au moment où je sortais de la bergerie, il me retint pour me demander si vraiment j'ignorais ce qu'étaient devenus les deux agneaux perdus. Je fus prise d'une grande honte en pensant qu'il pouvait croire que je mentais, et je ne pus m'empêcher de pleurer en lui assurant qu'ils avaient disparu sans que je m'en fusse aperçue. Alors il m'apprit qu'il les avait retrouvés noyés dans un trou d'eau.
Je crus qu'il allait me gronder pour ma négligence. Mais il me dit doucement:
--Va vite te chauffer. Tu rapportes dans tes cheveux tout le givre de la Sologne.
Je me promis d'aller voir le trou d'eau dès le lendemain. Mais, pendant la nuit, la neige tomba si épaisse, qu'il ne fallut pas penser aller aux champs. J'aidai la vieille Bibiche à raccommoder le linge, et Martine se mit à filer son rouet en chantant des complaintes.
Le soir, pendant la veillée, les chiens ne cessèrent d'aboyer avec fureur. Martine paraissait inquiète. Elle écouta les chiens, puis elle dit en se tournant vers le fermier:
--J'ai bien peur que ce temps-là nous amène des loups.
Le fermier se leva pour parler aux chiens, et il s'en alla faire le tour des étables avec sa lanterne.
Pendant les huit jours que dura la neige, il vint des centaines de corbeaux dans la ferme. Ils avaient si faim que rien ne pouvait les effrayer. Ils entraient dans les écuries et dans la grange, et ils dévastaient les meules de blé. Le fermier en tua beaucoup. On en mit cuire quelques-uns avec le lard et les choux. Tout le monde trouva que c'était très bon; mais les chiens n'en voulurent jamais manger.
Le premier jour où l'on fit sortir les troupeaux, les sapins étaient encore tout chargés de neige. La colline était toute blanche aussi; elle paraissait s'être beaucoup rapprochée de la ferme. Tout ce blanc m'éblouissait; je ne trouvais plus les choses à leur place, et à chaque instant je craignais de ne plus apercevoir la fumée bleue qui montait au-dessus des toits de la ferme.
Les moutons ne trouvaient rien à manger; ils couraient de tous côtés. Je ne les laissais pas s'écarter; ils ressemblaient eux-mêmes à de la neige qui aurait bougé, et j'étais obligée de faire bien attention pour ne pas les perdre de vue. Je réussis à les rassembler le long d'un pré qui bordait un grand bois. Tout le bois était occupé à se débarrasser de la neige qui l'alourdissait: les grosses branches la rejetaient d'un seul coup, pendant que d'autres, plus faibles, se balançaient pour la faire glisser à terre.
Je n'étais jamais entrée dans ce bois. Je savais seulement qu'il était très étendu et que Martine y menait parfois ses brebis. Les sapins y étaient très grands et les bruyères très hautes.
Depuis un moment je regardais une grosse touffe de bruyère. Il m'avait semblé la voir remuer, en même temps qu'il en sortait un bruit comme si on avait cassé une brindille en marchant dessus.
J'eus tout de suite une inquiétude. Je pensai: «Il y a quelqu'un là.» Puis le même bruit se répéta beaucoup plus près, sans que rien ne bougeât. J'essayai de me rassurer en me disant que c'était un lièvre, ou une autre petite bête, qui cherchait sa nourriture. Mais, malgré toutes les bonnes raisons que je me donnais, je restais persuadée qu'il y avait quelqu'un là.
J'en ressentais une gêne si grande que je me décidai à me rapprocher de la ferme. Je fis deux pas vers mes moutons, mais au même moment ils se resserrèrent précipitamment en s'éloignant du bois.
Je cherchai vivement à voir ce qui avait pu les effrayer ainsi, et à deux pas de moi, au beau milieu du troupeau, je vis un chien jaune qui emportait un mouton dans sa gueule. Je pensai tout d'abord que Castille était devenue enragée, mais, dans le même instant, Castille se jeta dans mes jupes en poussant des hurlements plaintifs. Aussitôt je devinai que c'était un loup. Il emportait le mouton à pleine gueule, par le milieu du corps. Il grimpa sans effort sur le talus et quand il sauta le large fossé qui le séparait du bois, ses pattes de derrière me firent penser à des ailes. A ce moment je n'aurais pas trouvé extraordinaire qu'il se fût envolé par-dessus les arbres.
Je restai quelques instants sans savoir si j'avais eu peur. Puis je sentis que je ne pouvais plus détourner mes yeux du fossé. Mes paupières étaient devenues si raides qu'il me sembla que je ne pourrais jamais plus les fermer. Je voulus crier pour qu'on m'entendît de la ferme, mais ma voix ne voulut pas sortir. Je voulus courir aussi, mais mes jambes tremblaient si fort que je fus forcée de m'asseoir sur la terre mouillée.
Castille continuait de hurler comme si elle recevait des coups, et les moutons restaient serrés en un tas. Quand je pus les ramener à la ferme, je courus chercher maître Sylvain. En me voyant il devina tout de suite ce qui était arrivé. Il appela son frère et il décrocha les deux fusils, pendant que je tâchais de désigner l'endroit où le loup avait disparu. Ils revinrent à la nuit sans l'avoir retrouvé.
On ne parla que de cela pendant la veillée. Eugène voulait savoir comment était le loup, et la vieille Bibiche se fâcha, quand je dis qu'il avait de longs poils jaunes comme Castille, mais qu'il était bien plus beau qu'elle.
Le lendemain, ce fut le tour de Martine. Elle venait de faire sortir ses brebis, et elle n'était pas encore au bout de l'allée des châtaigniers, quand on l'entendit pousser des cris étouffés.
Tout le monde sortit de la maison en courant. J'arrivai la première près de Martine. Elle était baissée, et elle tirait de toutes ses forces sur une brebis qu'un loup venait d'étrangler, et qu'il cherchait à emporter. Il tenait la brebis par le cou; et il tirait de son côté aussi fort que la bergère.
Le chien de Martine le mordait férocement aux cuisses, mais il n'avait pas l'air de le sentir, et quand maître Sylvain lui tira un coup de fusil à bout portant, il roula en emportant dans sa gueule une partie du cou de la brebis.
Les yeux de Martine s'étaient agrandis, et sa bouche était devenue toute blanche. Son bonnet avait glissé de son chignon, et la raie qui séparait ses cheveux me fit penser à un sentier où l'on pouvait se promener sans danger. L'expression ferme de son visage s'était changée en une petite grimace douloureuse, et ses mains s'ouvraient et se fermaient d'un mouvement régulier. Elle cessa de s'appuyer au châtaignier pour se rapprocher d'Eugène qui regardait le loup. Elle resta un moment à le regarder aussi, et elle dit tout haut:
--Pauvre bête, comme il devait avoir faim!
Le fermier mit le loup et la brebis sur la même brouette, pour les ramener à la ferme. Les chiens suivaient en flairant d'un air craintif.
Pendant plusieurs jours, le fermier et son frère chassèrent dans les environs. Quand Eugène passait près de moi, il s'arrêtait toujours pour me dire un mot affectueux. Il m'affirmait que les coups de fusil éloignaient les loups, et qu'on en voyait rarement dans le pays. Malgré cela, je n'osai plus retourner vers le grand bois. Je préférais aller sur la colline qui était seulement recouverte de genêts et de bruyères.
Au commencement du printemps, la fermière m'apprit à traire les vaches et à soigner les porcs. Elle disait qu'elle voulait faire de moi une bonne fermière. Je ne pouvais m'empêcher de penser à la supérieure, quand elle m'avait dit d'un ton méprisant:
--Vous trairez les vaches, et vous soignerez les porcs!
Elle avait l'air de m'infliger une punition en disant cela, et voilà que je n'éprouvais que du contentement à m'occuper des bêtes. Pour me donner de la force, j'appuyais mon front contre le flanc de la vache, et bientôt mon seau s'emplissait. Il se formait au-dessus du lait une écume qui prenait des teintes changeantes, et, quand le soleil passait dessus, elle devenait si merveilleuse que je ne me lassais pas de la regarder.
Je n'éprouvais aucun dégoût à soigner les porcs. Leur nourriture se composait de pommes de terre cuites et de lait caillé. Je plongeais mes mains dans le seau pour bien mélanger le tout, et j'avais un grand plaisir à leur faire attendre un instant leur nourriture. Leurs cris discordants, et les mouvements si vifs de leurs groins m'amusaient toujours.
Au mois de mai, maître Sylvain ajouta une chèvre à mon troupeau. Il l'avait achetée pour aider la fermière à nourrir le petit enfant qu'elle venait d'avoir après dix ans de mariage.
Cette chèvre était plus difficile à garder que le troupeau tout entier. Elle fut cause que mes moutons entrèrent dans l'avoine, qui était déjà haute.
Le fermier s'en aperçut, et il me gronda; il m'accusait de m'endormir dans quelque coin, pendant que le troupeau dévastait son champ.
J'étais forcée de passer chaque jour près d'un bois de jeunes sapins. En trois bonds la chèvre l'atteignait, et c'était pendant que je la cherchais que mes agneaux mangeaient l'avoine.
La première fois j'attendis longtemps qu'elle revînt d'elle-même. Je faisais ma voix plus douce pour l'appeler. Enfin je me décidai à l'aller chercher. Mais la sapinière était si serrée que je ne savais pas comment faire pour y entrer.
Pourtant je ne pouvais pas m'en aller sans voir ce que la chèvre était devenue. Je crus reconnaître l'endroit où elle avait disparu, et j'y entrai en mettant mes mains devant ma figure pour éviter les piquants. Je la vis presque tout de suite à travers mes doigts; elle était tout près. J'avançai la main pour la saisir par une corne, mais elle recula en déplaçant les branches qui revinrent me frapper avec force. Je réussis cependant à la saisir, et je la ramenai au troupeau.
Chaque jour elle recommençait. Je poussais mes moutons le plus loin possible de l'avoine et je me lançais à sa poursuite.
C'était une chèvre toute blanche, et j'avais tout de suite trouvé qu'elle ressemblait à Madeleine. Elle avait comme elle les yeux très éloignés l'un de l'autre. Lorsque je la forçais à sortir des sapins, elle me regardait longtemps sans bouger les yeux.
Dans ces moments-là, je pensais que Madeleine s'était transformée en chèvre. Il m'arrivait de la supplier de ne pas recommencer; et j'étais sûre qu'elle me comprenait quand je lui faisais des reproches.
Comme je sortais un jour de la sapinière avec mes cheveux tout défaits, je fis un mouvement de la tête qui les ramena en avant. Aussitôt la chèvre fit un bond de côté en poussant un bêlement de peur. Elle revint sur moi, les cornes basses; mais je baissai aussi la tête en secouant mes cheveux qui traînaient jusqu'à terre; alors elle se sauva en faisant des cabrioles impossibles à décrire. Chaque fois qu'elle entrait dans la sapinière, je me vengeais en lui faisant peur avec mes cheveux.
Maître Sylvain me surprit un matin où je me lançais sur elle. Il fut pris d'un fou rire qui me remplit de confusion. Je m'arrêtai aussitôt en tâchant de relever mes cheveux sur ma tête.
La chèvre était revenue près de moi. Elle me regardait en allongeant le cou, et en tordant ses reins d'une façon comique, prête à repartir au moindre geste. Le fermier n'en finissait plus de rire; il se tenait, cassé en deux, et il riait à grands éclats. On ne voyait de lui que sa blouse, sa barbe et son grand chapeau. Ses éclats de rire me donnaient envie de pleurer, et il me semblait qu'il resterait toujours ainsi, tordu et bruyant.
Quand enfin il fut calmé, il m'interrogea doucement. Je lui racontai les malices de la chèvre. Alors il la menaça du doigt en riant de nouveau.
Ce fut Martine qui l'emmena le lendemain. Mais le deuxième jour, elle déclara qu'elle aimait mieux quitter la ferme, que de continuer à garder cette chèvre qui était possédée du diable.
La vieille Bibiche disait que les chèvres avaient besoin d'être battues. Mais je me souvenais du seul coup de bâton que je lui avais donné; ses côtes avaient rendu un son si étrange, que je n'avais jamais osé recommencer.
On la laissa en liberté autour de la ferme, et elle disparut un jour sans qu'on pût jamais savoir ce qu'elle était devenue.
La Saint-Jean approchait, et pour fêter l'anniversaire de mon arrivée à la ferme, Eugène dit qu'il fallait m'emmener au village.
Pour ce jour de fête, la fermière me fit cadeau d'une robe jaune qu'elle avait portée quand elle était jeune fille.
Le village s'appelait Sainte-Montagne. Il n'avait qu'une rue, au bout de laquelle se trouvait l'église.
Martine m'entraîna vite à la messe déjà commencée. Elle me poussa sur un banc, et elle-même alla s'asseoir sur celui qui était devant moi.
L'impression grave que j'avais eue en entrant dans l'église s'effaça presque aussitôt. Deux femmes, derrière moi, ne cessèrent de parler du marché de la veille, et des hommes qui se trouvaient près de la porte ne se gênaient pas pour parler tout haut.