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Part 1

DANIEL-LESUEUR

Au tournant des jours

(Gilles de Claircœur)

ROMAN

PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE--6e

Tous droits réservés

ŒUVRES DE DANIEL-LESUEUR

ÉDITION ELZÉVIRIENNE (Lemerre, édit.)

Poésies.--Visions divines.--Visions antiques.--Sonnets philosophiques.--Sursum corda! 1 vol. avec portrait 6 fr. » Lord Byron. (Traduction.) Tome Ier: Heures d’oisiveté. Childe Harold. 1 vol. avec portrait 6 fr. » Tome II: Le Giaour.--La Fiancée d’Abydos.--Le Corsaire.--Lara, etc. 1 vol. 6 fr. » Tome III: Le Siège de Corinthe.--Parisina.--Manfred.--Le Prisonnier de Chillon.--Mazeppa, etc. 1 vol. 6 fr. »

ÉDITION IN-18 JÉSUS (Lemerre, édit.)

Marcelle, 1 vol. 3 fr. 50 Un Mystérieux Amour. 1 vol. 3 fr. 50 Amour d’aujourd’hui. 1 vol. 3 fr. 50 Névrosée. 1 vol. 3 fr. 50 Une Vie tragique. 1 vol. 3 fr. 50 Passion slave. 1 vol. 3 fr. 50 Justice de femme. 1 vol. 3 fr. 50 Haine d’amour. 1 vol. 3 fr. 50 A Force d’aimer. 1 vol. 3 fr. 50 Invincible Charme. 1 vol. 3 fr. 50 Lèvres closes. 1 vol. 3 fr. 50 Comédienne. 1 vol. 3 fr. 50 Au delà de l’amour. 1 vol. 3 fr. 50 L’Honneur d’une femme. 1 vol. 3 fr. 50 Fiancée d’outre-mer. 1 vol. 3 fr. 50 Le Cœur chemine. 1 vol. 3 fr. 50 La Force du passé. 1 vol. 3 fr. 50 Lointaine Revanche.--L’Or sanglant. 1 vol. 3 fr. 50 -- La Fleur de joie. 1 vol. 3 fr. 50 Mortel secret.--Lys royal. 1 vol. 3 fr. 50 -- Le Meurtre d’une âme. 1 vol. 3 fr. 50 Le Masque d’Amour.--Le Marquis de Valcor. 1 vol. 3 fr. 50 -- Madame de Ferneuse. 1 vol. 3 fr. 50 Calvaire de Femme.--Le Fils de l’Amant. 1 vol. 3 fr. 50 -- Madame l’Ambassadrice. 1 vol. 3 fr. 50

L’Évolution féminine. 1 vol. (Lemerre, édit.) 1 fr. 50

Nietzschéenne (roman). Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 Le Droit à la Force (roman) Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50 Du Sang dans les Ténèbres.--Flaviana, Princesse. 3 fr. 50 -- Chacune son rêve. Plon-Nourrit et Cie 3 fr. 50

Une Ame de vingt ans. Librairie Femina 3 fr. 50

Il a été tiré de cet ouvrage 10 exemplaires sur papier de Hollande, numérotés 1 à 10.

Copyright 1912 by Plon-Nourrit et Cie.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

GILLES DE CLAIRCŒUR

I

--«Voilà Gilles de Claircœur. Le patron l’attend.»

La voix assourdie, mais autoritaire, indiquait un chef.

Celui qui venait de parler portait, en effet, un double galon d’argent sur la manche de sa vareuse gris-bleu, à boutons de métal. Brigadier des nombreux garçons de bureau du _Petit Quotidien_, il goûtait l’orgueil de son grade et de son importance. Assis à sa table-bureau, dans le grand hall du premier étage, il toisait de loin les gens qui gravissaient, à droite ou à gauche, le monumental escalier à double révolution. Entre le milieu de la courbe, où les visiteurs commençaient d’apparaître, et la plus haute marche, leur personne était jugée, jaugée, catégorisée par ce fonctionnaire--suivant une cote implacable: à la mesure de ce qu’ils pouvaient bien venir solliciter du potentat moderne qu’est le directeur d’un journal aussi puissant que le _Petit Quotidien_. Tous, pour l’homme à la vareuse galonnée, dépendaient plus ou moins de son maître, c’est-à-dire, et tout d’abord, de lui,--qui disposait de la présence auguste, rendait visible ou invisible le dieu.

D’un ton inusité, presque déférent, il venait d’annoncer Gilles de Claircœur.

A ce nom de paladin, proféré de la sorte, Marcel Fagueyrat,--le «beau Fagueyrat», du Théâtre-Tragique,--qui venait de faire passer sa carte au courriériste dramatique, se retourna vivement.

Ce qu’il vit lui causa tant de stupeur que la morgue hautaine, étudiée, de ses traits, n’y résista pas. Son expression prit un genre de ridicule différent,--un ridicule tout à coup accessible aux garçons de bureau. Leur groupe s’égaya sournoisement de son hébétude.

Le jeune premier de mélodrame connaissait ce nom, Gilles de Claircœur, pour celui d’un feuilletoniste populaire, dont les abondantes histoires, d’ailleurs mal écrites, exerçaient une fascination sur des millions de lecteurs. Invention, imagination, sens du mystère, sincérité dans l’émotion, correspondance indéfinissable avec la vie--de telles causes--(d’autres plus profondes encore, que sait-on?)--faisaient le succès de ces récits. Dévorés au jour le jour, jamais ils ne paraissaient en volumes. Quel éditeur n’eût reculé devant leurs cinquante à soixante mille lignes?

La fécondité facile de leur production, leur allure chevaleresque, et surtout la consonance du pseudonyme qui les signait--(les syllabes ont des suggestions par elles-mêmes)--avaient suscité dans la tête de Marcel Fagueyrat une vague image de leur auteur. Il se le représentait grand, carré d’épaules, arrogant et moustachu,--une façon de mousquetaire.

Or, lorsqu’il se retourna, sur le mot du brigadier, voici sous quelle apparence il découvrit Gilles de Claircœur, achevant de gravir l’escalier monumental du _Petit Quotidien_, et se dessinant dans l’énorme espace, au seuil du hall, sous la profusion de lumière électrique tombant des plafonds, car le moment était nocturne: cinq heures de l’après-midi, en décembre.

Une femme s’avançait. Une femme pas jeune, pas jolie, sans aucun chic, une femme de catégorie déconcertante pour le cabotin boulevardier. L’immédiate impression le fit remonter d’un bond jusqu’à ses souvenirs d’enfance, d’adolescence,--évocations de la petite ville méridionale où il était né, silhouettes endimanchées des jours d’agapes et de loisir. «Une tante de province...» pensa-t-il.

Il n’en revenait pas. La différence avec ce qu’il attendait, un désarroi si brusque, le laissait stupide. Et il s’effarait de voir la dame marcher droit vers lui, comme frappée, attirée, par un regard qu’il n’avait pas eu la présence d’esprit de détourner à temps, et dont l’insistance deviendrait grossière, s’il ne la justifiait pas en trouvant au plus vite quelques paroles à propos.--Il ne les trouvait pas.

Mais, encourageante, familière, point choquée, la dame lui dit à brûle-pourpoint:

--«Monsieur Fagueyrat, n’est-ce pas?

--Vous me connaissez, madame?

--Qui ne vous connaît pas?... Mon Dieu, que je vous ai souvent applaudi! Pourtant vous m’avez bien fait pleurer.

--Comment, madame!... Vous qui écrivez de si ingénieuses fictions, vous vous laissez prendre à celles des autres?»

Il se remettait d’aplomb, dans sa fatuité. Les mots desserraient ses lèvres. D’ailleurs, peu à peu, son jugement se modifiait.

Laide?--non, elle n’était pas laide, cette femme (ce «bas bleu», comme il disait à part soi). Une longue face, un peu chevaline, de grands traits, un gros nez, une bouche qui lui rappelait la rosserie de coulisses d’une camarade parlant d’une autre: «Mieux valait qu’elle ne portât pas de boucles d’oreilles en cuivre. Elle risquerait de s’empoisonner.» Mais les yeux!... il y avait quelque chose dans ces yeux-là. Une diable de franchise, qui en faisait des yeux pas féminins, une cordialité plaisante, et de la bonté... Oh! ça... Elle devait être un bon garçon, cette feuilletoniste. Même, comment de si larges yeux, si bien coupés, pouvaient-ils n’être pas de beaux yeux? Car ils n’étaient pas de beaux yeux. Et si grands pourtant... Avec la douceur de l’iris couleur tabac turc. Enfin!... pour ce que Fagueyrat en voulait faire.

--«C’est moi, madame, qui ai éprouvé en vous lisant, des émotions...

--Ne vous croyez donc pas obligé de me dire ça.

--Mais si. Tenez, moi aussi j’ai pleuré... sur... sur... comment déjà?... Ah! sur _les Malheurs d’une arpète[1]_.»

[1] Terme d’ateliers de couture, signifiant «apprentie, petite-main».

Un titre lui revenait, au hasard. Clou enfoncé dans le cerveau par une affiche reproduite sur tous les murs. L’image flamboyait. Une jeune fille aux cheveux d’or, la bouche fendue de cris, emportée par des hommes masqués, dans une automobile.

--«Oh! mes _Malheurs d’une arpète_. Vous avez lu!... Mais alors... Il ne vous est pas venu une idée?...

Fagueyrat demeura muet. Une idée?... Cela ne lui venait pas souvent. Et comment lui en serait-il venu à propos d’un roman dont il ne connaissait que l’affiche? Les _Malheurs d’une arpète_... Quelle idée pouvait surgir de ces malheurs ignorés de lui? Il évoqua les cheveux d’or, l’automobile... (carrosserie vermillon)... les masques,--en vain.

--«Eh bien... Et Adhémar?... Ce caractère magnifique... Ah! je l’ai campé, celui-là! Ça ne vous dirait rien, à la scène? Quel rôle pour vous, hein!»

Fagueyrat se raidit, replaça très haut son menton bleuâtre sur son col carcan. D’un ton frais:

--«Vous avez tiré une pièce de ce roman, madame?

--Non. Mais je le ferai un jour ou l’autre. J’ai déjà soumis le scénario à un directeur. Si vous saviez ce que le théâtre me tente!»

L’acteur était devenu un mur. Il voyait poindre des sollicitations, des embêtements. Et quelle audace! Imaginer que lui, la vedette du Théâtre-Tragique--en attendant le Théâtre-Français--lui, le génial Fagueyrat, le beau Fagueyrat, incarnerait les Adhémar d’une romancière pour concierges, d’une pondeuse de lignes au _Petit Quotidien_! Son regard tomba sur la créature téméraire, plus lourdement que s’il descendait de Sirius.

Les longues joues de celle qui signait «Gilles de Claircœur» prirent une teinte rose, ce qui lui restitua un éclair de jeunesse.

Elle n’avait que l’âge où les Parisiennes, et surtout les femmes de lettres, les femmes artistes, brillent de leur plein éclat. Trente-huit à quarante ans. Mais elle portait cet âge, si séduisant d’être inavoué, avec une candeur provinciale. Elle était celle qui trouve tout naturel d’avoir quarante ans, et non pas celle qui, les ayant, dissimule les fines expériences et toutes les grâces mûries de ses quatre décades, sous une fraîcheur juvénile. Ainsi, dans certains pays, on cache les œufs de Pâques sous les touffes d’herbe et de fleurettes printanières. C’est un jeu charmant de les y découvrir.

Puis elle s’habillait si mal, avec de trop belles étoffes, cette pauvre Gilles de Claircœur--de son vrai nom Gilberte Claireux. «Gilberte»--de par le goût romanesque de sa mère--une Bovary de l’Angoumois, à qui elle devait son imagination. Cette appellation mignarde allait si mal à la future romancière que, dès son enfance, on la nommait simplement Gil,--d’une façon garçonnière, comme le voulaient son grand corps déhanché de gamin, et sa passion pour les barres, le saut de mouton, les chevauchées à cru sur les bourricots des paysans. «Claireux» lui restait d’un vague mari, épousé à dix-sept ans, quitté huit jours après, par l’horreur et la stupeur des conversations conjugales,--tout au moins de l’éloquence particulière qu’il lui fut départi d’apprécier. Le nommé Claireux ne s’obstina pas, ne la poursuivit pas, ne divorça pas,--disparut. On le supposa mort au bout de quelques années. Peut-être l’était-il.

Unique épisode amoureux dont pouvait se souvenir Gilberte. D’où cet air «vieille fille» qu’elle gardait. Quand on décrit les merveilleuses tendresses des «Adhémar», dans des feuilletons de cinquante mille lignes, on ne se satisfait pas aisément des réalités sublunaires. D’ailleurs le veuvage obstiné de «Gil»--comme on continuait à l’appeler--eut d’autres causes que son incompréhension physique de l’amour et l’exaltation de ses chimères. Un devoir, qu’elle jugea sacré, détermina sa solitude.

Voici dix-huit ans, elle avait faite sienne la fille d’une sœur séduite et morte en couches--une sœur dont elle était la cadette--elle-même enfant-veuve, seule et sans ressources.

Héroïque?... Jamais elle ne pensa l’être. Au contraire. Ne devait-elle pas tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était devenue, à cette enfant, puisque, pour la nourrir, elle avait eu la bonne inspiration de raconter des histoires mirobolantes, sous le pseudonyme de Gilles de Claircœur? Et cela lui avait plutôt réussi. Sans compter que la mioche, par un raccroc bizarre, lui avait amené une famille. Elle qui en manquait, et qui aurait tant souffert de s’en passer!

Aussi, qu’est-ce qu’elle demandait à l’existence, cette grande femme, mal habillée avec des étoffes cossues et coûteuses, cette personne inclassable, si peu Parisienne, si peu ressemblante à celles qui excitent l’envie,--arrêtée dans ce hall de journal, devant un cabotin plein de suffisance, qui la blaguait à part soi? Rien, elle ne demandait rien à la vie. Elle se trouvait comblée. Sa destinée lui paraissait parfaite. Elle était--mal fagotée, affublée de son pseudonyme ronflant, se sachant laide--une femme!--elle était ce phénomène: une créature absolument heureuse. Plus que cela: triomphalement heureuse. Car elle triomphait, elle exultait. Ce soir plus que d’ordinaire. Bien que ce fût son état d’âme habituel, une victorieuse allégresse.

Pourtant si... Elle pouvait éprouver un désir, elle venait de l’exprimer: faire du théâtre. Voir les héros de son imagination se démener sur les planches, déclamer avec la voix célèbre de Marcel Fagueyrat («un timbre charmeur»,--comme disaient les critiques, quand ils venaient de cingler la lourdeur prétentieuse de ce demi-talent, trop infatué pour s’efforcer au progrès). La voix de Fagueyrat, un talisman. Prix du Conservatoire, Odéon. Jusque-là, cette voix fut le «Sésame, ouvre-toi». Pas plus loin. L’intelligence, le don, ne correspondaient pas au joli mécanisme du gosier. Maintenant, c’étaient les succès à côté, les premiers rôles de mélo, les représentations uniques de grandes machines en vers, déclamées dans les arènes aux échos flatteurs et les théâtres de verdure.

--«Madame de Claircœur est là, n’est-ce pas? C’est le patron qui la demande.»

L’homme avait parlé assez haut pour que son supérieur, le brigadier à galons d’argent, n’eût qu’à souligner le message d’un geste.

--«Parbleu!» dit la romancière, avec sa rondeur quasi virile. «Je crois bien qu’il me réclame, le patron!... Je m’oubliais, là, à causer avec vous, monsieur Fagueyrat... Mais je me sauve. Excusez... C’est pour mon lancement... Le lancement de mon _Guillotiné_. Au revoir. Enchantée d’avoir fait votre connaissance. Dites donc... hein!... relisez mon _Arpète_. Étudiez Adhémar. Un rôle!... Vous verrez. Ça m’étonnerait qu’il ne vous emballât pas.»

Elle gagnait la porte directoriale. Elle allait y être. Elle parlait encore. A grandes enjambées, retournant la tête, agitant les bras, elle lançait ses phrases à travers les espaces monumentaux du hall.

Fagueyrat acquiesçait,--de vagues signes, poliment. Il riait. Libéré, à l’abri du cramponnage, il acceptait la gaieté émanant de cette personne intempestive. Son rire était moins moquerie que dilatation irrésistible. Diable de bonne femme!... Cocasse, mais sympathique, après tout.

--«S’pas, elle est rigolo?...» observa le brigadier, qui riait aussi.

L’artiste reprit sa dignité, regarda l’inférieur par-dessus l’épaule.

--«Elle écrit beaucoup pour le _Petit Quotidien_, cette Claircœur?

--Je vous crois, monsieur! Et on s’en aperçoit. Le tirage monte. Y a du mouvement, ici, quand nous commençons un de ses feuilletons.

--Mais alors... elle doit gagner de l’argent?»

Le brigadier eut une mimique éloquente.

--«Des ponts d’or, on lui fait. Surtout depuis qu’elle a refusé de nous lâcher pour le _Petit Populaire_, qui lui offrait tout ce qu’elle aurait voulu. C’est quelqu’un, cette femme-là, monsieur Fagueyrat. Un brave type, malgré son canaille de sexe. Puis, pas fière... Et la main ouverte. Fait bon avoir un service à lui rendre.

--Faut tout de même que je lise ses _Malheurs d’une arpète_», murmura Fagueyrat, rêveur.

* * * * *

Dans son cabinet aux somptuosités sévères,--boiseries massives, profonds fauteuils de cuir, imposant bureau-ministre,--le directeur, Octave Boisseuil, s’était levé, la main tendue:

--«Eh bien, ma chère amie, voyons... C’est ça que vous appelez «tout de suite». Vous m’avez téléphoné: «Je viens tout de suite.»

--En voilà un homme pressé!... Vous m’appelez, là!... Vous ne savez pas ce que je faisais.

--Ne me le dites pas!» s’écria Boisseuil, avec une exagération de frayeur comique. «Vous allez me rendre jaloux.»

Gilberte Claireux--_alias_: Gilles de Claircœur--celle qu’on appelait dans les bureaux de rédaction «Claircœur» tout court, et, dans sa famille d’adoption, «tante Gil»,--élargit un regard étonné. Puis, saisissant la blague, elle eut son sourire bon garçon, haussa les épaules.

--«Farceur!... Faut toujours que, vous autres hommes, vous disiez une bêtise, même devant une bobine de tout repos, comme la mienne.

--Tenez», fit le directeur, la prenant par le coude, et la forçant à virer légèrement, «qu’est-ce que vous dites de ça!

--Oh! épatant!...» cria la romancière.

Une image fulgurante couvrait la moitié d’un mur. L’électricité l’arrachait de l’ombre. Du sang l’éclaboussait, rutilant, et comme fraîchement jailli d’une artère. Des lettres énormes la couronnaient: LE SECRET DU GUILLOTINÉ. Un nom s’étalait au bas: GILLES DE CLAIRCŒUR.

--«C’est l’affiche», prononça l’auteur avec satisfaction.

--«C’est l’affiche. Et c’est aussi la première page du «lancement». Seulement, le lancement... faut que vous y ajoutiez quelque chose comme soixante à quatre-vingts lignes. Voilà pourquoi je vous ai convoquée dare-dare. Pensez!... on commençait le tirage.

--Comment?... que j’ajoute?... On n’a qu’à prendre à la suite.

--Du tout, ma pauvre Claircœur. Ça n’irait pas. Voyons, regardez ça... Qu’est-ce que ça représente?

--Eh bien, c’est mon guillotiné, devant le couperet, entre les mains de l’exécuteur. Il est très chic. Ah! pour ça, votre dessinateur a mis dans le mille. On voit qu’il ne s’agit pas d’un vulgaire apache. Un homme de haute race, mon marquis de La Persinière. Quelle allure!... Quelle crânerie devant la mort!...

--Ça n’est pas arrivé, Claircœur. Ne vous émotionnez pas.

--Puis, au premier plan», continua-t-elle, «voilà ce misérable Larceveau qui se tire un coup de revolver, et tombe baigné dans son sang. Hein?... Ça portera sur le public. Ce suicide devant la guillotine, et parmi le groupe officiel. Quel mystère!... Est-ce un grand personnage? un magistrat?... le juge d’instruction lui-même?

--Lisez le _Petit Quotidien_ à partir du 15 décembre, et vous le saurez, Claircœur.

--Dieu, que vous êtes énervant, Boisseuil! Alors, pourquoi me demandez-vous ce que votre image représente?»

Ils se chamaillaient, se taquinaient, en bons amis confiants, en associés veinards, qu’échauffe doucement la certitude d’une nouvelle collaboration fructueuse, et qui s’en savent gré mutuellement. Peu raffinés l’un et l’autre, ils se témoignaient la cordialité de leur entente par ces grosses facéties qui sont, au moral, pour les gens sans façons, les coups de coude dont les paysans se bourrent amicalement les côtes.

Boisseuil était une manière de colosse, qui portait une barbe carrée, grisonnante comme ses cheveux bourrus. Jadis administrateur-gérant du _Petit Quotidien_, il avait fait la fortune de ce journal par ses qualités d’homme d’affaires et son entente de la mentalité du public. Fils d’ouvrier, il se rendait compte de ce qui pouvait séduire, intéresser l’ouvrier. Son parfait dédain de la littérature, le flair avec lequel il reconnaissait la pâture intellectuelle qui allécherait la foule, firent rapidement dévier les projets plus élégants, mais moins réalisables, du fondateur. Celui-ci lui abandonna la véritable direction de l’entreprise, longtemps avant de la lui transmettre officiellement, lorsqu’il se sentit mourir.

Maintenant, Boisseuil, cessant de plaisanter, essayait de convaincre sa plus précieuse collaboratrice.

N’était-il pas indispensable que le texte du «lancement»--cette amorce illustrée qu’on distribuerait dans toute la France à des millions d’exemplaires, le matin du dimanche où paraîtrait le premier numéro du feuilleton--(un dimanche, jour fatidique... les travailleurs auraient le loisir de lire)--n’était-il pas indispensable que ce texte s’achevât sur une situation «palpitante», sur une phrase de mystère, qui affolât la curiosité?

--«Il faut absolument», affirmait le directeur, «que cela finisse au moment où votre marquis de... Dieu sait quoi, votre guillotiné, enfin... lance vers la foule la cigarette qu’il fait semblant de fumer, et qui contient son secret, et qui va être ramassée par la petite Josette-fleur-des-fortifs. Vous la voyez, là, qui se glisse entre les chevaux des gendarmes, votre Josette?...» ajouta-t-il en désignant l’affiche.

--«Mais j’ai bien l’intention qu’il finisse là, le lancement!» s’exclama l’auteur. «Je me suis arrangée exprès.

--Non, non, vous ne pouviez pas vous arranger, parce que vous ne pouviez pas connaître la «justification», ni la place que prendraient les images. N’y a pas. Il manque soixante lignes.

--Prenez à la suite. Ah! mais non», se reprit-elle, «la suite, ça nous transporte dans un tout autre milieu. C’est l’amour clandestin de la jolie comtesse Diane de Mortebise, d’où devait naître, justement, Fleur-des-fortifs. Ah! non... Pas moyen d’entamer ce chapitre-là.

--Vous voyez bien.

--Ça ne va pas être commode d’allonger ma scène de l’exécution.

--Ah! là, là... Vous n’êtes pas en peine.

--Enfin... Vous aurez ça demain soir.

--Demain soir!...» bondit le directeur. «Vous voulez dire ce soir, avant minuit. On commence à tirer demain matin. Je ne peux plus perdre un jour.

--Sapristi de sapristi!» gémit Claircœur. «En voilà un coup de rasoir! Moi qui ai du monde à la maison.

--Du monde... Vous donnez un bal? Et vous ne m’invitez pas!

--Quoi!» reprit-elle--ne riant plus, mais le cœur gros, l’air d’une fillette qui va pleurer--«je régale ma famille. Ça allait être si gentil!

--Vous m’amusez, avec votre famille», murmura Boisseuil.

Mais, sous le regard à la fois plaintif et indigné qu’elle lui lança, il retint la raillerie, corrigea même, en se hâtant de dire:

--«La petite, au moins, est gentille. Un joli brin, vous savez, votre filleule... Et... elle vous donne de la satisfaction?

--C’est mon bonheur, cette enfant-là», déclara la romancière, d’un tel ton que le vieux routier en fut ému.

* * * * *

Dix minutes plus tard, le taxi-auto déposait Gilles de Claircœur devant un immeuble tout neuf du tout neuf boulevard Raspail.

Elle entra sous la voûte, où le stuc blanc miroitait d’électricité. La loge du concierge se divisait en deux pièces par une cloison basse, à petits carreaux Louis XVI, que voilaient des tulles brodés.

Le cœur de la locataire s’épanouit, malgré la corvée qui la ramenait chez elle en hâte. Le plaisir était encore neuf, comme l’immeuble et le boulevard. Six mois... Depuis six mois à peine elle habitait là. Pour son bel appartement actuel, au quatrième, Claircœur avait quitté le petit logement, rue de Rennes, sur une cour, où, durant vingt années, assise à sa table de travail un nombre d’heures incalculable, elle avait écrit des lignes, encore des lignes, tant de lignes!... prenant peu à peu confiance, se rassurant sur son avenir, sur celui de sa nièce et filleule, sa petite Gilberte,--la vraie, la seule Gilberte, car elle-même devenait peu à peu le vieux Gilles. Personne au monde ne songeait plus qu’elle avait un nom de baptême féminin.

Peureuse devant la vie, ne pouvant croire à la durée de la chance, de son imagination alerte et docile, des gains rapides, si beaux, presque invraisemblables, Claircœur fut longtemps la fourmi qui amasse, en cachette, sous un noir vêtement de pauvre. Non par avarice, par pusillanimité. Et subissant aussi l’injonction des souvenirs. Une enfance anxieuse, chargée trop tôt de soucis, projetait une ombre frissonnante sur ses années de femme.

Vingt ans,--elle mit vingt ans à s’apprivoiser avec la fortune. Puis, un beau jour, comme elle portait à une société de crédit, pour l’inscrire à son compte, le paquet de billets de mille recueillis à la caisse du _Petit Quotidien_, et qui allaient s’ajouter à tant d’autres, mués en valeurs de tout repos, tandis que, dans le fiacre, elle serrait entre ses doigts la précieuse pochette, ce fut, en cette âme soudain déliée, comme un épanouissement, une explosion de fierté, de joie.

«Tout cela... à moi... gagné par moi!...» songeait-elle. Des chiffres surgissaient dans sa tête. Elle les admirait. Elle s’admirait en eux. Elle se plaisait à les rehausser de l’éblouissement que, là-bas, dans le passé, cette petite silhouette de misère et de solitude qui représentait sa jeunesse eût éprouvé à la prédiction de conquêtes pareilles. «Ils verront maintenant... C’est eux qui dépendront de moi... Du luxe... Ils n’en auront que par moi... Des cadeaux... Ah! oui, je leur en ferai, des cadeaux... Des choses qu’ils n’oseraient pas rêver. Et ce que je laisserai!... J’ai encore... combien d’années à produire? Je peux doubler ce que je possède. Quel étonnement pour eux!... Je serai quelqu’un... une manière de providence... Tante Gil, tout de même. Qui aurait cru?... Oui, mais il faut que les enfants travaillent.»

Ces gens, contre lesquels la romancière machinait une sorte de vengeance plutôt rare, une revanche de bienfaits, c’étaient eux qui l’attendaient, dans son bel appartement du boulevard Raspail, le soir où elle revenait du _Petit Quotidien_, chargée d’une besogne urgente et inattendue pour le lancement de son _Guillotiné_.

Elle se les représentait, elle les voyait d’avance, tout en s’élevant dans l’ascenseur. L’ascenseur!... volupté glorieuse, dont le prestige la ravissait. Elle en touchait les boutons électriques avec une joie de gosse. A travers les grilles des petites portes, elle apercevait, aux étages, le rouge velouté du tapis tranchant sur le stuc blanc. Un tapis d’escalier... Autre signe somptuaire de ses victoires sur la vie, sur la dure vie méchante, devant qui elle avait tremblé à l’âge où l’on espère.