Chapter 9 of 16 · 3999 words · ~20 min read

Part 9

Gilberte essaya encore de tourner la chose en plaisanterie. Mais elle resta plus soucieuse qu’il ne lui plaisait de le faire voir. Pendant le déjeuner, elle observa Bernard. Il n’affecta pas la gaieté. Mais il fit honneur au repas. Une fois de plus il démontra la faculté indéfinie d’absorption d’un maigre adolescent, dans la grêle charpente duquel on chercherait vainement l’abîme où peut se loger tant de nourriture. Poli envers Fagueyrat, il demeura sur la réserve avec une dignité froide, qui prétendait traiter d’égal à égal. Le directeur des Fantaisies-Louvois (car Fagueyrat l’était bel et bien) ne fit, d’ailleurs, aucune attention à ce long collégien, de qui, sans doute, il ne remarqua même pas les airs importants. Gilberte, très préoccupée, au fond, de son frère, tenta plusieurs fois de le mêler à leur conversation,--entreprise difficile, car on ne parlait que théâtre, décors, répétitions, interprètes, et autres arcanes pour le potache. Après un mot distrait de Fagueyrat du côté de Bernard, le comédien repartait de plus belle, jusqu’à déclamer des passages de son rôle dans _Les Malheurs d’une arpète_.

A ces instants-là, Mlle Andraux souffrait du regard dardé par les yeux électriques du gamin. Un jet de feu, sous les paupières peu ouvertes, presque bridées, alourdies d’épais cils noirs. Elle n’aima pas non plus l’expression qu’il prit en observant le luxe nouveau du couvert. Pour lui, ces délicatesses apparaissaient inouïes, tandis que Gilberte, qui les avait vues surgir, l’une après l’autre, depuis quelques mois, s’y accoutumait,--et d’autant plus aisément que son sexe et ses goûts l’inclinaient aux recherches d’élégance.

Mais le fils de Théophile et de Louise n’avait jamais aperçu des fleurs courant en guirlande à même la nappe, surtout le long d’une nappe ajourée de guipures, et posée sur un transparent de satin jonquille. Jamais il ne s’était servi d’un couvert spécial pour le poisson (à ce point qu’il s’en avisa trop tard). Céline, au lieu de poser les plats au milieu de la table, les présentait à la gauche de chaque convive. Et Céline portait des gants blancs! Le vin (rouge ou doré, au choix) emplissait des carafes à goulot d’argent. Et le champagne survint dans un broc de cristal bardé d’une armure scintillante, entre les ciselures de laquelle on distinguait une poche à glace intérieure. Lorsque des bols parurent, pour se rincer les doigts, faisant danser au mouvement du plateau les petites roses pompon jetées sur leur eau parfumée, Bernard se rappela l’_Orgie romaine_ de Couture.

Il regarda tante Gil, la bonne tante Gil, la providence bourgeoise, popote et sans façon, de son enfance. Et il la trouva plus complètement transformée encore par mille détails insaisissables que par la toilette hortensia bleu et chantilly blanc. Elle s’adressait à Fagueyrat. Elle ressassait des scènes d’amour, cherchant avec lui la phrase passionnée qui soulèverait le public. Elle le nommait indifféremment «mon cher directeur», ou «mon cher interprète». Mais, une fois, ce fut: «mon petit directeur». Et, une autre fois, Bernard crut entendre: «Mon petit Fagueyrat.» (Il n’en aurait pas juré, elle avait pu dire: «Monsieur Fagueyrat».) Car la voix aussi avait changé, coulait plus profond, avec des lenteurs caressantes, ou bien s’animait tout à coup, se modulait avec de légers rires, en claires sonorités de carillon. Elle était rose, tante Gil, rose d’avoir tant parlé, tant remué de sentiments vrais ou factices, rose d’avoir bu la moitié d’une coupe de champagne de grande marque. Bernard, à l’étiquette de la bouteille vide, restée sur le buffet, ne reconnut pas l’oiseau aux ailes ouvertes, signature de l’épicier bien connu,--cet oiseau symbolique, qui reparaissait à toutes les bombances de famille, et dont l’effigie radieuse planait sur ses jeunes années. Tante Gil n’achetait plus du champagne d’épicier.

Elle se leva de table, après avoir joué un instant, du pouce et de l’index, avec la rose pompon du rince-doigts. Fagueyrat lui offrit le bras, comme sur la scène, quand on se lève du repas mondain,--avec une grâce soulignée.

Au salon, le café attendait, dans une verseuse signée de quelque orfèvre d’art. Gilberte le servit. Et comme M. Fagueyrat n’acceptait jamais de liqueurs, se refusant aussi formellement à griller une cigarette chez une dame, on se mit très vite au travail. On déploya plusieurs copies de l’acte en cours de composition.

--«Il y a encore des longueurs», affirmait le comédien. «Nous allons, en le jouant à nous trois, voir ce qui est essentiel et ce qu’on devra couper. Regardez la pendule. Deux heures et quart. A trois heures, au plus tard, il faudra que tout soit dit. Sinon...»

Il fit le mouvement d’ouvrir et de fermer des ciseaux. Sa physionomie charmante respirait la joie d’une occupation qui le passionnait. Collaborer de si près avec un auteur, chercher, trouver les effets, se tailler lui-même un rôle à sa guise, quelle fierté! quelle joie! D’ailleurs, n’était-il pas un maître, un directeur, un puissant? La sourde ivresse de cette ascension frémissait par-dessus tous ses sentiments, toutes ses pensées, le maintenait dans un état de félicité auquel il n’avait même pas besoin de songer pour en jouir.

Un être jeune, séduisant, qui est heureux, c’est une force magnétique. Chacun de ses mouvements répand alentour des effluves qui font plus ou moins tourner les têtes. Il rayonne et il attire. Le maussade Bernard lui-même se sentit presque conquis, à cet instant, par la vivacité expansive du comédien, par sa fine amabilité, surtout par la façon ingénieuse, délicate, dont il suggérait à Claircœur des changements dans le dialogue. Il développait, par des exemples cocasses, les perspectives singulières du théâtre, indiquait le peu qu’il faut parfois pour qu’une réplique passe ou ne passe pas la rampe, et semblait toujours supprimer à regret un passage supérieur, pour se soumettre aux exigences simplistes de la scène.

Mais, lorsqu’on commença de lire le dialogue, de le jouer pour en découvrir les ressorts émouvants, lorsque Bernard vit Fagueyrat se jeter aux pieds de Claircœur, qui minaudait le rôle de la grande amoureuse, tandis que Gilberte,--l’arpète, «Lulu-tire-l’aiguille»--apportant une toilette de sa maison de couture, les surprenait et fondait en pleurs, le contempteur de Sénèque et de La Rochefoucauld se crispa d’irritation. «Quel cabot!» s’exclama-t-il intérieurement. Mille impressions qu’il n’avait pas analysées se précisèrent. La fureur, la jalousie, l’inquiétude, prirent en lui des voix distinctes. «C’est pour ce rossard de «m’as-tu vu» que tante Gil refuse de m’aider. Il l’a empaumée. N’y en a que pour lui. Elle donnerait toute sa galette pour lui voir faire les yeux blancs, et l’entendre roucouler, bien que ça ne s’adresse pas à elle. Et, quant à ma sœur, ça y est. Elle est montée dans le même compartiment. Seulement, avec elle, ça devient plus grave. Pourrait y avoir de l’avaro.»

Entre deux scènes, il prit congé. Cette fois, l’air fatal dont il souligna son adieu ne produisit aucun effet. Il s’en alla, exaspéré.

* * * * *

Le soir de ce jour, quand Théophile revint du ministère, sa femme usa de mille circonlocutions pour lui annoncer l’échec de leur fils au baccalauréat. Il n’avait pas encore saisi, quand Bernard intervint:

--«Ben quoi! autant le dire tout de suite. Je suis recalé. Seulement, p’pa, n’use pas ton éloquence, et ne te surmène pas pour te mettre en colère. Y se passe quéque chose de plus sérieux. J’ai déjeuné chez tante Gil. Elle nous aura bientôt ruinés, du train dont elle marche. Tout ça, pour cette monomanie de théâtre, qui l’a prise. Le théâtre?... Si ce n’est pas le comédien. Ce bellâtre de Fagueyrat est installé chez elle comme un rat dans un fromage de Hollande. Vous jugerez si c’est convenable d’y laisser Bette. Que la vieille se laisse gruger ce qu’elle prétend mettre de côté pour nous laisser, ce n’est déjà pas drôle. Mais, à la petite... il pourrait lui arriver pire. Il faut les voir, toutes les deux, avec leur cabot!... L’une est aussi folle que l’autre. Ouvrez l’œil. Gare la casse!»

VI

--«Mademoiselle rentre tard», dit Céline à Gilberte, qui s’était laissé retenir dans des magasins avec une liste d’emplettes pour sa marraine. «Madame a dû partir.

--Déjà! mais son banquet de la Société des Trente mille lignes n’est qu’à sept heures et demie, dans une heure au moins.

--Madame devait passer au théâtre. Elle m’a dit de rappeler à Mademoiselle d’aller la prendre à la Société, si Mademoiselle sort assez tôt de chez son amie.»

Lorsque Claircœur assistait au banquet trimestriel de la Société des Trente mille lignes,--association qui éditait en collections illustrées les longs romans-feuilletons,--Gilberte, pour ne pas dîner seule, allait partager le repas de sa famille, ou de quelque relation. Mais c’était un plaisir pour elle de se rendre ensuite au restaurant de la «Truite au bleu»--vieille maison de célébrité parisienne--où se tenaient les agapes littéraires.

Sous prétexte de chercher sa marraine, elle arrivait avant la dispersion des convives, à temps quelquefois pour entendre un discours. Elle voyait des écrivains connus, respirait, avec la fumée des cigares de ces messieurs, parmi le caquetage professionnel de ces dames, une atmosphère spéciale, qui la grisait délicieusement. Tous la connaissaient. On la traitait en future confrère. Bien que la salle du banquet fût rigoureusement fermée à toute personne qui n’était ni sociétaire ni invitée, on laissait se faufiler là, dès le dessert, cette mignonne, dont les jolis yeux s’écarquillaient d’une admiration ingénue devant les «chers maîtres», comme devant les bas bleus notoires. Elle devait ce privilège autant à sa gentillesse qu’à la popularité de Claircœur, dont la main, ouverte en secret, parait souvent à de petites difficultés sociales, et plus encore à des détresses particulières.

--«Bien sûr, j’irai rejoindre marraine», dit Gilberte à la femme de chambre.

Elle entra chez elle, mais en ressortit presque aussitôt, avec une exclamation:

--«Céline, dites-moi...»

Elle dépliait une longue bande imprimée d’un seul côté, parcourait une lettre. Ses mains, sa voix, tremblèrent.

--«Qu’est-ce que cela?... Comment est-ce venu? Pourquoi ne me préveniez-vous pas?

--Je l’avais mis sur la table de Mademoiselle. Mademoiselle ne pouvait manquer de le voir.

--Ce n’est pas arrivé par la poste. Qui l’a apporté?

--Un petit cycliste. Il avait, sur sa casquette, en lettres dorées: _Le Gulliver_. Il est revenu pour la réponse.

--Il est revenu?

--Voilà pas cinq minutes. Mademoiselle aurait pu le croiser. Moi, n’est-ce pas? je ne pouvais pas donner de réponse. Mademoiselle n’était pas rentrée. Madame venait de sortir.

--Naturellement, vous ne pouviez pas répondre. Ça va bien.»

Gilberte s’enferma vivement. Céline, vexée, se porta vers la cuisine.

--«On est un peu nerveuse», confia-t-elle à Guillaumette.

Une odeur d’ail flottait autour des fourneaux, dans la chaleur du charbon et du soir d’été. Profitant de ce que ses patronnes dînaient dehors, Guillaumette, la cuisinière, fricassait pour elle-même, pour Céline, et pour la concierge invitée, d’énormes escargots, dont la farce fondait et grésillait au-dessus de la braise rose. Sa large face, plus rose que la braise et plus luisante que les coquilles des escargots, était positivement ronde comme une pleine lune, sous quatre cheveux gris tirés en arrière, et réunis en un chignon de la dimension d’un berlingot.

--«C’est comme ça, la jeunesse», fit-elle, indulgente. «Laissez donc, Céline. Moi, à c’t âge-là, je ne savais pas plus ce que je voulais que vous ne savez l’âge du Grand Turc. N’y va pas, mon amour, va pas tracasser la fifille à marraine», conseilla-t-elle à Criquette, laquelle, arrondie sur un coussin, dans un angle, guettait d’un œil bougeur la confection prochaine de sa pâtée.--«Hein?... On est contente de la trouver, sa vieille Mémette, quand les belles madames vont dîner en ville?...» ajouta la cuisinière, en inclinant vers la petite chienne la bonne grosse lune rougeoyante qui lui servait de visage.

Sur quoi, Criquette, se dressant, bondit à plusieurs reprises vers cet astre favorable à ses humbles joies. Plus heureuse que les hommes, incapables de toucher leurs dieux, elle dardait à chaque bond sa langue adoratrice vers la face écarlate et providentielle.

--«Là... là...» disait la cuisinière, «bige-moi tant que tu veux, trésor. Ton petit torchon rose... Il est plus appétissant que ma frimousse en fond de casserole. Pas dégoûtée, ta Mémette. Vas-y, bige-la, ta vieille.

--Comment pouvez-vous!...» s’étonna dédaigneusement Céline. «Je me demande si vous n’aimez pas encore mieux Criquette que madame Gilles.

--Je me ferais hacher pour l’une aussi bien que pour l’autre», déclara Guillaumette en retournant à ses escargots.

Dans sa chambre, Gilberte, frémissante, regardait les épreuves d’une de ses chroniques. Elle voyait cela!... Elle le voyait!... Sa prose imprimée! Les phrases tournées dans sa tête avec tant d’application... Elle les retrouvait, une à une, sous cette forme, qui lui paraissait magique. Combien son style, ses idées, y gagnaient! C’était mieux qu’elle n’aurait cru. Un sourire complaisant lui venait aux lèvres. Très bien, ce passage... Tiens, elle ne se rappelait pas... Cette jolie pensée... c’était d’elle?... Ma foi, oui!... Cela faisait vraiment bien, coupé en prestes alinéas. Une colonne et demie, environ... Bonne longueur. Et son nom au bas! son nom en petites majuscules: «GILBERTE ANDRAUX.» Elle y arrêtait des yeux pleins d’extase.

Mais une lettre accompagnait le placard. Quelque chose arrêtait la jeune fille au moment d’en ouvrir le feuillet replié. Bien qu’elle en ignorât l’écriture, et que la signature fût illisible, elle sut tout de suite de qui cette lettre émanait. Lentement elle en prit connaissance.

«Avez-vous gardé un bien méchant souvenir de moi, mademoiselle? Vous auriez eu tort. Je ne suis pas le brutal contre qui s’est révoltée votre ingénuité. Et si je n’ai pas publié vos essais, ce n’était pas par un vilain calcul. J’espérais, certes, que vous reviendriez. J’avais à cœur de vous persuader que vous m’aviez mal compris. Plusieurs mois ont passé, qui, loin d’atténuer mon sentiment à votre égard, l’ont rendu plus profond, plus digne de vous.

«Nous ne pouvons pas, ma chère enfant, ni pour la pure jeune fille que vous êtes, ni pour le brave homme que je crois être,--que je veux être, tout au moins, à votre égard et dans votre estime,--rester sur un malentendu.

«Rapportez-moi vous-même ces épreuves. Je serai au journal jusqu’à huit heures. Quoi que vous fassiez, votre chronique paraîtra demain. Mais, si je puis causer avec vous quelques minutes, je vous donne ma parole d’honneur que vous serez content de

«Votre admirateur et ami.»

Suivait un gribouillage, qui semblait l’enchevêtrement des pattes d’un faucheux écrasé. Gilberte y devina sans peine la signature de Monbardon.

Elle recommença de lire la lettre, ligne à ligne, mot à mot, puis elle releva les yeux.

La fenêtre était ouverte. Son regard rencontra la cime de l’orme, «son parc», et, machinalement, parcourut le dédale des branches. Elle en connaissait les bifurcations, les nodosités, les ramilles mortes. Recroquevillées de sécheresse, grises de poussière, ses feuilles n’étaient déjà presque plus de la verdure. Mais les rayons du soleil déclinant le criblaient par en dessous de longues flèches vermeilles, allumaient dans son mystère une floraison d’or. Et le vieil arbre parisien, prenait des airs lointains, fabuleux, évoquait au cœur de la jeune fille rêveuse une vague fantasmagorie d’aventures, de pays lumineux et doux--peut-être des souvenirs d’une vie ancienne, ou des pressentiments d’avenir.

Elle ne bougeait pas. Elle ne se décidait pas.

Sur le ciel, d’un bleu pâli, l’orme poudreux et plein d’un soleil fauve lui disait des choses merveilleuses et tristes,--si tristes que, soudain, Gilberte en eut les yeux débordants de larmes.

La correction des épreuves ne demanda que deux minutes. Quelques coquilles, des lettres tombées, des guillemets à l’envers. Gilberte, pour avoir aidé sa marraine, connaissait les signes cabalistiques qui sont le volapuk entre auteurs et imprimeurs. Elle glissa le feuillet dans une enveloppe et sonna la femme de chambre.

Céline parut, les yeux arrondis, la bouche grasse.

--«Je croyais Mademoiselle partie pour dîner chez son amie.

--Céline, pourriez-vous me porter ceci?... Mais, qu’est-ce que vous avez? Que faisiez-vous?

--Je croyais Mademoiselle partie», répéta l’autre. «Alors, nous mangions de bonne heure, parce que Madame nous a donné notre soirée. Nous allons avec la concierge...»

Les sourcils de Gilberte se contractèrent.

--«Allez», dit-elle avec une dureté que la domestique ne comprit pas.

--«Mais, puisque Mademoiselle sort, Mademoiselle pourra peut-être...» hasarda Céline avec la familiarité dont on use envers des maîtres jeunes.

--«Vous avez raison, j’irai moi-même.»

Et comme la femme de chambre, ennuyée, s’attardait:

«Allez, allez... Vous empoisonnez l’ail. Quelle horreur pouvez-vous bien manger?»

* * * * *

Rue Vivienne, presque en face de la Bourse, le _Gulliver_ s’était récemment installé dans un hôtel tout neuf. Au fronton, un bas-relief montrait le héros de Swift parmi les Lilliputiens. Sept heures sonnaient à l’horloge du journal et sous la colonnade de Brongniart, lorsque Mlle Andraux traversa la salle des dépêches et s’engagea dans l’escalier à rampe de fer forgé qui menait à la direction. C’était l’heure affairée. Pourtant on ne la fit guère attendre. Heureuse d’échapper à la curiosité des visiteurs, des rédacteurs, des flâneurs, de tous les gens qui encombrent les locaux d’un quotidien, à la fin de l’après-midi, même en juillet, Gilberte se précipita dans le bureau de Monbardon comme en un refuge.

Il lui saisit les deux mains.

--«Que vous êtes gentille! Vous êtes venue. Vous ne m’en voulez donc pas trop?»

Elle reprit haleine. Le cœur lui battait dans la gorge. Ses yeux bruns--illuminés de jeunesse, de franchise aussi--se fixèrent largement sur le visage inscrutable.

--«Vous en vouloir?... Non. Vous m’écrivez qu’il y a malentendu. Je me suis donc trompée. Ne parlons plus de cela.»

Elle retira ses mains, avec un léger effort. Il se taisait, souriant, de son sourire sans lumière. Elle ajouta:

--«Je viens vous remercier pour les épreuves. Les voici. C’est une grande chose de paraître dans le _Gulliver_.»

Il sourit davantage. Quelle enfant! Quelle délicieuse enfant!... Un rien d’émotion attendrie brilla derrière le monocle, sur les traits grisâtres, au coin de la lèvre glabre, qui gardait le pli de la cigarette avec celui de l’ironie et de la lassitude.

--«Le _Gulliver_», dit-il, haussant l’épaule. «Vous lui faites bien de l’honneur. Il vous appartient. Ce sera votre journal, si vous voulez.

--Comment?...»

Elle eut un faible élan, devint toute rose. Et l’homme qu’elle jugeait dangereux, intimidant, vieux, lugubre, soudain revêtit le prestige de sa puissance. Monbardon! C’était Monbardon qui lui parlait ainsi!

--«Mais oui, petite Gilberte. Tenez, mettez-vous là... Non... dans ce fauteuil. Et causons un peu, en amis.»

Il s’assit devant elle, tout près,--pas trop, à peine si les genoux, parfois, s’effleurèrent. Malgré tout, elle sentit bien vite le ridicule de ce mot «amis», l’invraisemblance d’une amitié quelconque entre cet homme, dont elle n’imaginait pas la moindre pensée, et la claire petite fille qu’elle était. De l’amitié... elle n’en lisait pas sur ce visage, où, lui semblait-il, elle ne lirait jamais. De l’amour non plus, d’ailleurs. Du moins de l’amour tel que cette âme de vingt ans le comprenait.--Quelque chose d’obscur, de lourd, de gênant, la tenait oppressée, devant cette physionomie, à la fois morne et ardente, sous ces yeux tenaces, dont le regard, par instants, l’obsédait, comme un contact.

Monbardon lui disait:

--«Parbleu! le _Gulliver_, il aurait tout à gagner à faire passer dans son encre rance le parfum d’une fraîche fleur comme vous. J’ai un tas de choses à vous demander sur vous-même, vos amies, vos compagnes, sur ce mouvement si résolu de la jeunesse féminine vers l’indépendance par le travail. C’est très curieux. Vous voyez ça de plus près que nous. Ça contient peut-être tout l’avenir. Il vous faut me documenter là-dessus, il faut me faire des enquêtes. Il faut que nous parlions ensemble, très souvent. Je vous confierai une rubrique. Je vous installerai un bureau, ici même, si vous voulez, avec des reporters à vos ordres.»

Qu’elle fut jolie d’éblouissement, à cette minute-là, Gilberte Andraux!

D’une voix plus basse, plus rauque, le directeur ajouta:

--«Ce n’est pas le journal seul qui a besoin de rajeunissement. Si vous saviez... Ah! ma petite...»

Une ombre grise plomba davantage la face taciturne. Le monocle tomba. Monbardon frotta de deux doigts ses paupières fatiguées, tandis que, d’un geste qui voulait être aveugle, il saisissait une main de la jeune fille, puis posait cette main sur son genou sans desserrer l’étreinte.

Elle ne pouvait le plaindre. Elle rit, mais gentiment. Tout en tirant sournoisement sa main prisonnière, elle peignit avec gaieté la situation d’un homme que tout le monde envie.

Un reflet de son étincelant visage anima l’interlocuteur. Voilà bien ce qu’il lui fallait, à lui, revenu de tout, ivre d’ennui...

--«L’ennui!» cria Gilberte.

--«Hé, oui!... Un journal, c’est une roue qui tourne. Vous croyez qu’on y dit ce qu’on veut? On y dit ce que le public spécial demande. Si, par hasard, on était, sur un point quelconque, du même avis que le confrère d’en face, faudrait se garder d’en convenir. Si les journaux ne se mangeaient pas le nez, les abonnés n’en voudraient plus. Et la course au scandale! La manchette à sensation? Et la frénésie de l’information mondaine? Sans compter les dessous de tout cela... Ah! ce n’est pas gai tous les jours», soupira Monbardon.

Si encore il avait des compensations dans la vie privée!... Mais chez lui... la solitude... pis que la solitude. Il risqua des allusions à sa femme. Gilberte, comme tout Paris, connaissait le désaccord du ménage. On ne voyait jamais ensemble les époux Monbardon. Le directeur du _Gulliver_ allait seul dans le monde comme au théâtre, donnait ses repas d’amis au cabaret.

--«Ah!» murmura-t-il, «si vous aviez confiance en moi. Nul ne peut escompter l’avenir. Mais enfin...»

Donnait-il à entendre qu’il divorcerait? Ou que l’hypothétique Mme Monbardon pourrait disparaître d’ici-bas plus totalement qu’elle n’avait encore jugé à propos de le faire? Quoi qu’il en pensât, il ne craignit pas de déclarer qu’en Mlle Andraux seule, il apercevait la régénératrice du _Gulliver_ vieilli, et la seule Égérie souhaitable pour le directeur de cet important quotidien.

--«Je savais bien», dit Gilberte, avec un air réprobateur, qui lui faisait un minois à croquer, «je savais bien que, si je venais, vous ne seriez pas sage, et que cela finirait très mal.»

En dépit de sa timidité devant Monbardon, de qui le seul aspect la glaçait naguère, elle prenait instinctivement le ton de gronderie plaisante qu’adoptent les femmes, quand leurs soupirants, de quelque âge qu’ils soient, reculent les limites de l’absurdité sans franchir celles des convenances.

Ce fut si drôle, que le solennel directeur rit, comme Gilberte ne croyait pas qu’il pût rire.

--«Vous trouvez que cela finit mal», répétait-il, en tâchant de replacer son monocle, que le rire chassait de nouveau.

--«Très mal», dit-elle, sans que sa gravité éteignît entièrement son joli sourire. «Puisque me voilà forcée de vous dire adieu, ainsi qu’au _Gulliver_. Voulez-vous être assez bon pour me rendre mes épreuves?

--Vos épreuves!... Ah çà! ai-je mérité que vous me punissiez encore?...» s’écria-t-il--avec une bonne grâce qui fut presque cette fois de la grâce tout court.--«Votre chronique paraîtra demain matin, quoi que vous m’ayez fait. Et je vois que vous allez me faire beaucoup de peine.»

Son accent, sa promesse, éveillèrent chez la jeune fille une vibration de sympathie.

--«Et comment vous ferai-je beaucoup de peine?»

Avec quelques réticences, diverses circonlocutions, puis une brusquerie à la blague, il dévoila son projet. Il voulait proposer à Gilberte un dîner de camarades, dans un coin de verdure qu’il connaissait.

--«On entre par un sentier discret du Bois. Nul ne peut vous voir. Cependant, les bosquets sont séparés par de si légers rideaux de verdure, que rien ne ressemble moins à un cabinet particulier. Vous me devez cela, ma petite Gilberte. N’ai-je pas été le plus respectueux des amis? Nous parlerons seulement de l’évolution du jeune féminisme, et de la précieuse collaboratrice que vous serez pour le _Gulliver_, en vous occupant de cette question.»

L’éclair dans les yeux veloutés ne lui échappa point. «Serait-ce tout de même possible?» pensait Gilberte. Une palpitation souleva son corsage.

Aussitôt il la fit rire, sans qu’elle pût s’en empêcher, car il avoua:

--«J’ai choisi mon jour. Je sais bien que, ce soir, votre tante assiste au banquet des Trente mille lignes. Parbleu! elle était de la commission qui est venue me demander de le présider.»