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Part 4

Il rabattit le devant du carton. On y aperçut une souris allaitant ses souriceaux. Les petites queues grouillaient comme des vers. Les minuscules nouveau-nés, aux corps violâtres, dépourvus de poils, se pressaient contre le ventre de leur mère. La fine tête de celle-ci se haussa, piquée de deux yeux vifs. Mais elle ne s’effaroucha point. Arthémise, capturée depuis quelques jours, était faite au régime des «pièces confidentielles». D’autant qu’elle apercevait le ciel, sous la forme d’une étagère de bois, par les trous dont on avait constellé le sommet du carton, pour lui donner de l’air. Cette bête appréciait la félicité bureaucratique. Fière de sa maternité, elle regardait de haut ses amis. Avait-elle déjà un peu de leur morgue? Partageant la sécurité de leur existence, elle ne songeait plus à leur fausser compagnie.

Ils s’esclaffaient, s’attendrissaient, lui donnaient des noms mignards. Déjà l’huissier était parti, pour quérir, chez la concierge, de la mie de pain et une goutte de lait.

Gilberte, s’étant sauvée dans le bureau de son père, se laissait secouer par la houle du fou rire. Mais elle se guinda bien vite. Car Théophile revenait, n’ayant pas perdu une parcelle de sa dignité, même en se passionnant pour la progéniture d’Arthémise. A côté du sous-chef, s’avançait un homme tellement barbu et tellement chauve qu’il semblait avoir pris sa chevelure pour orner son menton. Andraux le présenta:

--«Mon ami Jérôme Cochart, dont je t’ai parlé souvent, fillette. Quoique chef de bureau, absorbé par ses responsabilités, et par un travail écrasant, monsieur Cochart a eu la bonté de lire tes essais.»

Gilberte se leva, palpitante d’espoir, d’anxiété. M. Cochart la regarda, sourit.

Ce sourire n’apprenait rien à la jeune fille. Ce sourire ressemblait à tous les sourires qu’elle voyait naître sur les lèvres masculines, dès que les yeux correspondant à ces lèvres avaient pris connaissance de son visage gamin, au nez court, à la bouche mobile, au teint de primevère rose, entre les rondes coquilles lustrées de ses cheveux cachant les oreilles. Il la gêna plutôt, ce sourire. Mais des paroles se formulèrent, et son cœur sauta de joie. M. Cochart proférait:

--«Mademoiselle, j’ai lu de vous des pages exquises. Oui, n’est-ce pas?» (Il se tourna vers le père.) «Je t’ai dit, Andraux. Vous pouvez vous demander, n’est-ce pas? mademoiselle, ce qu’un prosaïque chef de bureau, comme moi, peut juger de vos envolées lyriques. Non, non, je sais... Mais, moi aussi, j’étais né pour écrire. Le beau style me grise, n’est-ce pas?... me grise positivement... La poésie, ah! la poésie... Mais, n’est-ce pas? vous allez comprendre... Savez-vous pourquoi je ne suis pas devenu un écrivain... un grand écrivain, naturellement?»

Gilberte secoua la tête. Un sourd désappointement la rendait grave.

--«Eh bien, mademoiselle, c’est parce que j’ai trop d’idées... trop d’idées, n’est-ce pas? Chaque fois que j’ai voulu m’abandonner à mon inspiration, c’était en moi comme un tourbillon, n’est-ce pas? Les idées venaient, venaient, toutes ensemble... Comment choisir, n’est-ce pas? J’ai toujours eu trop d’idées. Votre père le sait bien. N’est-ce pas, Andraux? Te l’ai-je assez dit?»

Théophile acquiesça. Et, tout à coup, la bouche mobile de Gilberte eut le tremblement d’un rire qu’on retient. La jeune fille regardait le crâne, absolument dénudé, du chef de bureau. Est-ce l’ébullition des idées qui avait produit cette calvitie presque scandaleuse?

Mais la petite personne s’énervait qu’on eût si tôt retiré de dessous son nez friand le fumet des louanges. Elle demanda, les yeux pleins de candeur:

--«Alors, monsieur, c’est vrai?... Vous croyez que je n’ai pas tort de m’essayer à écrire?

--Tort!... vous essayer!...» répéta l’emphatique chef de bureau. «Mais, mon enfant, croyez-moi, n’est-ce pas? Vous êtes une des gloires futures,--je dis «gloires», n’est-ce pas? du féminisme littéraire.

--Oh! je ne suis pas féministe», s’écria Gilberte, avec un air de légère déception.

--«Tiens!...» s’étonna M. Cochard.

--«Non, non, j’espère faire mieux...»

Elle aurait préféré «une de nos gloires littéraires», sans désignation restrictive. Cochart, qui connaissait ses auteurs, insinua:

--«Cependant... George Sand... n’est-ce pas?...

--Dieu! ce qu’on nous rase avec celle-là!... soupira la jeune fille.

--«Tu as pu la lire, toi, Cochart?» questionna Andraux. «C’est démodé, George Sand, mon cher. C’est vieux jeu, pleurnichard... Et les longueurs!... Non... si ma fille a quelque chose pour elle, conviens que c’est un je ne sais quoi qui ne ressemble à personne... une façon de ne pas finir... l’originalité, quoi!

--Ne lui monte pas la tête, Andraux. Elle a des progrès à faire, n’est-ce pas? Si elle veut m’écouter... Je peux lui donner, n’est-ce pas? des conseils... d’utiles conseils. Ainsi j’ai remarqué... pour les répétitions, n’est-ce pas? Un mot qui revient... n’est-ce pas? C’est agaçant, pas correct. Moi, n’est-ce pas? ça me choque tout de suite.»

Soit qu’il eût des conseils de la même importance à prodiguer immédiatement à la future gloire littéraire, soit qu’il voulût permettre au sous-chef de décrocher l’écriteau: «_Fermé pour un quart d’heure,_» il offrit à Mlle Andraux de venir jusqu’à son cabinet, où il se ferait un plaisir de lui rendre son manuscrit:

--«Je n’ai pas voulu le remettre à votre père, car je souhaitais, n’est-ce pas? vous expliquer quelques signes, que j’ai mis, comme cela, n’est-ce pas? au crayon. Des remarques, des impressions, n’est-ce pas?...»

Dans son bureau, d’où il renvoya un expéditionnaire, M. Cochart se montra soudain entreprenant. Il prit le menton de Gilberte, avec de gros doigts, qui avaient aux phalanges des touffes de poils (transfuges, peut-être, de la chevelure changée en barbe), et lui déclara qu’elle lui devait une récompense pour son désintéressement.

Elle se recula, ébahie de la phrase, ennuyée du changement de ton.

Mais Cochart savait que la marraine Claircœur pensait faire passer à sa filleule le concours du ministère, pour un emploi féminin. N’était-ce pas généreux à lui d’en détourner celle-ci? de se priver de la chance que serait, dans les couloirs, la rencontre quotidienne d’un si joli minois?

--«Car vous êtes jolie, mademoiselle Gilberte. Très jolie», répétait-il en soufflant un peu. «Allons, n’est-ce pas?... vous le savez bien.»

Et, pour lui pincer l’oreille... («Mais quoi?... un bonhomme de son âge... Oh! la petite farouche!...») il tâchait de glisser les mêmes gros doigts sous la coquille soyeuse des cheveux couleur de châtaigne, là où la tresse posait contre le cou délicat.

Il crut prudent d’y renoncer, sur un éclair qui passa dans les yeux de Mlle Andraux. Mais il masqua sa retraite par la désinvolture de son bavardage.

Oui... Et puis, quoi?... Des petites minettes à croquer comme celle-ci n’étaient pas faites pour se dessécher sur des ronds de cuir. Singulier progrès... ouvrir aux femmes des fonctions administratives. Des travaux si compliqués, si fatigants, réclamant tant d’initiative! Il y fallait une nature de fer... Et de la tête!... Puis, qu’est-ce qui resterait... (On se le demandait, n’est-ce pas?) aux fils de familles bourgeoises dépourvus d’aptitude pour une carrière... Ceux qui n’avaient de goût ni pour les arts, ni pour l’étude, ni pour l’industrie... pour rien, enfin... n’est-ce pas? Qu’est-ce qu’on en ferait, si les femmes leur prenaient les emplois dans l’administration? La politique... On ne pouvait les y caser tous. Et c’est justement pour déverser son trop-plein que la politique multipliait les fonctions administratives. Seulement, si les femmes s’en mêlaient, n’est-ce pas?... Et les jolies femmes encore!...

--«J’ai un neveu, mademoiselle Gilberte, qui, entre nous, est un grand niguedouille, avec une figure de... n’est-ce pas?... de champignon malade. Comment voudriez-vous qu’il eût de l’avancement à côté de vous, n’est-ce pas?... Vous iriez voir le directeur, ou même le ministre...»

Cochart promena son regard sur toute la personne de Gilberte--le trotteur court, les fins souliers, les minces chevilles dans les bas transparents, la jaquette entr’ouverte sur une cascade de linon et de guipure, le toquet de velours si cocassement chiffonné au-dessus du menu visage, les fourrures... la cravate de loutre, le gros manchon, qui sentaient le fauve et la violette--tout cet ensemble d’innocence et de tentation, ce petit être redoutable pour soi-même et les autres qu’est une Parisienne de vingt ans, sauvagement pure et diaboliquement coquette... Et il renifla:

--«Ah! ça ne serait pas long... votre avancement. Et les infortunés mâles, comme mon dadais de neveu... eh bien, ils pourraient attendre.»

Une vague intuition troubla Gilberte. Est-ce que l’enthousiasme de ce monsieur pour sa vocation littéraire n’était pas tout à fait objectif et désintéressé? Le doute ne l’effleura qu’un instant. Sa jeunesse était trop riche de confiance, de vanité naïve, de rebondissant espoir.

Elle eut des adresses de chatte pour obtenir son léger manuscrit et se sauver sans trop laisser les mains aux phalanges poilues rôder sur sa personne, et cependant sans gifler le chef de bureau. Elle se crut avec désespoir sur le point d’en venir à cette extrémité. Que dirait son père, mon Dieu! Lui, si fier d’être resté l’intime de Cochart et de continuer à tutoyer ce grand homme, malgré l’abîme que la hiérarchie mettait entre eux. M. Cochart, chef de bureau au ministère, le seul être dont Théophile Andraux parlât avec admiration. Et pourquoi?... Parce qu’il pouvait lui dire: «mon vieux» et lui tapoter le dos, à ce supérieur. Souffleter M. Cochart!... Gilberte en pâlissait d’avance, tandis que la répulsion pour ce gros vilain chauve et l’horripilation des contacts sournois, allaient lui faire lancer, quoi qu’elle en eût--elle le sentait--la giroflée dont ses cinq doigts seraient les feuilles.

Une fois dehors,--quelle chance! elle avait pu s’en tirer,--Mlle Andraux trotta de son pas leste par les rues grises d’hiver. La joie la soulevait. Une de ces joies merveilleuses de la jeunesse, qui coulent dans le sang, deviennent physiques, rendent la tête légère comme d’une griserie de vin mousseux, rythment la cadence des mouvements ainsi qu’une fanfare, animent les jambes du besoin de danser. Elle aurait du talent. Elle serait célèbre. Elle ne mènerait pas l’odieuse existence d’une employée. Marraine se laisserait persuader. Marraine était si bonne!...

Gilberte souriait inconsciemment. Ses yeux brillaient. Les hommes, se retournaient sur son passage. D’aucuns lui glissèrent un compliment. Le plus audacieux la suivit. Ces banalités de la rue furent pour elle comme non existantes. Elle avait l’art de s’en abstraire, de s’en isoler. Art familier à toute Parisienne comme il faut. Les galants ne s’y trompent pas. Cet air de ne pas même être gênée de leur insistance, de ne pas y attacher la moindre attention, leur montre qu’ils perdent leurs peines, les décourage plus sûrement que les attitudes offensées et les regards foudroyants.

Quelques emplettes devaient justifier la sortie de Gilberte. Elle les abrégea. On ne trouve jamais ce qu’on veut dans les magasins.

La jeune fille ne se servait pas volontiers du mensonge. Elle y avait une instinctive répugnance, mais n’y voyait pas de mal du moment qu’il cachait une démarche innocente en soi. «Et quoi de plus innocent que de rendre visite à mon père?» se disait-elle spécieusement.

En rentrant, elle alla frapper à la porte du cabinet de travail.

--«Je te dérange, marraine?

--Non, je corrige des épreuves... Mais je peux m’interrompre. Ce n’est pas comme si je composais. Viens me procurer un instant de flânerie, mignonne.»

Dans le feu de l’invention, elle eût admis l’intruse de même. La simplicité avec laquelle cette femme accomplissait sa tâche sur terre était telle que jamais elle n’eût dit à personne, pas même à une servante: «Laissez-moi... Je travaille.» Pour cette grande laborieuse, le mot contenait une prétention à laquelle sa délicatesse répugnait.

--«Comment peux-tu écrire», s’exclama Gilberte, «avec cette bête ainsi posée?

«Cette bête», c’était Criquette. Claircœur en soupira. Quelle façon de parler! Une petite créature plus fine de cœur que bien des humains, et devant qui elle n’osait manifester de la tristesse, tant la pauvrette, immédiatement, se montrait éperdue de tendresse et de pitié. «Cette bête!...» Pourtant, elle ne reprit pas Gilberte, qu’elle soupçonnait d’un grain de jalousie.

--«C’est vrai que Criquette me gêne un peu», convint-elle. «Mais, comme je ne fais que des épreuves...

--Allons, va-t’en, Criquette!... Descends, petite horreur, qui tyrannises marraine», ordonna la jeune fille, avec une sévérité que le ton demi-plaisant n’atténuait guère.

La petite chienne, dont le train de derrière emplissait d’un côté le fond du fauteuil où Claircœur était assise, et dont le corps nerveux occupait l’accoudoir, tandis que la tête s’allongeait jusque sur le placard d’imprimerie, obéit, non sans fixer sur sa maîtresse un regard de reproche. Et ce regard s’obstina, même de loin. Si bien que la romancière, impressionnée, lui tourna le dos.

--«C’est ça, marraine... Laisse un peu ton chien, veux-tu? Est-ce que, pour cinq minutes, je puis espérer ton attention sans que Criquette me l’enlève?

--Voyons, mon petit, ne me parle pas comme ça. Sois gentille. Tu avais une mine si brillante, quand tu es entrée! J’allais t’en faire mon compliment.

--C’est que l’air est vif dehors. Et puis... j’ai beaucoup réfléchi.

--Voyez-vous ça!... Et à quoi, ma belle?

--Marraine... vraiment... écoute. Ça n’est pas la peine que je passe le concours pour le ministère.

--Qu’est-ce que tu me dis là, mon petit?

--Décidément, je ne me vois pas, toute la journée, dans un bureau. J’ai d’autres goûts, j’ai trop d’imagination, j’aime trop la littérature... Un bureau!... J’ai le caractère trop au-dessus de ça.

--Tu veux dire, Gilberte, que tu l’as trop au-dessous. Il en faut, du caractère, je t’assure... il faut un très grand caractère pour se soumettre à la routine d’un bureau, quand on rêve de devenir George Sand.

--Oh! George Sand...»

La jeune fille eut un léger sourire de dédain, qui abasourdit Claircœur.

--«Mon enfant, c’est mon devoir de te donner un gagne-pain. Je te rends ainsi un plus grand service qu’en te léguant une fortune. Car la fortune, vois-tu...

--Pour qui me prends-tu?» cria Gilberte, qui devint pourpre. «Ne me lègue rien, je t’en supplie!... Quel horrible mot!... Est-ce que je tiens à l’argent?... Surtout à de l’argent que je n’aurais qu’en te perdant!...»

Les larmes lui jaillirent des yeux. La sincérité éclatait sur son jeune visage, mais parmi plus de colère contenue que d’émotion. Elle reprit:

--«Ai-je mérité que tu me parles ainsi? Suis-je intéressée?... Ou même seulement paresseuse?... Est-ce que je crains le travail?...»

La protestation eût gagné à venir du cœur, et non de l’orgueil, à être chuchotée, dans une caresse, contre la joue de celle qui l’avait élevée,--avec quel dévouement!

Ce fut Claircœur qui se leva pour aller envelopper de ses bras l’enfant offensée:

--«Je voudrais t’y voir, dans un bureau!...» murmura la petite, jetant un coup d’œil d’envie vers les grands placards surchargés de ratures et de signes bizarres. (Corriger des épreuves!... les épreuves de ce qu’elle aurait écrit!... comme cela l’aurait amusée!)

--«Mais j’ai fait des besognes plus ennuyeuses. J’ai passé les nuits à remettre à clair des dictées sténographiques... Tu étais en nourrice.

--Oh! tu as eu si vite du succès...

--Vite ou non, j’ai attendu d’en avoir pour laisser le métier qui nous donnait du pain. Sait-on jamais si l’on en aura, du succès? Ni quel genre de succès. Mes pauvres histoires sont une denrée qui rapporte, sur le marché des choses à lire. Mais des œuvres de génie ne font pas toujours vivre leur auteur.

--Je veux écrire... Quitte à crever de misère toute mon existence.

--Mais écrire quoi, mon petit trésor?... Moi, c’est après avoir griffonné bien des pages que je me suis dit: «Tiens! j’écris donc... Eh bien, allons-y!»

--J’ai fait trois chroniques, déjà, marraine. Je te les ai montrées.»

Claircœur soupira, se tut.

--«Voilà...» reprit Gilberte. «Tu réponds comme après avoir lu mes essais... Le silence... Pourquoi ne dis-tu rien? Tu as bien une opinion sur mes idées, sur mon style.

--Mon enfant chéri, quel langage puis-je parler à une mignonne comme toi, qui ne veux rien entendre? Tu me présentes trois chroniques. Mais non... Ce seraient des chroniques si elles occupaient certaines colonnes de certains journaux. Pour l’instant, ce ne sont que des fantaisies de jeune fille. Et d’une jeune fille très peu au fait de ce qui intéresse le public.»

Gilberte éclata de rire,--de son rire si joli, bien qu’en ce moment un peu forcé.

--«Ce qui intéresse le public!» répéta-t-elle. «Ah! bien... A côté de ce qu’on lui fait gober, au public, mes chroniques, sans me vanter, sont des chefs-d’œuvre. J’en vois, des articles idiots, dans les journaux que tu reçois. Tu le dis toi-même. Voyons, rappelle-toi... Cette machine sur le caractère révélé par la couleur du papier à lettres. Tu as déclaré: «C’est au-dessous de tout.» Eh bien, c’était en première colonne du _Gulliver_, et signé d’un nom plutôt connu.

--Un nom connu! Apporte-le, à défaut d’un sujet bien traité: on prendra ta chronique. Un nom connu... comme tu y vas! Pour un directeur de journal, ça vaut souvent mieux qu’une belle page.

--Mais c’est abominable!

--Gilberte... aimerais-tu mieux voir entrer ici, nous rendant visite, un illustre écrivain, un prince de lettres, un de ceux qui t’enthousiasment et te passionnent, même s’il ne devait te dire que: «Bonjour, je suis charmé de vous trouver chez vous»... ou cette dame qui passe, là, sur le trottoir d’en face, et qui viendrait te débiter les choses les plus spirituelles du monde?»

La future gloire littéraire (au dire de M. Cochart) ne put s’empêcher de sourire.

--«Marraine», fit-elle,--et cette fois quelle câlinerie du geste, de la voix, des yeux chimériques et pathétiques!--«marraine... moi aussi, je me ferai connaître, si tu consens...

--A quoi?

--A porter mes chroniques au directeur du _Gulliver_.

--Mais il n’en accepterait pas écrites par moi, ma pauvre petite!

Mlle Andraux se mordit légèrement la lèvre, avec un regard au plafond. Sa marraine interpréta la mimique, non sans bonhomie:

--«Oui, je sais... J’écris mal, tandis que toi!... Mais enfin, mon petit mignon, si mon genre littéraire est méprisable, quelle autorité aurais-je pour imposer l’œuvre d’une autre?»

Ce fut par étourderie, par l’avide impatience de la jeunesse, non par une cruauté consciente, que Gilberte rétorqua vivement, avant de réfléchir:

--«Tu es quelqu’un, quand même. Il te recevrait sur la seule présentation de ta carte. Tu le déciderais à me lire. C’est tout ce que je demande.»

Une contraction nerveuse donna une expression bizarre, presque grotesque, à la grande figure chevaline de la romancière. Elle pencha la tête, en silence.

--«Petite marraine... Je t’en prie, petite marraine, je t’en supplie! je sais que mes essais ont de la valeur.

--Tu sais cela?... Mon Dieu, que tu as de la chance!

--Dis oui, marraine!...»

Gilberte s’anima, joyeuse, comme si le «oui» était prononcé.

--«Et après, je travaillerai près de toi, avec toi. Je te rendrai un tas de services! Je corrigerai tes épreuves.

--Mais, moi, Gilberte, j’ai peur de t’en rendre un si mauvais, de service.

--Non! non!...

--Tu m’en voudras, si tes essais sont refusés.

--Jamais de la vie!

--Et je m’en voudrai, s’ils sont reçus», murmura la mère adoptive.

Gilberte, qui entonnait un chant de triomphe, n’entendit pas cette phrase, lourde d’anxiété pour son destin. Tout de suite, ayant obtenu ce qu’elle souhaitait, elle fut de nouveau la brillante fleur, parfumée de joie, qui étonnait, charmait les passants, le long des trottoirs cendrés par l’hiver. Souriante, redressée, ivre d’avenir, elle s’échappa, dans sa grâce agile, pour aller revoir ses précieux cahiers. Ne fallait-il pas les recopier, ou, tout au moins, effacer à la gomme les indications crayonnées par M. Cochart, et dont le sens ne lui importait plus.

Claircœur se rassit devant ses épreuves. Mais elle n’en reprit pas aussitôt la correction. Une mélancolie l’accoudait, les yeux au loin. Une mélancolie qui n’était pas toute d’inquiétude pour sa filleule. (Ne serait-elle pas là, longtemps encore, pour soutenir l’enfant, puisqu’elle ne savait pas lui résister?) Mais une confuse tristesse montait tout à coup de sa vie. Elle ne savait pas pourquoi. Que lui arrivait-il?... Combien Gilberte était différente d’elle-même!... Pourtant c’était la seule de son sang, parmi ceux qu’elle avait donnés à son cœur pour le contenter et le remplir.

Ah! oui, elle était différente. Peut-être il fallait s’en réjouir. Peut-être cela valait mieux, cette force contre le sentiment des autres, cette confiance en soi, cette jeune vanité capable de regarder sans effarement, sans tremblement, les prodigieuses existences (un sourire sardonique pour George Sand), ce dédain de la bonté--même quand on accepte tout ce que la bonté peut offrir en se dissimulant. Mon Dieu, oui... cela valait mieux contre la vie.

Donc, réjouis-toi, Claircœur, pour cette petite Gilberte qui t’est si chère, et qui, malgré tout, semble exquise à tes yeux presque maternels, avec son gentil égoïsme câlin, que tu as cultivé, et l’éclat délicieux de sa jeunesse. Et, puisque tu es en humeur de t’attendrir, donne cette larme qui veut couler à l’autre jeune fille, à cette grande et gauche créature que tu fus à vingt ans, et que tu revois, et dont le cœur se serre encore au fond de toi, de tout ce qu’elle a craint, de tout ce qu’elle a peiné, de tous les déboires dont elle n’a pas voulu convenir jadis avec elle-même.

Sur le placard des épreuves à corriger, une poussée douce fit retomber la main de la romancière. Contre elle, sous son coude, une petite forme vivante s’insinuait. Et voici que son regard fut saisi par deux gros yeux pleins d’inquiétude.

Criquette observait depuis un instant cette immobilité, discernait dans la lassitude de l’accoudement, dans l’abandon de la tête sur la main, quelque chose dont on devait se préoccuper. Son museau fin, sa truffe glacée, se trouvèrent à la hauteur d’une larme. Alors, avec un petit gémissement sourd, elle se mit à frétiller de tout son corps, à remuer éperdument son demi-pouce de queue, ce qui signifiait: «Je te plains, tu vois. Mais, tout de même, ne nous laissons pas aller. Regarde si je suis contente, rien que d’être là, tout contre toi. Voyons, souris, parle-moi...»

Le petit corps frétillait plus tendrement, le demi-pouce de queue entraînait la toute petite croupe nerveuse dans une oscillation folle. Et quand «mémère» eut enfin accordé le sourire, la caresse et le mot bébête que Criquette pouvait comprendre, il y eut, dans le cabinet de travail, un jappement d’une joie si profonde qu’il ressemblait à un grêle sanglot.

III

--«Eh bien, mes enfants, puisque le rideau ne se lève pas, je vais faire un tour dans les coulisses.»

Théophile Andraux se dressa. Il était en habit. Un habit de coupe démodée, un peu luisant le long des revers et sur les omoplates, mais dont il tirait cependant un sentiment d’élégance et de supériorité. Le plastron de sa chemise, dont un long séjour dans la moisissure d’un placard avait amolli l’empois, se cassait contre la convexité de sa poitrine maigre. Il tenait à la main, avec de visibles précautions, son chapeau haut de forme. Mais l’orgueil de se trouver dans cette salle de répétition générale, parmi ce qu’il appelait «le Tout-Paris», de se mêler aux gens célèbres, qu’il reconnaissait--non sans quelques erreurs--d’après les vignettes des journaux confiées aux soins de M. Prosper, l’emplissait d’une ivresse.

L’importance qu’il attachait ce soir à sa personne, se manifestait par un pli de sa lèvre inférieure relevant vers l’horizontale sa petite barbe carrée. Il se dirigea vers l’escalier, avec l’espoir de rencontrer quelque relation grimpant à une mauvaise place: un collègue du ministère, un voisin de palier, sa concierge même. «Moi, j’ai la loge du directeur du _Petit Quotidien_.» Car Boisseuil avait envoyé le coupon à l’auteur du _Guillotiné_.

Sur le devant de la baignoire, Claircœur et sa filleule restaient seules. Non qu’elles eussent négligé d’inviter Louise. Mais une indisposition de Lilie retenait au logis Mme Andraux. Et quant au lycéen Bernard, il donnait trop peu de satisfaction à la famille pour qu’on lui offrît le théâtre.

Lorsque son père fut parti, Gilberte se pencha vers la romancière, les lèvres chuchotantes, les yeux brillants.

--«Tu n’as pas entendu, marraine?

--Quoi donc?

--Ce que ces gens, ici, près de nous, disaient, à l’instant.»

D’un léger coup de tête, Gilberte désignait un groupe de trois ou quatre personnes, qui se tenaient debout contre les strapontins tout proches avant de les rabattre pour s’y asseoir. Le va-et-vient des spectateurs gagnant leurs fauteuils refoulait parfois ce groupe contre le rebord de la baignoire.