Part 13
Mais une enfant était là. Nathalie se faisait la protectrice de tante Gil. Elle veillait sur la tranquillité de son travail, allait recommander qu’on ne frappât pas les portes, qu’on ne parlât pas trop haut à l’office. On l’entendit faire des discours à Criquette pour la persuader de ne pas éclater en abois soudains et stridents. Un matin, la femme de chambre, malade, n’ayant pu vaquer à son service, Nathalie essaya de faire le lit de sa mère et le sien. Elle se tira bien du plus petit. Mais, voulant retourner le grand matelas, ses bras de moucheronne faiblirent... Elle glissa par-dessous. Le bruit qu’elle fit en tapant des pieds, attira Claircœur, qui s’effara, voyant deux mollets en chaussettes gesticuler hors d’un amas sans forme, au-dessus du sommier.
--«Ah! que tu es mignonne!» s’écria la romancière en délivrant la petite, qui n’était qu’un éclat de rire sous des boucles blondes emmêlées. «Je voudrais t’avoir aussi pour filleule, si ta maman voulait te donner à moi.
--Elle me donnera bien à toi, tante Gil, mais quand je serai grande. Alors c’est toi qui ne voudras plus. Vois-tu... Faudrait rester toujours petite, pour que les mamans et les marraines vous aiment tout plein.
--C’est vous, méchantes gosses, qui ne nous aimez plus quand vous avez poussé», rétorqua tante Gil, la serrant contre elle avec un soupir.
Mais le silence malicieux de l’enfant conclut mieux que toute parole au malentendu deviné par l’attitude de sa sœur, et qu’elle subirait à son tour, en y apportant sa part d’obscurité.
Cependant, qu’étaient ces escarmouches de la vie auprès des assauts dont allaient frémir les paisibles Glycines?
Un bruit vint jusqu’à elles, jusqu’à cette voûte de feuillage et de fleurs, suspendue sur une eau sans orages, la plus gracieuse des retraites, la moins faite pour répercuter ce qu’on appelle, en argot parisien, «des potins de coulisses».
Cela fut apporté par un journal local, ou par la cuisinière suisse, ou par quelque fournisseur. Une actrice française,--qualifiée de «grande artiste» par les hôteliers de cet Oberland, que déshonorerait la réclame, si l’on pouvait déshonorer les neiges éternelles,--une actrice du nom de Blandine Jasmin, dont les toilettes avaient ému la Jungfrau, troublé le Cervin, humilié l’écharpe d’argent et d’arc-en-ciel du Lauterbach, épousait un marquis authentique, le marquis de Sépol. On ne parlait que de cela dans les Alpes,--dans celles qui sont du monde. Aucune montagne un peu lancée n’en ignorait. Du haut en bas du Rigi, chaque petite locomotive camuse, cramponnée à la crémaillère, en crachait et en haletait la nouvelle.
Claircœur, avec une force tout à fait inutile, déclara qu’elle n’y croyait pas. Mme Andraux observa que c’était possible, «les hommes étant si bêtes»! Pas un, suivant elle, ne discernait une honnête femme d’une farceuse.
La romancière lui ayant suggéré, pour Théophile, une exception polie, s’attira un «pfutt!...» de désinvolture bizarre, souligné par un haussement d’épaules.
Gilberte, qui assistait à l’entretien, se leva sans mot dire et disparut, laissant son assiette à demi pleine,--car on était au milieu du déjeuner.
Lilie, navrée, la suivit des yeux. Encore un de ces incidents incompréhensibles où elle trouvait la manifestation de ce fait que, «quand on est grande, on ne s’entend plus avec les parents».
--«Elle a peut-être cru que vous faisiez allusion à ma sœur», murmura tante Gil, en un reproche plus douloureux que sévère.
--«Votre sœur?... Mon Dieu, ma pauvre amie, elle en a tout de même le sang dans les veines. Et votre sœur a manqué, tout au moins, de prudence...
--Je vous en prie!...
--Si Gilberte a filé d’une façon si peu convenable, c’est qu’on parlait de la bonne amie de votre grand homme, de votre monsieur Fagueyrat. Vous n’avez pas déjà remarqué son manège, la tête qu’elle fait quand il est question de lui et de cette demoiselle?... Non?... Eh bien, ouvrez les yeux. Elle devient parfaitement ridicule, cette petite. Je ne sais pas ce qu’en penserait son père. Si toutefois un homme pouvait avoir la moindre clairvoyance!... Mais, après tout, Gilberte n’est pas ma fille... ni même ma filleule. Je m’en moque!»
Claircœur subissait encore le malaise produit par cette insinuation, quand on lui remit une dépêche, dont elle pressentit l’émoi avant même de l’ouvrir. L’employé du télégraphe attendait, pour emporter la réponse.
Fagueyrat, parti de Paris pour la voir, et arrêté à Lucerne par une angine, la priait de venir causer avec lui. Une urgence extrême.
L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ se sentit rougir violemment. Par bonheur, Louise n’était plus là. Il n’y avait que la Suissesse, attendant si «_Matame foulait ritourner oune papir_».
Un empressement, qu’elle croyait seulement relatif à son anxiété pour sa pièce, aurait précipité Claircœur vers la proche station de bateaux. (Le temps d’aller à Lucerne et d’en revenir avant le dîner?... Oui... Sans doute, si les correspondances étaient favorables.) Mais que penserait Louise? Que ne faudrait-il pas entendre, d’ironies mal enveloppées, sur tant de précipitation,--surtout si quelque retard compliquait l’expédition. Gilberte, bouche de silence, visage qui ne se laissait plus lire, apparut aussi devant le cœur tremblant. Jusqu’à Lilie, qui s’interposa. Car, être boudée, raillée, blâmée, en présence de la petite, c’était perdre un peu de la puérile adoration. Captive de sa tendresse pour celles à qui elle dispensait la douceur de vivre, Claircœur, toutefois, ne maudit pas sa dépendance. L’inactivité de ses facultés aimantes lui paraissait plus redoutable que toutes les contraintes.
A Fagueyrat, elle promit sa visite pour le matin suivant.
Et, malgré toutes ses précautions, toute sa piteuse habileté, lorsqu’elle monta, le lendemain, à huit heures quarante, sur le pont du petit vapeur, à la station de Vitznau, elle éprouvait une contraction nerveuse, une gêne confuse, causées par les derniers regards qui l’avaient suivie, sentiment de malaise tel que n’en ont pas souvent au même degré beaucoup d’épouses infidèles courant au coupable rendez-vous.
Comme Vitznau est situé en arrière des «Glycines», relativement à Lucerne, elle devait passer devant sa délicieuse terrasse,--la terrasse interdite. De loin, elle chercha des yeux le peignoir japonais. Elle lui enverrait un signe amical de la main, un déploiement cordial de mouchoir,--drapeau blanc, symbole pacifique. Hélas! nulle cacophonie de couleurs pseudo-orientales n’éclatait sous l’harmonieux portique. Chose inouïe: la dédaigneuse absence de Louise fut, pour une fois, déplorée par une passagère. La dame de Grenelle manqua parmi les grappes lilas balancées sur le lac sauvage. Criquette seule, jaillie entre les rinceaux de la balustrade, avec une fureur qui faillit la précipiter, sous les yeux horrifiés de sa maîtresse, lança vers le bateau des abois injurieux. Claircœur, confondue avec les voyageurs égayés, eut beau l’appeler par son nom, la petite chienne, dont les yeux valaient beaucoup moins que l’odorat, ne discerna pas sa «mémère». Un vent contraire emportait la voix de celle-ci. Et il fallut que l’impressionnable femme, sans rien voir du sublime décor déroulé, s’éloignât, emportant, parmi son bagage de menues mortifications,--bouquet d’orties à sa ceinture, que ses mains frôlaient malgré qu’elle en eût,--l’image d’une Criquette exaspérée, renégate et blasphématoire.
--«Mon cher auteur!... Dieu, que vous êtes bonne! Et combien je vous demande pardon!»
C’était le grand salon--glaces qu’on ne distinguait pas des baies ouvertes, «pâtisseries» blanches, sièges cramoisis, fauteuils tournants, divans immenses, bergères à oreilles, autour des tables protégées par des lames de cristal et surchargées d’illustrés--du plus neuf des «palaces» de Lucerne. M. le directeur des Fantaisies-Louvois ne voyageait point comme un placier en bonneterie. Il eût porté tort à ses auteurs en faisant médiocre mine. Dans leur intérêt, il ne regardait pas aux «frais généraux». C’était à eux de lui tenir compte d’une si large bonne volonté.
D’un élan sincère, il serra les mains féminines, si loyales, et goûta un rafraîchissement de cœur à regarder le clair visage aux yeux directs. Encore hier, il en avait tant croisé, entre le faubourg Montmartre et la Madeleine, de ces regards obséquieux ou ironiques, insistants ou trop vite glissés ailleurs, guettant sa faiblesse--(ne pourrait-on pas le rouler?)--s’aiguisant à discerner ses soucis, son échec futur--(qu’avait-il à faire, celui-là, de lâcher les camarades, de se croire l’étoffe d’un directeur?)
--«Ça me fait du bien de vous voir, allez, ma bonne amie!»
Elle écoutait cela comme une musique. Quoi! c’était possible? Elle pourrait être nécessaire à ce brillant garçon, qui, naguère, de loin, lui semblait évoluer dans des régions de plaisirs perpétuels, dans ces jardins orgueilleux, fleuris, où s’ébattent les beaux jeunes hommes, et qu’imaginent confusément les pauvres simples femmes terre à terre, sans hardiesse ni séduction, celles qu’ils ignorent, celles qui ne comptent pas pour eux.
--«Vous avez quelque chose de changé, monsieur Fagueyrat.
--Oh! vous n’allez pas me donner du «monsieur», fit-il en riant.
Et il ajouta:
--«Changé?... en mieux?... en plus mal?... Voyons si une femme peut être franche.
--Je le suis», affirma-t-elle. «Oh! sans aucun mérite. Qui se soucie de ce que pense un modeste bas bleu?... Une vieille fille, tenez. Mettons une vieille fille. Car, pour ce que fut mon mariage...»
Elle s’arrêta, rougit. Quel besoin de révéler la pénurie amoureuse de son existence? Louise Andraux eût-elle assez cruellement ricané! Et avec raison.
--«Dites, madame de Claircœur, deviendriez-vous coquette? C’est de la coquetterie de vous qualifier «vieille fille». Vous savez... Avec ces yeux-là...»
Les grands yeux noisette--trop grands, mais ombrés maintenant de paupières qui s’avisaient de palpiter, de s’alourdir--contenaient un infini de douceur. Fagueyrat, amusé,--peut-être vaguement ému,--continua:
--«Et cette toilette!... Comme c’est flou, joli, ce linon brodé!
--Du travail suisse», expliqua-t-elle.
Il revint sur ce qu’il avait de changé, pour obtenir un compliment. Et il l’eut. Sa moustache, qu’il laissait pousser, lui allait bien. «J’en aurais mis une, en tout cas», dit-il, «dans votre pièce». Cela seyait mieux à un directeur, lui ôtait l’air «menton bleu». Soit à cause de cette moustache, soit qu’il eût maigri, son visage s’allongeait, plus nerveux, plus expressif. Et le regard, comme toujours lorsqu’on cesse d’être glabre, gagnait en profondeur.
--«Quel conquérant vous allez être!» soupira-t-elle.
--«Moi, un conquérant!...»
Il leva les sourcils, rapprocha son fauteuil, prit une expression attristée, qui lui donnait l’air intelligent.
--«Ne raillez pas. Vous savez bien pourquoi j’ai voulu vous voir tout de suite?
--Du tout.»
Elle frémissait, s’étonnait de la transition. Une de ces folies qui surprennent les âmes les plus sages fulgura, l’éblouit. Le visage de Fagueyrat se tendait, pâle, bouleversé comme d’une attente, si près du sien.
--«Blandine se marie, mon amie. Blandine épouse le marquis de Sépol.»
Claircœur le regarda, muette d’abord. Puis, des mots bien féminins, des mots qui étaient bien de ce cœur féminin, surtout, glissèrent, très bas, hors de ses lèvres:
--«Vous en souffrez, mon pauvre ami!»
Suavité de la voix, délicatesse de la pitié. Le comédien n’avait pas préparé d’attitude là contre. Il eut deux larmes, deux larmes spontanées, au bord des cils.
--«Oh!» murmura-t-il, l’accent rauque, détournant la tête, «ça passera vite».
Ça ne passa pas à la minute, toutefois. Car Fagueyrat demeura un instant sans pouvoir parler. Il chercha la main de Claircœur, et la serra à lui faire mal. Tous deux se trouvaient isolés, en ce salon d’hôtel, derrière un paravent, dans l’embrasure d’une fenêtre. D’ailleurs, les voyageurs qui traversèrent l’immense pièce ne s’y arrêtèrent pas.
--«Suis-je stupide, hein?» dit enfin le jeune homme. «Mais vous êtes si bonne! Je vous sens tellement mon amie! Devant personne autre, je ne me serais laissé aller ainsi... devant personne. Vous comprenez maintenant pourquoi je voulais vous voir toute seule, d’abord... Et pas chez vous. L’angine... un prétexte. Me voyez-vous pleurnichant comme un imbécile en présence de cette espiègle, votre nièce, mademoiselle Gilberte!... Elle qui m’avait blagué à propos de Blandine... Se serait-elle assez offert ma tête!...
--A son âge, on ne comprend pas... on ne sent pas», fit Claircœur. «Une enfant.»
Fagueyrat ouvrit des yeux comme s’il venait de loin. Puis il sourit.
--«Hé!... une enfant qui pourrait être une femme. Elle a... quoi? vingt à vingt-deux ans?
--Bientôt vingt et un.
--Majeure. Et... elle va bien, mademoiselle Gilberte? Charmante, vous savez, malgré son humeur taquine.
--Elle ne taquine plus. Elle se renferme. J’ai un peu de chagrin à son sujet.»
La phrase tomba. Fagueyrat, malgré son attendrissement passager, ne songeait guère à accueillir les peines d’autrui. Les siennes mêmes, trop lourdes pour son endurance, n’obtenaient de lui que des sursauts de sensibilité. Il ne consentait pas à maintenir courbée sous leur fardeau son âme légère. Par égard pour la sentimentalité de Claircœur, qui le rendait intéressant à ses propres yeux, il garda un air endolori, pénétré. Mais, déjà, l’âpreté de la vanité blessée, la résolution de la revanche, stridaient en notes aigres parmi le roucoulement de l’élégie, lorsqu’il s’écria:
--«Enfin!... Ce qu’il faut, c’est trouver, pour le rôle de votre arpète, une perle, une révélation. Blandine saura qu’on la remplace sans difficulté, avec avantage. Qu’elle crève de jalousie!... c’est tout ce que je désire.
--Comment!» s’exclama Claircœur. Ce n’est pas elle qui jouera «Lulu-tire-l’aiguille»!...
--Sûr que non. Elle quitte le théâtre. Sépol ne veut pas la voir sur les planches. Et, comme il est immensément riche...»
La romancière se taisait, craignant de trahir trop de joie. Mais, presque aussitôt, l’exubérance de ses sentiments trouva son cours. Car Fagueyrat murmura:
--«Ce Sépol... sur qui je comptais. Me voilà, naturellement, brouillé avec lui. Et encore... brouillé est peu dire... Si tant est que je me retienne de lui administrer la correction qu’il mérite. Quant à sa collaboration pécuniaire, bonsoir! Je lui jetterai par la figure les fonds qu’il a mis dans le théâtre. Mais il faut les trouver tout de suite. Au début d’une direction, qui n’a encore produit que des frais et pas de bénéfices, c’est dur.
--Oh! quant à cela», cria Claircœur, «n’ayez aucune inquiétude, mon ami. N’avons-nous pas partie liée? Quoi!... Mais je suis une égoïste en vous disant que la fortune du Louvois est la mienne. Je ne demande qu’à m’attacher plus entièrement à son sort... qui sera superbe, vous verrez... J’en suis certaine! Et puis... C’est le vôtre... votre sort! C’est vous, maintenant, ce théâtre, vous tout seul... avec... avec mon œuvre.»
Quelque chose émanait d’elle, de sa voix, de son regard embelli, qui en disait plus que les mots.
Fagueyrat comprit. De rapides émotions l’agitèrent. Une gêne d’abord, puis une gratitude attendrie, une sorte de respect jamais éprouvé dans d’analogues circonstances. Sa fatuité ne piaffait pas. Nulle velléité moqueuse n’amenait à sa lèvre le frémissement d’un sourire. Une sorte de ferveur douce lui gonfla le cœur. Il s’admira dans le sentiment rare et nouveau. Allait-il se retrouver en figure chevaleresque, lui qui, depuis quelque temps, évitait de se contempler sous une physionomie tout autre,--une physionomie, concédait-il, transitoire et nécessaire. Entre cette généreuse amie et lui-même, il pouvait, tout à coup, et comme miraculeusement, devenir, des deux, le plus munificent donateur. Que cela s’accordât avec son intérêt, il n’y pensa, durant cette minute, qu’inconsciemment. Les voix hautes, en lui, eurent les accents de sa fierté, d’un bénévole enthousiasme, des beaux rôles poétiques répercutés en son âme, d’une sympathie, exaltée jusqu’à se méprendre. Il se dit: «Après tout?... Pourquoi pas?...»
--«Vous êtes adorable», fit-il, prenant une main de Claircœur, et s’inclinant sur cette main, pour la baiser.
--«Une femme n’est adorable que lorsqu’elle est jeune», soupira celle qui ne connut ni aucune adoration, ni la jeunesse.
Elle tremblait. Ses yeux se remplirent de larmes.
A cette minute, elle lui apparut plus touchante, d’un refuge plus sûr, plus doux, que toutes les beautés désirables, artificielles ou artificieuses, dont la conquête l’eût enivré.
--«Que parlez-vous d’âge?» dit-il. Et sa voix musicale, son geste, son regard, avaient la grâce même de sa réponse. «Voyons... Mais c’est le bonheur qui fait la jeunesse des femmes. Vous n’avez jamais été heureuse. Voulez-vous essayer?...»
Qu’allait-il dire encore?... Le doigt levé aux lèvres de Claircœur, un «chut!» tendre, mais qu’il crut décisif, l’arrêtèrent. Comment ce fougueux garçon, peu habitué aux résistances, et qui se flattait de créer un miracle d’extase, pouvait-il comprendre l’héroïque maladresse d’une telle femme?
Bouleversée d’un émoi trop foudroyant, craignant d’avoir provoqué les paroles délicieuses et inattendues, plus effarée qu’une jeune fille à son premier flirt, elle se troublait follement de s’être laissé deviner. L’endroit aussi l’oppressait, la paralysait, l’endroit profane, ce salon d’hôtel où tout le monde pouvait venir.
--«Taisez-vous, cher... cher ami», murmura-t-elle en une défensive de raison et de pudeur tellement involontaire que le regret de son cœur, tout bas, la démentait. «N’ajoutez rien. Réfléchissez. Il y a des paroles divines, qui ne gagnent pas à être prononcées trop vite. Si vous devez me les dire, je ne veux pas les devoir à... au chagrin que vous m’avez confié... à... à... notre commune émotion.»
Les derniers mots se perdirent en une sorte de balbutiement. Elle ne pouvait se résoudre à les formuler. Son répertoire de romancière, qui les lui fournissait, ne correspondait pas à la réalité éblouissante, douloureuse, mêlée de folie, de sagesse et de terreur, qui était en elle.
Sur ses lèvres traînaient, se figeaient, les pauvres syllabes, pourtant sincères, mais moins sincères que le cri contenu de son amour. Elle croyait devoir les dire et les dit mal, parce qu’elles étouffaient les belles clameurs qui eussent jailli si magnifiquement. Fallait-il qu’elle doutât de son visage pour cacher si bien son cœur!
Et le jeune homme, déconcerté, ne retrouvait plus sur ce visage, pendant qu’elle raisonnait, la grâce que le cœur y avait mise alors que la raison gardait le silence.
IX
Louise Andraux à Théophile Andraux
«Les Glycines, 14 août.
«Mon cher Théo,
«Tu n’as pu avancer tes vacances, soit! Ni ma sécurité et celle de Lilie, ni la santé de Bernard--car tu nous amèneras ce pauvre enfant, j’espère, tu ne continueras pas à te méfier de ses bonnes intentions--ne t’ont décidé. Mais je crois qu’après avoir lu cette lettre tu feras vivement ta valise. Nous allons te voir accourir.
«Du moins, je n’aurai pas la sotte illusion que c’est pour moi. Les frayeurs que j’éprouve dans cette grande baraque de maison, où tout craque, dont les serrures n’existent plus--(autant dire que nous couchons en plein bois. Et les forêts de sapins sont d’un noir lugubre!)--l’ennui, dont je suis malade... cela t’est bien indifférent!
«L’ennui... Parlons-en. C’est gai de vivre avec une femme de lettres! Madame s’enferme... Madame écrit... On ne doit la déranger sous aucun prétexte. Pas un voisinage, pas une connaissance. Personne à qui parler. Les seuls êtres humains que je vois sont sur des bateaux, à cent mètres de distance. Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas reconnaître que c’est une société. Pourtant c’est la plus animée que je possède. Oui, mon cher! Regarder passer le bateau de Lucerne... aller... retour... Voilà les folles distractions de ta Loulou, qui aime tant le monde!
«Je ne pense pas que tu comptes Lilie, ou l’odieuse petite chienne, avec ses aboiements brusques à vous déchirer le tympan. Alors?... La femme de chambre?--une mijaurée qui vous sert comme avec des pincettes. Ou cette Suissesse abrutie, à qui j’avais demandé des «tourne-dos sur canapé», et qui est allée retourner la housse au dossier du canapé, dans le salon!!...
«Gilberte, me diras-tu?
«Patience!... J’y arrive, à Gilberte, et plus tôt que cela ne te fera plaisir.
«Mais, avant de te parler d’elle, je veux répondre à la question: «Et la Nature?»
«Ah çà! qu’est-ce que tu penses donc que c’est, la Nature--avec un grand N? Quand on l’a vue une fois,--eh bien, on l’a vue. C’est tout. Elle ne te racontera pas des bonnes histoires, elle ne te fera pas ta partie de manille, la Nature, elle ne te fournira pas des calembours, pour aller faire l’homme d’esprit à ton bureau. Le premier jour, on dit: «Tiens! je me figurais que c’était plus haut, des montagnes. Enfin, c’est gentil, quoi! Et le lac... celui des Buttes-Chaumont, en plus grand. Mon Dieu... ça va encore.» Ensuite, quand les jours passent, il y a quelque chose qui vous horripile dans ce décor toujours pareil. C’est comme les pièces de théâtre où tous les actes se passent au même endroit. Chaque fois que le rideau se relève, pan!... le même salon, ou la même place de village, ou la même terrasse au bord de la mer. Tu peux le supporter? Moi, ça m’énerve. Au fond, tout le monde pense comme ta Loulou,--qui n’est pas plus bête qu’une autre. Ceux qui se pâment, qui prétendent que ça change avec l’éclairage,--comme Gilberte qui fait les yeux blancs, à propos du matin, du soir, du soleil ou de la lune,--ils n’en voient pas pour cinq centimes de plus que nous. C’est du chiqué.
«Mais il n’y a pas que pour «les lointains couleur de perle» (c’est un de ses mots) et les «amours de petits nuages roses», que mademoiselle Gilberte roule des yeux blancs. Et voilà, mon pauvre Théo, ce qui va te décider à t’amener. Tu as un faible pour ta fille aînée. Après l’avoir ignorée quand c’était un petit chiffon de fillette, une morveuse qui ne te faisait pas honneur, tu t’es entiché d’elle parce qu’elle a poussé comme elles poussent toutes, et que tu n’en reviens pas de l’avoir si bien faite. (Du moins quant à ta part. On ignore si la mauvaise graine n’étouffera point la bonne.)
«Mon Bernard et ma Lilie, au moins, c’est des enfants d’honnêtes gens, de l’or en barre. Mais, pour le moment, tu n’as de cœur que pour cette grande demoiselle, que tu trouves incomparable parce que sa coquetterie lui fait une frimousse drôlette,--pas bon genre, d’ailleurs. Ah! que tu es bien un homme, mon pauvre Théo!
«Seulement, tout ça me fait de la peine. A cause du chagrin que la mâtine va te causer. Sais-tu ce qu’elle s’est mis en tête?... Ou, du moins, ce qu’on lui a mis en tête?... De monter sur les planches. Oui, tu m’entends bien, de se faire cabotine!... Ils ont découvert--le Fagueyrat et cette maboule de Claircœur--que Gilberte joue à miracle le rôle qu’ils lui ont seriné, en la faisant répéter avec eux. Et quel rôle!... Celui d’une «arpète». Une petite-main de couturière, quoi! Une midinette en herbe. De l’argot d’atelier. Et on appelle ça de la littérature!
«Et s’il n’y avait que la folie du théâtre, qu’ils lui ont donnée, à cette pauvre petite. Mais je crains autre chose. Et c’est pour cela que je te crie: «Accours!»
«Mon Dieu! je ne veux pas non plus te mettre la mort dans l’âme. Admettons qu’il est encore temps, que rien d’irréparable n’est arrivé. Voici la dernière algarade. Cela date d’hier. Tu jugeras.
«Nous faisions une promenade,--ta fille, sa marraine, l’inévitable Fagueyrat, Lilie et moi.
«Mais il faut que je remonte en arrière. Je ne t’ai pas dit que le directeur (?...) des Fantaisies-Louvois se trouve dans le pays. Il est d’abord descendu à Lucerne, où «son auteur»--comme il dit--a couru lui rendre visite. Comme si c’était à une femme à se déranger!--soit dit sans méchant calembour. Le dérangement a, d’ailleurs, duré une bonne journée. On a déjeuné ensemble. On avait tant à se dire! Le brillant jeune premier était mélancolique. Moins irrésistible dans la vie que sur la scène, il venait d’être planté là par sa bonne amie,--Blandine Chèvrefeuille, ou je ne sais quelle plante grimpante. Un malheur n’arrive jamais seul. La plante grimpante devait jouer l’arpète. Elle plaquait le rôle en même temps que l’acteur-directeur-amant de cœur. Complications.