Part 14
«Fagueyrat voulait une étoile pour remplacer sa belle-de-nuit. Il écrivit à tout le firmament théâtral, et vint s’installer en haut du Rigi,--probablement pour avoir plus vite la réponse des astres. Le Rigi, c’est à côté. On y monte en funiculaire. On en descend encore plus vite. Tous les jours, le beau ténébreux vient ici. Il répète des scènes, avec Claircœur, à qui il conseille sans cesse: «Coupez donc, coupez donc!» et avec Gilberte, pour les répliques. (On a beau couper, il en reste toujours, de cette satanée pièce.) Or, comme les étoiles sont devenues filantes, (c’est la mi-août qui veut ça), refusant le rôle avec un ensemble touchant, sous prétexte d’engagements antérieurs, qu’est-ce que notre trio décide?... Que mademoiselle Gilberte Andraux représenterait à miracle cette figure de polissonne. Il paraît que c’est ça, à en crier, flatteur pour la famille. Vois-tu ce nom sur des affiches, le long des palissades, contre lesquelles un fallacieux avis défend de déposer des ordures!... Ce nom, qui est le mien, Théophile, celui de Bernard, celui de Nathalie. Tu n’es plus le seul à en disposer, monsieur Andraux.
«Revenons à la promenade d’hier. Nous montons dans ce petit chemin de fer, où il faut fermer les yeux tout le temps, si l’on ne veut pas s’évanouir en se voyant suspendu sur les précipices. Nous descendons vers le milieu de la montagne. De la station, nous devions aller à pied à un chalet où l’on donne à goûter--leur fameux café au lait suisse--pas mauvais, à vrai dire, mais rendu écœurant par les coupes de miel liquide, ce miel qu’on prend avec une spatule de bois et qui file partout... C’est gluant!... Il paraît que ça sent la ruche, les fleurs des Alpes... Lilie mettait ça sur son beurre, sur ses petites pattes sales, sur la table, sur moi, sur le nez de Criquette... Beuh!... ce miel... n’en parlons plus!
«Pour aller au chalet, d’où la vue (je n’en peux rien dire, et pour cause!) est magnifique, on suit un sentier étroit, qui traverse des pâturages.--Encore un agrément, les sonnailles des vaches, poésie!--Ah! les sales bêtes, ce qu’elles me donnent la frousse!... Elles vous accourent dessus, comme si on était des leurs. Bonjour, ma chérie. Et allez donc! Gilberte les trouve «mignonnes»!...
«Mais voilà que ce sentier, à un moment, surplombe une pente très raide, caillouteuse, au-dessous de laquelle on ne sait pas ce qu’il y a,--le vide, sans doute, l’abîme. Figure-toi qu’à l’endroit le plus dangereux, le sentier manquait. Un éboulement, les pluies... Bref, il fallait marcher à même cette pente. Le cabotin et ta fille, loin en avant,--parbleu!--arrivent là... et traversent, sans s’inquiéter de nous, en arrière.
«Moi, devant ce passage périlleux, je déclare à Gilles: «Sautez, si vous voulez, avec Criquette. J’interdis à Lilie de vous suivre. Et, bien entendu, je reste avec mon enfant.» Chose épatante! Claircœur--qui fait la jeune fille maintenant, oh! combien! et que rien n’arrête--a trouvé que j’avais raison. Au fond, je crois qu’elle avait peur pour Criquette. Nous avons appelé les deux autres, crié à nous rompre les cordes vocales... Tu crois qu’ils nous ont entendues, ou bien que, ne nous voyant plus, au bout d’un moment, ils sont revenus sur leurs pas. Tu les connais bien!
«Deux heures après, oui, ils nous ont rejointes à la station du funiculaire, où nous nous morfondions, mortes de fatigue, d’énervement, de faim. Ils avaient été jusqu’au bout, eux. Ils avaient atteint le chalet. Ils avaient copieusement goûté. Ils avaient admiré le paysage. Ils avaient...
«Je m’arrête, n’étant pas mauvaise langue de ma nature. Mais si tu trouves que Gilberte peut s’égarer sur les montagnes avec un cabotin, si tu l’approuves de monter sur les planches, dis un mot, et ma bouche sera close sur ce sujet. Seulement, je ne connaîtrai plus ta fille. J’emmènerai la mienne pour lui éviter un pareil exemple. Ma Lilie, ma pauvre innocente, que j’ai trouvée, un soir, en chemise de nuit, sur mon lit, jouant un drame avec mon traversin, qu’elle avait mis debout, et dont elle s’écartait en déclamant: «Misérable, je ne céderai point à votre amour!»
«L’instinct de la vertu, pourtant!...
«Je veux espérer qu’il n’y a rien eu de plus grave entre Gilberte et Fagueyrat qu’entre Lilie et le traversin. Mais tout porte à croire l’acteur plus persuasif qu’un tel article de literie--suisse d’ailleurs--et dur!... tu ne t’en fais pas idée!
«Sur ce, mon cher Théo, je termine cette longue lettre. J’ai dégagé ma responsabilité. Je t’ai mis au courant de tout. J’ai fait mon devoir.
«C’est dans la satisfaction de ce sentiment que je t’embrasse, mon Théophile, en regrettant que ce baiser se perde dans l’espace. Car, pour chaste qu’il soit, il n’en émane pas moins des lèvres d’une épouse éloignée de toi depuis trois semaines. Songes-y, mon mignon... mon roi trop aimé!
«Ta Loulou.»
«P.-S.--Si tu veux être gentil, tu ne t’arrêteras plus, à l’entresol de notre maison, quand la porte de la modiste est ouverte. Je t’assure qu’on cause sur elle, dans le quartier des Invalides. Et son ouvrière, cette bête à bon diable!--c’est pas du monde pour un sous-chef. Tu t’amuses à leur dire une blague en passant, et ça ne va pas plus loin. J’en suis sûre. Je ne ferai pas l’honneur à ces personnes d’être jalouse d’elles. Mais c’est à cause de la concierge.»
X
Gilberte Andraux à Théophile Andraux
«Les Glycines, 14 août.
«Bien cher papa,
«Ma lettre va te faire de la peine. Aussi j’ai le cœur serré en prenant la plume. Mais, je t’en prie, cher papa, ne reste pas sur la première impression. Fais-moi crédit d’indulgence et d’attention jusqu’au bout. Et même si je ne trouve pas les phrases qui te feront bien comprendre l’état d’âme de ta grande fille,--un état d’âme très sérieux, très brave, très loyal, je t’assure,--eh bien, sois assez bon pour attendre que j’aie causé avec toi, avant de me blâmer--surtout avant de t’attrister--ce qui me serait bien plus dur que tout.
«Papa, tu sais que je me croyais une vocation littéraire. Tu en étais fier. Tu m’encourageais. J’espère encore que nous ne nous sommes trompés ni l’un ni l’autre.
«Seulement, voilà. Ce qu’une jeune fille de vingt ans peut écrire ne rapporte pas ce qu’elle mange (même avec un régime amincissant), ni le brin de toilette dont elle ne saurait se passer. Non, papa, fût-elle géniale. Sa prose ou ses poèmes, s’ils doivent s’imposer un jour au public, ne s’imposeront que par deux catégories d’intermédiaires: 1º le temps, qui ne prendra de commission que sur son énergie et son travail, dont elle devra le saturer longuement; 2º ces messieurs les éditeurs, directeurs, critiques et confrères, qui la lanceront peut-être malgré l’encombrement, les rivalités, les bouillons à boire, mais à la condition qu’elle sera «bien gentille».
«Le temps est un intermédiaire qui, ne me demandant pas d’être «bien gentille», mais de beaucoup travailler, me convient mieux que d’autres. Seulement, en l’espèce, le temps représente au moins une bonne dizaine d’années.
«Pendant ces dix ans, cher papa, je veux pourtant gagner ma vie. Et d’autant plus que, malgré ses exigences, monsieur le temps ne garantit rien. Je peux faire de la littérature pendant dix ans, et reconnaître, au bout de cette décade, que ma littérature ne me rapportera pas une côtelette par semestre,--ce qui est peu (même avec le régime amincissant).
«Marraine, qui me disait tout cela avant que l’expérience me l’eût démontré--et que je ne croyais pas, naturellement--ajoutait: «Entre dans l’administration.»
«Mais, papa, entrer dans l’administration avec l’idée de tout faire pour en sortir, je ne trouve pas ça loyal. D’un autre côté, j’ai peur qu’une fois entré, on perde, précisément, l’idée de sortir. La routine, le travail sans lutte, sans stimulant, sans concurrence, les augmentations, les années gagnées pour la retraite et qu’on ne veut pas avoir accumulées en vain,--tout cela doit vous envelopper, vous amollir, vous fixer.
«Puis, la vie de bureau, ce n’est pas la Vie, dont on peut faire des œuvres vibrantes, frémissantes, saignantes.
«Cher papa, depuis que j’ai communié avec la Nature sublime, depuis que j’ai respiré l’air des altitudes, que j’ai entendu les voix de l’Espace et de la Nuit, que j’ai vu les cimes neigeuses s’allumer à l’aube, l’une après l’autre, foyers de pourpre hors de la brume bleuâtre, depuis que j’ai pleuré d’émotion devant ces beautés inouïes, moi, la petite Parisienne, qui appelais «mon parc» un pauvre arbre étiolé entre des murs, j’ai compris que je pouvais souffrir pour l’Art, dans la liberté, mais non pas m’engourdir dans la monotonie des habitudes, là où il n’est pas, là où on ne le connaît pas, là où la sécurité, à laquelle on s’accoutume, le fait oublier, le fait renier, comme un maraudeur insolite, comme un intrus.
«Alors, cher papa, au moment même où je me désolais, où je doutais de tout: de moi, de mes aspirations stériles, des hommes et de leurs vilains pièges, des splendeurs de l’été parmi ces montagnes trop émouvantes, de mes rêves, sans doute déraisonnables, et du devoir, incompréhensible,--voici que j’ai trouvé ma voie. Ce fut comme une révélation, et, en même temps, comme une obligation très douce.
«Je n’ose pas te dire que j’avais prié, et que je me crus presque miraculeusement exaucée. Tu jugerais peut-être qu’il y a là, de ma part, une prétention sacrilège. Toi, qui te déclares libre-penseur, tu n’admettrais tout de même pas qu’une pauvre petite comme moi, qui ne s’est pas déshabituée de joindre les mains et d’implorer le Maître invisible, ait l’audace de mêler le Ciel à des choses de théâtre.
«Car il s’agit de théâtre. Une interprète fait défaut dans la pièce de marraine. Impossible de la remplacer de façon convenable, en cette fin de vacances, alors que la saison d’hiver est organisée partout, et les engagements pris. Un rôle que je sais, que j’ai répété avec une prédilection instinctive, avec une sorte de pressentiment. Bien des fois, monsieur Fagueyrat s’était étonné, avec marraine, de ce qu’il appelait la justesse de mes intonations, le réalisme pathétique de mon jeu, mes trouvailles heureuses.
«Une idée me vint. Je m’offris,--tremblante, croyant qu’on allait me rire au nez.
«Papa... écoute. Monsieur Fagueyrat est prêt à m’engager. Quant à marraine, elle s’affole, ne sait que penser, me refuse son consentement tant que je n’aurai pas le tien. Ce n’est pas qu’elle me désapprouve, non, je te le jure. Mais elle ne veut pas accepter cette responsabilité,--surtout vis-à-vis de toi.
--«Écris à ton père», m’a-t-elle dit. «Si tu lui exposes tes raisons comme tu me les as exposées à moi-même, je serais bien étonnée qu’il ne te permît pas au moins une tentative.»
«La tentative, c’est un rôle dans la pièce de marraine. Si je n’y réussis pas autant qu’on veut l’espérer, je renoncerai à la carrière du théâtre. M’y affirmer comme une artiste, ou ne jamais plus y reparaître, telle est mon intention. Tu penses bien que je n’accepterai pas, dans les coulisses, les échecs, les risques, auxquels je me soustrais sur le terrain littéraire, pourtant plus attirant pour moi, et moins scandaleux dans ses périls, mais où il faut attendre parfois si longtemps pour se manifester.
«O mon père chéri, ne crains pas pour la Gilberte les entraînements d’un milieu que l’on croit fatalement malsain. L’entraînement... mais la joie d’écrire, d’être imprimée, publiée, lue... imposée au public... Oui, car il y a des gens assez puissants pour prendre une débutante par la main et pour la hisser au même poste que les vétérans de la plume... Cet entraînement-là, papa, cette ivresse-là, ne m’a pas tourné la tête. Comment veux-tu que je la perde, cette petite tête, bien ignorante, bien modeste, mais bien droite aussi de dignité, d’honnêteté, de bravoure,--comment veux-tu que je la perde pour l’odeur d’une loge d’actrice, et le mirage des papillons de gaz dans un couloir, derrière la toile de fond?
«Mon petit père, je t’en supplie! laisse-moi essayer d’une carrière qu’on ne considère plus--sauf chez notre concierge de Grenelle, peut-être--comme l’abomination de la désolation. (Et encore, parce que notre concierge, étant stérile, n’a pas d’héritière au Conservatoire.) Rappelle-toi les jeunes filles bien élevées, les femmes du monde irréprochables, qui ont paru sur la scène, occasionnellement ou professionnellement, durant ces dernières années. Attends au moins que j’aie joué dans la pièce de marraine. La circonstance ferait accepter mon projet d’enrôlement temporaire aux personnes les plus rigides.
«Pour que tu saches--sans m’accuser de présomption--quel service je peux rendre, demande l’opinion de monsieur Fagueyrat. Il te dira comment il croit que j’interprète le personnage. Marraine est de son avis, mais elle n’en conviendra pas, dans la crainte que l’intérêt de la pièce n’influe sur ta décision.
«Mais,--entre nous,--mon petit papa, l’intérêt de sa pièce... est-ce que cela ne doit pas primer tout?... Songe au coup de dés qu’elle jette sur le tapis!... Superbe victoire illuminant le présent et l’avenir... Ou désastre, anéantissant beaucoup du long effort passé. Songe avec quel cœur je combattrai ce combat pour la si bonne et noble chérie. Songe à ce que je lui dois... Tout. Et même toi, cher père. Car t’aurais-je retrouvé, si elle ne m’avait pas élevée pour toi, gardée pour toi, si elle ne m’avait pas appris à respecter ta volonté, à t’aimer, pendant les années de mon enfance, où j’attendais ton retour?
«Elle ne sait pas que je t’écris cela. Elle me croit capable de ne plaider que pour moi-même.
«C’est ma faute. Je ne lui ai guère montré de tendresse depuis que nous sommes ici, dans ce pays admirable,--grâce à elle, d’ailleurs. Mais je traversais une crise... comment te dirai-je?... mettons... de neurasthénie. Je me sentais inutile, débile, incohérente et impuissante. Cette révélation de beauté, dans une nature presque trop grandiose, m’oppressait, m’anéantissait, tout en m’exaltant.
«Sentir avec tant de force, et ne pouvoir rien manifester, rien créer, qui corresponde, fût-ce de loin, à de si accablants émois. Je m’en exaspérais. J’en devenais mauvaise. Oui, même avec marraine,--cette admirable marraine, dont je commence seulement à entrevoir la supériorité.
«Mais, maintenant, je respire, j’espère. Les redoutables montagnes ne m’écrasent plus. Elles me sourient. Des ailes soulèvent mon âme jusqu’à leurs cimes. Je puis remplir ma destinée, me vouer à une œuvre passionnante, travailler à mon goût, faire de l’art, exprimer tout ce qui demeurait en moi sans essor, sans flamme, sans paroles. Et, plus tard, après avoir interprété les sentiments des autres, j’écrirai, je trouverai la forme impressionnante de mes propres sentiments.
«Cher papa... J’attends ta réponse avec une impatience que je ne puis te décrire. Comme je vais compter les heures, calculer les alternances de courriers, palpiter à la vue de ton écriture!
«M’auras-tu comprise? Auras-tu confiance en moi?
«Que de choses je pourrais te raconter, pour te faire voir l’existence avec mes yeux de jeune fille,--des yeux clairs, qui discernent leur chemin, et ne se laissent pas tromper par les indications menteuses des carrefours.
«Mais les choses qui nous déterminent ne se racontent pas. Car elles ne sont plus, pour qui en écoute le récit, les monitrices impérieuses, dont les ordres ont empli nos oreilles, dont les fouets cruels ont lacéré nos épaules. Elles ne sont que des anecdotes.
«Réponds-moi bien vite, cher papa, réponds-moi selon ton cœur, sans écouter les voix étrangères, qui sont celles du préjugé.
«Je t’embrasse de toute ma profonde tendresse.
«Ta Gilberte.»
«P.-S.--Dans cette lettre, je ne te parle pas de maman Louise, parce que nous avons pensé, marraine et moi, que nous devions te demander d’abord ta volonté, te mettre le premier au courant, par déférence pour toi, mon cher père.
«Je ne doute ni du jugement de maman Louise, ni de son affection pour moi,--affection méritoire, et dont je lui sais gré. Tu la consulteras, comme en toute chose, et je trouve cela parfait. Dis si je dois m’en expliquer avec elle, ou si tu préfères lui présenter la question de ton point de vue. Peut-être a-t-elle quelque idée de mon projet, d’après les éloges--un peu intempestifs et trop indulgents--que m’ont donnés, devant elle, marraine et monsieur Fagueyrat, sur ma façon de jouer. Puis, hier, la Suissesse qui fait notre cuisine a certainement entendu quelques mots significatifs.
«C’est inouï!... cette Margoton du canton d’Uri, qui jargonne un patois impossible, et n’a jamais l’air de comprendre nos ordres, cette femme qui ne nous connaissait pas il y a deux semaines, et qui, dans deux autres semaines, cessera tout commerce avec nous pour l’éternité,--elle nous épie!... Elle écoute aux portes!... Que peut bien lui importer l’objet de nos entretiens?
«Tu ne trouves pas fantastique, cette maladie humaine de la malveillance?... Car la curiosité n’est que la pourvoyeuse de la malveillance. Ce qu’on cherche à surprendre, ce n’est pas les belles actions.
«Mais voilà que je ratiocine, que j’ergote.
«Excuse-moi, papa chéri. Ne me crois pas déjà trop bas bleu!
«Ta grande petite Bette, qui te bige à plein cœur.»
XI
La paisible demeure des Glycines, faite pour la douceur des rêves et l’enchantement de la tendresse, connut les drames mesquins, les paroles sans grâce et sans bénignité, les adieux rageurs, qui dissimulent des larmes de feu pour laisser plus sûrement en arrière des larmes de sang.
Ce ne fut pas la faute de Théophile. Sur la terrasse aux grappes mauves, une ligne à pêcher dans la main, il fut, pour de trop courts moments, le plus heureux des hommes. Le bonheur attendrit. Dans l’exultation d’apporter à l’office un seau d’eau tout grouillant d’écailles luisantes, dans l’orgueil de voir dresser sur la table du déjeuner sa friture monumentale, devant Fagueyrat, acteur célèbre et directeur de théâtre, qui dut avouer n’avoir de sa vie pu prendre un barbillon, le sous-chef sentit mollir sa faible résistance.
Venu de Paris pour empêcher sa fille de «monter sur les planches», il lui accordait--au dessert de ce repas glorieux, et sur les instances flatteuses d’un maître de la scène, qui prédisait à Gilberte la destinée d’une Mars ou d’une Rachel,--il lui accordait l’autorisation «d’embrasser la carrière dramatique».
Cette autorisation, non convenue avec Louise, stupéfia Mme Andraux. Mais, la stupeur passée, cette dame se leva. Ses yeux indignés firent le tour des convives. Un silence gêné planait. Elle se dirigea ensuite, d’un pas automatique, et comme sous l’impulsion d’une force irrésistible, surhumaine, vers la petite Nathalie.
--«Maman, je n’ai pas eu mon dessert», gémit l’enfant, qui sentait passer le vent d’une catastrophe.
Sans mot dire, Louise enleva dans ses bras cette grande fillette de neuf ans, qui pesait lourd. Mais les sentiments sublimes font accomplir aux muscles des miracles. Et elle l’emporta, farouche, en clamant tout à coup:
--«Viens, mon innocente. Ils te perdraient aussi!...
Comme personne ne l’arrêta ou ne courut après elle, Louise envoya presque aussitôt la femme de chambre dans la salle à manger, pour réclamer un horaire des bateaux et un indicateur des chemins de fer, afin de manifester une intention destinée à glacer d’épouvante les gens qui avaient la chance de déguster une tarte aux prunes où la Suissesse était incomparable, et à semer le désespoir entre leurs tasses d’excellent café.
L’épouvante et le désespoir ne se déchaînant pas assez vite, Mme Andraux chargea Céline d’une nouvelle ambassade.
--«Priez mademoiselle Gilberte de venir me parler.»
La jeune fille regarda son père, puis sa marraine. Tous deux considéraient attentivement les dessins rouges de la nappe.
Bernard, présent à la scène,--car M. Andraux l’avait amené de Paris--murmura:
--«Hardi, ma fille! va donner la réplique. Ça te formera pour le mélodrame.»
Gilberte rejoignit sa belle-mère. Celle-ci avait tiré sa malle au milieu de sa chambre. Pour l’instant, elle giflait Lilie, qui, parant les calottes de ses bras croisés, sanglotait qu’elle ne voulait pas partir.
--«Toi, j’ai tenu à te dire quelque chose», déclara la dame de Grenelle à la fille aînée de son mari, lorsqu’elle aperçut la jolie figure, tellement plus jolie d’être radieuse.
--«Quoi donc, maman Louise?» demanda l’autre avec une douceur non feinte,--une douceur tellement aisée dans l’épanouissement où se dilatait sa jeune vie.
--«Sois une cabotine. Ton père y consent. Je m’en moque. Mais, comme je ne veux pas que ton exemple empoisonne ma Lilie, je te préviens que tu ne remettras plus les pieds chez moi.
--Quoi?» fit la jeune fille en pâlissant.
Et elle regarda sa petite sœur.
--«Tu peux la regarder. Tu ne la verras plus», souligna Louise.
En ce moment, sa poitrine contractée de fureur se détendit, aspira l’air avec délices. Elle trouvait donc une blessure à placer, au défaut de la brillante armure de bonheur et de jeunesse.
La vue de celle que Mme Andraux appelait intérieurement «cette gamine», et qui n’était plus une gamine insignifiante, négligeable, mais une créature d’élection, une artiste, consciente de sa grâce, couronnée d’espoir, marchant vers un succès certain, vers ce succès foudroyant et enivrant du théâtre, exaspérait l’aigre bourgeoise, l’emplissait d’une haine jalouse. Jamais d’ailleurs elle n’en eût convenu avec elle-même. Sincèrement elle se cramponnait au prétexte: l’immoralité de la profession.
«Quoi!» pensait-elle, «toute ma vertu ne m’aura pas rapporté le centième des satisfactions que connaîtra cette effrontée. Est-ce que je suis montée sur les planches, moi? Est-ce que je me suis exhibée en public?»
Le talent qu’on applaudit «sur les planches», le charme qui séduit le public... belle affaire!... D’ailleurs, puisqu’elle n’avait pas daigné en faire montre, la preuve manquait pour les lui dénier.
--«Mais, maman Louise», prononça Gilberte, faisant effort pour rester calme, «votre maison, c’est tout de même celle de papa. Vous ne pensez pas me chasser de chez mon père, pourtant?
--Nous verrons bien. En attendant, tu ne distilleras pas dans l’âme de mes enfants tes indignes calomnies. Tu ne leur raconteras pas que leur mère charge une cuisinière suisse d’écouter aux portes...
--Comment?...
--J’ai lu ta lettre à ton père, ton perfide post-scriptum.
--Je n’ai pas dit...
--Tu l’as insinué, c’est pire.
--Pardon, maman Louise. Vous ne vous en rapportiez pas toujours à la Suissesse... Qu’est-ce que vous avez fait pendant une heure, dans la penderie aux robes, contre cette porte condamnée donnant sur le cabinet de travail de marraine, lorsqu’elle eut cette longue conversation avec monsieur Fagueyrat?...
--Sors d’ici!... quitte cette chambre!...» cria l’épouse de Théophile, avec un accent et un geste où elle se révélait, il faut en convenir, non dépourvus d’aptitudes scéniques.
Alors se déroulèrent les péripéties de cette crise familiale.
Louise, désormais farouche et muette, continua de faire ses paquets. Dans le vague espoir qu’elle n’irait pas jusqu’au bout, Théophile s’installa de nouveau sur la terrasse, avec ses lignes, et une boîte d’asticots dont il était très fier. Machinalement, il plaçait l’asticot destiné au second hameçon entre ses lèvres tandis qu’il embrochait celui du premier. Sa pensée, malgré lui, se détournait du sport dont il était fou. A son oreille retentissaient les paroles de sa femme, écrasantes de dédain:
--«Oh! mon Dieu, reste, toi. Je ne te demande pas de m’accompagner.»
Et la certitude qu’il s’exposerait aux pires représailles, en profitant d’une telle magnanimité, l’oppressait de mélancolie.
Dès le café pris, Fagueyrat s’était éclipsé, remontant au plus vite jusqu’à la cime du Rigi, à peine assez distante, à son gré, de ces Glycines secouées par l’orage.
Claircœur mit en œuvre tout ce qu’elle avait de délicatesse, de bonté, de logique, d’esprit, d’absurdité tendre du cœur, pour arranger les choses à la satisfaction de tout le monde. Elle fut stupéfaite de découvrir que tant d’éléments pacifiques, dont l’efficacité aurait dû normalement se doubler par ce qu’on lui devait d’égards, de reconnaissance, de confiance, devenaient autant d’explosifs et de fulminants dès qu’elle les approchait du brasier.
Louise lui déclara: