Part 2
A sa porte--sa belle porte ripolinée ivoire--elle sonna deux coups.
Dans l’intérieur, il y eut une explosion de tapage, des pas précipités, des cris joueurs et jeunes. Avant que la femme de chambre--_sa_ femme de chambre, Céline,--eût le temps d’arriver, on ouvrait... Et deux visages d’espièglerie, ceux d’un grand garçon et d’une petite fille, lui offrirent un accueil dont, à première vue, on pouvait comprendre qu’elle se fût réjouie.
--«Tante Gil!... tante Gil!... petite tante Gil!... comme tu es tard!... Nous nous en faisions, un sang de vinaigre! Guillaumette prétend que les huîtres seront éventées.
--Comment! On les a déjà ouvertes?... Puis, c’est joli!... Vous ne m’attendez que pour les huîtres!...
--Oh! non, par exemple!... Peux-tu dire!...»
Leur fougue d’embrassade répara la gaffe. Claircœur, à cause de son chapeau, de son beau manteau, résistait, mais mollement, aussitôt fondue de tendresse. Le grand Bernard l’enveloppait de ses bras trop longs d’adolescent, lui collait aux joues sa bouche déjà ombrée d’un duvet viril. La petite Nathalie se haussait sur ses pointes, tendant un museau à croquer, un bec frisé de bécots, pendant que, de sa tête renversée, une cascade mousseuse de cheveux blonds roulait sur son grêle corps de huit ans.
Dans une glace, Claircœur, levant les yeux, vit le reflet de cette minute câline. Et le cadre aussi: sa galerie blanc et or, où se dressaient des armoires soi-disant normandes, qu’elle avait également fait ripoliner ivoire, ainsi qu’un monumental porte-parapluie hérissé de patères dorées. L’électricité ruisselait sur toutes ces blancheurs, qu’interrompaient seules deux portières citron et framboise, achetées comme vieilles soieries de Chine à un juif ambulant: «--Surtout n’en dites rien, ma chère dame, elles viennent du pillage de Pékin. Le colonial qui me les a cédées les avait décrochées au Palais d’été, dans le boudoir de l’Impératrice...»
«Mon Dieu, que c’est chic, mon chez moi!» pensait la romancière. «Et qu’il y fait bon quand j’y trouve cette précieuse famille que je me suis donnée. Bast pour le coup de collier, ce soir! Je les inviterai une fois de plus, et ce sera tout bénéfice.»
Cependant une porte s’ouvrit. Une silhouette d’homme, étroite, tout en hauteur, s’y encadra.
--«Allons, voyons, les enfants... C’est ridicule. Nous attendons votre tante. Laissez-la souffler, que diable! et nous dire aussi bonsoir, à nous.
--Mon pauvre Théo», soupira Claircœur, «notre soirée sera moins gaie que je ne pensais. J’ai une corvée à faire.
--Si nous vous gênons...» murmura Théophile Andraux.
--«Vous ne me gênez pas. Seulement, je ne serai pas avec vous comme j’aurais voulu. Je vais vous expliquer cela devant Louise.»
Elle pénétra dans le salon, tandis qu’il lui ouvrait le battant au large, cérémonieux, l’air soudain refroidi, imprégné de blâme.
Théophile Andraux était celui qui, vingt ans auparavant, joli garçon, employé faraud, parlant de «son ministre» (lui, simple rédacteur) comme s’il le tutoyait, et certain qu’avec ses «pistons exceptionnels» il irait loin, avait séduit la sœur de Gilberte Claireux. La future romancière, sur le corps de cette sœur, qui mourut d’angoisse, de déception, d’horreur, et dont elle adopta l’orpheline, paternellement abandonnée, proféra des serments de vengeance. Sa haine indignée s’étendit à tout le sexe masculin. Les hommes... Ils lui apparurent très répugnants, comme le mari dont elle n’avait jamais pu supporter le contact, ou charmants et lâches, comme ce Théophile dont elle comprenait que sa pauvre sœur eût la tête tournée.
Ah! Théophile Andraux, c’était un misérable,--mais un misérable bâti pour la perdition des cœurs de midinettes. Des moustaches sombres et soyeuses, des yeux de caresse... (Remarquait-on, lorsqu’il avait vingt-cinq ans, que ces yeux irrésistibles, à peine séparés par un nez effilé, se trouvaient trop rapprochés l’un de l’autre, d’où leur expression plutôt stupide?) Quelle tournure élégante! Quelles cravates! Quels cols porcelaine, dont son long cou maigre supportait l’invraisemblable hauteur.
Ces avantages, et la vague auréole d’un avenir magnifique, lui permirent d’épouser une jeune personne «tout à fait bien». Louise Guichard, élevée en demoiselle, «touchait» du piano et montrait, dans le salon de ses parents (un premier étage de quatre pièces, à Grenelle), son brevet d’institutrice, dans un cadre de feuilles de chêne. Elle avait été très gâtée. Lorsqu’elle fut Mme Andraux, elle jugea que sa dot de vingt mille francs l’autorisait à engager une bonne, à ne rien faire que des visites, et à avoir son jour «comme toutes ces dames».
Le ménage eut tout de suite un garçon, Bernard, et neuf ans après seulement la petite Nathalie.
Lorsqu’elle vint au monde, Théophile n’était encore que rédacteur au ministère. Ses allures fringantes, son espoir d’avancement rapide, les œillades par lesquelles il accrochait au passage les admirations féminines, tout cela grisonnait et s’éteignait, comme ses cheveux et ses prunelles, plus rapprochées que jamais. A sa moustache autrefois conquérante, il ajoutait un petit carré de barbe, qui ne couvrait que son menton, au bas des longues joues rasées. Il appelait cela «se donner une physionomie». Sa fatuité de jeune homme se transformait en prétention. Quelle question n’eût-il pas tranchée? A l’entendre, rien ne se faisait au ministère sans qu’on l’eût consulté,--directement, ses collègues, ou indirectement, ses supérieurs.
Une chose qu’il ne prévit point, c’est que son beau-père, seul survivant des parents de sa femme, ne leur léguerait pas un centime des gentilles rentes qu’il mangeait agréablement. Théophile et Louise y comptaient si bien qu’ils avaient fait des dettes. Quand le bonhomme mourut, on découvrit qu’aucun lien de sang ne l’unissait à celle qui se croyait sa fille, et que tout son bien revenait à des compagnies de rentes viagères.
Le coup fut rude.
Mais il faut croire, suivant l’opinion générale, que la nature humaine s’améliore dans l’épreuve, car, à ce moment précis, Théophile commença de ressentir quelques remords à l’égard de sa victime amoureuse et de la fillette issue d’une aventure qu’il considérait comme normale pour un homme de sa valeur, et plutôt flatteuse,--entendons-nous: flatteuse pour celle qui en était morte.
Coïncidence singulière: Théophile s’avisa de songer à cette enfant, lorsque le nom de Gilles de Claircœur, à force de s’étaler sur des affiches bouleversantes, parmi des coulées de sang ou des lueurs d’incendie, quand il ne flottait pas contre les phosphorescences d’un spectre, avait fini par prendre une signification notoire. La femme qui s’était chargée de la petite Gilberte arrivait au premier rang parmi les producteurs de romans populaires. La profession comporte un énorme labeur, mais aussi, en cas de succès, de respectables revenus.
Lorsque Gilles de Claircœur, dans son petit logement de la rue de Rennes, où elle vivait solitaire, ayant mis sa filleule en pension, reçut une lettre de Théophile Andraux, elle sentit se ruer en elle un de ces ouragans sentimentaux dont elle agitait volontiers les âmes de ses personnages. Ses anciennes colères, endormies depuis longtemps, se réveillaient mal, quelque effort qu’elle y fît. Mais l’étonnement, la curiosité, l’appétit dramatique, et, parmi tout cela, une peur folle qu’on ne lui enlevât sa Gilberte, rendirent soudain sa vie aussi passionnément intéressante qu’un de ses meilleurs feuilletons.
Elle consentit à revoir l’ancien ami de leur jeunesse, le séducteur meurtrier de sa sœur.
Et voici que le beau monstre, l’être fatal, demeuré terriblement grandiose dans sa mémoire, lui apparut sous les espèces d’un long monsieur quadragénaire, à la moustache non plus frisée en pointes, mais retombante, dure et grisâtre, sur une ridicule petite barbe carrée. Un médiocre fonctionnaire, confit dans la poussière de son bureau. Dogmatique, formaliste, plein d’arguments et de sentences, plus satisfait de lui-même que ne le fut jamais le génie labouré de doutes.
La pauvre Claircœur ne l’avait pas écouté depuis vingt minutes sans se demander si sa sœur n’avait pas méconnu et peut-être froissé les délicatesses d’une telle âme. Théophile aurait certainement épousé celle qui le rendait père, malgré la légèreté dont elle avait fait preuve entre ses bras, si l’étourdie n’avait commis cette autre inconséquence de se laisser mourir. Et c’est pour avoir trop pleuré la mère qu’il s’était trouvé hors d’état de s’occuper de l’enfant. Plus tard, il avait eu d’autres devoirs. Et il savait la petite en de si bonnes mains!...
Deux jours au moins eussent été indispensables à la romancière pour se désempêtrer d’un écheveau savamment embrouillé de fils sentimentaux, philosophiques, vibrant à faux et poissés de larmes cireuses. Mais avant quarante-huit heures, Théophile était revenu, tenant par la main des arguments qui devaient ôter à Claircœur toute faculté de réflexion et de raisonnement.
C’était un beau petit gaillard de dix à douze ans,--Bernard. Et une fillette à ses premiers pas, jolie comme un Jésus en cire, avec des cils longs «comme ça», autour de ses prunelles bleues, et des cheveux blonds, frisés, légers comme une poussière d’or.
--«Voilà votre tante, votre tante Gil, mes mignons. La tante de votre sœur Gilberte, dont je vous ai parlé. Embrassez-la, cette bonne tante, embrassez-la bien fort. Lilie, mon cœur, mets-lui tes petits bras au cou,--tu sais, comme quand tu fais câline à maman.»
Et la petite Nathalie, ayant mis au cou de la dame deux bras de chair puérile, frais et doux, et sentant le lait, puis ayant murmuré, sur l’injonction paternelle: «Tante Zil... Tata Zil...», tandis que Bernard déclarait, avec sa faconde d’écolier:
--«T’es rudement bath, tante Gil. Vrai, je te gobe, tu sais. Tu vas pas aimer Lilie plus que moi, au moins?»
Ç’avait été comme une griserie, un étourdissement de joie, l’émoi désordonné de quelqu’un qui gagne une fortune à la loterie. Des neveux, des enfants, une famille... Un petit monde à elle, autour d’elle!... Claircœur n’y avait pas résisté. D’autant que sa véritable nièce, sa filleule Gilberte, de caractère déconcertant, peu tendre par nature, et qu’elle avait dû mettre en pension, satisfaisait médiocrement ses profondes soifs affectives.
Le même soir--on dînait ensemble, n’est-ce pas?--elle fit la connaissance de «sa belle-sœur». Louise Andraux ajouta sa part aux ravissements de tendresse, de bonté, d’oubli, de pardon, d’espoir, dont cette journée déborda, en accueillant la fille illégitime de son mari comme une enfant à elle, retrouvée.
Tante Gil eut aux yeux les pleurs que, si souvent, par de généreux dénouements, elle fit verser à ses lectrices. «Dire qu’on nous accuse d’invraisemblance, nous autres romanciers!» faisait-elle remarquer aux Andraux. «Que je mette cette scène dans un roman... on n’y croirait pas. La vie a des rencontres qui dépassent notre imagination. Puis... elle est meilleure qu’on ne pense. Théophile, vous avez bien fait de venir à moi.»
Théophile eut ensuite souvent l’occasion de s’en apercevoir.
Chaque fois qu’on lançait un feuilleton de Claircœur, un fin repas arrosé de champagne, des distributions de cadeaux, faisaient participer «la famille» à cet heureux événement.
_Le Secret du guillotiné_ étant le premier qui paraissait depuis l’installation dans le bel appartement du boulevard Raspail, avait déterminé l’organisation d’une bombance plus mirifique. Et des surprises devaient suivre.
Aussi, le retour de Claircœur, annonçant qu’elle apportait du travail pour toute la soirée, jeta un froid.
--«Ma chère», déclara Théophile, «ces choses-là n’arrivent qu’à vous. Votre faiblesse en est cause. Vous ne savez jamais dire non.
--«Comment?... dire non?...» fit la romancière abasourdie. «Mais puisqu’on commence à tirer le «lancement» demain matin.
--Est-ce qu’une femme de lettres de votre valeur, de votre célébrité, doit consentir à retoucher sa prose? Quelle humiliation!...»
Il se rengorgeait, appuyait sa petite barbe carrée, toute grise à présent, sur un col dont elle cachait la cassure usée ou défraîchie. Ses yeux trop proches, à force de voisiner par-dessus l’étroite arête de son nez, finissaient par se chercher mutuellement, si bien qu’on ne rencontrait plus leur regard. Ce visage impénétrable et neutre prétendait imposer la considération que tout être humain doit à un sous-chef de bureau dans un ministère. Comme le brillant avenir de Théophile semblait destiné à s’arrêter là, son orgueil se refusait à admettre qu’il y eût sur terre un poste dont s’accommodât mieux le vrai mérite. Les autres situations... affaire d’intrigues, de politique. Un tas de couleuvres à avaler. Pouah! il en faisait fi. Être Théophile Andraux et rester sous-chef: voilà ce qui donnait la mesure d’un homme!
--«L’ennui... c’est que les enfants seront malades, si on ne dîne pas à l’heure.»
Telle fut la remarque de Louise. Elle s’efforça d’y joindre un sourire. Mais les sourires de Louise Andraux étaient à détente sèche,--(voyez donc ce ressort!)--ils partaient toujours plus tôt ou plus tard que les paroles. Quand ses lèvres plates se distendaient, puis se replissaient brusquement, on s’étonnait de ne pas entendre un léger déclic.
--«Oh! bien...» fit une voix rieuse, «si les enfants sont malades de ne pas dîner à l’heure, faut les coucher tout de suite. Voici longtemps qu’ils dînent... de gâteaux, de desserts, de bonbons, de tout ce qu’ils ont pu chiper à la salle à manger ou à l’office.
--Toi, je te retiens, mademoiselle Casserole!» cria Bernard avec un assez méchant coup d’œil vers sa demi-sœur aînée. «Mais, est-ce que je suis un enfant?... Voilà qu’on me met au rang de Lilie, cette morveuse!»
Nathalie fondit en larmes, pendant que la grande Gilberte haussait les épaules.
Elle s’appelait Gilberte Andraux, son père l’ayant finalement reconnue. Jolie fille, de dix-neuf à vingt ans. Jolie surtout par le vouloir, le chic, la coquetterie, l’arrangement. Mais jolie tout de même, ou--comme on dit--pire. Des yeux sombres, qui paraissaient grands, tant ils étaient pleins de toutes sortes de choses,--des choses câlines, rêveuses, gaies, tristes, spirituelles, suivant la minute, et parfois tout ensemble. Un nez court, malicieux, friand,--savait-on de quoi?... Une façon de humer l’air comme un petit hennissement. La bouche... dessinée à la diable, mais si fraîchement rouge, sur des quenottes fines, blanches, régulières--un rang de perles. Un corps menu, svelte, souple. Des mains élégantes. Tout cela mis en valeur,--discrètement, mais savamment. La robe d’écolière... moulée. Des découpures de soie ancienne appliquées sur la blouse toute simple,--trouvaille bizarre et charmante. Une coiffure cocasse, donnant de l’originalité à la frimousse parisienne: les cheveux--bruns et luisants comme des écorces de châtaignes--nattés et roulés en plaques bombées sur les oreilles. Une imperceptible raie s’enfonçant dans leur épaisseur de la nuque à la pointe du front.
D’un mouvement gentil, elle se leva du piano,--un piano acheté pour elle, car qu’est-ce qu’en eût fait Gilles de Claircœur?--débarrassa la tante de son sac à main,--volumineux comme un nécessaire de voyage,--prit de ses épaules la lourde fourrure, car dans la pièce chaude une bouffée rouge montait au visage énervé de la romancière.
--«Qu’est-ce que vous avez de si pressé à faire, marraine? Je puis vous aider, j’en suis sûre.
--Mais non, ma petite, c’est de la copie.
--Eh bien?...»
Cet «Eh bien?» était gros de signification.
Théophile se chargea de l’interpréter:
--«Parbleu!... Elle a raison, votre filleule. Si vous ne l’éloigniez pas systématiquement de la littérature, vous la trouveriez, pour un coup de main, quand vous auriez besoin d’elle. Le don... elle l’a, ça ne fait pas de doute. Elle tient de moi. On ne rédige pas depuis trente ans bientôt, comme je le fais au ministère, avec les qualités de style qu’on veut bien me reconnaître...
--Mais, papa, je tiens aussi de ma tante, par maman.
--Ben, ça ne peut pas nuire. Ça ne contredit pas ce que je disais. Tâche donc de ne pas toujours interrompre ton père. Si c’est l’éducation que tu as reçue!...»
Une interruption plus catégorique empêcha le sous-chef de reprendre son discours. Les deux battants d’une porte furent soigneusement ouverts, comme pour le défilé d’un cortège, par la femme de chambre, Céline, qui aussitôt proclama:
--«Ces messieurs et dames sont servis.»
Formule que lui avait dictée sa maîtresse, pour éviter le: «Madame est servie», dont la personnalité trop manifeste eût offusqué la famille.
* * * * *
Ce soir-là, après une assiettée de potage et une demi-douzaine d’huîtres avalées à la hâte, Gilles de Claircœur alla s’enfermer dans son cabinet de travail. Mais, avant de commencer sa tâche, elle fit maintes recommandations à ses deux domestiques pour que rien ne fût négligé dans l’ordonnance du festin, pas plus le champagne au moment de la glace, que le café de M. Andraux--à la turque--et la vieille eau-de-vie qu’il affectionnait.
Elle-même sortit d’une armoire, pour les étaler sur la plus grande table du salon, les boîtes, les écrins, les paquets soyeux, contenant les «surprises» destinées à tous.
Puis, s’étant assise devant son encrier, elle relut les dernières lignes des épreuves, et écrivit:
«Que se passait-il, à ce moment suprême, dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La Persinière?... Quels tableaux surgissaient en lui, avec la netteté des souvenirs qui vont s’effacer pour jamais? Quels visages montaient dans sa mémoire, grimaçants de haine, convulsés de douleur, ou transfigurés d’amour?...»
Voilà... Avec ça, un feuilletoniste aussi expert que Claircœur en avait pour jusqu’à minuit. Les tableaux du passé, les visages... tout ce qui défilerait dans l’âme indomptable de Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La Persinière, adroitement cuisiné de mystère... autant d’amorces pour la curiosité du lecteur. Et, de la sorte, on pouvait reculer la chute du couperet, comme l’exigeaient les dimensions du «lancement».
«C’est toi, trop adorable fantôme, c’est ta beauté, ô femme perverse et divine! qui m’amène ici, à cette mort ignominieuse...»
Tristan de La Persinière venait de murmurer cette phrase, lorsque la romancière crut entendre un grattement à la porte de son cabinet de travail. Aussitôt elle rejeta dans les limbes le trop adorable fantôme, et courut ouvrir, en s’exclamant:
--«Oh! Criquette, ma petite poule!... Elle s’ennuie de sa mémère...»
Dans l’embrasure ouverte, des bouffées de rire, des clameurs de gaieté s’engouffrèrent. «Quelle chance!» se dit Claircœur, «mon absence ne les contrarie pas trop.»
Et, vivement, elle referma sur sa visiteuse.
--«Ne faisons pas de bruit, Criquette. Ils voudraient venir... Et mémère n’a pas fini.»
Criquette remua un tronçon de queue, et regarda «mémère» avec des yeux tels que l’adorable fantôme, la femme perverse et divine, n’en avait pu poser de plus pathétiques sur Tristan-Honoré-Geoffroy, marquis de La Persinière. Pas de plus sincèrement tendres, à coup sûr.
Une chienne fox, de la plus petite espèce, avec un corps blanc presque aussi fin que celui d’une levrette, avec des taches noir et feu irrégulièrement départies sur sa tête, et lui plaquant de comiques œillères. De grosses prunelles de jais, toujours animées par un langage presque aussi nuancé que la parole humaine. Et deux coquines d’oreilles fauves, qui se dressaient comme celles d’un renard, n’ayant jamais, ni par conformation naturelle ni par persuasion, pu prendre la cassure chic, ni faire retomber leur pointe avec la désinvolture dont se piquent les fox-terriers de race,--les «Tristan-Geoffroy de La Persinière» de la gent foxine.
--«Viens, ma jolie, ma cocotte, mon trésor à quatre pattes.»
Sur de telles avances, Criquette n’hésita pas. Elle bondit dans le giron de sa maîtresse, qui s’était rassise. Mais elle ne s’y blottit pas en rond. Ce n’était pas l’heure. Elle leva ses yeux noirs--très grands pour sa race et maquillés d’un large cerne sombre--et regarda fixement Claircœur.
--«Ça t’étonne que je travaille quand nous avons nos amis», dit la romancière.
Évidemment, c’était le sens du regard interrogateur de la petite chienne.
--«Tu voudrais que j’y aille?...»
Criquette ne bougea pas. Elle n’avait pas compris. Ce n’était pas sa langue.
Mais lorsque Claircœur eut ajouté:
--«Tu veux mener mémère... mener mémère...»
Alors Criquette bondit à terre, courut à la porte, jappant de joie, remuant la queue,--son tout petit moignon de queue, blanc d’un blanc de neige, comme sa robe lustrée, rase et soyeuse.
--«Non, Criquette, non... Je ne peux pas. Allons, viens. Reste avec mémère. Mets-toi sur ton coussin.»
Au mot de «coussin», la docile petite créature se dirigea vers un de ces sièges bas et anguleux qu’on appelle «coins», et qui portait un des moelleux coussins, enveloppés de housses claires et lavables, faisant partie de son mobilier personnel. Criquette y allongea son mince petit corps blanc, où couraient des frissons d’énervement, car les choses ne s’arrangeaient pas comme elle aurait voulu. Son museau fin, posé sur deux élégantes petites pattes, aux pointes rapprochées,--ce qui l’effilait davantage--elle contempla fixement sa maîtresse. Seulement, comme elle regardait maintenant de bas, ses grosses prunelles obscures se soulignèrent d’une ligne de sclérotique pâle, ce qui leur donnait une expression implorante, extatique, plus humaine que canine.
--«Oui, mes beaux yeux... oui, on t’aime», dit la femme de lettres.
Car il était impossible de ne pas parler à un tel regard.
Toutefois, il fallut revenir au marquis de La Persinière, dont l’âme indomptable abusait peut-être du droit qu’on a de faire durer des éternités les minutes qui précèdent la mort.
Encouragée par la présence de Criquette,--celle-là du moins la préférait à tout,--Claircœur faisait voler sa plume sur le papier.
Tout à coup, il y eut, contre la porte, un grattement assez semblable à celui de la petite chienne.
Celle-ci jeta des abois assourdissants.
--«Entrez!... Tais-toi donc, Criquette, tais-toi!... Comment! c’est ma Lilie!... Arrive, mon amour... On vient donc voir ce que devient cette pauvre tante Gil?...»
Nathalie, les joues rouges comme des pommes d’api, les mains et la bouche pleines de petits fours fondants et de fruits pralinés, ses yeux bleus scintillant d’une goutte de champagne, déclara:
--«Je viens chercher Criquette... pour qu’elle valse autour de la table. Tu permets, tante Gil?... Allons, viens, Criquette.»
La petite fox hésitait. Lilie était sa camarade. Et, de son coussin qu’elle n’avait pas quitté, la gourmande reniflait une odeur de sucrerie dont s’accompagnait le frais arome de chair enfantine. Sa truffe remua. Sa langue mouillée torchonna ses babines. Cependant, elle regardait sa maîtresse. Un visible conflit agitait sa conscience de chien.
--«Vilaine Criquette!» s’écria Nathalie, «Veux-tu m’obéir!... Tante, commande-lui de m’obéir, à cette Criquette, à cette vilaine!
--Offre-lui un de tes bonbons, et elle te suivra», soupira Claircœur, avec une dose de sûreté psychologique qu’elle ne mettait pas toujours en quarante mille lignes.
Ce ne fut pas long. La bête et l’enfant disparurent. La porte claqua bruyamment.
--«Est-ce mignon!» murmura pour toute plainte la romancière. «La gosseline et le toutou... C’est à payer sa place... les voir ensemble.»
Devant ses yeux s’ébattaient encore les deux légères créatures, tandis qu’elle écrivait:
_«Du moins», pensa Tristan, «ton honneur est sauf, malheureuse! J’emporte l’infernal secret. Tu continueras à promener par le monde cette figure d’ange, dont tu masques une âme de démon...»_
II
La double porte en cuir de la petite salle d’attente retomba, et les mornes silhouettes, qui, de temps à autre, remuaient les pieds sous leur chaise, ou exhalaient un soupir d’énervement, se redressèrent dans une stupeur.
Celle qui entrait leur ressemblait si peu!
Le garçon de bureau lui-même, plongé dans la lecture du _Petit Quotidien_, impassible sous les regards, dont l’anxiété s’attachait à lui, leva enfin la tête. Et même, quand il eut reconnu Mlle Andraux, il leva toute sa personne. S’approchant de la jolie Gilberte, il échangea tout bas quelques mots avec elle. Puis il frappa un coup discret à une porte, sur laquelle une pancarte étalait ces mots: «MANDATS, INDEMNITÉS, BONS SUR LE TRÉSOR.» Presque aussitôt il ouvrit, et laissa entrer la jeune fille.
Des récriminations coururent, mais timides. Une voix s’éleva faiblement:
--«Pourquoi est-ce qu’elle passe avant tout le monde, celle-là?...»
Toutefois, devant le silence dédaigneux du garçon de bureau, ignorant ces vagues humanités, un silence découragé retomba.
La pièce, crasseuse, étroite, concentrait la chaleur d’un poêle à long tuyau de tôle, dont l’haleine de métal surchauffé congestionnait. Une inénarrable tristesse pénétrait par la fenêtre aux vitres sales et suintait d’un boyau de cour enfermé dans l’immeuble servant d’annexe au ministère.
Les patients, qui, dans la crispation de l’attente, songeaient à leurs pauvres occupations, si pressées, s’estimaient cependant heureux d’être là, puisqu’ils venaient, à des titres divers, participer aux munificences de l’État.
Quelqu’un de plus vint se joindre à eux, à qui le garçon de bureau ordonna:
--«Fermez donc votre porte!»
Puis, très rogue:
--«Prenez un numéro.»
Et comme le nouveau venu regardait sans comprendre:
--«Là... ces numéros verts.»
Désignant, à côté de sa main, qu’il se gardait d’étendre, une pile de petits cartons, où des maculatures confuses avaient pu jadis être des chiffres.
--«Oh!... puis... si vous voulez perdre votre tour...»
En hâte, le fonctionnaire retournait à son journal, dévorait le _Secret du Guillotiné_.