Part 3
Dans le bureau des MANDATS, Gilberte avait embrassé son père et salué d’un: «Bonjour, m’sieu Prosper», un vieux rédacteur, enfoui dans un angle, à une petite table, derrière des remparts de cartonniers.
Alors elle avait dit:
--«Comment vont les gosses?»
Ce qui lui attira cette observation:
--«Tu pourrais t’informer de la santé de ta belle-mère.»
Comme elle se tut, Théophile n’insista pas. Mais, l’idée de sa femme le suggestionnant, il émit une remarque dont Louise le harcelait:
--«Tu t’habilles d’une façon vraiment un peu excentrique, Gilberte. Tu dois te faire remarquer dans la rue.
--Marraine n’y voit pas de mal», riposta la jeune fille. «Et comme c’est elle qui est responsable de moi...
--Pardon. Si je te laisse avec elle, je n’ai pas abandonné le droit... Mon autorité paternelle...
--Oh! petit père, pas de sermon... Nous n’avons qu’une minute. Ta salle d’attente est pleine.
--Il n’est pas une heure. J’ouvre à une heure. Ma parole! ces cocos-là ne me permettraient pas de déjeuner.
--Alors, père, tu vas me dire...»
Mais il l’interrompit, revenant à sa préoccupation:
--«On ne t’ennuie pas, dans la rue? On ne te suit pas?... On n’est pas inconvenant avec toi?»
Gilberte éclata de rire.
--«Mais, papa, c’est des histoires à dormir debout. On ne manque de respect qu’à celles qui le veulent bien.
--Ne crois pas ça, mon enfant. Des femmes plus sérieuses d’apparence que toi se plaignent de ne pouvoir faire un pas dehors. Les hommes sont d’une audace!...
--Petit père, celles qui te racontent ça sont mûres et laides.»
Elle le vit rougir, eut un remords de sa malice... Naturellement... elle en était sûre... Les ridicules doléances venaient de sa belle-mère, cette Louise prétentieuse.
--«Une vraie Parisienne, petit papa, ne voit et n’entend que ce qu’elle veut voir et entendre.
--Épatant, comme les jeunes filles d’aujourd’hui sont décidées», murmura M. Prosper derrière ses remparts de cartons.
Gaiement, Gilberte tourna l’obstacle, pour aller taquiner le vieux compagnon de son père. Mais à l’angle du dédale, elle s’arrêta, jetant un «Oh!» de surprise.
--«Qu’est-ce que vous faites là?... Ce sont les portraits de votre ministre?...»
Elle pouffait, de son rire vraiment jeune, de ce rire sincère et sans cause, ce rire de vingt ans, qui devient rare, même dans l’enfance nouvelle, qu’abrège notre hâte de vivre et que sèvre de chimères notre scepticisme pratique.
Gilberte avait ce charme: le rire. Un rire délicieux, de sa bouche qui semblait faite exprès, avec ses longues lèvres souples et ses dents éclatantes.
M. Prosper lui-même, dans ce coin où il avait moisi sept heures par jour depuis plus d’années que n’en comptait Gilberte, en subit la contagion. Il rit aussi. Pas de la même façon.
--«Mon ministre?...» répéta-t-il. «Lequel? Il faudrait dire: «Mes ministres.» Je n’ai pas le temps de connaître leur figure, par les journaux, qu’ils sont déjà aux vieilles lunes. Mais, mademoiselle, regardez bien. Vous ne remettez pas?...»
La jeune fille considéra plus attentivement. Tout autour du bonhomme, sur la table, de chaque côté, en face, épinglés après les piles de paperasses administratives, le même personnage se répétait, à une trentaine d’exemplaires. Le même personnage, mais en différents costumes: d’intérieur, de ville, de jardin, de plage, en déguisements de bal ou de théâtre,--tantôt pompeux, grave comme un ambassadeur qui présente ses lettres de rappel, ou comme un cabotin devant sa glace, tantôt folâtre et funambulesque, sous le crayon des caricaturistes.
Tous ces portraits étaient des reproductions parues dans des illustrés. Ils adhéraient à un feuillet rose tendre, au haut duquel on lisait en caractères d’imprimerie: _l’Argus de la Presse_, puis, plus bas, écrits à la main, une date et le nom d’un journal.
--«Ce sont des articles concernant nos célébrités», expliqua M. Prosper. «Voyez ce que j’en fais.»
Il tourna les pages d’un album. Les découpures, texte ou vignettes, y étaient collées par ses soins, entre des titres calligraphiés, indiquant leur provenance, leur auteur, le jour de leur publication. Elles se séparaient par des traits de grosseurs différentes, dont quelques-uns, gras au milieu, s’effilaient au bout jusqu’à l’évanouissement. Des ornements en virgules, en vrilles, en pattes de hanneton, remplissaient les espaces laissés vides par l’irrégularité des placards.
--«Que dites-vous de ça? Est-ce beau!...» interrogea M. Prosper.
Le sous-chef, s’intéressant, daignait sourire dans sa petite barbe carrée.
Gilberte s’étonna:
--«Mais», demanda-t-elle, «qui ça concerne-t-il, ces machins de journaux?
--Des gens de lettres, des artistes. Ainsi, votre tante, madame de Claircœur... elle devrait me donner sa clientèle. Ça serait gentil. Elle doit être abonnée à _l’Argus_.
--Comment?» dit la jeune fille. «Est-ce qu’il ne faudrait pas l’autorisation du ministre?»
Cette naïveté divertit les deux fonctionnaires.
--«Voyons, tu penses bien que ce n’est pas un travail du bureau, mon mignon», observa Théophile. «Ce sont les petits bénéfices de monsieur Prosper. Il fait cela à ses moments perdus. Notre heure de déjeuner, par exemple.
--Et puis», ajouta M. Prosper, «quand il n’y a pas de besogne. Ça arrive souvent. Alors, quoi? On ne fait pas plus de tort à l’administration que si on se tournait les pouces.
--Mais je le connais!» cria triomphalement Gilberte, qu’intriguait en ses multiples effigies le client actuel de M. Prosper. «Je l’ai vu jouer quand marraine m’a conduite au Théâtre-Tragique. C’est Fagueyrat. Celui qu’on appelle: «le beau Fagueyrat». Je ne sais pas pourquoi, par exemple!
--Vous ne savez pas!» s’exclama M. Prosper. «Mais il est splendide!... Regardez-moi cette allure!
--Là, peut-être... en d’Artagnan, sous le feutre à panache. Mais en civil... ces grosses joues rasées, ces yeux qui clignent, cet air fat... Je lui trouve une tête à gifles.
--Oh! cependant... Être comme cela!» soupira le pauvre rédacteur, en remontant ses manches de lustrine.
--«Vous me plaisez mieux, monsieur Prosper. Oui, parole!... Vous avez une bonne figure, bien à vous, et pas une bobine à essayer des perruques.»
Le vieux gratte-papier rougit jusqu’aux oreilles. Ça avait beau lui être jeté par gentillesse, avec une légèreté espiègle... N’importe! on n’entend pas de sang-froid une si jolie fille dire que vous lui plaisez.
--«Si tu t’en allais, maintenant, petite chatte», suggéra le sous-chef. «Au lieu d’essayer tes minauderies sur monsieur Prosper. Tu es venue trop tard au bureau. Voilà qu’il est l’heure. Va-t’en.
--Oh! papa. Tu avais tant promis de me dire!... Tiens, j’attendrai, dans ce petit coin. On ne me verra seulement pas.»
Elle insista câlinement. Puis, s’énerva:
--«J’en deviendrai folle si je n’ai pas ta réponse aujourd’hui. Je n’en dors pas. Je n’en mange plus. C’est vrai!... Marraine s’inquiète... Elle m’a demandé si j’étais amoureuse.»
L’hypothèse fit encore partir le rire perlé de Gilberte.
--«Tais-toi, mais tais-toi donc, mâtine!» grommela Théophile.
Cependant, il la garda, derrière le rempart des cartonniers, près de M. Prosper, qui continuait à coller ses découpures de journaux.
Théophile Andraux n’aurait pas eu moins de regret que sa fille, si leur entrevue, pour aujourd’hui, en fût restée là. Cette fugue de Gilberte jusqu’au ministère, en cachette de «marraine», chez qui elle demeurait, l’objet du complot, la réponse qu’il préparait,--et à quelle grave question!--tout cela émouvait Théophile dans sa fibre paternelle, dans sa vanité, dans son goût de faire la loi.
Sa fille aînée, dont il avait presque ignoré l’existence pendant dix ans, était devenue peu à peu sa dilection, son orgueil. En contemplant la jolie et fine créature, il s’émerveillait sur lui-même, il s’estimait davantage, s’admirait d’en être le créateur, comme s’il l’était autrement que par le hasard de la nature, lui de qui elle tenait si peu, lui qui ne l’avait même pas élevée. A l’encontre de la vraisemblance, il n’attribuait à Gilles de Claircœur aucun mérite dans la croissance et l’épanouissement de cette charmante fleur humaine, qui devait au moins à la romancière sa culture matérielle. Tout en lui laissant jusqu’au bout la charge, Théophile éprouvait, à l’égard de sa belle-sœur naturelle, un sentiment qui n’avait rien à voir avec la reconnaissance, mais s’apparentait plutôt de la jalousie. Lui soustraire toujours un peu plus de l’autorité qu’elle exerçait sur l’esprit de la jeune fille, la contrecarrer, les mettre en opposition l’une contre l’autre, devenait une de ses joies. Mais il conduisait cela souterrainement, comme on creuse une mine. Car l’intérêt le tenait sur ses gardes. Une brouille avec la romancière... Ah! non... Jamais de la vie! Cette fantaisie-là eût coûté trop cher à toute la famille!
En ce moment, il ne s’agissait de rien moins que de la carrière de Gilberte. Sa marraine exigeait qu’elle eût un gagne-pain. «C’est le vrai féminisme», disait cette femme qui devait tout à son travail. «On ne sait ce qui peut arriver. Il faut qu’une jeune fille soit indépendante de tout,--de la dot, qu’une mauvaise spéculation peut anéantir ou qu’un mari peut manger,--des circonstances,--et surtout des hommes. Pour ces messieurs, c’est le marché aux esclaves, la foule des petites personnes qui ne savent que s’attifer.»
Gilles de Claircœur, orgueilleuse de sa liberté conquise, frémissante, après tant d’années, des laideurs du joug qu’elle avait connu, prononçait ce mot: «le marché aux esclaves», avec un accent indescriptible. On y sentait, dans le mépris des vendeuses de leur chair, non pas l’effet d’une pruderie bourgeoise, mais l’indignation d’une féminité farouche, une répugnance irréductible, une raideur de fierté, que les épreuves de la passion et les tendres humilités de l’amour n’étaient point venues adoucir.
Avec sa volonté robuste--cette volonté qui la faisait marcher si droit dans la vie--et sa franchise plutôt rude, Claircœur déclarait:
--«Je ne laisserai pas un centime à Gilberte si je vois qu’elle compte, pour ne rien faire, sur l’argent que j’ai gagné avec tant de peine. Ou elle travaillera, ou elle n’aura rien après moi. Elle n’a aucun droit d’héritage. Je ne suis pas sa tante légale. Ma pauvre sœur est morte avant de pouvoir seulement faire un signe marquant l’intention de la reconnaître.»
--«Ce que dit ta marraine, elle le ferait», commentait le père à sa fille, dans le tête-à-tête.
--«Elle aurait bien raison!» s’exclamait Gilberte, trop vive d’esprit et de corps pour être paresseuse, trop insouciante pour être intéressée.
Tous s’accordaient donc pour que Mlle Andraux travaillât. Mais c’est quant au genre du travail qu’on n’était pas près de s’entendre. La filleule de la romancière voulait faire «de la littérature». Non pas des feuilletons pour le populo, comme sa bonne femme de marraine. De la littérature... de la vraie. C’est-à-dire, dans le vague de sa petite tête, des élucubrations compliquées, de préférence incompréhensibles, et où l’auteur n’a pour sujet que soi-même.
Elle avait montré des essais à Claircœur, qui lui avait ri au nez, lui conseillant de ne pas perdre son temps à de pareilles sornettes.
--«Prépare le concours pour entrer au ministère, puisque tu as la chance qu’on y admette maintenant les femmes. Sois reçue. Si tu as du génie, tu le manifesteras après.
--Un bureau... J’aimerais mieux me jeter à la Seine», soupirait la jolie fille, piaffante et nerveuse, tandis que les larmes lui montaient aux yeux.
Elle trouvait des consolations près de son père.
--«Comment veux-tu qu’une Gilles de Claircœur te reconnaisse du talent, ma pauvre mignonne? Tu es trop ma fille, avec ta finesse d’esprit, ton tempérament poétique, pour être comprise d’une... brave femme, soit... mais enfin, d’une pondeuse de copie, d’une personne qui vous abat cinquante mille lignes sans avoir pris le temps de la réflexion. Et dans quel style!... Puis il faut compter avec l’envie.
--Oh! non... Pour ça, papa, tu ne connais pas marraine.
--Allons donc! C’est la nature... On n’encourage pas ceux qui vous marchent sur les talons.»
Pourtant il fallait un avis. Théophile éprouvait le besoin de dire à quelqu’un: «Ma fille a des dispositions étonnantes. Voici ses premières œuvres... Oh!... comme ça lui est venu... sans prétention. Qu’en pensez-vous?» Certain d’avance qu’on en penserait plus de bien encore que lui-même, ou du moins qu’on lui apporterait des raisons pour soutenir sa propre confiance admirative, qu’il eût été bien en peine d’expliquer.
Au ministère, parmi ses amis de jeunesse, dont quelques-uns lui avaient passé sur la tête, occupaient des positions supérieures, auraient, par conséquent, une proportionnelle sûreté d’opinion, Théophile Andraux trouverait ceux qui lui déclareraient:
--«Votre fille a un don extraordinaire. Enterrer ça dans des bureaux... Ce serait un crime.»
Alors, on marcherait. Gilberte publierait, sous un pseudonyme, en se faisant payer très cher. Il faudrait que la marraine se rendît à l’évidence. Et, d’ailleurs, on aurait une source de fortune qui permettrait de se passer d’elle.
C’était pour avoir la réponse à ces graves consultations que Gilberte, dès qu’elle avait pu s’échapper, cet après-midi, était accourue au ministère.
--«Attends un peu», lui dit son père. «C’est un mauvais jour, un commencement de trimestre. Mais, quand tous ces raseurs ont leur ordonnance de paiement, ils filent sur le Trésor. La caisse y ferme à trois heures. Alors il y aura toujours un moment où nous serons tranquilles.
--Trois heures... Je ne pourrai pas rester jusque-là. Que dirait marraine?» observa Gilberte.
--«Bon, ne t’inquiète pas. J’en ferai poireauter quelques-uns.
--En tout cas, je t’en supplie», reprit la jeune fille, «ne fais pas poireauter une pauvre femme qui est là--je l’ai aperçue--déjà âgée. C’est une institutrice qui a donné pour rien des leçons à une de mes amies. Et ça lui est arrivé plus d’une fois, de donner des leçons pour rien.
--Ah! l’institutrice au chapeau de paille, je parierais!...» s’esclaffa M. Prosper.
Sans lever le nez, il enduisit de colle l’envers d’un Fagueyrat en toge impériale et couronné de lauriers: («Soyons amis, Cinna...») Mais, devinant le geste interrogateur de Mlle Andraux, il expliqua:
--«Elle a le même chapeau de paille noire, été comme hiver... Et quelle binette là-dessous, ah! messeigneurs!...
--Pas de danger qu’elle manque le premier jour du trimestre», grommela le sous-chef. «Je la connais, avec son odeur de fourmi. Des leçons pour rien... Oui-dà!... Et les gosses du ministre?... Elle ne les a pas décrassés à l’œil... C’est ça qui lui a valu d’être pensionnée de l’État. Je vous demande un peu! Est-ce que je suis pensionné de l’État, moi qui le sers depuis vingt-cinq ans?
--Tu auras ta retraite, petit père.
--Pour quelle éreintante besogne!... Tu vas voir ça. On n’arrête pas.»
Sur ce mot, Théophile se dirigea vers la porte. Mais avant d’avoir ouvert la salle d’attente--un quart d’heure en retard--le sous-chef parut un autre homme. Son nez mince s’amincit de dédain, et ses yeux trop rapprochés s’abîmèrent l’un dans l’autre comme pour s’abstraire mutuellement de spectacles méprisables, sa petite barbe carrée devint rigide, sous deux lèvres hermétiques. Alors il poussa le battant et montra un visage si lointain, si vague, que les impatients n’osèrent risquer une réclamation. Tous se glacèrent, se rétrécirent dans le sentiment de leur petitesse. Qu’étaient-ils? Une poussière d’êtres, auprès de l’organisme énorme, mystérieux, souverainement indifférent à leurs soucieuses individualités, et dont la vie lente avait l’éternité des longs couloirs, le secret des portes innombrables. Ces portes, ne devait-on pas les bénir quand elles s’ouvraient, même sur l’hébétude des attentes inexpliquées? Car elles auraient pu ne pas s’ouvrir du tout, sans que prière ni violence atteignissent les volontés obscures qui faisaient mouvoir leurs gonds.
Des gens entraient dans le bureau, l’un après l’autre. Ils saluaient. M. Andraux ne répondait pas. Avec un gauche sourire, chacun prononçait une phrase, qui tombait, s’assourdissant dans le silence. Généralement, ils présentaient un papier. Le sous-chef le prenait, l’examinait longuement. Il semblait y chercher une tare, une irrégularité. Cependant la plupart de ces papiers étaient devenus jaunes, effrangés, coupés aux plis, à force d’avoir traîné dans des poches, d’avoir été dépliés dans ce même bureau, sous ces mêmes yeux, qui se clignaient l’un à l’autre par-dessus le nez en dos de couteau.
Lorsqu’il en avait minutieusement étudié un, Théophile allait prendre un dossier, classé à sa lettre alphabétique. Cette opération aussi demandait du temps, de l’application, des gestes mesurés, une expression de visage tendue comme si le bureaucrate eût cherché une rime à «chanvre». Cependant il fallait bien que le dossier se trouvât et fût ouvert. Andraux en sortait un autre papier. Nouvel examen. Les minutes passaient. N’était-il pas indispensable qu’elles passassent? Et n’est-ce pas le premier devoir d’un employé de bureau de donner à leur cours cette sage lenteur, que la folle activité humaine a détruite partout, excepté dans les administrations?
Le folio dûment compulsé, on se reportait à un registre colossal, sur lequel le patient devait émarger. Tourner les pages, découvrir la colonne, le nom, la case correspondante où s’inscrirait la signature, ce n’était pas un mince travail. Cela engageait des responsabilités, demandait du discernement, de la circonspection.
--«Eh non!... monsieur... eh! non... Que diable! pas si vite!... Où allez-vous signer?... Le savez-vous seulement?... Là?... Mais non... mais non!... Ici, monsieur, ici!... Voyez-vous la pointe de mon crayon?... C’est extraordinaire!... ma parole!... C’est extraordinaire!...»
Et le sous-chef suivait d’un regard écrasant le coupable qui s’enfuyait humilié, énervé, navré de son temps perdu, emportant son ordonnance de paiement dans un autre quartier de Paris, vers les guichets du Trésor, où le supplice recommencerait, avec le timbre des oppositions, le visa, l’appel des numéros,--autant de stations crucifiantes par la longueur des «queues» à faire, et par le mortifiant dédain de l’humanité supérieure assise derrière des grillages.
Une fluette forme noire s’insinua dans le bureau. M. Prosper eut, vers Gilberte, un clin d’œil significatif. En ce moment, il collait un Fagueyrat aux cuisses impressionnantes, moulées dans des chausses à la Henri III. Et il venait d’écrire, dans une ronde non moins moulée que les cuisses, le mot «_Tragedia_»,--nom du journal qui publia ce portrait. (Sans doute, les minutes appartenant au ministère eussent été occupées, sans cet exercice, par le mouvement giratoire des pouces de M. Prosper. Elles se trouvaient mieux remplies par les cuisses du beau Fagueyrat.)
Gilberte se pencha légèrement pour apercevoir ce qui rendait facétieux le regard de M. Prosper. Elle aperçut la petite forme noire, surmontée de l’immuable chapeau de paille. Il était noir également, ce chapeau, et d’un galbe qu’aucun journal de modes n’avait reproduit depuis que Gilberte s’intéressait aux journaux de modes, c’est-à-dire depuis une époque très voisine de sa naissance.
La petite forme s’inclina pour saluer. Mais rien ne s’inclina en retour: ni les murs crasseux, ni les piles de dossiers, ni l’échafaudage des cartons, ni--on peut le croire--le dos de M. le sous-chef.
Une voix timide murmura:
--«Je viens chercher mon ordonnance de paiement.»
Un silence suivit. Et enfin la réponse de M. Andraux, grave, soupçonneuse:
--«Quelle ordonnance?
--Mais... pour ce trimestre de mon indemnité littéraire.
--Quelle indemnité?»
Un autre silence. Puis, la voix, plus faible encore:
--«Oh! j’ai oublié mon papier... Mais, ça ne fait rien, n’est-ce pas? Vous me connaissez bien.
--Moi!...»
L’attitude de Théophile fut indescriptible. Connaître cette petite forme noire, lui, sous-chef au ministère!... Plaisante hypothèse. Cette petite forme noire... Mais, elle défilait là, tous les trimestres, sans que ses yeux trop proches daignassent la discerner. Il aurait fallu un microscope, voyons... Cette chose infime. Le papier qu’elle apportait, à la bonne heure. Cela émanait d’un cabinet de ministre. C’était la concession d’une indemnité littéraire annuelle de trois cents francs. Un papier à en-tête ministériel, CELA, c’était quelque chose qui compte. Mais la petite forme noire... Pfuh!...
--«Monsieur, vous seriez si bon!... Pensez... je viens de si loin!... Et toute ma journée perdue. Et... et... il faut encore aller au Trésor après. Avec mes leçons... Je ne retrouverai plus...»
Devant le geste d’impuissance, d’ignorance, elle ajouta, dans un chevrotement:
--«Et... et... j’ai tant besoin de cet argent!...
--Allons, madame, voyons... Mon temps est précieux», dit le sous-chef.
Et il rouvrit la porte pour la congédier, en faisant entrer une autre personne.
L’institutrice eut une exclamation de désespoir:
--«Mais vous me connaissez, monsieur, depuis tant d’années que je viens! Mais»--(elle avança d’un pas pour dépister M. Prosper derrière l’ouvrage fortifié des cartonnages)--«mais... votre employé me connaît.»
Parole funeste!... «Votre employé!»
M. Prosper, que l’affliction visible de Gilberte allait émouvoir, M. Prosper prit une figure aussi rébarbative que celle du sous-chef:
--«Madame, j’ignore le public, ici. Je ne connais que mon travail.»
Et il saisit de larges ciseaux administratifs pour rogner les bavures autour d’un Fagueyrat en apache,--casquette aplatie, chandail et large cotte de velours, l’œil aux aguets, le couteau à virole au poing,--sinistre avatar, dont tout Paris voulut avoir le frisson.
La petite forme noire tourna un dos misérable, un peu déjeté sous le drap mince de la «confection» au rabais. Elle glissa dans la salle d’attente, disparut derrière le tambour extérieur. On ne la vit plus.
Gilberte se dressa. Elle tremblait. Elle avait des larmes dans les yeux.
--«Si c’est ça, l’administration, j’ai rudement raison de ne pas vouloir y entrer!» cria-t-elle.
Son père bondit vers elle, si violemment qu’elle recula, s’aplatit contre la muraille des cartonniers, avec un geste inconsciemment défensif de la main, comme un enfant sous le vent d’une gifle.
--«Tu n’es pas folle!» glapit sourdement Théophile. «Si tu ne sais pas te tenir ici, va-t’en! Tu te crois chez ta marraine, peut-être...» ajouta-t-il d’un ton que Fagueyrat lui eût envié. («Tu veux m’assassiner, demain, au Capitole.»)
Elle protesta:
--«Mais, papa, avant qu’elle entre, tu l’as décrite... Tu la connaissais.»
Le sous-chef croisa les bras.
--«Et les ressemblances?... N’as-tu pas entendu parler du marquis de Casa-Riera? de l’affaire Tichborne? du marquis de Valcor? Ne t’ai-je pas moi-même conduite au _Courrier de Lyon_,--dans une loge que ta marraine nous avait donnée? Vais-je risquer les deniers de l’État, et me faire prendre au piège de quelque astucieuse simulatrice?...»
Il s’arrêta. Une porte intérieure, communiquant avec le bureau voisin, venait d’être poussée. Une tête y apparaissait,--jeune, chevelue, une plume derrière l’oreille.
--«Venez voir quéque chose d’épatant!»
Dans les bureaux, quels qu’ils soient, nul ne résiste à l’imprévu. Les événements y sont si rares que le personnel ne les chicane pas sur leur importance. Un appel comme celui de la tête chevelue eût fait courir toute une direction.
Andraux, surpris, se vit face à face avec un client qui était entré quand l’institutrice sortait.
--«Veuillez», lui dit-il, «retourner dans la salle d’attente jusqu’à ce qu’on vous appelle. Le ministère n’est pas à vos ordres.»
Puis, le suivant, il appendit un écriteau:
«_Le bureau est fermé pendant un quart d’heure._»
De quand partait ce quart d’heure, et combien durerait-il? Ce devait être le problème qui distrairait la méditation des nouveaux arrivants.
Théophile donna un tour de clef et s’élança dans le bureau voisin, où déjà venait de se précipiter M. Prosper. Gilberte, intriguée, les suivit.
Une demi-douzaine d’employés de grades différents (il y avait même un huissier en tenue, mais la hiérarchie disparaissait dans l’émotion générale) s’attroupaient devant un carton dont le bureaucrate chevelu tenait la poignée de cuivre. Il attendait que l’assemblée fût au complet, et suffisamment recueillie, pour dévoiler sa découverte.
Mlle Andraux sentit son cœur battre en lisant sur l’étiquette mobile de ce carton: «_Pièces confidentielles._» Mon Dieu!... des fuites sans doute. Des documents vendus à l’étranger. Un drame. Ce rédacteur à figure bilieuse, qui lui semblait pâlir et jaunir jusqu’aux yeux... Serait-ce lui, le traître?
--«Messieurs», prononça le chevelu, qui ne remarqua pas (ou ne voulut pas remarquer) la jeune fille, «apprenez un effroyable secret: Arthémise était sur le point de devenir mère.»
Des exclamations. Des rires.
Le chevelu continua:
--«C’était tout à l’heure mon tour de lui donner à manger. Elle vient de me révéler sa faute, et de m’en présenter les fruits. Admirez ce tableau de famille.»