Part 6
Mais ce fut le dernier effort de la dignité, qu’elle gardait avec l’illusion d’être encore en public. S’avérant de façon certaine qu’elle se trouvait dans une voiture fermée,--jamais elle ne saurait comment Fagueyrat avait pris leur vestiaire,--Blandine éclata en sanglots, puis engloba tous les directeurs de théâtre et tous les auteurs dramatiques sous des qualificatifs auprès desquels les termes de «mufles» et de «crétins» ne parurent plus que de doucereuses aménités. Comme son amant se taisait, elle crut qu’il se moquait sournoisement d’elle, et, se tournant vers lui, elle reprit, pour lui tout seul, la kyrielle de ses adjectifs véhéments:
--«Tu me le paieras!» termina-t-elle. «Tu en as un toupet de m’avoir attirée dehors en me disant que je serais contente!...»
Fagueyrat, habitué depuis le Conservatoire à recevoir noblement les imprécations de Camille, et à ne pas sourciller sous les fureurs d’Hermione, gardait sans peine bonne contenance. Ce fut avec douceur qu’il riposta:
--«Contente... Tu le serais peut-être déjà si tu m’avais laissé parler.
--Ah! tu trouves que tu ne m’en as pas assez fait, des bonnes surprises! Tu vas peut-être me raconter que tu as plaqué ton directeur et son sale boui-boui, comme tu aurais dû le faire, puisqu’on m’y refuse un rôle digne de moi. Pas de danger! Tu lui lécherais les bottes à cet auteur, qui va te faire jouer un homme du vrai monde... Si ça ne fait pas pitié!
--Pitié pour qui?... pour ce pauvre auteur qui aurait des bottes bien mal cirées. Rassure-toi. Si invraisemblable que cela te paraisse, j’ai rendu le rôle.
--Tu as?...
--J’ai rendu le rôle. J’ai quitté le Théâtre-Tragique. Ne t’ai-je pas dit, au début de cette agréable conversation, que j’avais mis le marché à la main à mon directeur?
--Oui, enfin... c’était une façon de parler.
--Faut croire que non.
--Tu ne l’as pas quitté à cause de moi? Tu as eu d’autres grabuges?
--Pas l’ombre.
--Marcel!...»
Mlle Jasmin était abasourdie. Mais abasourdie à un point qu’elle ne trouvait rien à dire... Et même rien à faire. Ce qui fut pénible à Fagueyrat, comme il le lui fit observer:
--«Eh bien, quoi, Blandine?... Tu ne me sautes pas au cou?...»
Soupçonneuse encore, vaguement inquiète, elle demanda:
--«Tu as un autre engagement?
--Mais non, ma gosse.
--Eh bien, nous voilà dans de beaux draps!» grogna-t-elle. «T’as fait de la belle ouvrage! Et tu exiges que je vive en petite bourgeoise, que je rompe avec les gens qui ne demandent qu’à m’être agréables? Je me privais déjà de tout pour t’être fidèle. Mais, maintenant, si nous ne gagnons plus rien, ni l’un ni l’autre...
--C’est tout ton remerciement?» dit Fagueyrat.
--«Ah! aussi», s’exclama-t-elle, près de se remettre en colère, «je ne t’en demandais pas tant! Fallait seulement les menacer... Ils auraient peut-être cédé.»
L’acteur éclata de rire.
--«Est-elle gosse, tout de même, cette Blandine! Mais, voyons, s’ils avaient dû céder devant la menace, ils céderaient bien plus devant le fait. Et tu vois qu’il n’en est rien.
--Sûr... Mais tu te serais laissé fléchir... Tu aurais gardé la porte ouverte pour rentrer.
--Écoute, Blandine, tu ne mérites pas que je te dévoile mes projets, mes espérances. Tu es une petite femme abominable. Si je n’avais pas pour toi les pires faiblesses, j’ouvrirais la portière de ce sapin, je fuirais le jeune monstre que tu es, et tu ne me reverrais de ta vie.»
En disant cela, il saisissait à deux bras le buste gracieux du jeune monstre, bousculait l’immense chapeau, et se mettait à embrasser Blandine avec une fougue, une gaieté, qui persuada celle-ci, moins de la passion de son Marcel, que de la sécurité immédiate de leur carrière.
--«Oh! mon chéri, raconte vite... Est-ce que tu vas prendre un théâtre, comme je te l’ai cent fois conseillé?...
--Tes conseils, naïve enfant, ne valaient rien sans de la bonne galette.
--Et tu en as trouvé, de la bonne galette?
--Ça se pourrait. J’ai une combinaison que j’ose appeler mirifique, pharamineuse et épastrouillante.
--Aboule ta combinaison.
--Dans un endroit plus secret», chuchota Fagueyrat contre la joue de sa maîtresse. «Ce taxi-auto est muni d’un cornet acoustique. Je parlerais à l’oreille de tout Paris. D’ailleurs, nous arrivons. Ton «chez toi» sera-t-il ce soir notre «chez nous»?
--Grand singe, il faut toujours qu’on en fasse à ta tête», dit Mlle Jasmin, en sautant de la voiture.
Tandis que cette réconciliation avait lieu, la répétition générale s’achevait au Gymnase.
Gilberte, rencognée contre la cloison de la baignoire, ne se penchait plus en avant pour laisser apprécier ses lignes souples dans une robe blanche et l’originalité de son visage entre deux grosses coquilles de tresses brunes. Elle battait des paupières, pour retenir deux larmes. La seule crainte que son nez ne rougît l’empêchait d’en verser d’autres. Sa marraine, désintéressée maintenant du spectacle, coulait de temps à autre un regard furtif vers l’angle obscur où l’enfant s’enfonçait.
--«Voyons, mignonne... Ils n’ont pas refusé, je t’assure. Ils préfèrent un conte, pour commencer, une petite chose d’imagination...»
Elle parlait tout bas. Et ce fut tout bas aussi--mais sur quel ton! où vibrait toute l’amertume passionnée de l’orgueilleuse jeunesse--que Gilberte répliqua:
--«De l’imagination... Justement!... Je ne leur en donnerai pas. C’est de la denrée pour concierges! Nous tous, la nouvelle école... ceux de demain... nous la répudions, l’imagination.»
L’auteur des _Malheurs d’une arpète_ et du _Secret du guillotiné_ soupira. Comment eût-elle osé dire à sa filleule que le _Gulliver_ accepterait, à petite dose, du «Gilles de Claircœur», même sous un nom inconnu--parce qu’enfin ça divertirait au moins certains lecteurs--tandis que du «Gilberte Andraux», on n’avait même pas la curiosité de savoir ce que ça pouvait bien être? D’ailleurs, la feuilletoniste ne songea pas à se blesser. En face de cette jeune assurance, elle, qui ne s’en était jamais fait accroire, doutait de soi davantage, sentait le besoin de s’excuser. Ne lui avait-il pas fallu gagner son pain et le pain de quelque autre? Mais elle savait bien ne faire que du métier. Jamais elle n’avait prétendu, par ses récits sans façons, conquérir une place dans le royaume des lettres.
Lorsque le rideau tomba, les trois spectateurs de la baignoire ne joignirent pas leurs applaudissements à ceux du public. Ni Gilberte ni sa marraine ne savaient seulement de quelle façon la pièce avait fini. Toutes deux appartenaient à leur déception. Quant à Théophile, préoccupé de sortir promptement pour trouver un fiacre, il se hâtait de passer à ces dames leurs manteaux, qu’il présentait à l’envers, jugeant la doublure plus habillée, et dont il ne parvenait pas à trouver les manches.
Ce fut une retraite plutôt maussade.
Mais, dès le milieu du couloir, un changement se produisit. Le directeur du _Gulliver_, empressé, le chapeau à la main, son glabre et froid visage presque éclairé d’un sourire,--un sourire d’ailleurs sans joie, comme toute cette physionomie irrémédiablement taciturne,--se précipitait. Lui, dont les gestes semblaient las d’ordinaire, bouscula des gens pour ne pas manquer la rencontre.
--«Madame de Claircœur... J’ai tenu à vous revoir, à m’assurer que monsieur Thanor s’est entendu avec vous.»
Monbardon ne regardait pas Gilberte, semblait ne pas la voir.
--«Mais», fit la romancière, surprise, «entendu?... oui, pour un conte.
--Un conte, soit. Mais, d’abord, nous allons faire passer les chroniques. Il a dû vous le dire. Elles sont tout à fait bien, ces chroniques, de votre parente... comment, déjà?... Votre sœur?...
--Ma nièce, monsieur Monbardon, ma nièce. Tenez, justement, la voilà. Tu entends, Gilberte? monsieur Monbardon prend tes chroniques.»
Si elle entendait!... Ses yeux s’illuminaient,--deux étoiles sombres, dans la figure devenue toute rose, sous l’écharpe jetée autour de sa tête, et dont la mousseline de soie retombait en amusante capuche. Qu’elle était jolie en ce moment, dans l’effervescence brusque de son bonheur, avec cet enroulement clair sur ses cheveux lustrés,--ses cheveux aux reflets mordorés de marron sauvage!
--«Ah! c’est mademoiselle?...» fit le directeur du _Gulliver_, dont la figure triste voulut exprimer la surprise. «Mais elle est toute jeune, votre nièce, madame de Claircœur?
--Non, je suis vieille, j’ai déjà vingt ans», soupira Gilberte, avec la bonne foi de son âge, qui considère comme un déclin la troisième dizaine d’années de la vie.
--«Alors», sourit Monbardon, «patientez un peu. Vous vous trouverez très jeune, dans encore vingt ans. Et, d’ailleurs, vous le serez, j’en suis sûr», ajouta-t-il galamment.
Elle rougit, sous le regard insistant et froid. Il reprit:
--«Vous voulez donc devenir une femme de lettres, mademoiselle?...»
La physionomie animée de la jeune fille répondait joyeusement, lorsque le directeur termina sa phrase:
--«... Comme votre tante? Vous avez de qui tenir.»
Il n’eut pas le temps de voir se pincer légèrement les traits de Mlle Andraux. Quelqu’un s’interposa:
--«Oui, c’est un don de famille. Nous avons la folie d’écrire, même quand nous ne publions pas. Le père, monsieur le directeur... Je suis le père de cette jeune personne... Théophile Andraux. Vous me donnez une raison de plus d’en être fier.»
Monbardon tourna vers le sous-chef un visage dont l’indifférence dédaigneuse, l’ironie voilée, l’ennui morne, recomposaient la plus habituelle expression. Il ne répondit rien, et revint à Gilberte,--mais brièvement:
--«Alors, mademoiselle, j’aurai l’honneur de causer avec vous. Au _Gulliver_, n’est-ce pas? un de ces jours, de six à sept. Nous arrangerons un petit projet de collaboration.»
--«Marraine, marraine!...» disait la jeune fille, dans le fiacre qui les ramenait boulevard Raspail. «Tu vois, je ne me trompais pas... Je sentais bien qu’il y a en moi mieux que l’étoffe d’une employée d’administration. Ma carrière se décide... Je vais collaborer au _Gulliver_... Un des premiers journaux de Paris!... Ah! marraine, que je suis heureuse!... que je suis heureuse!...»
IV
--«Madame est chez elle?»
La femme de chambre de Claircœur, personne peu stylée, n’avait jamais pu comprendre qu’à pareille question un «non» décisif n’est jamais blessant pour le visiteur. Même si ce visiteur astucieux lui tend le piège classique: «La concierge me l’a dit.» Il se heurte à une consigne générale, voilà tout. Tandis que si la camériste hésite, et finit par «aller voir», le gêneur n’a plus de doutes: on le met personnellement à la porte.
En dépit de tous les mots d’ordre, écoutés d’ailleurs d’une oreille volontairement sourde ou rebelle, Céline se trouva dans l’impuissance de mentir assez vite à un jeune homme de si grand air. Une tête comme on n’en voit que dans les tableaux-réclames de photographes,--cheveux bouffants sous le haut-de-forme à huit reflets, visage régulier, lisse, retouché, épilé, sans une seule de ces légères disgrâces d’épiderme contre lesquelles se mobilisent tant de pâtes et d’anti-bolbos. Une haute cravate de satin noir, dont le nœud devait détenir un record. (Refaire ce nœud-là, impossible!) Un pardessus à pèlerine, comme n’en portaient, dans l’esprit de la femme de chambre, que les princes en exil. Entre les revers, un gilet si doucement velouté qu’elle eût souhaité d’y promener le bout des doigts. Avec cela, des yeux qui lui coulaient dans les moelles un quelque chose qu’elle essaya vainement ensuite de définir à la cuisinière. Et des bottines vernies, à la fois si miroitantes et si longues, qu’on craignait de céder à leur fascination et de marcher dessus.
--«Oui, n’est-ce pas? Madame est chez elle. Alors, voulez-vous m’annoncer?»
Autoritaire, il avançait dans la galerie, entre les meubles ripolinés blancs. De sa canne--une canne extraordinaire, jonc énorme surmonté d’un masque tragique sous lequel on entrevoyait une tête de mort (vieil ivoire japonais)--il désignait, par une intuition qui stupéfia Céline, la portière effroyablement jaune et rouge--remords éternel du pillage de Pékin, quoique fabriquée à Clichy--dont se voilait l’entrée du salon.
Incapable de résistance, et même de présence d’esprit, Céline souleva cette portière, introduisit le merveilleux inconnu, prit sa carte, et, sans la poser sur le petit plateau en métal argenté,--une occasion!... on trouve tant de choses élégantes pour presque rien dans les catalogues d’étrennes,--elle s’élança vers le cabinet de travail.
La romancière y piochait une fin de chapitre.
Les pieds sur un tabouret-chaufferette, son grand corps frileux drapé dans une robe d’intérieur en «zénana» capucine avec empiècement de fausse guipure, la figure marbrée de rouge du côté du feu de gaz suppléant à l’insuffisance du chauffage central, les doigts copieusement maculés d’encre, elle jetait sur le papier une phrase dont l’émotion lui mouillait les yeux de larmes:
«Je vous pardonne, Godefroy. Cela vous importe peu maintenant. Mais, à l’heure de la mort, vous joindrez les mains, vous murmurerez: «Elle m’a pardonné. L’enfer et ses tourments me paraîtront supportables.»
Au coup frappé à la porte, elle cria machinalement:
--«Entrez!» puis tourna vers Céline son bon grand visage mi-partie enflammé à droite, pâle d’effort et de fatigue à gauche, et dont un œil semblait maquillé, parce qu’en l’essuyant précipitamment d’un doigt peu net elle venait de le cerner d’une ombre noirâtre.
--«Un monsieur?... Mais, ma petite, je ne reçois personne.
--Madame... c’est la concierge. Elle a juré que Madame y était.
--Mais, vous, Céline, voyons!...
--Madame, ce monsieur est entré tout droit. Il est dans le salon.
--Eh bien, par exemple!... Et puis, quoi!... Il n’y a qu’à le renvoyer...»
Elle jetait un coup d’œil vers la glace, constatait l’écroulement de ses lourds cheveux, sa face meurtrie de manouvrière à la besogne.
--«Je ne peux pas recevoir comme ça.»
Seulement alors, elle eut l’idée de regarder la carte:
MARCEL FAGUEYRAT Artiste dramatique.
Ce fut un éblouissement. Une vision palpita. Le théâtre... Sa pièce jouée... Le rêve... N’y a-t-il pas, dans toute existence, un rêve qui fait de la réalité une attente? Le but, ce n’est jamais le point où l’on est, l’heure que l’on vit. Quelque satisfaction que le jour vous apporte, on y compare cette suite plus désirable que demain en fera jaillir. Un bonheur n’est grand que par la quantité d’espoir qu’il renferme. Les succès de Claircœur, fruits savoureux, contenaient cette amande, sur quoi elle se brisait les dents: «Mettre cela au théâtre!...»
Elle sourit à la carte de l’acteur, et dit:
--«Céline, priez ce monsieur d’attendre cinq minutes. Je le rejoins tout de suite.»
Dans son cabinet de toilette, où elle se précipita, la romancière rajusta son chignon, ramena sur son front, où s’allongeait une fine portée de rides,--qui donc y inscrirait un allegro de baisers?... c’était fini, cela,--quelques courtes mèches frisottantes. Elle couvrit de poudre de riz la joue ardente, et pinça vigoureusement la joue pâle. Elle ponça ses doigts tachés d’encre.
Mais cette robe d’intérieur? C’est bien popote, bien bourgeoise du Marais, le zénana. Enfin... avec un nœud de tulle autour du cou... Et la voilà se dirigeant vers le salon.
Loin de sa pensée l’intention de paraître jeune et jolie aux yeux d’un homme de qui l’on racontait d’incroyables bonnes fortunes. Mais quoi! C’est l’instinct de son sexe. De tout être qui tient un peu de son destin entre les mains, une femme se dit avant tout: «Comment me trouvera-t-il?» Une obscure conscience, forte de tous les siècles traversés par sa race, la fait songer d’abord à l’effet de son apparence. Elle court à son miroir, dès que l’imprévu la surprend,--comme un soldat saute sur ses armes à la moindre alerte. L’âge n’y fait rien. Et l’amour même ne lui inspire pas cette sauvage défensive. Car elle peut avoir dans un amour profond la confiance qu’elle n’a pas dans l’impitoyable sévérité de la vie et des hommes.
Au salon, Fagueyrat, amusé, inspectait le décor. Il y avait là des meubles tout neufs, d’une dorure féroce. Et de vieux invalides, aux formes bizarres, de ces monuments de famille qu’on a vus en bonne place et entourés d’égards, lorsqu’on était bambin, et que, plus tard, on continue à regarder avec les yeux admiratifs de l’enfance. On se croirait sacrilège de les faire emporter par le bric-à-brac. Et c’est ainsi que trônait chez Claircœur une étagère torsadée et défendue par des griffons, en faux bois de fer, un fauteuil voltaire dont le velours usé alternait avec des bandes de tapisserie à emblèmes, une panoplie, portant un képi, une giberne et un coupe-choux de garde national, avec un morceau de pain du siège de Paris sous une lentille de verre grossissante. Sur les murs, entre des chromos, tapageusement encadrés, s’étalaient des portraits photographiques grandeur nature, dans des entourages en palissandre, à filets de bois de rose.
Quand la romancière entra, son visiteur, l’œil sur la lentille de verre, contemplait le petit amas de boue séchée, traversé d’échardes, de pailles, de débris innommables, grossis par la loupe, échantillon de l’aliment essentiel qu’en janvier 1871 les Parisiens digéraient sans appendicite.
--«C’est ma mère qui avait gardé cela. Et, au-dessus, il y a le képi avec lequel mon père montait la garde sur les remparts, la nuit, par quinze et vingt degrés de froid.»
Fagueyrat ne sourit pas. Il n’en eut même nulle envie. C’était, sous ses airs tranchants, un bon garçon à l’émotion facile. L’image de sa maman, couturière à Moissac, et de son papa, employé aux pompes funèbres de la même ville, lui apparut, et l’attendrit.
--«Madame», dit-il, «ce m’est d’un bon augure que je me sois arrêté instinctivement devant les souvenirs de vos parents. Je songe aux miens, dans leur antique château de Gascogne. Je me les représente assis devant la cheminée monumentale où sont sculptées les armes de nos ancêtres...» (Sa voix eut un trémolo sincère. Il les voyait. Et le son des mots: «nos ancêtres», amollit son intonation, naturellement sombre, prenante et chaude.)
Claircœur lui tendit la main. Leurs doigts s’étreignirent avec une cordialité vive, une entente spontanée, comme si le noble Fagueyrat père, délaissant les pompes funèbres, et le vaillant Claireux, se fussent mutuellement sauvé la vie sur des champs de carnage, pendant que leur épouses parfilaient ensemble de la charpie, au coin de la cheminée séculaire.
--«Asseyez-vous», proposa la maîtresse de la maison.
Fagueyrat prit le siège désigné, sans s’apercevoir qu’on lui faisait les honneurs du voltaire à bandes de tapisserie. Aussi eut-il le sentiment de s’enfoncer dans une trappe, lorsque cédèrent les ressorts exténués. Il revint au niveau du monde vivant en se rehaussant par les coudes, solidement appuyés aux deux bras du meuble. Mais il ressentit bientôt la fatigue occasionnée par cet exercice de trapèze. Dès lors, préoccupé de prendre de temps à autre quelque repos, en se laissant glisser aux voltairiennes profondeurs, il tâchait de faire coïncider cette défaillance avec des chutes de phrases ou les interruptions de la causerie, pour ne pas couper ses effets. Ce fut extrêmement difficile.
--«Madame», commença-t-il avec entrain (c’était le début. Il planait dans l’espace), «j’ai lu vos _Malheurs d’une arpète_... Vous aviez raison. C’est un effet scénique sûr. La pièce est toute faite dans le roman. Que dis-je!... Mais il y a deux pièces... Il y a dix pièces! C’est inouï comme l’invention et l’intérêt se soutiennent!
--Le rôle d’Adhémar?...» balbutia Claircœur, qui contenait l’explosion de sa joie.
--«Le rôle d’Adhémar? Ce sera le plus beau que j’aie rencontré dans ma carrière.
--Mon Dieu!... Alors vous le jouerez?... Vous le jouerez, monsieur Fagueyrat!...
--Je le jouerai. Seulement, si ça ne vous fait rien, nous changerons le nom d’Adhémar.»
Elle le vit se tasser, comme sous un accablement. Les ressorts gémirent. Une anxiété vague saisit Claircœur.
--«Oh! tout ce que vous voudrez, cher monsieur. Vous pensez... changer un nom!» (Il se redressait, la figure rassérénée.) «Vous ne trouvez pas que c’est dommage?... Adhémar... cela sonne... cela vous a un je ne sais quoi de chevaleresque. Adhémar... Cela vous irait si bien!
--C’est vieux jeu. Maintenant on s’appelle Pierre ou Paul. Le héros de Fachoda fut baptisé Jean-Baptiste, et le général Boulanger portait le prénom d’Ernest. Songez que les souverains se nomment Nicolas, Alphonse, Gustave, George, Guillaume. Nous devons être modernes, cher maître. Adhémar n’est pas moderne.»
Quand il prononça «cher maître», son interlocutrice eut un haut-le-corps. Mais elle se remit vite, ne voulant pas paraître inaccoutumée à ce titre. «Cher maître»... Évidemment, on ne pouvait lui dire: «chère maîtresse». Jamais elle n’avait réfléchi à cette bizarrerie de langage. Personne n’avait encore songé à lui donner du «cher maître». Elle éprouva une gratitude envers l’acteur, et dirigea doucement vers lui ses larges yeux, aux iris blonds, que toutes sortes de sentiments joyeux, exaltants et délicats, emplissaient d’une suavité imprévue.
Il se dit que c’était une brave créature, cette Gilles de Claircœur, qu’on s’entendrait mieux avec elle qu’avec ces rossards de petits auteurs, qui se croyaient Shakespeare quand ils avaient pondu leur premier lever de rideau, et qui, les nerfs toujours à vif, étaient plus femmes que des femmes. Fagueyrat se sentait content de penser que, tout en faisant ses propres affaires, il apportait une fortune à un assez chic type de bonne dame de lettres. Il lui rendit son regard et son sourire, fraternellement, des abîmes du vieux fauteuil, où il s’était laissé glisser dans un abandon de béatitude.
Malheureusement, les regards de Fagueyrat («_Dieu! quelle étrange ardeur ses yeux laissent en moi!_») n’oubliaient jamais, pas plus que lui-même, les expressions des grands rôles. Ce n’étaient pas des regards quelconques, animés des dispositions de l’instant. C’étaient ceux qu’Hippolyte détourne de Phèdre, ceux que Rodrigue adresse à Chimène, ceux dont Hamlet illusionne Ophélie, dès qu’il s’y coulait seulement un peu d’amabilité.
Une inconsciente fatuité s’en mêlait. Même en dehors de toute idée de conquête, Fagueyrat estimait impossible qu’une femme échappât tout à fait à sa séduction. Comme il voulait obtenir de celle-ci des décisions plus essentielles pour lui que l’amour, et desquelles dépendait son amour même, il déploya une éloquence grave, de paroles, d’attitudes, avec ses jeux de physionomie les plus persuasifs. Il fut charmant, d’un charme où le naturel l’emportait sur le cabotinage, ce qui donnait un Fagueyrat supérieur au Fagueyrat de ses meilleures créations. Dans ce salon, où sa voix ne modulait que des notes voilées et profondes, il eut l’avantage de ce don si rare, et qu’il possédait parfaitement lorsqu’il ne se forçait pas à des clameurs tragiques: un accent qui, par l’oreille, va jusqu’à l’âme comme une caresse.
Jamais Gilles de Claircœur n’avait été à pareille fête. Une douceur l’envahissait, dont elle ne se méfiait pas. Tout s’illuminait en elle à la pensée que cette causerie n’était qu’un commencement. Le commencement d’une chose merveilleuse: un travail commun, des intérêts communs, avec ce brillant Fagueyrat, la coqueluche de tant de femmes, un des acteurs les plus en vue de Paris. Tout bas, elle exagérait les satisfactions de sa fierté pour ne pas s’avouer que, déjà, une effervescence plus douce montait des sources assoupies où dormaient ses tendresses et ses rêves. Elle avait cru répandre toute sa sentimentalité dans ses romans. Est-ce que les flots ardents où elle avait épanché jusqu’à les croire taries les velléités romanesques de sa nature, allaient lui remonter au cœur, et bouleverser de leur tumulte son renoncement paisible?...
Allons donc!... La crainte ne l’en effleura même pas. D’ailleurs, dans quelle sécurité la plaçait, vis-à-vis d’un tel partenaire, son âge, et ce qu’elle ne désignait pas en elle-même, ce qui n’a de nom dans aucune langue féminine en parlant de soi, sa laideur. «Suis-je si mal que cela?... Je n’ai jamais pris la peine de soigner ma figure. Mon âge?... Fagueyrat a dépassé trente ans, et je n’en ai pas quarante.»
Elle éclata de rire tout haut.
--«Pardon?...» demanda son visiteur, étonné.
La voyant distraite, il reprenait haleine, après avoir énuméré les scènes capitales des _Malheurs d’une arpète_, et, plongé au plus profond du fauteuil, il oscillait, d’un mouvement berceur, sur les sangles détendues.
--«Excusez-moi. Je ne ris pas de ce que vous disiez», s’écria la romancière, avec une gaieté, une animation, dont elle sembla rajeunie. «Non, je me moque de moi-même. Une idée absurde, qui me passait par la tête. Ça ne vous arrive pas, monsieur Fagueyrat, aux moments les plus sérieux.
--Ça m’arrive en scène, madame, dans les minutes les plus pathétiques. C’est effrayant.
--Mon Dieu... pourvu que vous ne soyez jamais pris de fou rire en jouant mon Adhémar... non... enfin... pas Adhémar. Mais son nom m’est bien égal. Quand je pense que vous allez le jouer!... Je ne peux pas le croire! Je suis si contente!»