Chapter 10 of 16 · 3921 words · ~20 min read

Part 10

Il leur faussait compagnie, sous prétexte d’un départ imprévu. Et, comme, effectivement, il prenait le train à minuit, l’alibi se justifierait. Mlle Andraux ne pouvait être compromise.

--«Voyons», conclut-il, «je vous quitterai forcément vers onze heures. De huit heures et demie à onze heures, craignez-vous de ne pouvoir tenir en respect un vieux bonhomme comme moi, dans un endroit où nous devrons parler bas si nous ne voulons pas être entendus?

--Ce n’est pas cela», dit la jeune fille. «Mais ensuite, vous vous croirez des droits. Vous m’accuserez de jouer un jeu de coquette, s’il me convient d’en rester là.»

Une souffrance crispa la face de Monbardon. L’ironie, la morgue, la glaciale indifférence fondirent. Ce fut émouvant, chez cet homme. Et aussi l’accent changé troubla Gilberte.

--«Vous n’êtes pas bonne... Je savais bien que vous alliez me faire du mal.»

Il se détourna, marcha dans la pièce.

--«Eh bien, n’en parlons plus.»

Puis, revenant vers elle:

--«Vous ne savez pas quel sentiment vous brisez. Vous auriez fait de moi ce que vous auriez voulu.»

Interdite, émue, amollie de pitié, assaillie par l’inquiétude de gâcher une chance unique pour un scrupule de fausse pudeur, mal fixée sur les libertés féminines permises dans ce milieu littéraire où elle prétendait entrer, Mlle Andraux demeurait debout, muette, bouleversée jusqu’aux larmes. Elle tâchait de garder bonne contenance, d’agir en femme soucieuse de sa dignité. Et elle avait envie de s’écrier, comme une petite fille: «Oh! mais, que faut-il faire?» La fierté aussi d’être tant pour un personnage comme le directeur du _Gulliver_, la certitude de retourner à son néant si elle quittait ce cabinet sur un adieu définitif, ajoutaient à sa perplexité.

Il vit les cils humides battre sur l’effarement des yeux de douceur. Les mains de Gilberte furent dans les siennes.

--«Ah! vous venez! vous venez!...

--Rappelez-vous à quelle condition... J’ai votre parole...» murmura-t-elle.

Précipitamment, pour ne pas la laisser se ressaisir, il fixa le rendez-vous.

--«Dans trois quarts d’heure, à huit heures et quart, rue Spontini, à l’angle du carrefour Bugeaud, contre le mur de la Fondation Thiers. Mon auto s’arrêtera, vous monterez. Vite, vite!... je dois passer chez moi, je n’ai que le temps d’expédier quelques affaires. A tout à l’heure, ma jolie... A tout à l’heure. Vous ne le regretterez pas.»

Il la poussait presque dehors. Étourdie, perdant la notion de ce qui lui arrivait, Gilberte se trouva dans l’escalier, puis dans la rue. Devant elle, s’ouvrait la place de la Bourse,--un désert dans la fin poudreuse et mélancolique du jour.

La jeune fille traversa, passa les grilles, entra au bureau de poste, se fit ouvrir une cabine téléphonique:

--«Impossible de venir dîner», chuchota-t-elle dans l’appareil, à l’amie qui l’attendait. «On m’admet au banquet des Trente mille lignes, comme journaliste. A partir de demain, je collabore au _Gulliver_. Alors, c’est important pour moi, tu comprends. Je cours rejoindre marraine.»

Le coup de téléphone envoyé, elle fit le tour de la Bourse, en arrière. Par devant, elle n’osait, craignant de rencontrer Monbardon, ou d’être vue par lui, quand il quitterait son journal. Comme il lui était étranger, cet homme, près de qui--tout près de qui, hélas!--elle s’assiérait tout à l’heure, dans l’ombre de la voiture, puis dans l’intimité du repas discret. Étranger?... Plus qu’étranger. Odieux... Était-ce possible? Elle s’interrogea. Oui... odieux. Le bref attendrissement ressenti devant sa tristesse, elle ne le concevait plus. Une antipathie, une répulsion physique, durcirent son cœur, firent courir dans sa chair un frisson. «Qu’allais-je faire?» pensa-t-elle, avec effroi. «Qu’allais-je faire?» Puis ce fut un sentiment d’impossibilité, pour cette nature qui ne savait pas feindre. «Qu’est-ce que je lui dirai? Il va me parler d’amour. Ce sera abominable!...» Et, brusquement, du fond de son être, la révolte véhémente: «Je ne peux pas!... Je ne peux pas!...»

Elle marchait au hasard, dans un dédale de rues qu’elle ne connaissait point. Le soir d’été vidait les chaudes artères de la ville. Des ombres mauves descendaient, tandis que, là-haut, derrière les grilles des balcons où ne s’accoudait personne, il y avait encore des flammes roses aux fenêtres. Les passants attardés remarquaient cette jolie fille, qui semblait aller au hasard, palpitante et rapide, comme un papillon échappé du filet et que sa liberté affole. Plusieurs lui parlèrent. Sans saisir les mots, elle en devinait bien le sens. Un écœurement fit trembler sa lèvre. Ses yeux, machinalement, se levaient vers les vitres roses, tout en haut des maisons pleines de mystères. Et, soudain, sa jeunesse fut désespérée, comme si le beau soir paisible eût recélé toute la douleur du monde.

Au chauffeur du taxi-auto qu’elle arrêta, Gilberte commanda de fermer la voiture.

Maintenant elle cherchait un moyen de prévenir Monbardon. Elle ne voulait pas l’exposer à l’humiliation de l’attente inutile, au coin d’une rue. N’imaginerait-il pas qu’elle le traitait ainsi exprès? Ce serait vilain, et cruel.

Mais comment faire?

Il avait quitté le _Gulliver_, certainement. Adresser un mot chez lui, que déposerait le chauffeur de l’auto?... Gilberte n’osait. Sous quel régime conjugal vivait-il? Un billet de ce genre est un engin dangereux.

Elle indiqua pourtant le numéro de la rue de la Faisanderie où demeurait le directeur du _Gulliver_. Elle connaissait bien cette adresse, pour l’avoir cherchée dans le _Tout-Paris_. La personnalité de Monbardon, depuis quelques mois, quoi qu’elle en eût, se mêlait à son existence.

Dans son petit sac, elle avait un bloc minuscule de ces papiers tout gommés qu’on plie en forme de lettre. Elle griffonna au crayon sur l’un d’eux, ferma soigneusement. Puis, au concierge,--haletante de la crainte d’être surprise:

--«Pour monsieur Monbardon... pour lui seul, n’est-ce pas?»

Glissant une pièce dans la main du portier:

--«Monsieur Monbardon sort à l’instant. Son auto n’a peut-être pas tourné le coin de la rue.»

Elle reprit sa lettre, s’enfuit.

--«Boulevard Raspail», dit-elle au chauffeur.

Comme la voiture traversait la rue Spontini, Gilberte eut juste le temps d’apercevoir une auto arrêtée contre le trottoir qui longe la Fondation Thiers. Un étrange sourire lui vint aux lèvres. Un plus étrange sentiment lui noya l’âme, mélange d’un orgueil amer, d’un regret subtil, avec un retour soudain de compassion attendrie pour celui qui, là-bas, ne pensait qu’à elle,--vainement.

Puis, son cœur se gonfla d’un torrent de jeunesse. La vie eut un goût savoureux. Elle n’avait que vingt ans. Combien d’autres?... et quels autres?... l’attendraient de la même attente. Comment serait-il, celui qui n’attendrait pas en vain?...

Oppressée de rêves, Gilberte ne voulut pas rentrer à la maison. D’ailleurs, comment expliquer qu’elle revînt sitôt sans avoir dîné. Elle se souvint que les bonnes devaient sortir et qu’elle-même n’avait pas les clefs de l’appartement. La jeune fille arrêta le taxi-auto dès qu’il eut franchi la Seine, le paya, et commença de marcher lentement, le long du quai, rive gauche.

Elle s’en allait vers la Cité, vers Notre-Dame, vers ce Paris dont les siècles ont exhaussé le sol, noirci les murs, griffé les pierres de signes et de souvenirs. Tout ce qui est jeune, frémissant de passions confuses, tourne ses pas de ce côté, dans l’errance des promenades sans but.

Devant un étalage de pâtissier, Gilberte eut tout à coup grand’faim. C’était la première fois qu’elle ne s’asseyait pas à table, à l’heure ordinaire. Dans son imagination s’indiqua vaguement le fin menu que Monbardon lui eût proposé. Elle eut un soupir de gourmandise.

Mais, ayant acheté deux petits pains fourrés de foie gras, un baba et un éclair au café, elle s’installa, pour déguster ce repas, qu’elle trouva exquis, sur un banc du quai de la Tournelle, d’où elle regarda Notre-Dame--formidable silhouette à l’encre de Chine--se découper sur un ciel d’or rose et s’endiamanter le front des premières étoiles.

Lorsqu’elle jugea la soirée assez avancée pour qu’il lui fût possible de paraître sans indiscrétion parmi les sociétaires des Trente mille lignes, Gilberte prit l’omnibus, pour se rendre rue de l’Arcade, où fleurit, depuis l’époque du Directoire, le célèbre restaurant de la «Truite au bleu».

Elle s’était un peu trop hâtée. Lorsqu’elle arriva, les sociétaires n’en avaient pas fini avec le dessert et les discours. Dès le vestibule, en bas (il fallait descendre quelques marches), Mlle Andraux perçut des applaudissements. Hésitante, elle s’attardait devant une porte vitrée. La connivence souriante de la préposée au vestiaire la poussa dans la fournaise.

Le mot n’avait rien d’exagéré. La salle à demi en sous-sol, remplie de dîneurs, autour de longues tables, et dont l’atmosphère s’alourdissait du relent des victuailles, détenait un record de température élevée, en ce soir de juillet. Une fraîcheur illusoire était suggérée par son aspect de grotte, et par de l’eau pulvérisée--mais n’était-ce pas l’eau du bain-marie?--dont les gouttelettes plutôt rares se jouaient sur les rochers artificiels. Les piliers soutenant la voûte--d’ailleurs très basse--se dissimulaient entre des stalactites et des stalagmites. Parmi les aiguilles d’aspect calcaire,--triomphe du carton-pâte,--un peu de mousse jaunâtre et quelques arums en celluloïd figuraient la végétation aquatique de ces régions.

Cette salle--peu pratique pour un banquet, car les stalactites et les stalagmites rompaient la cordialité de l’ensemble, et séparaient les convives en petits paquets plus ou moins sympathiques--constituait le sanctuaire trimestriellement dévolu à la Société des Trente mille lignes. L’exiguïté de la cotisation (il fallait bien que tout le monde pût prendre part aux fraternelles agapes) déterminait l’irréductibilité, sous ce rapport, du directeur de la «Truite au bleu».

--«Je vous donne», disait-il aux écrivains, «par une faveur spéciale, et en renonçant aux plus fabuleux profits, le local consacré, le caveau primitif, où naquit mon illustre établissement. Des Américains, qui ne passent qu’un soir à Paris, m’offrent ce que je voudrais pour les faire dîner là où dînèrent Barras avec Joséphine de Beauharnais, Mme Tallien, Mme de Staël, Talleyrand, et Bonaparte lui-même. Quand c’est le jour des Trente mille lignes, je refuse tout. Ma grotte vous est réservée. Pour rien au monde je ne voudrais voir des littérateurs, la gloire de notre France, déguster ma fameuse truite au bleu aux étages récemment construits, sous de banals arceaux gothiques, ou bien entre les glaces trop neuves de ma galerie Trianon.»

Gilberte, venue du dehors au moment où le repas s’achevait, crut suffoquer. Mais, soutenue par la curiosité, trop contente d’être admise là, ce fut avec joie qu’elle se glissa contre une stalagmite, et sourit à quelques sociétaires de connaissance. Un jeune Trente mille lignes lui offrit sa chaise. Un autre poussa même de son côté une assiette sur laquelle s’étageaient des biscuits à la cuiller.

Elle chercha des yeux sa marraine, et l’aperçut, en bonne place, tout près de la table d’honneur. Ce ne fut qu’un éclair, car, aussitôt, Gilles de Claircœur disparut à ses yeux derrière une haute coiffure de plumes rappelant celle des Indiens Sioux. Sous la perruque, de nuance acajou, qui supportait ce diadème sauvage, un terrible profil busqué accentuait l’analogie. Puis c’était, hors d’une robe scintillante et très décolletée, l’ossature puissante de deux épaules décharnées mais massives, sur lesquelles descendaient de longues boucles d’oreilles, tandis qu’un collier de perles--vrai ou faux--roulait contre la barre saillante de clavicules en forme de gourdins.

Le jeune «Trente mille lignes» empressé auprès de Gilberte, lui souffla:

--«C’est la mère Gigogne?

--Comment, la mère Gigogne?...

--Oui, C’est elle qui a fondé _L’Enfance laïque_, dont vous connaissez le succès persistant. Elle y écrit, depuis vingt-cinq ans, les «_Contes de la mère Gigogne_». Une gaillarde épatante! Elle nous disait tout à l’heure qu’elle n’aime que ses chiens. Elle laisse son mari à la campagne pour les soigner, et lui défend de les quitter. Il donne le biberon aux orphelins. La mère Gigogne, d’ailleurs, ne peut souffrir les enfants.

--Il y a beaucoup de dames dans votre société», observa Gilberte.

--«Oh! bientôt, il n’y aura plus que ça. Le roman d’au moins trente mille lignes commence à manquer de bras masculins. Songez à ce qu’il faut d’imagination pour mettre sur pied des histoires de cette longueur, et qui se tiennent. Les femmes, elles, ne s’embarrassent ni de la logique, ni de la construction. Alors, quand elles ont trouvé un début, rien ne les oblige à prévoir un dénouement. Elles vont, elles vont... Elles n’ont aucune raison de s’arrêter. Regardez, celle-là, au coin, la blonde, frisée à l’enfant, avec cette figure calme, ces gros yeux... On croirait une placide bourgeoise qui n’a jamais rien fait que se laisser vivre. C’est une luronne qui vous abat quatre-vingt mille lignes en six mois. Elle vous déclare tranquillement: «J’écris dix pages avant mon café au lait. Je déjeune, je m’occupe de ma toilette. J’écris dix autres pages. Et voilà... J’ai fait ma journée à l’heure où les belles dames du monde songent seulement à sortir de leur lit.»

Des bruits de couteaux heurtant les verres interrompirent les explications du néophyte, dont Gilberte n’aurait pu dire s’il admirait ou dénigrait la fécondité de ses confrères du beau sexe.

Un monsieur en habit se leva, se tourna vers un autre monsieur en habit, demeuré assis à sa gauche, et commença de lui débiter des malices, laborieusement amenées de loin, et dont on sentait à coup sûr qu’elles aboutiraient à quelque énorme compliment. Ces deux personnages, seuls en tenue de soirée, éprouvaient, sans doute, de ce fait, une violente sympathie l’un pour l’autre, et ne résistaient pas au besoin de se témoigner le sentiment qui lie deux êtres d’espèce semblable, isolés chez une race différente.

Celui qui parlait, un grand, blond, barbu, s’exprimait d’abondance, n’ayant pas recours à des notes, même quand il énuméra les œuvres de l’autre. Il épuisa, pour les analyser, une telle quantité d’adjectifs élogieux, que certains de ses auditeurs professionnels en inscrivirent à la dérobée sur leurs manchettes, ne pouvant concevoir qu’il y en eût tant dans le dictionnaire des qualificatifs.

A la fin des périodes les plus ronflantes, on l’interrompait par des applaudissements.

Celui dont il présentait le panégyrique, le président occasionnel du banquet, tenait les yeux baissés sous l’avalanche fleurie. Dans sa main droite, les feuillets de sa réponse, qu’il devait lire, n’étant pas orateur, tremblaient légèrement et continuellement. C’était un vieil homme de lettres, que toute une vie de travail n’avait pas enrichi, et dont le nom restait ignoré du grand public. Jamais il ne s’était vu à pareille fête. Mais, justement parce qu’il n’en avait pas l’habitude, la joie qu’il éprouvait lui traversait le cœur de pointes aiguës, comme une souffrance. Le regard fixé sur la nappe, il tâchait de donner un air naturel à sa face pâlie, et mordait sa lèvre pour ne pas qu’on vît remuer sa moustache grise. La terreur aussi de prendre la parole tout à l’heure ajoutait à son émotion.

Et voici que, dans cette assemblée de camarades, d’ouvriers de lettres, dont beaucoup parcouraient des carrières aussi obscures et aussi rudes que la sienne, le spectacle de son attitude, la perception de son émoi, la disproportion entre la brève ovation de l’heure et l’immensité de son effort, saisirent les âmes. Un souffle de fraternité éteignit brusquement les jalousies, les rivalités, les dédains, tout ce qui couve, et circule, et ronge sournoisement, de secrètes et mauvaises ardeurs, dans un tel milieu. On applaudit frénétiquement la péroraison exagérée. On clama: «Un ban! un ban!...» Et deux cents mains rythmèrent le battement de tous les cœurs. Même, on claqua plus fort les dernières mesures, parce qu’on avait vu se lever deux yeux aux cils gris, sous un front lourd, zébré de rides,--des yeux où roulait une larme.

A son tour, le vieil écrivain se dressa. Et, comme l’émotion d’abord l’empêchait d’articuler, on l’applaudit. Son speech était simple. Il le lut modestement. Il offrit le séné convenable, en retour de la casse que lui avait passée le premier orateur. Beaucoup plus jeune que lui, ce confrère à qui il répondait jouissait déjà d’une relative célébrité. En le louant plus modérément, il sut le louer mieux. Son tact valut de l’esprit. Et les convives trouvèrent trop vite épuisé le mince paquet de feuillets qui continuait à trembler en même temps que la voix. Mais, arrivé au bout, le brave homme lâcha son discours écrit, et, jugeant qu’il devait exprimer à l’assistance la surprise et la douceur du succès qu’on lui faisait, il s’arracha héroïquement de l’âme, malgré le spasme de sa timidité, deux ou trois phrases improvisées, où balbutiait sa gratitude.

Et ce fut si touchant, que ces hommes, ces femmes de lettres, qui tous--surtout les plus vieux--étaient plutôt des enfants de lettres, chimériques jusqu’à la fin, malgré les leçons des dures réalités, eurent, à leur tour, les paupières humides.

Mais l’attendrissement fut coupé tout à coup. Des rires, des acclamations railleuses, montant parmi le hérissement de stalagmites, du coin écarté qu’on nommait «la petite classe», appelèrent l’attention sur un sociétaire qui venait de se lever. C’était le chansonnier, non pas du «Caveau», mais de la «Grotte». A la fin de chaque diner trimestriel, il apportait un à-propos rimé, qu’il entonnait d’une voix courte, cotonneuse, sur l’air d’une rengaine à la mode. Ses calembredaines, sa jovialité, son physique, son essoufflement, et par-dessus tout le sérieux avec lequel il se considérait, lui et sa chansonnette, comme une institution, mettaient en joie les sociétaires.

Il venait de taper sur son assiette avec son trousseau de clefs, et il annonçait, déjà suffoqué d’emphysème avant d’avoir émis une note:

--«_Gloire à la société des Trente mille lignes_, parole de votre serviteur, sur l’air populaire de _Totor, prête-moi ta bouffarde_.»

Et il chanta,--si cela peut s’appeler chanter, au milieu d’une hilarité indulgente:

«Parmi les groupements insignes S’affirmant autour d’un banquet, Celui des Trente mille lignes Détient le record, le bouquet. D’abord, on y voit le beau sexe. (Honneur aux dames!...) Cela vexe Le Jockey, l’Union, l’Épatant, L’Agricole... ô pommes de terre! Surtout le Cercle militaire, Qui n’en montreraient pas autant.»

Il y en avait, de cette force-là, une douzaine de couplets, ce qui parut abusif. Cependant quelques marques d’impatience s’arrêtèrent devant la réprobation générale. On ne voulut pas faire affront au modeste Tyrtée des Trente mille lignes. Et il eut pour lui le silence des garçons de la «Truite au bleu», qui suspendirent leur bruyant service de desserte pour écouter une littérature à leur portée, ce qu’ils ne faisaient pas pour les toasts oratoires, lorsque ceux-ci traînaient en longueur.

Enfin, tout le monde s’écoula, pêle-mêle, dans la salle voisine--plus exiguë encore que la grotte--où les tasses à café s’alignaient, avec les petit verres pour la chartreuse. Malgré l’orgueil que, d’après son chansonnier, la société éprouvait de la présence du beau sexe, les sociétaires du sexe moins beau commencèrent de fumer et de parler très haut, debout, par groupes, dans un oubli total de leurs gracieuses confrères. Il faut dire, pour l’excuse de ces messieurs, qu’on était à la veille du renouvellement du comité. La période électorale déchaînait les passions dans cette petite république des lettres, comme dans tout autre domaine de suffrage universel. Les femmes, malgré leur droit de vote, gardaient une indifférence relative. Était-ce par scepticisme? par manque d’usage de cette forme du pouvoir? En faut-il conclure que les suffragettes, en politique, ne représenteraient qu’une minorité de leurs sœurs? Aux Trente mille lignes, ces ardents débats s’enveloppaient de la brume des cigares.

La mère Gigogne, dont les récits dans _L’Enfance laïque_ avaient charmé le bas âge de la plupart des sociétaires, en était réduite à agiter son diadème de plumes au milieu d’un cercle de dames, et à leur montrer son collier de perles,--quand toutefois ce collier ne disparaissait pas à moitié dans le creux profond des «salières», derrière les clavicules en forme de gourdins. Elle détaillait en même temps les qualités de ses chiots saintongeois, à qui son mari donnait le biberon.

--«Des amours!...» déclarait-elle. «Des bêtes qui seront certainement primées à la prochaine exposition canine. Mon mari me téléphone, tous les jours deux fois, comment ils se portent et comment ils ont... oui, vous m’entendez. Important, cela. Au moins aussi important que pour des gosses. Avec la différence que, des gosses, moi, ça me dégoûterait.

--Vous devriez écrire des histoires pour chiens», observa une confrère.

--«Je leur en raconte, à mes toutous», rétorqua la mère Gigogne, sans se démonter. «Ils me comprennent. Ou du moins, ils m’écoutent, ils sont bien élevés. C’est pas comme tous ces bavards-là», ajouta-t-elle avec un coup de tête et un regard hargneux vers les mâles tapageurs dans leur nuage de fumée.

--«On devrait», dit une vieille demoiselle avec innocence, «trouver quelque distraction pour réunir les messieurs et les dames.

--Un petit jeu?» sourit une agréable sociétaire, que les convenances retenaient, bien contre son gré, du côté féminin.

--«Je ne dis pas un petit jeu. Mais... de la musique, par exemple. Nous réciterions de nos vers,--ceux qui en font», souligna la vieille fille en se rengorgeant. «Dans une société aussi littéraire que la nôtre, c’est pitié, nos soirées. Le dîner fini, ces messieurs se croient dans un estaminet.

--Oh! ils savent bien se comporter galamment quand ils trouvent que ça en vaut la peine. Regardez donc là-bas... Ils sont une douzaine à faire la roue autour de Claircœur et de sa nièce.

--Sa nièce?... Allons donc!» s’exclama une bonne âme, enfermée dans un corps si épais que les genoux ne pouvaient se joindre.

--«Mais oui... sa nièce, ou filleule. Enfin, son enfant d’adoption.

--Mettons «d’adoption», gargouilla le gosier encombré de l’adipeuse Trente mille lignes.

--«Ça commence peut-être à la gêner d’avoir cette grande fille bien tournée à côté d’elle. Dame! le contraste. Elle se cramponne, Claircœur. Vous ne trouvez pas qu’elle devient coquette. Elle fait des frais.

--Oh! pourtant, ce soir, elle a sa robe de la dernière fois.

--Oui... ici... Elle ne veut pas avoir l’air... Mais je l’ai rencontrée. Dans une auto, elle était. Une toilette!... Et la figure arrangée... Parfaitement. Avec des yeux noyés... une façon de rire aux anges... Elle ne m’a même pas vue. Elle planait dans les astres.»

La dame aux genoux irréconciliables se racla le larynx, puis murmura dans la direction de Claircœur:

--«Va, ma vieille, c’est pas pour toi que tous ces gros papillons de nuit se bousculent autour de ta chaise. Tu auras beau te payer des chichis et de la teinture... Y a là une petite fleur fraîche, qui sent bon le miel... Regardez-les, regardez-les, ceux qui n’osent pas y aller et qui jettent des regards en coin, et qui rôdent, cherchant un prétexte.»

Cette observatrice avait raison. Rien au monde, pas même la fraternelle cordialité de la Société des Trente mille lignes, n’inspirera aux hommes les mêmes sentiments pour des dames mûres, eussent-elles du génie, que pour une jolie petite personne à peine majeure. C’est comme cela. Toutes les campagnes féministes, parvinssent-elles à égaliser les droits des deux sexes, n’égaliseront pas, chez celui qui a les cheveux longs--n’ajoutons point: «et les idées courtes»--n’égaliseront jamais la laideur à la grâce, ni l’automne au printemps.

Toutefois, en dépit des insinuations, la marraine et la filleule ne songeaient guère à se faire une cour des sociétaires empressés autour d’elles. Claircœur venait de présenter Gilberte à l’une des femmes les plus humbles, les plus effacées, et aussi l’une des plus âgées de la réunion. Elle proposait cette camarade, qui s’en effarouchait, à l’admiration de la jeune fille.

--«Pense, mon enfant, que madame Vertol, qui pourrait vivre tranquille, de sa pension, de ses rentes, continue d’écrire, uniquement pour élever les orphelins de notre Société. Chaque fois qu’un de nos confrères laisse une famille dans l’embarras, on voit arriver madame Vertol. Elle trouve le moyen d’emmener, chaque été, tous ses pupilles, un mois au bord de la mer.

--Oh! dans une bicoque, une vraie grange. Ne parlez pas ainsi de moi, chère madame de Claircœur. Je fais si peu de chose, je suis si peu!»