Part 1
JEAN AJALBERT DE L’ACADÉMIE GONCOURT
Veillées d’Auvergne
ÉDITION DÉFINITIVE
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, PARIS
Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur:
L’AUVERGNE. AU CŒUR DE L’AUVERGNE. DIX ANNÉES A MALMAISON. LE BOUQUET DE BEAUVAIS. RAFFIN-SU-SU, roman. SAO-VAN-DI, roman. LETTRES DE WIESBADEN.
Chez d’autres éditeurs:
ROMANS ET NOUVELLES
EN AMOUR, épuisé. LA TOURNÉE. LE P’TIT, épuisé. LE CŒUR GROS, épuisé. CELLES QUI PASSENT, épuisé. BAS DE SOIE ET PIEDS NUS, épuisé.
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L’AVIATION AU-DESSUS DE TOUT. COMMENT GLORIFIER LES MORTS POUR LA PATRIE! UNE ENQUÊTE SUR LES DROITS DE L’ARTISTE. SOUS LE SABRE, épuisé. LES DEUX JUSTICES, épuisé. LA FORÊT NOIRE, épuisé. QUELQUES DESSOUS DU PROCÈS DE RENNES, épuisé. PROPOS DE RHÉNANIE. LES CARTONS DE BEAUVAIS.
En préparation:
LA PASSION DE ROLAND GARROS.
Il a été tiré de cet ouvrage: trois exemplaires sur papier du Japon non numérotés dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 10 et vingt-cinq exemplaires sur papier du Marais numérotés de 11 à 35
A HENRI DELTEIL
En souvenir de nos courses joyeuses, par les libres espaces et les hautes solitudes de la montagne.
son ami,
J. A.
PRÉFACE
En 1905, au seuil d’une réédition de ce livre paru en 1894, j’écrivais:
*
* *
Ma chère Auvergne!
Mon Auvergne!
Car, il y a vingt ans, j’étais bien à peu près seul à l’aimer, dans sa solitude... Ce n’est pas sans difficulté que je publiais, çà et là, mes premiers essais sur ma rude et lointaine petite patrie: la Mode n’avait pas encore passé sa main gantée à travers la crinière hirsute de nos montagnes; c’étaient les époques préhistoriques où l’automobile n’avait pas encore pénétré, comme la foudre, dans mon pays vierge, et le déluge de la carte postale n’avait pas submergé non plus nos cimes altières...
Les temps ont changé, l’Auvergne aussi, mais pas autant que l’on pourrait craindre... Le vent qui souffle à travers nos puys et nos plombs a vite fait de chasser l’odeur des machines vertigineuses... Pour quelques semaines bruyantes de la belle saison pour quelques pianos dans un casino, pour quelques «cornes» effarantes sur les routes, le grandiose silence de la vallée, l’immense paix de l’étendue déserte ne sont pas plus emportés par un tour de valse que par une course de cent vingt à l’heure...
L’Auvergne est défiante et récalcitrante aux nouveautés.
Au centre de la France, l’Auvergne est comme un gigantesque chien de berger qui garde, au milieu du troupeau... Elle garde trop bien... Elle empêche d’approcher, comme au temps de Vercingétorix... Depuis, les Auvergnats n’ont pas déserté le combat contre l’étranger, ni contre les Français même... Avec quelle ardeur n’ont-ils pas repoussé toutes les tentatives des visiteurs et des touristes!... Les Anglais, les Allemands qui ont domestiqué les Vosges, les Alpes, les Pyrénées ont longtemps hésité devant la gueule béante de nos cratères, le poil hérissé de nos sommets...
Les Auvergnats avaient des volcans, qu’ils ont laissés s’éteindre, a-t-on plaisanté. Ce n’est point de leur faute, s’ils n’ont pas laissé tarir les sources fameuses, qui redonnent la santé et la vie, chaque année, à des milliers de malades... Car, à part les grandes stations thermales, qui se sont tenues au courant des progrès de la science et du confort, l’Auvergne intime n’a pas été parcourue; on n’a pas bouleversé la région pour attirer, retenir le voyageur; que les amateurs de la NATURE _nature_ ne se lamentent pas sur la fin de nos sites et de nos paysages: l’Auvergne est toujours l’Auvergne; elle n’a pas succombé sous les automobiles et les _petits-chevaux_...
Au moment de rassembler ces pages anciennes, j’ai pu redouter qu’elles eussent vieilli, d’autant plus que l’Auvergne rajeunissait... Mais un ruban rose ou bleu dans le bonnet de la grand’mère ne lui rend pas ses jambes et n’efface pas les rides... J’ai retrouvé l’Auvergne, toujours la même...
* * * * *
J’ai revu l’Auvergne, comme l’aïeule dressée au haut de la France, qu’elle domine toute de son front de basalte, qui heurte le ciel...
* * * * *
Les Celtes impavides ne craignaient rien de l’Univers que la chute du firmament... Ils avaient bien tort... L’Auvergne est de force à soulever le monde sur ses formidables épaules... Quels sommets portent ainsi le poids d’une Patrie, avec Vercingétorix! Quelles cimes se couronnent aussi lumineusement de Génie, avec Pascal!
* * * * *
Au-dessous de ces pics glorieux de la Force et de la Pensée s’élancent, en blocs de scories et de lave, en statues informes coulées au feu du volcan, les spectres pétrifiés de la création, les fantômes surgis et demeurés de la nuit des temps... Des lacs immobiles reflètent dans leur coupe de basalte le vol d’un rapace, la colonne svelte d’un pin, la bave d’argent au mufle d’un taureau qui s’abreuve, et tout ce qui se dispute le ciel, d’ombre et de lumière... Aux flancs des monts, sur leurs aires tragiques, se profile le squelette du moyen âge, la carcasse, usée par les siècles et les batailles, des châteaux, des tours, des murs, le cadre déchiqueté des fenêtres dans le vide, par où le vent de toutes saisons chasse, sans trêve, le jour, la nuit, les bourrasques, la neige, les étoiles, le silence, la solitude, tout ce qui passe, tout ce qui ne meurt pas...
* * * * *
Puis, ce sont les hameaux, les villages, les villes, fantasques comme des chèvres, perchés sur des rocs, dégringolés dans les creux, pressés le long de tant de rivières et de ruisseaux, qui dévalent, roulent, cascadent, tout gonflés par l’hiver, taris d’un coup de soleil...
* * * * *
Rude pays, exigeant, où la ténacité seule de l’habitant arrache du sol hostile quelques produits... Mais l’homme s’y trempe, robuste et vaillant... Même, une joie forte monte de ces âpres cultures, de ces logis battus par huit mois de froid, de ces pauvres églises aux clochers en dents de peigne, de ces auberges où la _cabrette_ chevrote ses _montagnardes_ et ses _regrets_, où la _bourrée_ ébranle le sol, où fume la soupe de lard et de pain sombre; où le vin rouge, à pleins bords, arrose la _fourme_ blonde, le fromage vaste comme une demi-barrique.
Rude pays, d’où beaucoup doivent émigrer pour des métiers lointains... Mais sans oublier,--tant reste chaud à leur cœur le souvenir de l’horizon nostalgique...
* * * * *
Ma chère Auvergne!
* * * * *
Mon Auvergne!--souvent délaissée,--où je reviens toujours... Les morts se lèvent de toutes parts, et les rocs et les hêtres sont autant de formes que je crois reconnaître sous la brume qui les enlinceule... Là, j’ai promené mon enfance et ma jeunesse... Là, planèrent mes espoirs... Là, passèrent celles qui passent... Et ces petits œillets sauvages, décolorés par la saison, à peine plus gros qu’une goutte de sang, n’est-ce pas autant d’illusions fanées, qui ne refleuriront pas?
La vie peut vous tresser les plus merveilleux bouquets--aucun ne vaudra la gerbe claire des vingt ans!
Bien des fois, dans une existence nomade, au Nord, j’ai cueilli le doux _vergissmeinnicht_; au Sud, j’ai respiré les orangers de l’Espagne andalouse, et par l’Extrême Asie, à travers la forêt tropicale, les plus somptueuses orchidées lançaient leurs fusées de fleurs au-dessus de ma tête.
Mais qu’est-ce que les merveilles de l’Univers auprès des genêts les plus communs de la terre d’où l’on est sorti!
*
* *
Ainsi, j’écrivais, il y a vingt ans,--à quoi il y aurait trop à reprendre, aujourd’hui. J’ai changé, évidemment; et l’Auvergne aussi! Vingt années de plus vous mènent un homme aux confins de la vie. Et vingt printemps «de progrès» pèsent sur les épaules des Puys et des Plombs, contemporains de la création. J’ai changé! Pas tellement, peut-être. Des pays encore ont passé devant mes yeux, des douleurs se sont entassées sur les joies, l’histoire du monde en folie s’est épaissie de sang, d’héroïsme et de deuil,--et, par les paysages de lave et de châtaigniers, me revoilà, avec le même regard, rajeuni, la même âme, reverdie, des rives de la Dore aux sources de la Jordanne...
Il y a seulement cette petite phrase: «Là, j’ai promené mon enfance et ma jeunesse» qui me taquine. J’abandonne «mon enfance», oui mais «la jeunesse»! que j’enterrais, il y a vingt ans... Non, non, je n’efface rien. Je garde l’illusion rétrospective d’avoir été jeune, vingt ans de plus--où j’ai ajouté l’_Auvergne_ et _Au cœur de l’Auvergne_, à la littérature régionaliste,--quitte à faire sourire, comme je l’éprouvai, respectueusement, ce jour de 1912, à Maillane, où Frédéric Mistral me dédicaçait une rare photographie:
«_Avec Alphonse Daudet_, en 1885, au _Mas de Vers, dans une prairie de Camargue... à mon ami Jean Ajalbert, en souvenir de ma jeunesse..._
qu’il situait donc à cinquante ans: il en avait quatre-vingts. Quel exemple, que la jeunesse n’a pas qu’un temps...
Quand même, je doute vraiment d’avoir à remanier cette préface, pour une réimpression qui se ferait désirer, comme celle-ci, près d’un quart de siècle encore.
J. A.--1926
* * * * *
P.-S.--_C’est ici, un livre qui date; à travers une Haute-Auvergne d’il y a près d’un demi-siècle,--où l’on ne connaissait pas les autos, les bas de soie ni les cheveux coupés, dans les villes de progrès et d’usines._
Veillées d’Auvergne
Dans la nuit des temps...
C’est à Aurillac, dans l’étroite rue du Rieu, une boutique de pharmacien.
Au-dessus de la porte, le nom du propriétaire: RAMES, le bon géologue de la terre cantalienne.
Je ne l’aperçois pas, tout d’abord, dans la demi-obscurité, assis derrière son bureau-caisse, courbé sur des paperasses.
Un marteau, des fragments de pierre, des débris d’ossements, sur une tablette à portée de sa main, témoignent des occupations et préoccupations du savant, tout à la minéralogie, et ne s’en distrayant qu’avec chagrin, pour la préparation des ordonnances.
--On est trop tenu, dans la pharmacie, murmure-t-il. Je ne sors plus...
Juste, la porte sonne, un client pénètre!
--C’est tout le jour ainsi... Dérangé à chaque seconde! Et si vous saviez pourquoi! Un sou de boules de gomme! Et souvent pour rien! Des renseignements à n’en pas finir! Mille questions auxquelles il faut bien répondre! Ça vous mange la vie! Nous allons monter. Nous ne serions pas tranquilles ici. Ma femme gardera la boutique.
* * * * *
Deux étages au-dessus.
M. Rames m’introduit dans sa retraite, deux chambres qu’on devine jalousement réservées, interdites, qui tiennent du musée et du laboratoire, du musée par les collections alignées, du laboratoire et du cabinet de travail, avec ces brochures ouvertes aux feuillets fatigués, aux marges mangées de corrections, et ces godets où de la couleur est délayée, où trempent des pinceaux. Des cartes du sol et du sous-sol auvergnat sont étalées, saignantes comme des entrailles, aux gisements marqués de taches violentes, fraîches, des cartes que complète et modifie un minutieux et incessant labeur de découvertes.
A un clou, la gourde, le bâton, la blouse du chasseur de pierres.
Après avoir ramené un peu d’ordre sur sa table en désarroi, mon hôte, complaisamment, se prête à ma curiosité, décroche la faïence ancienne, les épées formidables, les lances ajourées comme la dentelle des fougères, me conte l’histoire de ses heureuses trouvailles de meubles, de bibelots, au hasard de vingt années de courses à travers le haut pays...
Puis notre attention va aux squelettes, aux petits blocs rangés sur la cheminée, sur les armoires, sur toutes les saillies, sur tous les rebords. Et comme, de roche en roche, on franchit une rivière, de l’un à l’autre des cailloux, exposés dans cet appartement, notre pensée passe à gué les âges et les mondes, jusqu’au bord du chaos, dans la nuit des temps...
--Dans la nuit des temps, a dit M. Rames, agenouillé devant les tiroirs où il conserve, soigneusement cataloguées, les archives de la création...
Je suis là, en écolier attentif, tout yeux et tout oreilles...
Mais aussi quelle leçon!...
Avec quelle clarté et quelle méthode, quelle éloquence précise, M. Rames expose les choses, résume tant et tant de livres écrits sur le sujet--en quelques courtes phrases...
--Dans la nuit des temps, nos montagnes n’étaient qu’un plateau... une île à peine émergée de l’Océan préhistorique...
J’écoute, et M. Rames me dit le terrain primitif, le terrain houiller, et l’époque tertiaire où commence à grouiller la vie, avec les lacs d’eau douce et tiède, qui se sont creusés dans le plateau émergé, bordés de palmiers et de palétuviers, fréquentés de gros reptiles...
J’écoute, mais, surtout, je regarde tout cela qui luit, mystérieusement, qui s’allume et qui s’éteint, dans la profondeur de ces tiroirs...
Ce ne sont que des pierres et toujours des pierres, claires ou sombres, mais avec toutes les nuances les plus délicates et les plus changeantes du ciel et de l’eau. Il en est de noires, de vertes, de rouges, de roses comme le matin, de fauves comme le couchant; en voici de truitées comme des écailles de poisson, en voilà de veinées comme une chair. J’en vois dont les teintes sont si fragiles qu’elles ne semblent être que le reflet d’une fleur ou d’une aile de papillon. Et d’autres recèlent je ne sais quels souvenirs d’étoiles inconnues, d’aubes perdues, de crépuscules oubliés...
* * * * *
Je regarde, les yeux éblouis de la lueur éternelle de ces fossiles, et, tout d’un coup, comme un élève en faute, je m’aperçois que je perds la moitié de la leçon.
M. Rames a dépassé les époques où, sur le plateau central, rien n’avait encore vécu.
Il me fait remarquer un morceau de carapace de tortue, un morceau large comme un bouclier.
--Cette tortue géante fréquenta les rives des lacs tièdes, tributaires de la mer d’où sont venus, par exodes inouïs, tous ces coquillages incrustés sous l’argile...
Des tiroirs, sortent des gâteaux de calcaire, saupoudrés de cérithes et de cypris.
M. Rames continue:
--Ensuite, les lacs, les lagunes se comblent, les plantes s’élèvent hors des eaux. Bientôt le marais est comblé. Alors...
Tout d’un coup la voix change. Je devine que nous touchons à quelque période fameuse.
--Alors se produit le premier épisode volcanique!
* * * * *
Maintenant, M. Rames est dans son élément.
Il parle du volcan!
Dès lors, sa physionomie s’anime, sa voix s’amplifie, et c’est avec passion qu’il explique et qu’il décrit.
Un à un, il me dit les tremblements de terre, les secousses préliminaires, les crevasses d’où sourdent les jets de basalte, et l’apaisement qui succède, pendant lequel un fleuve coule, aux rives habitées de mastodontes, de dinotherium, de gazella deperdita--qui ne saurait durer dans un pays accidenté.
--La contrée était donc en plaine!
Et, comme après chaque assertion, la preuve, M. Rames brandit un quartier de mâchoire monstrueuse, ou bien extrait, d’une boîte garnie de coton, une dent d’hipparion, l’ancêtre de notre cheval.
--Encore un coup, tout va changer... Le fleuve se tarit... Il y a des tiraillements du sol... L’ère des grands volcans s’inaugure... Le Cantal se troue, vomit des flots de trachyte, comme une fonte en fusion, avec des trombes de scories, ici, denses, là, légères et spumeuses...
J’écoute toujours.
Au dehors, l’averse tombe; dans la pièce, les ténèbres s’amassent; je marche, la pensée chancelante, à travers des catacombes où me guide quelque fabuleux génie.
Désormais je ne sais si je dors ou si je veille... J’assiste aux crises ardentes de la matière, je traverse la fournaise des volcans, je suis dans le cratère, avec un compagnon bizarre, qui porte une simple calotte bourgeoise. Un seul œil brille derrière de vastes lunettes d’alchimiste, l’autre mort--sans doute la Terre qui s’est vengée, avec un éclat de pierre, du téméraire qui travaille à lui ravir ses secrets... Un compagnon étrange et fantastique, que ce cyclope bienveillant, dont la moustache pend, maigre et sèche comme une herbe de muraille, et qui a le rouge d’une décoration sur sa veste... Nous allons, et son marteau prestigieux abat devant mes pas les parois du monde souterrain... Un à un, les murs s’écroulent, et je sens que nous escaladons vers la lumière, que nous y atteignons...
Encore, seulement, à patienter quelques millions de siècles!...
* * * * *
A présent, je vis à l’époque pliocène où les animaux ont des ressemblances avec ceux d’aujourd’hui, mais dans un climat plus chaud que le vôtre, ô montagnes refroidies et chauves d’à présent! Oui, je me promène à l’orée de forêts vierges, parmi les flores tropicales dont on a retrouvé les traces silicifiées!...
--Quand la forêt eut fleuri des milliers de siècles, une éruption éclata, la plus terrible de toutes, qui ensevelit la contrée sous un linceul de cendres... On a déterminé la saison, la minute exacte où la sylve fut surprise... Nous possédons le moulage de sa vie gardée dans la poussière... On sait d’où soufflait le vent par l’inclinaison des feuilles saisies frissonnantes... C’était au printemps, en pleine vernation, comme l’indiquent les feuilles, toutes jeunes, encore plissées!... Regardez ces empreintes des boutons les plus frais, des baies les plus tendres, des insectes morts sur le cœur des fleurs... Et puis cela recommence, d’autres péripéties du feu... L’effroyable chaudière plutonienne soulève bien des fois encore l’écorce terrestre, cuite et recuite... Les laves débordent, montent en tempêtes de flammes, en incendies qui lèchent les voûtes du ciel...
Puis, c’est la neige, la blanche neige qui tombe, qui tombe; les glaciers qui se forment, et puis la fonte des névés, qui creusent, par leurs torrents, les vallées, et déchirent et dentellent le volcan; les basaltes et les trachytes se cassent, s’effondrent, sont roulés sur les pentes, haussés sur les sommets ou entraînés dans les fonds, et les puys, les plombs, les cônes, les dômes, les sucs, les pitons s’érigent, se modèlent...
Et puis... et puis... la vie est trahie, nous est révélée par l’ours des cavernes, le mammouth velu, et le renne,--et l’homme...
Nous sommes sortis de la nuit des temps...
* * * * *
--Monsieur... monsieur...
Nous nous levons, comme en sursaut, tous les deux...
--Monsieur, on vous demande, c’est pressé! crie la servante, heurtant à la porte.
Hélas! le charme est rompu!
--Diable de pharmacie! murmure M. Rames, et nous descendons.
Lui retourne à ses drogues, derrière ses balances, et je me retrouve dans la rue maussade, sous la pluie qui n’a pas cessé; et je regagne mon hôtel, avec, dans les yeux, la vision des grands volcans, flambant jusqu’au ciel, avec, à l’oreille, la phrase du géologue: «Dans la nuit des temps...»
Sensations d’Aurillac...
_Donec optata veniat..._
Jusqu’à ce que la mort désirée vienne.
J’imagine qu’il n’y avait, dans ce souhait inscrit au portail sculpté d’un hôtel de la rue d’Aurinques, où la mort est ainsi sollicitée de pénétrer, qu’une passagère bravade--comme tout le monde se donne au diable à de certains jours--un de ces inutiles défis que l’Inexorable ne relève qu’à son heure, toujours sûre du dernier mot. Je croirais même que celui qui avait proféré cet appel--des choses qui se disent, mais qu’on ne pense guère--et l’avait fait marquer dans la pierre, au fronton de sa demeure, ne tarda pas à espérer, dans son for intime, que son invitation ne serait acceptée que le plus tard possible. Le chagrin le plus cuisant se refroidit à la longue. Que de peines mortelles--auxquelles on ne succombe pas! Et puis, il devait tenir à sa douleur de vivre, le propriétaire qui l’avait si confortablement installée. Il dut vite cesser d’avoir tant de hâte à s’en départir. Comme j’y logerais bien les miennes de peines, pensé-je, devant cette maison, un de ces logis simples d’extérieur, qu’on devine au-dedans spacieux, avec des escaliers aux colossales rampes de chêne, les parquets, les boiseries, tout en chêne, en cœur de chêne, pièces vastes, hauts plafonds de poutres, profondes cheminées,--comme on doit y prolonger jusqu’à l’extrême vieillesse, non sans contentement, les plus rares amertumes! Que l’on serait bien ici à attendre la noire visiteuse--_oh! sans presse_, comme ils disent--derrière cette façade où je me suis arrêté à déchiffrer la phrase, que le temps fort sage a presque effacée, _donec... ta veniat..._
_Donec veniat_, en attendant qu’Elle vienne, puisqu’Elle doit venir, oui, je me résignerais bien à dépenser mon lot d’existence dans cet Aurillac, que j’avais jugé plutôt mal, tout d’abord.
Saint Géraud me pardonne!
D’ailleurs, je suis revenu si vite de ce jugement téméraire!
Et puis, nous sommes sujets à l’erreur, tellement! Ce n’est pas neuf, mais toujours excellent à répéter. Précaution utile entre toutes, surtout au moment de rédiger des notes de voyage. Nos impressions si variables: girouettes au gré du vent qui souffle--et qui souffle pour tout de bon, ici, le vent de la montagne!--nos sensations si fragiles, modifiées suivant que nous nous levons de table, ou que nous sommes tiraillés par la faim, notre cerveau, l’orgueilleux cerveau, en somme captif de tant de lacets et de cordons, par lesquels il commande, et qui l’enchaînent à l’estomac, notre humeur de tout le jour grevée de ce que nous avons dormi bien ou mal!
Or, je n’avais reposé ni peu ni prou.
Je descendais les membres rompus, courbaturé de tout le corps, du train qui mène d’Arvant à Aurillac, toute une portion de réseau abominablement desservie par la compagnie qui l’exploite...[1] Vieux matériel, wagons de rebut qu’on réserve à cette traversée de l’admirable massif cantalien! Et l’on s’étonne de la rareté des touristes! Voyage affreux, qui serait l’un des plus faciles, l’un des plus beaux du monde, avec des voitures proprement suspendues, et de ces compartiments-terrasse, par exemple, comme ceux du Saint-Gothard, balcons vertigineux d’où l’on assiste à cette escalade fantastique de lacs et d’alpes, dont l’âme et les yeux restent pour éternellement enchantés,--d’où les yeux et l’âme les plus épris de la Suisse, des Pyrénées, les plus épris de partout, ne s’abaisseraient pas sans surprise et sans admiration sur tant de merveilles à peu près inédites, ignorées des Français même. Hélas! au lieu de jouir à l’aise du prodigieux changeant décor où court la voie ferrée (tantôt dans la vallée et le long des rives tourmentées de l’Alagnon; plus tard par ces défilés abrupts où dévalent ces torrents farouches, par ces couloirs étroits creusés dans le roc, ou bien à travers ces mornes sapins du Lioran) avant de déboucher dans le large de la vallée de la Cère; au lieu de pouvoir se pencher sur la fuite des paysages sans cesse renouvelés, sur le déroulement des horizons, cueillir au passage la vision des villages, des châteaux, tapis dans les creux, étagés sur les pentes, piqués sur les hauteurs, au lieu de cela il faut tout bêtement se rencoigner, songer à se caler, à se garer de la violence des chocs qui vous ballottent, vous projettent d’une banquette à l’autre: un tangage et un roulis de navire dans la tempête, une trépidation effroyable, à croire que c’est le sol qui s’ébranle, le volcan qui s’étire--et que l’on roule sur un tremblement de terre...
[1] Ceci n’est plus exact. La transformation s’est opérée depuis longtemps. Les trains les plus confortables circulent désormais l’été, avec un _wagon-terrasse_...
--Saint Géraud me pardonne! implorais-je, ma prime opinion formulée, après tant de secousses et, dès la gare, sur l’aspect maussade et insignifiant de la ville.
Si je m’adressais à saint Géraud, de préférence, vous vous doutez de la raison: je me souvenais que saint Géraud est le patron d’Aurillac[2].