Chapter 6 of 13 · 3902 words · ~20 min read

Part 6

C’est la contrée des pacages, où montent estiver trente mille vaches de race qui s’établissent par troupeaux de cent et deux cents têtes dans leurs «montagnes» respectives--on désigne ainsi chaque bien;--des petites vaches jaunes, qui vous regardent passer, non pas comme «regardent passer un train» les lourdes habitantes de la plaine, celles de Picardie ou de Normandie, mais l’œil hardi, vives et fringantes, comme des gamines vicieuses, avec une tignasse dépeignée, une mèche défaite de frisons fous entre leurs cornes fines... De quel mufle gourmand celle que j’examine lape la poignée de sel que le vacher lui offre, au moment de la traire!

Je continue de marcher dans la solitude, que peuple seule de loin en loin quelque vacherie, dans le silence que trouble seule quelque sonnaille tintante, lorsque, soudain, un roulement de tambour, oui, de tambour, crève l’espace--le 14 juillet, ici! comme partout--et voici Aubrac devant moi, cinq ou six maisons, dont deux hôtels, une église romane, une tour carrée, reste d’un hôpital du moyen âge, qui composent tout ce hameau, juché à quatorze cents mètres d’altitude, proche la crête du mont de Moussoux, qui le domine...

* * * * *

Deux hôtels, et trois ou quatre cents pensionnaires!

Mais les _gasparous_ sont d’humeur accommodante. Plus on est de _gasparous_, plus on rit. Ils se serrent pour faire place aux arrivants, couchent gaiement deux par lit,--et plusieurs lits par pièce...

* * * * *

Et le tambour de battre...

--Jérémie! Jérémie! crient les femmes, avec des agaceries, Jérémie!...

Jérémie s’avance, un vieux nain à tête longue, si petit que la fleur qu’il mâchonne, d’une bouche démesurée qui lui traverse toute la face, tombe presque sur sa caisse, et que la caisse traîne sur ses sabots; Jérémie, au pas, martial, comme s’il précédait une armée, indifférent aux quolibets sur sa tenue des dimanches.

--Tu vas voir ta belle, donc, que te voilà si beau?

Jérémie, de ses deux baguettes infatigables, bat des marches tumultueuses et fait beugler au loin les troupeaux, à force de célébrer l’anniversaire de la prise de la Bastille.

* * * * *

Je descends vers la forêt et, comme un pur _gasparou_, je vais couper un _drillier_, le traditionnel _drillier_, une racine d’alizier, au manche à double bec, qu’ils portent tous en guise de canne, l’écorce pelée, et dont, tout le jour, ils chassent les pierres, tranchent les hautes tiges, en espérant _la gaspo_ du soir...

Mais voilà tout un attroupement entre les colonnades bleuâtres des hêtres, là-bas, qui frappent avec la cognée, halent sur des chênes et des cordages...

C’est un fameux _drillier_ qu’ils ont choisi, un tronc énorme, un des géants de la forêt, qu’ils tentent d’abattre, et qui résiste de toutes ses forces... Il est scié, n’a qu’à tomber. Mais de tous ses rameaux crispés, de toutes ses feuilles, il s’accroche désespérément aux ramures prochaines, qui se font complices et le secourent dans la lutte... Il faut l’ébranler jusqu’à la cime. Enfin, il s’effondre, écrasant tous les arbustes qui poussaient autour de lui avec un fracas de plaintes qui ébranlent l’espace, qui se propagent comme des vagues, comme une rumeur inouïe de sanglots et de flots. Ce colosse enchaîné est hissé, par des couples de bœufs, à travers les cailloux qui le déchirent, jusque devant la grange où Jérémie n’a pas cessé de célébrer la déclaration des Droits de l’homme, et dressé là, nu comme une potence, en Arbre de la liberté...

J’ai suivi les _gasparous_ au buron, aménagé en buvette, où se prend _la gaspo_. Toute une foule est disséminée dans l’herbe, de buveurs convaincus de l’énergie du petit lait contre tous les maux, et «que, si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal...»

Mais la nuit menace, et le froid, dès que le soleil décline. Chacun se hâte d’avaler sa dernière tasse, et l’on regagne les hôtels où la soupe doit être trempée... En effet, les cloches ne tardent pas à sonner aux retardataires... Tous se précipitent, et c’est bien difficilement que j’avise un siège vide, dans le vaste réfectoire de l’hôtel Auguy, où, coude à coude, s’alignent une centaine de dîneurs, qui dévorent... riant, chantant, s’interpellant d’une extrémité à l’autre de la table; et le repas n’est point à moitié encore, qu’un musicien gonfle sa _cabrette_, et en place pour la bourrée!...

Les _gasparous_, charbonniers engraissés dans leurs boutiques noires de Paris, marchands de vin épaissis derrière leurs comptoirs, tâchent de retrouver des jambes neuves; ils dansent la bonne vieille bourrée, sorte de pourchas amoureux où la femme s’avance et minaude devant son cavalier, s’enfuit dès qu’il l’approche, où les danseurs ainsi, vont, viennent, tournent, virent, en «dérobées» gracieuses, avec les simulacres de la tendresse qui s’offre et se reprend, s’abandonne et se refuse...

* * * * *

Nombre de _gasparous_ sont vite las et, sortant, font cortège à Jérémie, toujours battant de la caisse, accompagné à présent de quelques lampions; bientôt la salle est à peu près déserte: il ne reste que des femmes, qui ont repris leur sempiternel tricot...

* * * * *

Cependant, par groupes de trois ou quatre, toute «une montagne» dévale: le vacher et les valets--des _Cantalès_, qui, pour fêter, eux aussi, le 14 Juillet, sont descendus jusqu’au hameau, entrent silencieusement, avec des visages fermés de solitaires, et s’accoudent, devant des saladiers de vin chaud, les bras croisés, les yeux dans leur verre...

Tout d’un coup, l’un d’eux est parti à chanter--un air de bourrée--et les autres sont debout, qui s’élancent...

La bourrée, mais plus la bourrée dégénérée des _gasparous_--une bourrée guerrière, la bourrée primitive, sans doute, telle que devaient la «tourner» les Celtes des époques héroïques, après les combats, lorsque, au lieu de petit lait dans des écuelles de faïence, les hommes ne rêvaient que d’hydromel bu dans le crâne des ennemis...

Oui, les _Cantalès_ qui la dansent, cette bourrée-là, grands et forts, blonds et blancs--nourris de laitage--sont bien les descendants directs de la race mère, et, malgré leurs vastes feutres d’aujourd’hui, leur blouse, leur pantalon enfoncé dans les bottes, à les regarder sautant, glissant et gesticulant, l’esprit rétrograde vers les siècles abolis...

Non, il ne s’agit plus de poursuite galante, de mimiques gracieuses, mais des transports, d’une joie de vainqueurs, trépignant l’ennemi à terre...

Ils tournent au rythme de la bourrée chantée, la main passant et repassant devant les yeux, leur bâton suspendu au poignet--un _drillier_ rougi dans la chaux vive--et poussent des cris gutturaux, et font claquer leurs doigts, et, du pied, en cadence, frappent de grands coups, comme s’ils les assénaient sur le prisonnier qu’ils semblent enfermer dans le cercle de leur ronde forcenée...

* * * * *

Ceux-ci retournent à leurs saladiers, d’autres les remplacent, et la bourrée tourne, tourne, bien avant dans la nuit, fantastique, tantôt éclairée, tantôt dans l’ombre, sous les quelques pauvres lampes suspendues, et je ne me lasse pas du spectacle de ces rudes et souples Cantalès, dansant au chant d’un des leurs, avec ces gestes féroces et ces cris barbares, et toujours entre eux, comme dédaigneux de la femme, sans un regard aux servantes qui apportent le vin chaud, des filles charnues et fermes, fumantes comme des bêtes, dans cette salle comble de montagniers, où passent des bouffées de terroir, où s’épaissit une vapeur d’étable...

Le Rhabilleur.

Je m’étonne du confort, inespéré tout à fait (pour ce bourg de Nasbinals à l’orée des pacages de l’Aubrac), de l’auberge où je dois passer la nuit, une maison sans apparence (que je n’avais point découverte aux précédents voyages, ce qui m’obligeait à monter jusqu’à Aubrac), qui ne se distingue guère des autres que par l’inscription au-dessus de la porte: _Veuve Charbonnier_...

Une salle proprette, des rideaux clairs et des nappes blanches--au lieu du désordre, de l’incurie habituels chez les montagnards.

Moi qui redoutais tant, ce soir, après une journée, depuis l’aube, en route, des heures de chemin de fer et des heures de diligence sous le soleil, de tomber dans quelqu’un de ces cantons perdus (en ces mois d’été, tout le monde aux champs) où l’on ne trouve pas une miche de pain frais et pas un morceau de viande--où l’on cuit et où l’on tue à peu près une fois par semaine!

Au contraire, une chère excellente, du bon vin, une servante empressée.

A la table des pensionnaires où mon couvert est mis, des employés, un brigadier de gendarmerie, un notaire, un médecin en tournée...

Ensuite, d’autres sociétés s’installent; la pièce est pleine; de nouveaux groupes arrivent encore, en blouses neuves, en robes de dimanche. Sans doute, quelque foire aux environs? Mais non. Tout m’est expliqué, bientôt, par la conversation qui s’établit, à l’entrée d’un couple, d’un homme et d’une femme qui portent un enfant dans un berceau, une simple caisse de bois grossière:

--Un mignard qu’ils viennent de faire _pétasser_ (un enfant qu’ils viennent de faire rapetasser, raccommoder), répond la servante à l’un de mes voisins, qui l’interroge sur les arrivants.

--C’est que tout le monde y court, à ce Pierrounet!

--Ça en fait du mouvement nuit et jour.

--Ah! si Nasbinals n’avait pas «son rhabilleur»!

--Il fait vraiment du bien au pays.

--Et il n’y a pas à dire que ce soit un charlatan, il en guérit et il en guérit... que les plus malins y avaient renoncé!

(Vous devinez qu’il s’agit d’un rebouteur, qu’ils appellent rhabilleur.)

Je crois un moment que le médecin va protester; voici qu’il renchérit sur tous:

--Oui... oui... ce Pierrounet... Merveilleux..., absolument merveilleux... les résultats qu’il obtient.

Ce n’est rien aujourd’hui, paraît-il, cette vingtaine de personnes, dans cette auberge perdue aux extrémités de la Lozère et du Cantal.

--Il faut voir, des fois, qu’on ne sait plus où loger les gens...

Ah! c’est fini de mon bel appétit de tout à l’heure!

Tandis qu’à mes côtés les dîneurs se félicitent plutôt de cela qui crée du mouvement dans Nasbinals, de ce va-et-vient quotidien de la souffrance, grâce à quoi ils bénéficient d’une pension, comme ils ne sont pas accoutumés à la rencontrer dans ces pauvres communes, je ne puis plus détourner mes regards du fond de la salle, de ces groupes mornes de douleur: cette vieille, les épaules couvertes d’un long châle, et qui n’a pas sorti les bras de dessous, à qui un grand gars fait avaler quelques cuillerées de soupe, gauchement; et ce berceau, d’où s’échappe une plainte continue; d’autres, silencieux, en prostration...

Pierrounet, le rhabilleur de Nasbinals, c’est, pour toute la contrée, celui qui guérit... celui vers qui s’élève la supplication, monte l’espoir dernier des malades; celui devant qui l’obstinée confiance de toute une population fait appel des jugements les plus irrévocables, des condamnations implacables de la science...

C’est à Pierrounet qu’ils s’adressent, en dernier ressort, lorsque le médecin se récuse, avoue l’impuissance humaine en face de l’effroyable fatalité...

Tous vous affirmeront que Pierrounet triomphe où le savant échoue.

--Je traînais depuis des mois... J’avais consulté tous les médecins, vous disent-ils... Alors, je suis allé à Nasbinals, et Pierrounet m’a enlevé ça tout de suite!

C’est inouï, cette crédulité séculaire au don de guérir que la campagne prête à tel vieux berger, à telle vieille fileuse,--en somme, aux descendants du sorcier et de la sorcière qui furent bien aussi les inventeurs de l’art de soigner le corps, contre l’Église, qui ne s’occupait que de l’âme, qui furent les seuls médecins de tout le moyen âge, et dont tant et tant expièrent sur le bûcher le secret de leurs tisanes et de leurs baumes d’oubli!

Crédulité profonde qui se continue aux rhabilleurs et rebouteurs, à qui l’imagination populaire accorde de si mystérieuses puissances, et qu’aujourd’hui encore elle ferait volontiers arbitres du sort--comme le sorcier et la sorcière--«maîtres d’opérer la destinée...»

Mais elle se comprend, cette renommée fervente, de celui qui accomplit tant de guérisons quasi miraculeuses, aux yeux des simples, des guérisons immédiates, dans les circonstances qui frappent le mieux les esprits, des entorses et des membres démis, accidents fréquents dans la montagne, des luxations que le rhabilleur réduit avec la plus grande habileté, de l’avis même des docteurs...

De là, à faire de ces empiriques d’universels guérisseurs qui auraient hérité le secret des suprêmes magistères, il n’y a pas loin...

Et voilà nos rhabilleurs, des simples aussi, qui poussent les choses aux extrémités, ne doutent pas d’eux-mêmes.

Ils savent, de tradition, du récit des anciens et de leur observation directe sur les animaux, les vertus, les énergies de certaines plantes; ils font récolte de ce qui pullule ici, les fleurettes communes qu’on rencontre partout, et les sauvages qui s’isolent sur les puys et les plombs, mauves, bouillons blancs, bourraches étoilées, tilleul, réglisse, camomille, gentiane, lourds pavots, pourpres digitales et violents aconits.

Puis ils connaissent une foule de précieux usages, ces remèdes de bonne femme, qui ont du bon quelquefois--et, d’abord, coûtent si peu: ce qui a son importance dans ces humbles hameaux! Ils se mettent à piler les herbes, composer des onguents! Ils ne se contentent plus, par la friction et le massage, de calmer des nerfs froissés, de rarranger un poignet forcé. Ils s’enhardissent, les rapetasseurs, à lutter contre les plus obscurs de nos maux, ils tentent l’impossible!

Quoi d’étonnant, en somme, qu’ils réussissent, avec la foi qu’ils inspirent--lorsque la médecine d’aujourd’hui commence à se servir de suggestion, de foi artificielle, en place de drogues, vaines si souvent!

* * * * *

J’ai voulu voir Pierrounet, après tout ce qu’on m’avait rapporté de lui!

--Vous le trouverez sur la route, m’indique la servante... Il travaille jusqu’à la nuit... Il est cantonnier...

--Cantonnier?

--Oui.

--Eh bien, et tous ces gens qui viennent le consulter?

--Oh! ils savent bien le joindre... Et puis, il n’a pas besoin de tant d’histoires pour _petasser_ une jambe... Il a vite fait de les expédier... Il est toujours prêt... N’importe où, ça lui est égal...

--Et les médecins ne se plaignent pas? On le garde dans sa place?

--Les médecins? trop heureux de l’avoir quelquefois... Au contraire, il est bien regardé... Tous les services qu’il rend!

--Il se fait payer?

--Non... Mais vous pensez bien que tout le monde lui donne...

Je ne me soucie pas de courir sur la route et d’interroger chaque cantonnier, s’il est Pierrounet.

J’attends le soir, et je monte après dîner à la maison du rhabilleur, occupé à soigner son petit jardin. Il s’intimide un peu devant l’étranger, roule son feutre entre ses doigts, qu’il a d’une délicatesse rare--pour un montagnard et un casseur de cailloux.

Il est vêtu bourgeoisement d’une veste de rase noire; son visage allongé et doux s’encadre de barbe taillée à la mode du pays; il garde demi-clos des yeux d’un bleu vague, l’air un peu d’un tranquille bedeau, dont les cinquante ans se sont écoulés à servir le curé et à sonner les cloches. Il marmonne des répons, plus qu’il ne parle.

--Vous soignez beaucoup de monde?

--Oui... comme ça...

--Vous n’êtes jamais sorti de Nasbinals?

--Non... non... jamais.

--Il paraît que vous guérissez tous ceux que les médecins renoncent à soigner, et vous n’avez rien appris, vous?

--Rien, en effet, semble acquiescer Pierrounet du geste, avec des yeux au ciel, comme les dévots qui invoquent à tout propos la Providence, avec une expression de physionomie qui signifie qu’il est comme nous tout étonné de ses prodiges et qu’il ignore comment cela lui est venu...

Nous sommes là depuis quelques minutes à peine, que sa femme hèle Pierrounet... pour un grand gars, à cheval, avec une vieille femme en croupe, qui descendent devant la porte.

--Il y en a beaucoup qui viennent exprès le soir, nous explique la femme en nous reconduisant... Toujours sûrs de le rencontrer, comme ça... Mais ils le font coucher au milieu de la nuit, et, des fois, il n’est pas jour qu’il y en a d’autres devant la porte, pour l’attraper au saut du lit...

Ah! ces ressouvenirs de la souffrance en quête de la main qui guérit! Cette auberge de Nasbinals, achalandée par toutes ces misères de vivre qui y défilent, enfants au berceau, mères-grands que la mort guette, malgré toutes les herbes de Pierrounet!

Que de fois, ma pensée retourne à cette route, où travaille le cantonnier Pierrounet, cette route usée rien que par le passage des malheureux que l’espoir guide vers lui!...

Les jours suivants, oui, j’ai trouvé comme un goût d’amer aux meilleurs plats de la maman Charbonnier...

Et voici qu’aujourd’hui, au lieu de me rappeler la beauté des sites, le déroulement des paysages, ma mémoire recense tant d’odieuses blessures de notre lamentable humanité!

Ah! tous ces yeux, vous savez, qui vous fixent de derrière une vitre, de dessus un fauteuil, ces regards de paralytiques, d’incurables, qu’on pousse à la fenêtre ou qu’on roule au soleil, ces regards hallucinants qui vous poursuivent toute la vie de leur triste lueur!

O Souffrance, qui règnes sur tous!

* * * * *

Ce que traduisait la femme de Pierrounet, en nous parlant des clients du rhabilleur:

--Il en vient de partout... Il en est même venu d’Amérique!

La Grande.

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

C’est _la Grande_, la chanson du montagnard--pas de paroles, à quoi bon! rien qu’un air... mais auquel s’adapte l’âme même de la Montagne.

* * * * *

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

Voilà tout.

Un bout de refrain rauque, une roulade fruste, quelques pauvres notes de rien, une vocalise rustique, trois ou quatre sons, un lambeau de phrase, mais profonde et qui en dit long, cette bribe de phrase, toujours la même, et pourtant si diverse, mélancolique, âpre ou sauvage, selon le lieu, triste, rude ou farouche, selon le chanteur, et selon les étapes de l’heure, teintée d’aube, colorée de midi, ou cendrée de crépuscule...

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

Écoutez:

Après le froid, le noir, la torpeur d’un hiver de six mois, le printemps éclate.

Du soleil neuf a fondu les neiges épaisses.

Les torrents se déchaînent et roulent des eaux folles.

Une joie de renaître palpite dans la tiédeur de l’éther. Les troupeaux abandonnent les étables sombres, gravissent les pentes raides, gagnent les libres pacages, là-haut, tout contre le ciel...

Alors, tandis que les chiens, fumants, le poil hérissé comme les clous de leurs colliers, des yeux de feu, aboient le long de la longue caravane, parmi les beuglements des bêtes et le carillon tintant des sonnailles, voici que le vacher taciturne, tout d’un coup, ivre aussi des senteurs ardentes du terroir, laissant déborder l’émoi confus dont sa poitrine est gonflée, se prend à chanter de toute la vigueur de ses poumons, comme un hymne fougueux et naïf à la gloire de la nature:

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

Écoutez:

Un jour d’été, vous avez dépassé les régions de cultures et de bois, escaladé des côtes de bruyères et de genêts, traversé des plateaux arides, où des ruisseaux desséchés se tordent sous la canicule; rien ne bruit que le fourmillement dru des insectes, comme un crépitement, un grésillement du sol; rien que, parfois, quelque plainte stridente de rapace qui s’enlève de son aire à votre approche...

Vous marchez, l’âme inquiète, à la fin, angoissée de cette morne solitude, désolée à ce vaste silence de mort et d’éternité, lorsque soudain le fausset d’un pâtre déchire l’étendue... _la Grande!_ qu’il jette à l’écho fidèle qui la lui retourne... Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo! Et ces cris, d’un timbre grêle et qui se force, ces glapissements du petit berger, caché derrière quelque pli de terrain, qui emplissent le vide, du roc jusqu’à la nue, annoncent le voisinage du buron, la vie qui s’établit de juin à septembre dans le désert des hauteurs, un peu d’humanité--comme primitive, nomade, biblique, de peuple pasteur, mais de l’humanité!--qui monte vers les sommets camper aux confins de la terre et du ciel...

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

Écoutez:

Au fur et à mesure de vos courses à travers la contrée, pendant les quelques semaines heureuses où le paysan peut «jeter» les bêtes et travailler aux champs, vous entendrez _la Grande_, de ci de là, s’élancer des fonds, dévaler des cimes, comme jaillir de l’abîme, ou planer avec les nuages.

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

Écoutez:

C’est _la Grande_, par éclats lents et graves, rythmée au pas pesant des bœufs à la charrue, cassée soudain à quelque écueil où bronchent les bêtes, reprise, interrompue encore à quelque nouveau choc du soc contre un caillou, dans ce pénible terrain de misère, où foisonne l’arrête-bœuf, recommencée pour s’arrêter à chaque heurt, et l’obstacle franchi, repartir, opiniâtre, jusqu’à la fin de la journée de labour!

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

Écoutez:

Le semeur, d’un geste immense, droit devant soi, éparpille à la volée la bonne semence qui retombe en pluie dans la glèbe hasardeuse--stérile ou féconde? La terre rendra-t-elle à l’homme le grain qu’il lui confie, la moisson espérée germera-t-elle, froments d’or pâle, sarrasins en perles blanches sur leurs tiges de rouge corail, seigles de claire émeraude? Le vent, l’eau, la grêle ont si vite fait de verser, de pourrir, de hacher les récoltes!

Baste! A la grâce de Dieu!

Et, le semeur, entonnant _la Grande_, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo! continue de distribuer le grain à poignées qui s’engloutit dans les vagues brunes des sillons.

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

Écoutez:

C’est tout un chœur de faneurs qui attaquent _la Grande_, qui luttent l’un à qui dominera l’autre de son souffle, sans cesser de ramasser et de charger...

Les servantes, hâlées, avec leurs cheveux embroussaillés de brindilles, tassent la cargaison sur les chars, ou, debout, aux faîtes des meules, retiennent et pressent les fourchées des valets...

Mais le chœur se fatigue, les gars et les filles ont la gorge ardente, suffoquée à la chaleur où nagent l’arome capiteux de la prairie fauchée, le doux et violent bouquet des foins:

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

Écoutez:

Dans une clairière, à travers le murmure d’océan des ramures, _la Grande_, encore, qu’un sabotier, un bûcheron répètent dans leurs huttes de la forêt, au milieu des chênes et des hêtres...

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

Écoutez:

C’est _la Grande_, _la Grande_, toujours la chère ritournelle, la mesure complaisante, vague et facile, qui se prête à tous les mouvements, subit toutes les impulsions, à laquelle se scandent toutes les effusions du cœur du montagnard, les quelques syllabes initiales au moyen desquelles le monde enfant, l’univers dans ses langes a dû bégayer son arrivée à l’existence, quelques accents seulement, et cela vous entame et vous pénètre, intelligible et précis comme un langage, ces accents, décalqués sur les sensations mêmes, moulés sur l’émotion, la voix ployée à toutes les impressions, comme une voile frissonne, se bombe, se distend, s’affaisse, vive ou morte, à l’haleine de la brise...

Lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, lo, léro, lo!

* * * * *

Écoutez:

* * * * *

Mais non, le silence, la solitude...

* * * * *