Part 9
Malgré cela, l’air est sec, fort salubre, tout imprégné des riches senteurs des monts qui cernent de leurs murailles la station chère aux baigneurs affligés de douleurs et de rhumatismes... Ils y viennent aux mois d’été; chaque jour, la diligence en amène quelques-uns, et c’est--comme ailleurs le passage du train--une des distractions d’ici que l’arrivée et le départ des diligences sur la place, devant l’hôtel Ginisty. Les claquements des fouets, les appels et les jurons des conducteurs, le va-et-vient des valets et des servantes, les grelots qui sonnent aux colliers des chevaux, cela pendant une heure, agite l’endroit, bouscule les gens; après quoi, l’existence de nouveau s’assoupit de chaque côté de ce Remontalou, car les malades sont à peu près les seuls étrangers qui descendent jusque-là--avec les fidèles, qui viennent en pèlerinage à _Notre-Dame-de-Pitié_, dont la chapelle est bâtie à l’entrée de la ville: les uns et les autres, tous ayant la foi--soit à la Vierge, soit aux Eaux--quelquefois aux Jeux: et le nombre serait grand de ceux à qui cela réussit--d’après les béquilles abandonnées sur place...
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Quoique ni la prière ni l’étude ne fussent l’objet de mon séjour et que la curiosité seule m’eût poussé à Chaudesaigues, comme on n’y va guère, c’est-à-dire en touriste, je n’ai point lieu de regretter mon voyage!
Des bains et des salles d’hydrothérapie--c’est ce dont je me souviens tout de suite: cela n’est point fréquent dans la montagne!
Aussi me précipitai-je à l’établissement thermal, fort convenablement aménagé, et qui me parut--au sortir de la douche--un lieu enchanté, malgré le spectacle des malades errant par les couloirs, ou se chauffant au soleil, par les allées du jardin.
Je rentrai déjeuner par le quai de Remontalou, ruisseau étroit (dont le lit semble parfois une mosaïque de porcelaine, tout jonché de débris de vaisselle cassée) où se perdent par une foule de conduits les sources chaudes, qui constitue une agréable promenade, avec les passerelles qui conduisent sur la rive droite. Les maisons sont bâties de gneiss, avec des angles--comme encadrées--de granit. La célèbre source du Par est sur le Foirail, assez animé, qu’enferme un cercle de maisons, dont quelques-unes portent des niches en bois vitrées où sont logés des saints et des saintes fort réputés jadis, lorsque les croyants associaient leur puissance miraculeuse à l’efficacité des eaux... Mais aujourd’hui... J’allais glisser aux réflexions mécréantes, lorsque la cloche sonna le repas chez Ginisty, où je me régalai d’un mets local, que mon estomac, si souvent réfractaire, n’eut point de peine à supporter, pourtant, et dont j’étais fort effrayé à l’avance! Des tripes! Des tripoux, comme ils appellent ce paquet de boyaux roulés, délicieux, comme là seulement on peut les accommoder, à l’eau chaude courante où elles sont nettoyées, d’où on les retire blanches comme neige, légères comme une dentelle, et qui prennent, assaisonnées de je ne sais quelle herbe odorante, le goût le plus fin et le plus rare...
Après ce repas, arrosé de bon vin d’Entraygues, Chaudesaigues me parut moins enfoncé dans son trou, et je ne lui trouvai plus autant son air de condamné à la fosse à perpétuité, dans cet entonnoir de montagnes sans issue!
Même je jugeais fort raisonnables les projets d’avenir, les rêves de grandeur que l’on me confiait, les espoirs dont se nourrissent tous les riverains d’une eau minérale, de créer la capitale de la thérapeutique moderne autour de leur source... Un chemin de fer, des hôtels, un casino--la fortune pour le pays--tout cela que chaque propriétaire voit se refléter dans le ru qui se perd à travers la prairie, tout ce qu’il voit flotter dans les vapeurs qui s’échappent de la roche...
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Il est certain que Chaudesaigues peut se prêter aux plus diverses combinaisons--sans parler du traitement qu’y suivent les malades; il ne se dépense là qu’une médiocre quantité d’eau, et, seulement pendant quelques semaines de l’été. Pour le reste du temps, le rendement des sources est à peu près inutilisé. Elles ne servent plus guère qu’à laver ces divines et radieuses tripes--ou à désuinter la laine des moutons qui les fournissent, une laine que tout le monde, hommes, femmes et enfants, tricote ici; enfin, le seul usage général qu’on fasse de ces sources est pour chauffer les quatre ou cinq cents maisons qui composent Chaudesaigues par des canaux d’irrigation, qui passent sous des dalles. Heureuses ménagères qui n’ont point à se préoccuper du feu pour tremper la soupe, cuire des œufs et laver le linge!
Donc, l’idée est venue à quelques-uns d’employer ces forces négligées et, entre tant de projets qui se sont formés, le dernier surtout m’a séduit, qui veut élever à Chaudesaigues des serres naturelles, à toutes les températures, où tout pousserait, qui donneraient en ce pays désolé toutes les plantes, toutes les couleurs, toutes les odeurs--jusqu’à la flore extravagante des tropiques! Mais les inventeurs mettent toujours au service de leurs causes une éloquence d’apôtres si forte que je me défie...
Cependant, je fus convaincu par ceux-ci, et plusieurs jours, cette pensée aussi me hanta au cours de mes promenades et de mes excursions...
Oui, c’était la fortune pour Chaudesaigues--mais aussi l’envahissement de la foule à travers ces solitudes--où bientôt il n’y aurait plus moyen d’être seul! Magnifique brèche de la porte d’Enfer, cascade du Gurguttut, châteaux du Couffeur et de Montvallat, pont de Lanau, moulin du Tour, merveilles inconnues, tout à l’heure célèbres...
Déjà, les petites maisons des bords du Remontalou s’enguirlandaient de végétation exorbitante, de toutes les palmes exotiques dont mon imagination immédiate dotait Chaudesaigues...
Et l’imagination n’offre ici rien de trop hardi...
Certes, cela ne causerait à personne--ces jardins et ces parcs rêvés dans cette sombre corbeille de montagnes--l’étonnement dont on est pris, plus loin, en découvrant le viaduc de Garabit...
Pour moi, ce fut un saisissement...
J’avais résolu de suivre le lit de la Truyère jusque-là... Inoubliable journée, en compagnie de Galvier, le rusé pêcheur de truites, qui me servait de guide... Mais lui-même ne connaissait qu’une portion du trajet... La rivière, par endroits, fort large et sans profondeur, en d’autres se rétrécit et se creuse soudain, coule entre de hautes falaises, comme des quais prodigieux... Alors, il devenait impossible de longer l’eau sans berges... Il fallait rebrousser chemin, gravir des pentes à peu près verticales, se frayer un sentier, à travers des étendues de broussaille vierge... Ou bien, à quelque coude brusque, la rive cessait, tout d’un coup: la rivière, aux pentes du terrain, versée toute d’un côté, et il fallait chercher quelque gué, pour passer sur l’autre bord... Tout un jour, sous l’ardeur du soleil, nous marchâmes, côtoyant la Truyère, au fond de ces défilés sauvages, de ce formidable couloir aux parois abruptes, de centaines de mètres de hauteur... Nous ne rencontrâmes point un vivant, de toute cette étape de sept ou huit heures... Seulement, en deux ou trois places, quelque barque des plus primitives, avec une perche, apprenait l’existence de hameaux sur les hauteurs... A de certains moments, sous le ciel brûlant, d’entre les arbres aux feuillages emmêlés, il partait un vol--de quelque farouche oiseau de proie dérangé--qui déchirait la forêt, froissait le ciel d’un grand bruit, comme une étoffe... paysages de partout et de toujours, où rien ne rappelait le temps ni le lieu, paysages de pierre et d’eau, où rien aujourd’hui, sous cette canicule, ne marquait que nous fussions en Auvergne, plutôt qu’en Afrique et en ce siècle-ci plutôt qu’il y a six mille ans.
C’est du creux de la vallée, obscurcie déjà de crépuscule, que nous aperçûmes, soudain, en l’air clair encore, le viaduc de Garabit... De là-bas, cette voie ferrée aérienne, jetée d’une crête à l’autre de la vallée--qui franchit, à 122 mètres au-dessus de la rivière, une distance de 564 mètres sur un arc de fer de 165 mètres d’ouverture--n’est guère plus grosse que le fil des danseuses de corde... et c’est sur ce câble que voici courir un train, à travers l’espace!... Mais, alors, je ne jugeais plus impossibles du tout les orangers à Chaudesaigues...
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J’envisage sans trop d’effroi l’idée de mes douleurs--le plus future possible--grâce à cette eau du Par qui rend ingambes les gens aux jointures les plus ankylosées, et dans le temps où il me faudra en user, aura fait pousser, sur cette terre jusqu’ici seulement nourricière de maigres bruyères et de pauvres genêts, des lauriers et des orchidées comme il devait en fleurir, selon M. Rames, dans la nuit des temps...
Plombs et Puys.
C’est vers eux, les plombs ou les puys--le plomb du Cantal ou le puy Mary--que montent à toute heure les regards du peuple de la montagne...
Despotes absolus, que ces mornes ancêtres de la création, arbitres aujourd’hui des vents et des nuages sur une vaste étendue, dont les fronts barrent l’espace, farouches divinités, qui font ici la pluie ou le beau temps.
Dès le matin, on les consulte, savoir comment ils ont passé la nuit, comment ils se lèvent, clairs ou sombres, dans l’aube pure ou le matin crasse; et tout le jour, on les observe, si changeants! à l’instant, calmes et placides, tout d’un coup inquiétants, orageux: enfin, le soir, on tâche à deviner quel sera le lendemain, à la façon dont ils se couchent.
Mais les prévisions des plus malins, des pâtres et des vachers, l’œil attentif toujours à fouiller l’horizon, ne se font jamais que suivies de toutes les restrictions, de tous les _à moins que_..., de tous les _si_... possibles!... Comment affirmer quoi que ce soit, avec des tyrans de qui il faut redouter toutes les sautes d’humeur! Avec eux, on n’est jamais sûr!... Leur beau fixe est tout ce qu’il y a de plus variable, j’en sais quelque chose, surtout en ce qui concerne le Plomb.
Ah! ces plombs, ces puys, qui n’atteignent pas dix-neuf cents mètres, je ne manquais point à l’occasion de railler un peu lorsque--comme les marins à la plus légère ride de la mer--je voyais ces montagnards, graves et soucieux pour le plus mince fil de nuage là-haut...
--Des nains qui ont oublié de grandir, m’écriais-je à propos du Plomb ou du Puy; à peine s’ils tutoient le ciel, lorsque les Alpes couchent dedans! Des montagnes pour rire, des taupinières!
Je comparais, avec les géants suisses de cinq et de six mille mètres; je vantais l’inoubliable magie des glaciers, des neiges éternelles; mon rêve escaladait plus haut encore, entassait Alpes sur Pyrénées, m’emportait sur d’inaccessibles Himalayas! Enfant prodigue, je dédaignais, pour y être trop accoutumé, ma montagne cantalienne! Comme les gamins sont sans respect à l’égard du grand bon chien qu’ils martyrisent et dont ils ignorent les crocs redoutables, comme les gamins sans gêne tirent la barbe blanche du grand-père qui les fait chevaucher sur les genoux, ainsi je me moquais des crêtes et des cimes de la montagne débonnaire sur les flancs de laquelle, à mes vacances d’écolier, j’allais cueillir l’airelle, tailler des sifflets de coudrier, ou chercher des nids... Non, cela n’était pas sérieux en tant que montagnes, l’Auvergne! Est-ce que Michelet, qui s’y connaissait, lui, dans ses évangiles de la _Montagne_, ne les avait pas tout tranquillement laissées de côté, nos hautes terres, le Plomb et le Puy!
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Longtemps, je fus dans cet état d’esprit,--la montagne incomprise.
D’ailleurs, plus tard, ce furent les sommets du monde entier qui me devinrent indifférents. Eh! que me faisait qu’ils portassent plus ou moins haut leurs têtes arrogantes! Entassés les uns sur les autres, Babels sur Babels, leur escalier ne s’élèverait jamais, toujours, que dans le vide, n’atteindrait jamais au seuil du mystère de vivre...
Et puis, qu’attendre de leur immobilité et de leur silence! Je ne les trouvai point sensibles et vibrants à mes peines de la vingtième année. Taciturnes--par là, ils glaçaient mes effusions, contredisaient à l’agitation, à l’élan de mon cœur; je m’éloignai d’eux, je leur préférai le tumulte incessant de l’Océan, les douces vagues dont le rythme berçait mon espoir ou ma mélancolie, les vagues furieuses où criaient, où sanglotaient mes emportements, mes colères, mes rages, mes ardeurs, mes désespoirs; je préférai à la montagne impassible le va-et-vient tendre ou rude de la mer, la voix câline ou brutale des flots, la chanson de l’eau joyeuse ou douloureuse, de l’eau qui pleure, de l’eau qui rit...
Mais, des années et des années après, voici que je reviens à la montagne, lassé un peu de la complainte menteuse des vagues, lassé de leurs caresses mouvantes et de leur vaine tendresse fuyante, et de cette agitation sans fin, toute secouée de vouloirs et de désirs... C’est que toute la fougue des cœurs en partance s’est apaisée en moi, peut-être! et que, désormais, l’ambition ne me hante pas de plonger «au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau».
Inutilement la chanson de la sirène m’invite aux voyages! A quoi bon courir vers d’autres grèves! Partout fleurit la déception; l’herbe de la désillusion croît et foisonne à toutes les altitudes, sous toutes les latitudes, pour ceux dont l’âme est, de naissance, vouée au noir...
Or, voici qu’elles sont passées, les heures où la mienne se laissait rouler aux volutes des vagues, aux chimères de la vie, dont les ressacs violents m’ont plus d’un coup jeté contre les brisants...
A présent, la montagne me sollicite...
L’immobilité des monts, leur silence, maintenant, tout d’eux m’est fraternel et charitable...
Aux troublants conseils d’agir de la mer, avec ses ondes en mouvement perpétuel, ils opposent l’acceptation de tout, la résignation à tout:
--Nous aussi, me prêchent-ils, nous avons été jeunes, bouillants, impétueux; alors, nous jetions feu et flamme! Mais, peu à peu, le volcan s’est éteint, ensevelissant sous la cendre la forêt de printemps toute verte.
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Aujourd’hui, la montagne ne m’apparaît plus aussi impassible qu’autrefois, avec tout ce fabuleux passé que je sais enseveli sous le dur basalte! A chaque fois que je gravis vers le Plomb ou le Puy, sur le gramen glissant qui tapisse leurs pentes, à travers les poils de bouc et la gentiane, je me rappelle ma descente dans leurs entrailles, en compagnie de M. Rames, à l’époque où tout cela flambait jusqu’au ciel--dans la nuit des temps...
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Oui, ces empreintes de fleurs vives ou de feuilles mortes que le géologue m’exhibait, pétries dans la cinérite pliocène, ont leurs pareilles--ce pêle-mêle fané des souvenirs--qui gisent au fond de notre cœur, aussi... Tristes analogies, et à cause desquelles, sans doute, il me semble qu’il transpire maintenant de la montagne une tendresse compatissante, qu’il sourd d’elle une âme profonde, indulgente et sereine. Ici, plus que partout ailleurs, au spectacle de ce qui est demeuré des antiques convulsions du globe, j’ai goûté fortement le _sunt lacrymæ rerum_ du poète; il y a comme une vie toute chaude encore dans ces scories et ces laves brunes du Cantal; il semble que ses blocs erratiques ne sont qu’arrêtés dans leur course; il semble que tout cela pourrait remuer tout à l’heure; qu’une houle, un jour, pourrait bien, une fois de plus, secouer cette effroyable tempête figée, au fort de la tourmente préhistorique, cette formidable tempête pétrifiée que représente aujourd’hui le Massif central... Cette sensation poignante, que la vie sommeille, qui pourrait bien se réveiller un jour, vous pénètre... Aussi, nulles montagnes, pas même les Alpes avec leurs splendeurs incomparables, leurs glorieux fleuves, le fastueux manteau de glace dont ces vierges froides--assez hautes pour l’agrafer avec des étoiles--couvrent leurs sublimes épaules, ne peuvent faire oublier le Plomb et le Puy, dépenaillés comme deux pauvres sous le ciel, avec leurs guenilles de gazon élimé comme le _saïle_ (la limousine du berger), troué par endroits, montrant la chair--le roc à nu--avec ces petits ruisseaux qui dévalent, comme les larmes des géants enchaînés!...
Des géants qui secouent leurs chaînes, de temps à autre--l’année dernière encore où la contrée fut agitée d’un long frisson--des géants qui secouent leurs chaînes, qui pourraient bien les briser un jour...
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En attendant, tout captifs qu’ils sont, abîmés dans le silence et la solitude, ils savent bien se dérober à quiconque veut les traiter en vaincus, s’imagine qu’il va poser les pieds dessus en conquérant, et marcher sur ces grands fauves, endormis seulement, comme sur d’insensibles descentes de lit...
Malheur à l’imprudent!...
Tout d’un coup, du bâillement horrible des vallées, sortent d’épais nuages: et ce sont les abois terrifiants du tonnerre qui grondent et roulent, du fond de toutes ces gueules sombres...
Certainement, ils ont leurs colères et leurs rancunes... Et comme j’ai dit, au début, en ce qui concerne le Plomb, j’en sais quelque chose, et j’expiai durement mes anciennes railleries...
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L’ascension est des plus faciles, par le Lioran,--à peine trois heures, pour monter et descendre, un jeu d’enfant!
Je ne voulais pas me contenter d’une si piètre promenade. Je résolus de prendre par la difficulté. Je projetai d’y aller de Cézens, une nuit, pour descendre ensuite jusqu’à Vic-sur-Cère. Au départ, sur minuit, temps superbe. Oui, mais bientôt cela se gâta--pas assez, tout d’abord, pour nous faire renoncer, mais, tout à fait, plus tard, lorsqu’il n’était plus possible de rebrousser chemin... Les étoiles s’étaient éteintes une à une, la lune voilée; puis ce fut l’obscurité compacte, le tonnerre roulant par l’espace, une pluie drue, dont les invisibles lanières, qui nous apparaissaient de feu, à chaque éclair, nous labouraient le visage. Pas un point de repère dans ces ténèbres épaisses et comme courantes sous la bourrasque...
Cependant, mon guide, un journalier du pays, marchait toujours, sûr de lui, m’annonçant d’avance une touffe d’herbe, une bosse de terre, un creux, les plus minimes jalons de la route où le maintenait l’habitude. Fragiles indications, où il s’égara tout de même, au bout de peu de temps dans cette marche noire où les zigzags de l’éclair ouvraient soudain des gouffres de lumière instantanée que les ténèbres comblaient tout de suite. Nous marchions, nous marchions toujours sous la pluie qui nous traversait jusqu’à la peau, tâchant de nous orienter, à quelqu’une des lueurs de l’orage, vers un buron que mon homme prétendait ne pouvoir être éloigné... Les heures passaient... Enfin, je comptais sur le jour, qui ne vint guère ce jour-là... C’était en août... il eût dû faire clair assez tôt... Ma montre marqua trois, quatre, cinq, six heures, avant que l’obscurité se dégradât, qu’une pâleur glissât à travers le treillis pressé de la pluie. Oh! je ne plaisantais plus, exténué, comme ces voyageurs de la légende, jouets des génies de la montagne, qui les bernent, leur font accomplir mille tours et détours, par des circuits fantastiques... Pareillement, j’allais derrière ce guide qui allait, revenait sur ses pas, marchait, marchait toujours...
Je ne sais plus comment nous parvînmes, à bout d’énergie, à un buron, guidés par les beuglements des bêtes éperdues sous l’orage. Harassés, claquant des dents de froid, mourant de faim--nos provisions s’étaient délayées sous ce déluge--il était temps! Les vachers n’étaient pas debout encore. Celui qui se leva à nos cris demeurait effaré, derrière la porte, sans ouvrir... Ce ne fut qu’après un long conciliabule entre les valets que l’on nous reçut...
Devant la réalité en chair et en os, ils doutaient encore, s’interrogeaient sans doute en eux-mêmes, si ce n’était pas le Diable sous nos défroques,--un étonnement fort compréhensible!
D’autre part, pour moi, c’était bien comme si j’eusse été entraîné dans quelque caverne d’un autre monde! La misérable cabane semblait comme flotter dans le brouillard, sous la pluie où dans cette aube trouble de limbes qui les enveloppait, avec les toiles grossières, les sacs qu’ils s’étaient jetés sur les épaules, tout ruisselants, les buronniers ne figuraient que des ombres, les sujets d’un royaume d’ombres, des ébauches d’êtres, évoquaient l’idée d’une demi-humanité seulement, d’un limon informe...
Enfin, une fois entrés, les buronniers rassurés sur notre compte, de mon côté je pus acquérir la certitude que nous étions chez de simples Cantaliens et que mon guide ne m’avait point attiré dans les régions souterraines... Et, nous voilà à tordre nos vêtements, sous un abri qui servait de grange, dont les planches disjointes laissaient couler l’eau, menaçaient de se laisser emporter à la rafale. Puis, nous nous enterrâmes sous le foin, le temps de nous sécher un peu--mon compagnon de route, de déroute plutôt, parlementant pour obtenir du feu, quelque chose de chaud à manger, à boire... Mais il fallut patienter jusqu’à la «traite» des vaches... Il ne restait point une goutte de lait. On l’emploie, tout aussitôt tiré, pour la fabrication de la _fourme_, le fromage dit: _cantal_.
Tandis que le pâtre tâchait d’enflammer une botte de genêts sur les deux pierres qui formaient l’âtre, je pouvais examiner à loisir la cabane...
Tous les mêmes, ces burons, ordinairement composés de deux pièces, l’une où s’accomplissent les diverses préparations du lait; l’autre, plus basse, une cave où s’alignent les _fourmes_. Dans la première, au milieu des ustensiles, est ménagé un recoin pour les couchettes du fromager et du valet; le plus souvent, les bergers et l’autre valet ont leurs paillasses dans les granges... Des tricots de laine, des limousines, des haillons dégouttaient, suspendus à des traverses; des flaques s’étalaient, sur la terre battue, détrempée. Pendant que chauffait la soupe blanche--la soupe au lait et à l’eau qui constitue le fond de l’alimentation des vachers--ils se mirent au travail. A deux, face à face, sur une sorte de table percée de trous, le pantalon relevé jusqu’au ventre, ils pétrissaient, ils foulaient--cariatides accroupies du plus bizarre effet--la _tome_, qui pressée deviendra la _fourme_... Industrie tout à fait rudimentaire que celle du fromage d’Auvergne, et qui ne doit point avoir beaucoup varié à travers les siècles... Il paraît que la chaleur des mains, des genoux est nécessaire et que les produits obtenus par des procédés moins primitifs, comme la presse à vis, sont de qualité inférieure... On ne veut pas des machines... La presse sous laquelle la _tome_ est mise ensuite n’est qu’une planche, qu’on surcharge de blocs de pierre... Rudimentaire aussi fut la soupe blanche, enfin tiède, où nous trempâmes un aigre pain noir, moisi...[6]
[6] Tous les perfectionnements ont été apportés à la fabrication du Cantal, devenu fromage de luxe.
Et la pluie tombait toujours...
Cependant, la brume diminuée, moins dense, mon compagnon se fit fort de descendre jusqu’à Thiézac, puis dans la vallée de la Cère, car, pour monter, il n’y fallait pas compter...
La retraite ne s’effectua pas sans difficulté, mais s’acheva tout de même, et je dus attendre un temps propice pour faire l’ascension...
Désormais, je fus moins fanfaron et ne badinai plus avec cette mauvaise tête du Plomb...
Je lui ai rendu souvent visite, depuis, aux heures où il reçoit de préférence--au lever du soleil--en partant de Saint-Jacques des Blats ou du Lioran. Et, là-haut, je ne me laissai point aller à mon mauvais penchant pour la raillerie. A contempler d’ensemble le dédale confus des vallées et des vallons, l’inextricable et vertigineux labyrinthe des gorges et des défilés, je sentais trop bien quels faibles moucherons nous étions, incapables de nous dépêtrer de cette immense toile d’araignée (comme dit une comparaison fort juste) dont le centre serait le Cantal, duquel tout le réseau de montagnes, tous les fils se détachent...
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