Chapter 5 of 13 · 3916 words · ~20 min read

Part 5

Le médecin s’est agenouillé. Il décolle les cheveux, détermine la contusion; la blessure pénétrante s’étend de l’oreille gauche à l’occiput; la mort a dû être à peu près immédiate. Il faut ouvrir, pour constater la profondeur de la plaie, l’épanchement. D’un scalpel, l’opérateur détache la peau pour permettre à la scie de mordre... La lame grince sur l’os, comme à gratter de la porcelaine: et, après, la scie suit la couronne sanglante ainsi tracée. Nous sommes là, penchés sur l’horrible spectacle, dans l’émotion de l’inconnu scellé derrière ces paupières, derrière ce masque verdâtre, aux lèvres durcies dans le rictus d’une épouvantable souffrance. Le mouvement ébranle la planche, le va-et-vient saccadé de la scie fait aller et venir, à chaque secousse, les bras inertes, comme les manches vides d’un pantin.

Parfois, la scie ne pénètre plus...

Alors le docteur l’enfonce à coups de marteau, et ce sont les jambes qui se démènent, les pieds qui tressautent, tandis que le vent, de plus en plus fort, ébouriffe la chevelure, la barbe morte...

Enfin, le couvercle est soulevé, l’encéphale apparaît, gluant de caillots sanguinolents, comme un œuf rouge énorme.

Le médecin examine, et puis replace la calotte, qui s’emboîte mal, les os éclatés par ce marteau et cette scie: pour la maintenir, il faut nouer un mouchoir sous le menton, comme les paysannes pour le mal de dents ou pour se garantir les oreilles.

Le médecin réclame de l’eau, un linge; la source est plus bas; il faudrait du temps; un bouvier puise avec une large cuillère dans un baquet, verse du petit lait sur les mains du docteur, lui tend sa blouse pour s’essuyer après...

* * * * *

Nous descendons, vite, silencieux; la nuit comble la vallée; de temps à autre nous parviennent encore, des pentes, les tintements de sonnailles d’un troupeau en marche, la mélopée d’un pâtre qui rentre, qui va _clore_...

Crime des villes.

Cette nuit-là--peut-être avais-je pris trop de café en allant me faire raser chez Rongier, le cabaretier-coiffeur,--je tardais à m’endormir. J’avais lu, très avant dans la soirée, _Crime et Châtiment_, de Dostoïevsky, et puis, l’assassinat de Rodez, l’histoire de Fualdès, que son petit-fils même m’avait contée, avec des détails inédits après dîner, me revenait en sourdine. J’étais préparé pour les cauchemars les plus étranges. Je dormais, me réveillais, m’agitais sur l’oreiller. Un tapage se fit dans l’auberge. On frappait à grands coups aux volets. J’entendis des voix. Une phrase m’arriva, clairement:

--M. R...[5] a tué sa maîtresse...

[5] Ceci se passait, il y a quelques années; tous les journaux s’entretinrent de cette affaire, qui se termina par l’interdiction de l’assassin, reconnu fou. On comprendra les raisons de convenance qui font taire ici le nom de ce malheureux.

Je m’éveillai, mais je n’entendis plus rien, tout était rentré dans le calme. Je crus avoir rêvé et je m’endormis pour de bon, cette fois.

Il était grand jour quand je descendis. L’aubergiste m’accueillit avec la phrase que j’avais donc réellement entendue:

--M. R... a tué sa maîtresse...

* * * * *

Je les avais vus, la veille, l’homme, pâle et malingre, vêtu de sombre, elle aussi, en vêtements noirs; ils sortaient d’une auberge de la route et montaient en voiture.

Deux jours ayant, j’avais dîné à côté d’eux, après avoir assisté à leur arrivée, au milieu d’une population émue devant ce spectacle insolite de la guimbarde à quatre chevaux.

L’aubergiste Fricot semblait bouleversé, la veuve Vaquier oubliait de rentrer l’unique table et les deux chaises qui composaient la terrasse de son café. Comme c’était en pleine période électorale, j’avais cru à l’arrivée de quelque candidat. Il n’en était rien. Le personnage de marque, dont le passage à Vic-sur-Cère secouait la torpeur du bourg, s’appelait Paul R..., secrétaire du préfet du Cantal, sous le Seize-Mai. Il venait, fort à propos, de recueillir l’héritage paternel, ayant dissipé en quelques années la fortune de sa mère.

--Il ne sait pas le nombre de ses fermes, nous disait l’aubergiste. Il est riche! riche... (et son œil cherchait une comparaison que les montagnes natales ne lui fournissaient pas), il est riche comme le Pérou. Ah! il en a mangé du bien... Il est, là-haut, avec une gueusasse de jolie fille, oui, _uno gento fillotto_... Il en a un grain... Croyez-vous qu’il n’a pas voulu de la lampe!... Il lui faut des bougies... Certainement, il est un peu fou, _un paou foutral_, il ne sort que la nuit...

Nous ne prêtions guère d’attention aux propos de l’hôtelier, citant comme indices de folie le fait de dîner avec _uno gento fillotto_, de préférer les bougies à une lampe fumeuse et de sortir la nuit...

Cependant, montant dîner, nous ne pûmes nous empêcher de jeter, en passant devant le couple, un coup d’œil d’exilés sur la _gento fillotto_. M. R... se leva et nous claqua furieusement la porte au nez. C’était vif, mais l’homme avait bien le droit de se défendre contre les indiscrets sans être taxé de folie! Après ce dîner, il repartait pour Murat. Les servantes, peu accoutumées à ces générosités, nouaient dans leur mouchoir les menues pièces de monnaie que leur avait laissées M. R...

--M. R... a tué sa maîtresse...

Cette simple phrase révolutionnait le bourg, d’habitude si placide. On manquait de tout renseignement. Le domestique, seul témoin du crime, était arrêté. Le parquet d’Aurillac s’était rendu sur les lieux. Lorsque les magistrats, le soir, revinrent à l’auberge où, deux jours avant, j’avais dîné à côté de l’assassin, on n’apprit guère qu’une chose: le médecin déclarait que la victime était une fort belle fille; mais elle avait de fausses dents; elle était brune, et l’amant l’obligeait à s’affubler d’une perruque blonde.

C’est tout ce que répéta la bonne, qu’un sémillant juge avait fait fuir, en lui proposant de lui essayer la fausse chevelure de la morte.

* * * * *

Je revis R..., le lendemain, dans la matinée, devant la gendarmerie. Alors, naturellement, je découvris toutes les marques de la folie chez ce jeune homme. Le regard inconscient, il s’obstinait à réclamer sa maîtresse. Il donnait des ordres froidement à son domestique; très calme et très correct, il sortait de sa poche des billets de banque qu’il priait les gendarmes d’accepter. Je m’en voulais de mon peu de perspicacité. Les bougies, la porte jetée au nez, sa manie de se faire appeler marquis me revenaient en mémoire; mais, enfin, cela n’était pas si concluant...

En même temps que ces souvenirs m’obsédaient, une sympathie posthume m’envahissait pour la triste victime. Je la voyais tomber sous les vingt-sept coups de couteau du fou, aux mains de qui restait la perruque. Je la voyais sans cheveux comme une poupée scalpée par un enfant. Un besoin de tout savoir s’implantait en moi... Le domestique venait d’être relâché... Il avait attelé; il repartait pour Murat. Je lui criai de m’emmener, je sautai dans la voiture et je partis avec lui, sans manteau, avec un béret sur la tête, pour un voyage de six heures, à travers la montagne.

Dans le pays, on me crut certainement plus fou que l’assassin.

* * * * *

Ce domestique était de Murat, un dur montagnard, fort en couleur, râblé. La voiture allait rapidement, l’homme fouettait et le cheval filait bon train. Mon conducteur était sale de toute cette nuit en prison, avec des caillots de sang à sa blouse bleue, du sang à son foulard... Il me semblait qu’il sentait le cadavre. A mesure qu’il parlait et s’exclamait et, laissant pendre les guides aux montées, gesticulait, le drame d’amour se jouait devant moi! Les personnages s’agitaient, vivaient à mes regards: lui, cerveau fané de névrose, jaloux et torturant; elle, passive et quelconque, tous deux victimes de la vie, l’assassin et l’assassinée!

* * * * *

--_Moun Diou! moun Diou! quogn’ offaïré!_... Mon Dieu! mon Dieu! quelle affaire! Il menaçait souvent madame... Il lui reprochait... vous savez; il l’avait prise d’une maison... Mais c’était une brave personne... Je pensais bien qu’il arriverait un malheur, une fois... Monsieur était jaloux... Il l’enfermait des jours entiers... Il avait des armes, partout... Il n’était pas une seconde sans la menacer... On sortait presque toujours de nuit, comme avant-hier... Il y avait eu de la brouille... Ça ennuyait madame d’aller coucher à cette ferme... Nous nous sommes arrêtés à l’hôtel du Pont... Madame n’a rien voulu prendre... Elle a dit qu’elle mangerait en arrivant... Nous avons eu un reste de poulet avec monsieur, la dépense a été de trois francs... Nous sommes arrivés à onze heures... Le fermier m’a aidé à dételer...

Quand je suis monté avec les paniers de provisions, monsieur faisait des reproches à madame, sur ce qu’elle était... Elle lui tournait le dos... Il la menaçait... Comme c’était tous les jours, je n’y faisais pas attention... Sans cela, je l’aurais étranglé comme un oiseau... Madame disait: «Laissez-nous, Baptiste...» J’allais descendre... J’entendis tomber... Il l’avait frappée avec un couteau du panier... Je ne sais plus, je ne me rappelle plus rien... Ah! _moun Diou! moun Diou! quogn’ offaïré!_... Je me suis sauvé... J’ai frappé chez le fermier, on ne m’a pas répondu... C’est ses enfants qui l’ont éveillé... Le sang leur pissait dessus, à travers les poutres... Je me suis perdu dans les chemins... Enfin, j’ai reconnu votre auberge... Quand les gendarmes sont arrivés, monsieur avait essuyé le parquet... Il avait lavé madame... Il y avait plein «_uno canquetto_»--un seau--de rouge... Elle était nue sur le lit... Il l’embrassait... Il l’appelait: «Valentine, réveille-toi...» Il me disait: «Tu sais bien qu’elle dort, n’est-ce pas, Baptiste?...» Il voulait m’envoyer chercher son médecin, à Murat... Mais on m’a arrêté, _moun Diou! moun Diou!_...

Nous déjeunâmes à la halte du Lioran; Baptiste trempa sa blouse maculée de sang dans un pur ruisselet qui dévalait par les roches, entre les pins rigides, et la jeta sécher sur un banc de pierre...

A présent il me tardait d’arriver...

_Lou muratel_ (l’homme de Murat) recommençait l’histoire du crime à des rouliers qui s’étaient attablés à côté de nous. En route, à mesure que nous approchions, il rééditait son récit à tout le monde!

Je le savais par cœur!

Ce fut un soulagement quand j’aperçus la statue de la Vierge au sommet du Rocher de Bonnevie, qui domine la ville.

Deux heures après, j’étais rentré à Vic-sur-Cère, par le train, où je fus entouré, questionné, vous devinez! comme si j’en étais--de l’assassinat!

Et je dus vingt fois redire ce même récit, à la même table où s’étaient assis l’autre soir les deux amants: Paul R... et l’anonyme Valentine...

La Quenouille.

Cette année-là, les troupeaux de la ferme de Roquebrune descendirent de la montagne plus tôt que d’habitude. Pourtant, Pierrou, parmi ceux du pays, était toujours le dernier à dévaler des burons: ce qui faisait dire, chaque automne, lorsque son bétail gagnait l’étable, que le loup devait être proche; et puis, malgré la neige qui poudrait le puy Griou et les brumes dont s’encapuchonnait le Plomb du Cantal, les bêtes n’avaient pas eu à souffrir du froid; l’arrière-saison était tendre encore. Mais, cette fois, le farouche buronnier, qui semblait ne jamais rentrer au village qu’à regret, avait hâte d’hiverner...

Au printemps, lors du départ pour le masut--tandis que, sous la conduite du berger et du valet second, les bêtes (sans qu’il fût besoin de l’aiguillon ni du chien) se mettaient en route dans une sonnerie de clochettes et de grelots, joyeuses, pressées de cette impatience qui les fait beugler, inquiètes, et rompre leurs attaches aux primes senteurs d’avril--Pierrou s’était arrêté à la porte de l’auberge, signalée par une branche de sapin... oh! pas pour boire... mais pour dire à la Catinette...

Justement, elle était seule, qui riait et fredonnait, occupée à rapiécer un vêtement.

Alors, Pierrou n’osa plus.

Cependant, il s’était juré qu’il aurait du courage: il n’y avait plus de délai possible!

Mais ne se promettait-il par d’être hardi depuis six mois?

En vain!

Au sortir de chaque veillée, tout l’hiver, il s’affirmait que le lendemain ne s’écoulerait pas sans que...

Il avait tant reculé, tant tergiversé, que le moment de partir arrivait, et qu’il n’avait pas parlé...

Enfin, il avait ramassé toute son audace; mais il avait beau vouloir, il ne pouvait pas, et, comme aux précédentes tentatives, il restait muet.

Dans la honte de sentir qu’il ne pourrait jamais, il se résigna, murmura:

--_Adisias!_ Adieu!...

--Pierrou s’en va? Pierrou remonte au ciel? déjà!... plaisanta la jeune fille.

A ce mot aimable, brusquement, il se décida:

--Oui, mais avant, faut que je te dise quelque chose...

--Quoi?

--Je t’aime bien...

Et, de peur, s’il n’achevait du coup, de ne jamais terminer, il lança, d’un jet:

--Si tu veux, nous nous marierons après la Saint-Martin, où finit mon engagement. J’ai trois ans de gages de côté. Je louerai un bien. Tu seras heureuse, dis-moi?...

--Tu causes bien quand tu t’y mets! répondait la Catinette, habituée aux déclarations journalières des jeunes gens du bourg; tu ne t’aventures pas souvent, mais quand tu pars... c’est du bon, Pierrounel!...

Une voix appelait:

--Mais le père me sonne... _Adisias!_

--Nous nous marierons? répétait Pierrou.

--Ah! le fou, le fou! esquiva-t-elle.

--Nous nous marierons? insistait-il.

--Nous reparlerons de ça l’hiver, répondit la Catinette, sérieuse, ou... moqueuse, sait-on jamais?

Et, sans plus, elle s’échappa, jetant au buronnier la fleur qu’elle mâchonnait de ses dents blanches comme une caillée de lait, de ses lèvres pourpres comme la digitale...

* * * * *

--Fou!... Pierrou le devint.

Il crut à un aveu, à une promesse, à un consentement.

Il serra dans sa malle, entre deux mouchoirs, la fleur--qui, pour lui, fleurait bon l’espoir,--que la Catinette lui avait jetée sans penser, par manière de plaisanterie, par jeu de gamine; et la phrase évasive, ironique peut-être: «Nous reparlerons de ça»... s’inscrivait, indélébile, dans son esprit, et ce rire de ces lèvres que sa déclaration n’avait pas fâchées,--ce rire tintait aux oreilles du buronnier, tout le long du jour, comme un carillon de joie et de délices!

D’ailleurs, pourquoi n’eût-elle pas consenti?

Pierrou touchait de forts gages; les maîtres le jugeaient le meilleur fromager de la vallée de la Cère, et la Catinette était pauvre. Le rude garçon n’avait donc pas à craindre un refus intéressé.

Aussi, nul doute n’atteignit sa foi; cette fleur et cet éclat de rire--comme la Catinette en prodiguait sans réflexion aux jeunes hommes du bourg, qui lui volaient, devant son père, si elle ne l’offrait pas, la fleur de son corsage et baisaient les fossettes de sa joue, après la bourrée, selon la coutume--pour Pierrou, sur la montagne, quatre ou cinq mois l’an, candide et sombre, toujours à l’écart de la jeunesse, ces choses banales, une fleur, un sourire, au lieu des lèvres closes, du front sévère qu’il redoutait, ce fut, par le grossissement d’une imagination exaltée dans le rêve et la solitude, mieux qu’une promesse et qu’un aveu,--ce fut un pacte irrécusable.

Ces longs mois sur les sommets, au bord du ciel, hanté du seul vol inquiétant des aigles au-dessus de la bergerie, maintenant, les yeux de Pierrou cessèrent de voguer là-haut, comme jadis, dans l’océan d’azur, à la remorque des gros nuages qui glissent dans l’éther comme de pâles vaisseaux fantomatiques: ces longs mois, Pierrou les vécut, les regards pointés vers la plaine, par les pentes et les vallons, dans la direction du village--d’où il supposait peut-être que montaient vers lui les regards réciproques de la Catinette; et sa mémoire ruminait les moindres événements du passé, des menus faits, des paroles futiles, des coïncidences innocentes, qui devenaient pour lui des indices irréfutables, des preuves graves, des affirmations: elle l’avait remercié, d’une voix si douce, un jour, pour un nid de bouvreuil, un autre, pour être allé lui tirer de l’eau à la fontaine... et quand il lui avait rapporté plein son mouchoir de poires de la foire d’Aurillac.

Même, une fois, elle avait avancé:

--Quel brave mari tu ferais, Pierrou!

Surtout, il se rappelait la joie éclatante qu’elle avait manifestée de recevoir une quenouille comme pas une fille ne pouvait se vanter de posséder la pareille sur tout le parcours de la rivière.

Il l’avait taillée d’un buisson de mai, une épine, fine et forte, durcie au four, embellie de cuivres découpés, tout le manche creusé, fouillé, des oiseaux, des feuillages, avec son nom à elle, la Catinette, le travail patient d’un hiver, où il avait cumulé ses talents de fils de sabotier, de pâtre expert à travailler le bois pour se distraire, de montagnard inventif par tant d’heures inoccupées,--où il avait consacré toute sa pensée et toute la tendresse vierge de son âme...

Ainsi, peu à peu, le sentiment couvé tout un hiver, l’amour qui avait débuté par l’infiniment petit d’une fleur jetée, d’un rire facile, d’une phrase équivoque, progressait, emplissait le cœur de Pierrou, débordait de son être, bouleversait sa vie, éclatait en passion désormais invincible...

Comprenez-vous maintenant les raisons pour lesquelles Pierrou avait hâte d’hiverner?

* * * * *

La montée aux burons, à l’avènement des jours tièdes, et, sur leur déclin, la descente, font date chez les montagnards. On accourt sur la route. L’aïeul se soulève du banc de pierre où, comme pétrifié, il s’immobilise, les après-midi, à s’imprégner, à faire provision pour le long hiver des suprêmes rayons de l’automne. Les femmes délaissent leur sempiternel tricot. Les enfants, pas rassurés, se drapent dans la jupe, le tablier maternels. Les fermiers saluent au passage les riches laitières reconnues:

--Oh! la Rougeotte...

--Vois, la Grise...

Mais il y a du neuf: on dénombre les têtes dont le bétail s’est accru: des veaux, des génisses, venus au monde sur les plateaux déserts, qui s’effarouchent de tout ce monde... Le chien de berger va et vient le long de la colonne, les poils droits comme des pointes, les yeux ardents, harcelant de ses abois la caravane, mordillant les retardataires qui stationnent devant chaque grange, chaque cour, dans une reconnaissance lente des lieux...

Sur la place, les servantes s’interrompent de faire reluire leurs seaux de cuivre tant que dure le défilé.

Même la menette entr’ouvre les fenêtres de la cure, et le bedeau retarde de sonner l’angelus...

* * * * *

Mais personne ne se montre sur le pas de l’auberge.

La Catinette n’est pas là pour faire fête au buronnier, elle--que les yeux de Pierrou cherchent, uniquement!

* * * * *

A la soupe du soir, à la ferme, Pierrou laisse son écuelle pleine; les vachers et les pâtres qui savent son humeur dure, son habitude de se taire, ne remarquent pas la fièvre de ses yeux, la tristesse de son visage; ils content des folies, énumèrent les plaisirs de la foire qui vient, la danse, le vin chaud, les châtaignes--et puis la noce de la Catinette...

--La Catinette?

--Mais oui, avec le maître bouvier des Esclats... Ils étaient à la ville aujourd’hui pour la parure...

Oh! que le cœur de Pierrou a mal!...

Il gagne l’auberge; il entend la musette, la voix d’un _cabrettaïre_:

Nai in capelou di paillo, M’y manquo lou courdou; Galant, metés lou y, yeou vous en praio: Yéou forai ticon maï per vous.

«J’ai un chapeau de paille,--Il m’y manque le cordon;--Galant, mettez-l’y, je vous en prie:--Je ferai quelque autre chose pour vous...»

Et les danseurs s’embrassent--la Catinette, le maître bouvier...

* * * * *

Elle aperçoit Pierrou qui entre, elle l’accueille gentiment, l’interpelle, la joue enflammée de plaisir, avec ce rire sans fin à ses lèvres--son rire à tous--que le buronnier a cru naguère un rire pour lui!

--Ah! Pierrou! Le loup t’a chassé de Roquebrune? Que bois-tu? C’est le père qui invite...

Il vide son verre et va se tapir au fond de la cheminée obscure, où séjourne un peu de feu, gros comme une noix sous la cendre, et, de là, contemple la Catinette, qui danse des bourrées, infatigablement, avec son promis...

Il détourne la vue; il souffre trop de la voir au bras de l’autre--si bravement parée, d’un ruban de velours noir d’où se balance sur sa poitrine la croix d’or des fiancées, un bouquet à son corsage et les lèvres fleuries du rire vivace de jadis...

* * * * *

Il a peur de pleurer.

Alors, il feint d’arranger le feu et, par contenance, comme la Catinette dispose une botte de broussailles sur les chenêts, il lui demande le croc pour tisonner...

Le cabrettaïre, juché avec sa chaise sur une table, recommence à gonfler sa musette...

Vite, sans la patience de chercher le croc, la jeune fille prend ce qui lui tombe sous la main, défait d’un clou où elle est appendue, une quenouille... la quenouille de Pierre--dont elle se sert pour remuer le feu et la met ensuite aux mains du malheureux garçon, puis retourne précipitamment à son cavalier...

--Oh! Catinette! murmure sourdement Pierrou, et, machinal, il active ou ralentit la flambée, du bout de la quenouille, bientôt brûlée à demi; et il fait nuit dans sa tête, froid dans son cœur, comme si l’_écir_ avait fondu sur lui. La nuit avance, la flamme baisse, l’âtre est moins clair. Pierrou persiste à remuer la cendre, tandis que se brouillent dans sa mémoire les remembrances de ses vieux espoirs... Et ces genêts, où la quenouille est aux deux tiers consumée, ces genêts dont la vive lueur illumine la salle, n’est-ce pas, pour Pierrou, le bûcher de ses rêves?...

On le hèle; il se dresse, vient trinquer et sort, tandis que la voix du musicien continue:

Io sabo ina chansou Plina di minsounso. Et si diso ina berta, Bolé bi qué mi pindrou...

Je sais une chanson--Pleine de mensonges.--Et si je dis une vérité,--Je veux bien être pendu.»

* * * * *

A la sortie du bourg, dans le ravin que suit la route à pic, la rivière tombe en cascade, d’une hauteur de trente mètres; la chute des eaux a creusé dans le roc une cuve profonde où des bouviers qui pêchaient la truite découvrirent un matin le cadavre du buronnier de Roquebrune...

On crut à quelque faux pas...

Pierrou étreignait, de sa main raidie, un morceau de bois calciné--tout ce qui restait de la quenouille...

Gasparous et Cantalès.

J’ai voulu voir les _gasparous_--les émigrants, originaires du Cantal, de la Lozère, de l’Aveyron, charbonniers, nourrisseurs, marchands de vin, frotteurs, cochers, qui montent à Aubrac prendre _la gaspo_, le petit lait, pendant la belle saison...

Cure de petit lait et cure d’air natal, et surtout cure de nourriture--tous les plats de leur enfance et de leur jeunesse, dont ils ne se rassasient jamais, lard rance, saucisses desséchées, viandes farcies, crêpes de blé noir, fromage de vache ou de chèvre--la _fourme_ et les _cabecous_--etc.

C’est leur hygiène, à beaucoup d’Auvergnats de Paris, un traitement préventif qui leur réussit. D’ailleurs, ils n’attendent pas d’être «à l’article de la mort» pour y recourir. Dès qu’ils se sentent «quelque chose qui ne va pas», ils songent au pays; et, comme les enfants qui ne confient qu’à leur mère le soin de dorloter leurs chagrins, eux, tout de suite, tournent les yeux vers la montagne, ne comptent que sur elle, n’espèrent qu’en elle...

* * * * *

J’ai voulu voir les _gasparous_ et je ne regrette pas le voyage, encore que le trajet soit assez pénible, à partir de la gare d’Aumont, où vous dépose le chemin de fer...

Je me rends à pied, neuf kilomètres, de Nasbinals à Aubrac, par cette route, de plus en plus sinistre, bordée maintenant d’aiguilles, de termes de granit, érigés pour guider aux mois de neiges,--un grand nombre abattus, que déracine et que renverse la malfaisance des montagniers...