Chapter 2 of 13 · 3931 words · ~20 min read

Part 2

[2] C’est de la fin du neuvième siècle, du commencement du dixième siècle, où naquit le comte Géraud, où fut fondée son abbaye (d’où devait sortir, entre tant d’autres grandes figures, celle de l’universel Gerbert) que date authentiquement la vie de la cité qui s’aggloméra autour du célèbre monastère... Jusque-là, il n’apparaît pas irréfutablement qu’Aurillac ait existé: quelques monnaies rencontrées dans des fouilles peuvent faire présumer une station romaine, sous les empereurs, sous Marc-Aurèle ou Aurélien, d’où l’étymologie... Mais il n’en est question nulle part dans la guerre des Gaules. Quant à l’époque franque, pas d’autres traces que celle-ci: une croix--en face de l’énorme tilleul de Sully--la «Croux Malli» qui indiquerait l’endroit où se tenait le _mal_ ou _mallus_, sorte d’assemblée judiciaire! Maigre témoignage! Mais depuis saint Géraud, le chef-lieu actuel du Cantal peut prouver, par pièces et archives, la suite de ses destinées, ses annales heureuses et non, tour à tour; splendeur de l’abbaye dont la science brille si puissamment sur la chrétienté! En effet, le roi Robert, fils de Hugues Capet, s’y rendait en pèlerinage; le pape Urbain II en consacrait l’église, en revenant de prêcher à Clermont la première croisade; le souverain pontife Calixte II y séjourna; au treizième siècle, un couvent des Cordeliers s’y établit, qu’inaugura saint Antoine de Padoue. Mais tout ce puissant éclat s’est terni aux luttes pour les franchises communales, toute cette fortune périclite et s’abîme aux guerres des Anglais, aux pillages qui, longtemps après, continuèrent de désoler le pays, aux guerres de religion enfin: prise et sac de la ville par les huguenots, destruction du monastère et des couvents, effroyable revanche de la Saint-Barthélemy; désormais, l’histoire d’Aurillac n’a plus guère d’autres éphémérides que celles de la province et du royaume...

Certainement, saint Géraud me pardonne. Il aura compris que c’est un peu la mémoire de sa fameuse abbaye et du passé héroïque d’Aurillac qui contribuèrent à mon désappointement éphémère, devant une ville de bâtisse moderne, qui s’étalait à ma vue sous un ciel bas et sombre, avec des toits monotones, d’où n’émerge que le clocher de Notre-Dame-des-Neiges...

Ville d’aujourd’hui, d’hier, sans relief d’autrefois.

Car, de jadis, il ne demeure pas de vestiges.

Interrogez:

--... Les Anglais... les huguenots...

La réponse ne varie pas, revient devant chaque ruine de l’ancienne Haute-Auvergne; souvenirs aigus encore, dont il semble qu’à peine la terreur s’efface; et puis, la Révolution...

Mais surtout les Anglais, les huguenots--les z-huguenots, prononce-t-on...

Cependant, Aurillac n’est rien moins que terne, dans une situation splendide--qui se révèle à présent que le soleil a bien voulu luire, tout d’un coup--à l’entrée de la vallée de Mandailles--abritée des collines du bois de Lafage et du roc Castanet--en face de l’immense plaine mamelonnée, qui propage ses houles de terrain vers le Lot; et, tournez-vous, c’est le puy Mary, qui, là-bas, là-haut, étage ses plans majestueux, arque sa double cime dans la nue... Et, entre cette plaine immense, comme la mer, d’un côté, à l’opposé la montagne qui se hausse et s’élance, cela ne manque pas de grandeur, cette ville-là, sans faste, prostrée en sujette, à la marge des monts dont l’indicible majesté s’étend sur elle.

Très simplement, en effet, Aurillac ne présente en édifices que des bâtiments officiels exigés d’un chef-lieu de préfecture.

Voici le Palais de Justice, d’architecture sévère, comme il convient à ce genre d’habitation: même, rien qu’à passer devant, tant la façade est revêche, on devinerait, je crois, que la personne qui habite derrière s’appelle la Loi; elle possède pas mal d’immeubles, en France, où nul n’est censé l’ignorer. Heureux qui n’en franchit jamais le seuil! Passons. Arrêtons-nous plutôt quelques instants dans le square agréablement planté qui occupe le milieu de la place, d’où nous pouvons examiner le clocher de l’église des Cordeliers, dite Notre-Dame-des-Neiges; une cloche, sans doute trop grosse pour être suspendue à l’intérieur, était suspendue au dehors, au bout d’une charpente disposée pour; comment ces messieurs du clergé satisferont-ils à la maligne curiosité des enfants, qui s’étonneront d’apercevoir dans les airs, la semaine sainte où les cloches vont à Rome, cette cloche impie? Sans doute, ils seront embarrassés, autant que pour me renseigner sur cette Vierge dont s’enorgueillit Notre-Dame-des-Neiges--qui est une Vierge noire, trapue comme un bouddha, véritable idole hindoue, qu’on dirait en charbon. D’où proviennent ces négresses, fréquentes dans le diocèse? J’ai interrogé quelques prêtres, feuilleté des livres; ces statues auraient été rapportées de la Terre sainte, voilà toute la réponse.

La série des monuments aurillacois se complète par une église Saint-Géraud, naturellement--un Hôtel de Ville, où a été installé un _musée Rames_, un Hôtel de la préfecture, un Collège à portail sculpté, et un Lycée, et des Casernes, et un Hospice, et une École normale supérieure primaire, construite sur l’emplacement du château de Saint-Étienne,--plusieurs fois saccagé et restauré,--dont la tour superbe qui subsistait dominant la ville a été conservée et utilisée dans le monument de l’école, de sorte que, dix siècles après le fondateur de la savante abbaye, la science est donnée encore sur cette roche précisément où auraient vécu les ancêtres de Géraud et lui-même...

Quand je disais qu’Aurillac ne possède que les monuments strictement nécessaires, j’omettais l’Hôtel consulaire, la chapelle d’Aurinques et les statues qui décorent ses places. Mais quoi! l’Hôtel consulaire, tout clinquant neuf, avec sa façade grattée et retaillée, a perdu le charme de vétusté, à quoi s’arrête et se plaît le rêve du passant...

Quelles haltes de pensées, devant le plus pauvre restant de vieilles pierres, survivantes échappées à la destruction des hommes, au désastre des âges, ces vieilles pierres fauves ou mordorées, qui semblent ruminer des choses, des choses, avec tant de joie, au soleil, ou grelottent à la pluie, se renfrognent, comme des personnes...

Certainement, elles respirent, elles palpitent... Certainement, elles sont hantées d’une âme profonde, à qui les générations successives ont légué le mystère de leur fièvre et de leur passion, le secret de leurs joies, de leurs tristesses, de leurs espoirs, de leurs rancœurs! Sans quoi, comment expliquer sur nous l’attirance des ruines à travers lesquelles nous aimons errer, le cœur serré, devant les rides et les balafres de la matière, prétendue inerte, d’où se dégage une telle poésie de regret et d’irréparable!...

Un bloc couché dans les genêts, parmi la bruyère ou les chardons d’octobre, sous un ciel brumeux d’automne, ah! quel torrent de mélancolie cela déchaîne en nous! Il suffit de quelque granit informe dans les brousses pour qu’à notre imagination ressuscite le fantôme des siècles révolus... Au contraire, quelle indifférence est la nôtre devant la pierre récente, si habilement taillée qu’elle soit; même, au marbre d’art, il faut la lente caresse des soleils et les coups de l’hiver. Comme on passe vite devant toutes ses reconstitutions; on salue, on s’éloigne, pour courir s’abîmer en contemplation devant un pan de muraille, un lambeau de corniche tout lézardé, fendillé, effrité... Un peu ce que j’ai fait, pour cette Maison des consuls, qui n’est plus la Maison des consuls, mais un logis d’aujourd’hui, comme avec de l’argent je pourrais m’en procurer une copie...

Mais à n’importe quel prix, par exemple, je ne pourrais obtenir le double de cette humble chapelle d’Aurinques (sans doute restaurée plus d’une fois, mais pas d’ensemble) assez flétrie et rongée, tout de même, enfin, pour que j’y sente planer l’ombre chère de celui à qui elle fut dédiée et celle de l’inconsolable amante aux soins de qui elle est due.

C’est à l’extrémité de la ville, à l’endroit où un Guinot de Veyre succomba, la nuit du 4 au 5 août 1581, contre les remparts assaillis par les huguenots, dans une maison où il fut surpris par l’incendie, en se battant. Son cadavre calciné ne fut reconnu qu’à une bague d’or qu’il avait reçue de sa fiancée. Elle, tout de suite, résolut de se retirer du monde, d’entrer au Buis, après avoir fait graver à l’église Saint-Géraud, au-dessus de l’autel des Veuves, un bras passé dans les courroies d’un bouclier, la main fermée laissant voir une bague au quatrième doigt... Touchante image, charmant simulacre qu’il eût fallu précieusement conserver... En revanche, on a gardé, paraît-il, une trompette de cuivre ramassée après la victoire, dans les fossés--par quelque ancêtre de nos âpres ferrailleurs d’aujourd’hui, sans doute.

Mais de causer ferraille, cela nous mène droit à la statue de Gerbert--et nous traverserons la rue des Forgerons.

Auparavant, que je vous dise qu’Aurillac, réputée la patrie des chaudronniers, fut mieux que cela, du dixième au dix-septième et même dix-huitième siècle: la patrie des orpailleurs; l’orpaillerie consistait à recueillir l’or que la Jordanne roulait dans ses eaux. Une étymologie controuvée, malheureusement, car elle est gracieuse, tirait Aurillac, d’Auri-lacus, lac d’or! Cette industrie languit peu à peu et s’éteignit, les trop minces parcelles, qu’on extrairait encore, ne devant pas suffire à rémunérer le travail. Cette fabuleuse Jordanne, épuisée d’or, qui va «tarif de son poisson», à présent, si l’on n’y met ordre, avec les «empoisonneurs de rivière» qui foisonnent sur ses bords, et sur toutes les rives des riches ruisseaux de la montagne, d’ailleurs! Du manque de cet or, probablement, a périclité le travail des orfèvres, dont les boutiques bordaient la rue de ce nom. Qu’elle était jolie, cette «parure d’Auvergne» où figuraient ces croix délicieuses, que les filles d’aujourd’hui ne portent plus; car je ne vois plus qu’à de vieilles, vieilles femmes «ces tours de cou» qui faisaient je ne sais combien de fois le tour du cou, avant de s’agrafer sur la nuque par une large plaque d’or,--bijoux amples et pesants, qui devenaient un trésor de famille. L’or a disparu; on se contente du toc et du doublé--à la portée de toutes les bourses. Heureusement, il n’en est point fini du cuivre, de ces chaudrons massifs, d’un usage séculaire, dont Aurillac avait la spécialité, de ces fontaines rouges, d’un modèle vénérable, dont on rencontre la pareille dans toutes les fermes. Les petites forges continuent de flamboyer, les martinets de résonner, derrière les portes basses et cintrées de l’étroite rue des Forgerons, où se pressent chaudronniers, serruriers, couteliers, et surtout dans la rue du Monastère. En outre, Aurillac s’est enrichi d’une industrie nouvelle: maintenant, tout le monde est aux parapluies: Aurillac en fabrique des quantités, ne fabrique plus que cela; c’est, après le commerce des fromages, l’industrie la plus florissante d’Aurillac.

A propos de l’éblouissant minerai dont la poudre était mêlée aux sables fins de la Jordanne, circulent vingt légendes, dont la plus accréditée est celle qui fait couler cet or d’un miracle de Gerbert, devant la statue de qui nous sommes et pourrions si longtemps méditer! Non pas la statue d’un homme--mais d’une époque[3].

[3] Voir _L’Auvergne_, pages 143 et suivantes.

La statue de Gerbert, sculptée par David d’Angers, fondue en bronze, et érigée au bout d’une promenade, le Gravier, un rectangle de sol nu et sec. Gerbert peut croire que ses concitoyens, en alignant cette promenade rigide, se souvinrent de ses goûts pour la mathématique: c’est, sous son regard, comme un tableau tel que dans les écoles, comme un vaste tableau d’épure... Le spectacle est aride, mais préférable, après tout, à celui qui s’impose, si l’on fait volte-face et que l’on s’engage sur le cours d’Angoulême.

Ici, la Jordanne reflète, lorsqu’elle n’est pas aux trois quarts desséchée par la canicule, le plus dégoûtant fouillis de masures aux balustrades de bois pourris, où flottent des loques, des guenilles à sécher, comme des drapeaux de misère et de saleté--le derrière de la rue du Buis--immonde--et, aussi, du plus inattendu, du plus pittoresque effet...

Mais, tout cela, dont nous venons de faire le tour en quelques pages, c’est l’Aurillac de tous les jours--dans un assoupissement d’où ne l’éveillent pas le sifflet des trains, le roulement des omnibus de la gare aux hôtels, ou les clairons des casernes--un Aurillac qui va changer d’aspect soudain.

Voici que ses rues s’emplissent d’un tumulte inouï, que sur des placettes, où le seul bruit d’habitude est l’eau de la fontaine dans sa vasque de granit ou de serpentine, grouille une multitude pressée; les hôtelleries regorgent de voyageurs, les remises de chevaux--et des cabriolets, des jardinières, des tapissières, des «courriers», des véhicules de toutes sortes arrivent sans cesse, détellent en plein air...

C’est foire, demain.

Dès ce soir, la vie afflue, va et vient de la place d’Aurinques au pont Rouge, du faubourg Saint-Étienne au faubourg des Carmes.

Le vieil Aurillac somnolent se réveille; l’Aurillac neuf, qui gagne chaque jour, s’étale vers la plaine, vers le soleil et la lumière, est empli du mouvement, déborde de foule. De tous les trains, de toutes les diligences, descendent les marchands, la sacoche gonflée gonflant leur blouse... Et toute la nuit, sous les étoiles, ou, à l’obscure, des quatre points cardinaux, c’est la montagne qui dévale,--toute sa richesse, ces troupeaux qui cheminent, que harcèlent les chiens, que poussent les pâtres et les bouviers. De bonne heure, le Champ de foire est envahi, et le cours d’Angoulême, et le Gravier, et la place d’Aurinques, et toutes les placettes, et tous les recoins de toutes les rues... Au Champ de foire, le gros bétail rouge, gloire de Salers; ailleurs, disséminés, des marchés de moindre importance, les porcs vautrés dans le ruisseau, des lots de moutons, collés, soudés les uns contre les autres, des ânes brayants, des chèvres inquiètes, des veaux ahuris; sur les bordures des trottoirs, les fermières accroupies derrière leurs mannes de volaille; l’air retentissant des beuglements, des grognements des animaux, des appels, des jurons des gens, l’atmosphère chargée d’une chaude buée d’étable, d’une lourde odeur de suints et de bouses...

Cependant--avec toutes les ruses et les finesses des marchandages--les affaires se traitent; les auberges, les hôtels sont assiégés; on trinque, on boit, on débat des prix, on retrinque, on reboit, et tope là--il n’y a plus à y revenir, marché conclu, mieux que sur le papier... Partout, les voix s’enflent, les têtes s’échauffent, sous les feutres à grands bords, les poings cognent sur les tables, les servantes hélées par ceux-ci, retenues par ceux-là, dont les yeux s’allument, dont les mains se font hardies, ne savent à qui entendre. Partout, dans les salles et dans la rue, une rumeur montante de paroles, de cris, de disputes, de batailles, de chansons comme s’il fallait dépenser là toute la retenue des semaines de silence et de solitude. Les boutiques, aussi, sont bondées, où l’on fait provisions, les filles, de quelque ruban, les garçons, d’une pipe ou d’un couteau. Enfin, sur le crépuscule, la foule diminue, gagne la gare, les chemins de fer, les diligences, les voitures rattelées. Les fouets claquent comme une fusillade, de nouveau les routes sont encombrées de files de bêtes et de gens, les valets chassant leurs troupeaux rouges et jaunes; bientôt, il ne reste plus en vue que quelques couples de vieux et de vieilles, un cabas sous un bras, un parapluie sous l’autre, embarrassés derrière un porc rebelle, un veau rechignant, qui refuse d’avancer, se couche...

* * * * *

C’était foire, hier...

* * * * *

La ville garde, de cette animation d’un jour, ce caractère qui lui est propre, l’indéfinissable de son atmosphère, un peu de la mélancolie d’un port, aux heures où la mer se retire...

Avec ses foires, ses marchés, Aurillac a ses flux et reflux, toute une vie, à larges flots, qui descend des sommets, la baigne, et puis remonte...

Chez les Ferrailleurs.

... D’Aurillac à Mandailles, çà et là, insolites parmi les hameaux de granit brûlé, des villas apparaissent, coquettes, gracieuses, murailles blanches, tuiles rouges, ardoises bleues, jardins en fleurs! Claires bâtisses, constructions modernes, qui contrastent fort avec les noirs logis des montagnards, avec les rudes et vieux châteaux en ruines à la pointe des rocs.

Interrogez, et l’on vous répondra invariablement, pour chacune de ces bourgeoises habitations, que le propriétaire est un «Parisien»--un Parisien d’Auvergne--un émigrant--_un ferrailleur_.

Type curieux que celui de ces anciens tôliers, chaudronniers, entrepreneurs de démolitions, brocanteurs du cuivre et du fer, trafiquants de la rouille, partis en sabots du masut, avec tout leur avoir--quelques pièces blanches de leurs gages de bergers--nouées dans le coin d’un mouchoir à carreaux, partis sans savoir lire ni écrire, et revenus millionnaires, ne sachant que tracer une lourde croix au-dessous de la mention «a déclaré ne pas savoir signer», lorsqu’ils achètent, par-devant notaire, en belles espèces sonnantes, les biens où ils furent pâtres ou bouviers.

--J’avais treize ans, lorsque je dévalai de ces bougres de rochers, me crie mon hôte, et mon guide, dans la vallée de la Jordanne, montrant d’un geste le puy Mary, qui découpe sur l’horizon lointain sa double cime fourchue. Ah! la malle ne pesait pas lourd: un tricot, des chaussettes de laine et des bottes, un sac de noix et un sac de blé noir, pour des parents, tout ça roulé dans une couverture... et _pan per la parit!_ «pan, dans la muraille!»...

Et, à ce juron patois, son poing se fermait comme pour abattre, sa jambe se levait comme pour sauter un obstacle. Ce _Pan per la parit!_ était pour mon homme le _Alea jacta est!_ le «J’ai franchi le Rubicon!» de César.

Nous sommes en voiture sur la route de Saint-Simon à Mandailles, dès le «premier matin», comme ils disent. A peine si l’aube débrouille les sommets dans le ciel, pâle du jour proche. Déjà nous avons traversé les champs de Belliac, le vallon fameux où Gerbert, enfant, gardait les brebis, et passé devant la maison endormie qui porte le nom de «maison du pape».

De temps à autre, aux côtes raides, nous descendons, pour ne pas éreinter les bêtes; et mon hôte continue de me raconter son histoire, l’histoire de tous ceux du pays que la misère condamne à s’expatrier en grand nombre.

Les hautes terres, tout en pacages, sans culture possible, à cause des hivers précoces, des nuits glacées de la belle saison même, ne peuvent abriter et nourrir que quelques vacheries, aux mois d’été; et la Jordanne ne roule plus dans ses eaux turbulentes la moindre paillette jaune; aussi, force est à beaucoup de déserter la montagne, pour Paris ou Madrid, les villes fabuleuses d’où les aînés reviennent avec des chaînes au gilet et des bagues aux doigts, comme des _moussurs_.

Nous nous arrêtons à Lascelles pour déjeuner; aux murs de l’auberge, des gravures arrachées d’un catalogue, représentant des modèles de poêles et de machines de l’usine d’un émigrant, remplacent les images de saints, d’autrefois.

Le cimetière que nous visitons, pendant que l’aubergiste apprête les truites,--au milieu de pauvres tombes sans autre ornement qu’une croix, montre soudain quelques dalles aux lettres d’or, quelque riche entourage de fer forgé, surtout un extraordinaire caveau de famille, une chapelle de fonte massive, pièce unique, me dit mon cicerone, par son poids et ses dimensions, dont le transport seul a coûté un prix fou, tombeaux de «Parisiens», de _ferrailleurs_, dont les demeures dernières, concessions à perpétuité, contrastent aussi violemment avec les humbles fosses éphémères, que leurs pimpantes villas avec les sombres domiciles des paysans.

Pendant le déjeuner, comme au cimetière, comme sur la route, mon homme ne tarit pas de me crier--il a l’oreille dure--son histoire à lui, et à un tel, à qui appartiennent ces prés, et à un tel, de qui est ce domaine.

--Oui, treize ans, quand j’ai dévalé... Ah! il ne fallait pas avoir froid aux yeux. Mais, baste, je n’avais peur de rien... _et pan per la parit!_

Je l’écoute, en étudiant sa face, aux larges mâchoires, son front carré, obstiné, ses yeux d’un bleu très frais, le cheveu dru, grisonnant à peine, les oreilles velues, cette carrure d’épaules solides encore, guère plus de cinquante ans, il est vrai, mais après quel travail enragé, des années et des années, sans répit!

Étapes par étapes, couchant dans les granges ou les étables, c’est le voyage jusqu’à Lyon, l’embauchage chez un charron; au bout de deux ans, l’association avec un «pays», l’achat, sur leurs économies--quatre sous sur vingt qu’ils gagnaient, par jour,--d’une roulotte et d’un âne, _et pan per la parit!_ de seize à vingt ans, le tour de France, rétameurs ambulants, à travers les campagnes. Pendant ces quatre ans, il a mis de côté les deux mille francs nécessaires pour payer un remplaçant, et, le service militaire esquivé, de quoi s’installer à Paris, dans un de ces lugubres passages de la rue de la Roquette, dans ce faubourg auvergnat, où ils s’entassent tous, ceux de Saint-Simon et ceux de Lascelles, ceux de Saint-Cirgues et ceux de Mandailles, pour vingt ou trente ans de travaux forcés, reclus comme dans un bagne, forçats de l’argent.

--Tenez, quand j’ai eu les démolitions de l’Exposition, j’ai été trois ans sans retourner voir ma femme.

Beaucoup, en effet, ont leur femme là-bas, qu’ils ne voient qu’à de longs intervalles, qu’ils ne font venir qu’au moment de s’établir, amassant pour acheter un fonds, ouvrir un chantier. Elles arrivent, un matin, par «le Lyon»; le mari les attend à la gare et les conduit à la boutique ou au logement, d’où elles ne sortiront plus une fois l’an. J’en sais, et de fort riches, qui se vantent, venues à l’époque des diligences, de n’avoir pris un train que vingt ans plus tard, pour s’en retourner...

Les hommes, Paris ne les entame pas non plus, indifférents à toutes les tentations du luxe et du bien-être. Il n’est d’autre régal pour eux que le salé, une jambe de porc, un morceau de chèvre et les farinades de blé noir! Et, rentiers, lorsque les affaires ne les condamnent plus à se chausser et à se vêtir à la façon des villes, ils ne tardent pas à reprendre les vastes galoches et le commode gilet de laine.

D’une âpreté au gain qui ne se dissimule pas, d’une énergie peu commune au travail, avec un mépris absolu pour tout ce qui n’est pas l’argent, ils sont remarquables aussi par leur sang-froid dans la spéculation!

Elle est d’un de ces joueurs imperturbables, cette repartie qui décèle un trait foncier de la race:

Un fondé de pouvoirs partait pour acheter, au nom d’un _ferrailleur_, un immeuble considérable:

--Poussez jusqu’à cinq cent mille francs.

--Bien. Je vous télégraphierai le résultat.

--Pourquoi dépenser vingt sous... Ça ne changera rien... Écrivez-moi, simplement.

Comment s’étonner qu’ils réussissent, avec un pareil estomac!

Nous traversons des villages, et, dans chacun, se dressent les pompeuses villas des «Parisiens»--d’autant plus nombreuses que la contrée se fait plus morne et désolée, à mesure que la vallée s’élève, se rétrécit et se dénude, de sorte que les habitations les plus cossues semblent se cacher dans les replis les plus tristes de la montagne; c’est de là, naturellement, que par la force des choses il descend le plus d’émigrants. Et mon cicerone, toujours, m’instruit d’anecdotes locales, mais peu variées, et me conduit aux églises, aux cascades, aux sites changeants, brusques, tour à tour doux et charmants, grandioses et sauvages, calmes ou tourmentés des rives de la Jordanne.

Non loin de Saint-Cirgues, nous percevons comme d’énormes sanglots, dans le ravin où s’encaisse la rivière. Nous approchons du _Saut de la Menette_; c’est, dans le gouffre que les eaux ont creusé à travers les laves, un horrible pêle-mêle, un effroyable chaos de rocs chus des hauteurs, au milieu desquels la rivière se débat avec fracas, la petite Jordanne! furieuse comme un océan aux jours de tempête, contre l’entassement formidable de roches qui lui barrent son cours; une guerre de milliers de siècles, qui déchire la vallée, comme des coups de tonnerre d’un orage éternel!

Une jolie religieuse, dit la légende, se précipita dans l’abîme pour échapper aux poursuites du diable. Mais la menette ne fut pas broyée. Miraculeusement, ses jupes se gonflèrent en parachute, et, légère, elle descendit sur un bloc où elle put attendre du secours...