Chapter 12 of 13 · 3876 words · ~19 min read

Part 12

A la lecture de ce _fait-divers_, qui eût dû évoquer à mes yeux le terrible paysage de décembre, la tempête glacée, les trombes de neige furieuses, l’_écir_, comme on dit en patois, ce sont des souvenirs de printemps qui se lèvent de ma mémoire, d’une de ces inoubliables journées qui laissent au cœur et à la tête la nostalgie des grands horizons, du soleil clair, de l’air léger!

Oh! que le temps passe, parfois, si rapide, oui, «c’est bien _désagrable_!»

* * * * *

Quelqu’un de Vic-sur-Cère, où je séjournais, m’avait conseillé:

--Pour apprendre le pays, partez avec le facteur qui fait la montagne; c’est le meilleur guide...

* * * * *

--Oh! bougre!... Demain, c’est le moins quarante kilomètres, voyez-vous, me prévint Jantet, quand je lui communiquai mon désir de m’adjoindre à lui, dans sa tournée. Si vous craignez la marche, je vous ferai signe un jour où je n’aurai pas tant?

Je lui affirmai que je ne craignais pas la marche, et nous fixâmes notre rencontre, pour le coup de six heures, sur la place.

J’arrive au rendez-vous, où Jantet m’«espère» déjà, dans un groupe de servantes bavardes qui remplissent leurs seaux de cuivre à la font...

Elles interrogent Jantet:

--Qu’est-ce donc aujourd’hui?

Car il s’est équipé en mon honneur de vêtements frais; il a mis sa blouse neuve, cassante, à plis si raides qu’on la croirait de tôle bleue, noué à son cou un foulard bariolé, arboré son képi des jours de fêtes; sa gibecière au dos, le bâton entortillé de cuir à la droite, un parapluie haut comme une tente sous le bras gauche, Jantet est prêt, allègre, maigre, noueux, avec--dans son visage du brun rouge cuit et recuit des laves de son Auvergne et dans sa barbe aux poils en piquants droits, rigides--deux yeux de fillette, deux yeux de fleur.

Les filles le moquent un peu:

--Vous êtes de noce, Jantet, que vous voilà si brave...

Mais il a la réplique vive:

--Ah! millodiou, je ne l’ai été qu’une fois, de noce... une fois de trop... quand ma femme s’est mariée...

Il rit largement de sa plaisanterie et continue en s’adressant à moi:

--Ce jour-là, et quatorze autres--un par enfant, pour les baptêmes--voilà tous mes congés, en payant un remplaçant encore, depuis vingt-cinq ans que je fais le facteur... On n’a pas assez de libre... Faudrait deux ou trois jours par an... On est esclave, voyez-vous... C’est bien _désagrable_!

* * * * *

Les dernières brumes, comme des mousselines, s’envolent des hauteurs; quelques-unes planent encore au-dessus de la rivière, dans le creux de la vallée; le soleil monte vers l’espace; des troupeaux escaladent les pentes; les oies se répandent dans le _Communal_; un roc géant, avec une forêt pour chevelure, chante à la lumière le concert des milliers de nids qu’il recèle... Dans le bourg s’enfle une rumeur de réveil, grincent les serrures des boutiques... Un char cahote sur les cailloux, le bouvier pique de l’aiguillade sa couple de bœufs...

Nous partons...

* * * * *

--Ho! Jantet! ho! Jantet!

C’est la boulangère qui interpelle le docile facteur. Elle a attaché une miche à chaque bout d’une corde qu’elle passe aux épaules de mon compagnon, et les deux pains lui battent contre la poitrine à chaque pas...

--Ho! Jantet!

C’est le boucher qui lui suspend au bras un cabas gonflé de viande.

--Ho! Jantet!

C’est le cordonnier...

--Ho! Jantet!

C’est l’horloger...

Ils le chargent qui d’une montre, qui d’une paire de sabots ferrés, pesant au moins dix livres; cet autre, le pharmacien, de fioles, de médicaments pour M. le curé d’ici, M. le maire de là, M. l’instituteur, etc., et Jantet se laisse accabler, placide, écoute toutes les recommandations, répond, invariablement:

--_Apé, apé_... oui, oui, soyez sûr...

Jantet, avec ses yeux simples dans sa barbe aux poils droits et décolorés comme les aiguilles d’une vieille branche de pin, la blouse enfarinée par les miches qui se balancent sur sa poitrine, avec sa cargaison dans le dos, sur les bras, sur les épaules, semble quelque mystérieux «Bonhomme Noël» tout argenté de frimas...

* * * * *

Enfin, nous sommes partis.

--Ah! monsieur, si ce n’était que le courrier! Mais, chaque matin, des commissions pour tout le monde! On n’est pas maître de sa personne, voyez-vous... Et puis, ça use les effets... C’est _désagrable_... millodiou!

Nous commençons à monter, par une côte boisée, en zigzags, sur la roche à vif, mi-sentier, mi-ruisseau, que mille sources suintantes ont creusée et polie, entre des noisetiers d’où s’essorent des oiseaux sautillant de branche en branche, en fuite à notre approche...

Jantet va devant, les pas enfoncés, ancrés dans le sol, des pas de montagnard, son chargement s’embarrassant dans les broussailles, le choc décollant des feuilles humides les rouges limaces qui tombent dans les fraisiers et les airelles.

* * * * *

A la sortie des arbres, nous avons sous nos regards la vallée profonde, rétrécie, qui s’étire en paresseux fleuve de verdure où s’immobilisent comme échoués les fermes, les hameaux, espacés en minuscules flottilles; et, après avoir gravi des pentes derrière lesquelles toujours une autre se hausse, sans plus de végétation maintenant que les bouquets d’or des genêts étincelant sur un tapis de courtes graminées sombres, le bois que nous traversions tout à l’heure ne montre plus à nos yeux qu’une infime forêt, des feuillages nains, comme aux bergeries pour jouer des enfants.

Nous atteignons les plateaux de Saint-Clément, qui paraissaient d’en bas les points culminants, et derrière lesquels se creusent d’autres vallées, se dressent d’autres crêtes; et, par delà, s’étagent des sommets que dominent des cimes, que, tous, surplombe au loin le cône solitaire du Cantal, au bord du ciel; et le village, et les maisons éparses, dans les replis du terrain, ou juchées sur quelque escarpement, qui semblaient proches, par des illusions de la vue à travers les perspectives brisées, violentes, s’entrecoupant, s’enchevêtrant, des arêtes, se reculent d’une distance nouvelle, d’un val et d’un mont, d’une descente, d’une ascension; et nous escaladons, et nous dégringolons par des raccourcis à pic, où les seuls pas de Jantet, depuis un quart de siècle, ont marqué leur empreinte, tassé la terre, usé la roche, tracé un chemin...

* * * * *

Ouf! nous nous reposons...

Nous nous affalons sur un monticule, à l’ombre, parmi les bruyères violettes, les gentianes bleues, les narcisses jaunes.

Jantet parcourt les adresses de son courrier.

J’aspire à pleins poumons, sans pouvoir me rassasier, la coupe immense du ciel, et je goûte avidement, oublieux de mon compagnon, ce laps de silence, de solitude, de liberté, dans l’air frais et la senteur des plantes aromatiques...

--Ah! millodiou, tonne soudain la voix de Jantet! Encore des prospectus... Tenez, ça va nous faire un crochet de dix kilomètres, aller et venir, pour tirer jusqu’à ce buron là-bas... Si ce n’est pas fou, un peu!... Des prospectus!... La moitié ne sait pas lire... Deux kilomètres pour l’autre masut, plus loin... Ah! millodiou, la politique! On envoie le journal aux vachers, je vous demande!

* * * * *

Nous accomplissons les douze kilomètres pour porter des réclames de remèdes infaillibles, des catalogues de grands magasins de Paris aux buronniers que nous trouvons l’un à _présurer_ son lait, l’autre en train d’«espérer» le veau, près d’une vache à son terme...

* * * * *

Après une matinée de soleil excessif, le ciel se déchire, un ciel où se tramaient depuis un quart d’heure de menaçantes nuées, et, sous l’averse compacte, en faisceaux d’aiguilles drues, vite Jantet dévêt sa belle blouse qu’il ne veut pas mouiller; et nous nous abritons sous le parapluie vaste comme une grange--dont je ne trouve plus que la taille soit exagérée.

--Ah! millodiou, dans ces pays-ci, on n’est jamais sûr... Il en tombe, de ces orages, que des fois je rentre sans un fil de sec...

Et comme un éclair nous part à la figure, ainsi qu’une arme à bout portant:

--Millodiou, millodiou, je crois qu’il nous a approchés... J’en ai chaud à la barbe! crie Jantet, en traçant le signe de la croix...

L’ondée écoulée, nous reprenons notre trajet.

Un par un, le facteur se débarrasse de ses paquets, de porte en porte, avec des conversations, des pauses...

* * * * *

Ici, dans une salle obscure, une voix du fond de la cheminée, de quelque aïeule rencoignée, réchauffant ce qui lui reste de vie à ce qui reste de feu, gros comme une noix sous la cendre, chevrote, juste assez pour se faire entendre par-dessus les grillons du foyer, que les gens sont à l’hort.

Nous les joignons, en effet, au jardin: encore un kilomètre!

Mais ils ne savent pas lire et prient Jantet de décacheter l’épître.

C’est de leur fils, soldat, qui narre en quatre pages ses impressions de régiment, implore quelques sous en prétextant d’une revue!

Jantet, forçant la voix, déchiffre difficilement; on croirait le garde champêtre ou le tambour de ville proclamant à la foule quelque arrêté municipal.

Les destinataires d’autres plis lavent, au bas d’une côte, dans une eau qui dévale avec fracas: aussi Jantet appelle vainement.

Les femmes n’entendent pas... Il faut descendre...

A l’une, Jantet rapporte le reçu de ses contributions qu’elle lui avait demandé de payer, à l’autre, une montre réparée...

Puis, nous nous lançons à la recherche d’un fermier qui est à faner, nous renseigne une pastoure de dix ans, qui rentre clore ses moutons.

Une signature est nécessaire, la lettre est recommandée.

L’homme, les yeux empoussiérés, des brindilles dans les cheveux, sur les tempes en sueur, nous mène à l’auberge, où dix minutes sont dépensées dans l’impossibilité de trouver la plume, l’encre; et quand tout est là, le paysan hésite, se gratte le nez.

Que peut bien contenir l’enveloppe? D’où vient-elle?

Il est en procès avec un beau-frère, pour un partage.

Si quelque coquinade se cachait là-dessous?

Il ne se décide pas, refuse, obtient que le facteur lui représentera la missive le lendemain, pour lui laisser le temps de parler de ça avec sa femme.

* * * * *

Tandis que Jantet termine sa tournée dans le village, après m’avoir promis de revenir déjeuner avec moi, je m’assois à la table de l’auberge où des poules et des poussins picorent en paix; aux poutres graisseuses du plafond, du lard qui suinte--signe de pluie--et des saucisses sont pendus, et la maison est tout embaumée de l’odeur d’un «picoucel»; dehors, les porcs grognent, vautrés dans le purin, devant leurs soutes.

Jantet s’est attablé en face de moi, et, après un coup de vin, il devient expansif, plaisante, m’invite à répéter la tournée en janvier:

--Ah! millodiou! C’est alors qu’il faudrait trouver du vin comme ça, quelque chose de chaud... On m’offre du pain, du fromage... Mais du vin, pas souvent... Si tu as soif, le «férat» (le seau d’eau potable) est plein...

Les yeux dans son verre, il continue:

--Nous serons descendus à cinq heures... Il ne faut guère que deux heures à la descente... Mais, l’hiver, voyez-vous, c’est quelque chose de plus... Je n’arrive jamais qu’à la nuit... Il y a deux mètres de neige... plus une broussaille... rien... Ah! il faut connaître la montagne... Il s’en égare plus d’un, vous savez...

Il y a deux ans, j’ai bien cru y rester, pécaïre... Je fus pris par l’_écir_... La neige tourbillonnait, me crevait les yeux comme du sable brûlant... Je croyais dévaler par la raccourcie, à la rivière... Mais j’avais pris trop bas... Le pont, un tronc d’arbre en travers du ruisseau, était recouvert, l’eau gelée... Je passai bien de l’autre côté du ravin, mais pour remonter, je ne m’y reconnaissais pas... Pensez! la nuit, la neige... Deux fois je remontai pour tâcher de me mettre dans le sentier... Un temps de loup... A virer ainsi, je perdis tout à fait ma direction. Ah! je n’en menais pas large... Deux heures sans savoir... Ma lanterne s’était éteinte... Tout d’un coup j’ai senti que j’enfonçais. Je croyais bien que c’était fini... J’en avais jusqu’au menton... Un peu plus, et c’était par-dessus la tête... Mais je marchais et je n’enfonçais plus. J’étais dans une rase, dans un ruisseau d’un pré... Tout d’un coup j’ai aperçu une lumière... J’ai marché, marché... Ah! millodiou! je suais malgré les vingt degrés de froid!... Je suis arrivé à l’auberge... J’ai rallumé ma lanterne, et je suis reparti... On voulait bien assez me coucher... Mais voyez-vous, la femme, les enfants, tout ça qui devait être inquiet... Ah! j’ai filé, j’allais d’un train qu’un loup ne m’aurait pas suivi... Et j’ai pris la descente au bon endroit, je n’ai plus cherché la raccourcie...

Il s’interrompt de parler, avale son verre d’une lampée et achève son récit de sa sempiternelle exclamation:

--Des nuits comme ça, voyez-vous, c’est bien _désagrable_!

Après un silence, sa tasse de café entre les mains, il se penche vers moi, le regard circulaire, pour constater qu’il n’y a personne, là, et, comme s’il redoutait que le gouvernement l’entendît émettre un tel vœu:

--Voyez-vous, six cents francs par an pour un métier pareil, c’est un peu court... Ce n’est pas payé... Il faudrait huit cents francs.

Sublime Jantet!

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_Un facteur enseveli sous la neige..._

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Le fait-divers brutal est sous mes yeux, mais je ne puis m’imaginer l’hiver, la mort, me figurer qu’il y soit resté, sous l’écir, le brave Jantet...

* * * * *

Ma pensée va à la claire journée de printemps; les pentes où tintaient des sonnailles de troupeaux...

L’eau chantante aux flancs vernissés des roches, les bois ivres de soleil, de nids et de fleurs, la vallée comme un fleuve calme, avec une flotte de châteaux, de clochers, de villages! et commandant les crêtes et les versants, en face de nous, le puy Griou, chauve et pointu, avec, sur les pentes, des plaques de neige pas encore fondue, qui évoquent bien la pensée des longs et mauvais hivers. Mais, quand même, non, je ne puis m’imaginer l’_écir_, la neige furieuse, soulevée, précipitée, tourbillonnant et sifflant comme des balles! Non, je ne puis me figurer Jantet, mon ami Jantet, se débattant dans la nuit et l’avalanche. Je ne puis croire qu’il y soit resté, lui qui, durant vingt-cinq ans, n’avait pas manqué un jour de «faire la montagne»!

Je le revois, au départ, le matin où je le suivais, chargé de toutes ses commissions: au retour, pas fatigué des kilomètres escaladés et dégringolés, faraud dans sa blouse neuve, frappant la route de son bâton ferré, fleuri comme un _nobio_,--comme un jeune marié--; à sa boutonnière une branche d’églantier cassée dans les bois; aux lèvres, une petite rose coupée dans l’hort de M. le curé par la servante.

Et j’entends sa phrase invariable, comme je l’interrogeais:

--Vous n’êtes pas las, après des journées pareilles?

--Moi, je danserais la bourrée toute la nuit.

Et il chante:

La bolé, la Mariano. La bolé, ama l’auri.

«Je la veux, la Marianne.--Je la veux et l’aurai.»

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Oui, je chanterais bien et danserais bien encore une soirée, voyez-vous... L’été, ça n’est rien, la tournée... Mais l’hiver, ah! là, quelquefois, c’est _désagrable_!

Le Regret.

C’est un _regret_, comme on appelle là-bas, cet air nostalgique, que joue quelquefois le _cabrettaïre_, entre deux bourrées...

Cet air du pays, voici qu’il vient de résonner à mes oreilles, dans une rue de Paris, sortant d’une boutique, des compatriotes sans doute--et cela me fait délicieusement mal, tout d’un coup, une joie qui met des picotements sous les paupières...

Avec la _cabrette_, ce sont les bonnes heures de ma vie, les années légères, qui chantent et dansent dans ma mémoire!

* * * * *

La _cabrette_!

Il est peu de Parisiens qui ne l’aient entendue, au hasard des excursions à travers la capitale; et les amoureux de pittoresque n’ont pas manqué de visiter quelqu’un des bals-musette qui foisonnent dans les quartiers plus particulièrement fréquentés par les Auvergnats de Paris, dans les environs des Halles, de la Bastille, de la place du Trône. Par là, dans certaines rues, chaque arrière-boutique de marchand de vin est une salle de bal, dont la clientèle, à peu près exclusivement auvergnate, se compose d’habitués qui viennent, comme en famille, à la veillée, parler patois, boire un saladier de vin chaud et virer des bourrées.

* * * * *

Le décor est des plus sommaires: des murs nus, quelques tables et des bancs. Le musicien, le _cabrettaïre_, est juché dans une logette suspendue au mur, à laquelle il accède par une échelle mobile, qu’on retire dès qu’il est installé. Les danseurs sont en place aussitôt que la _cabrette_ se gonfle. Aux premières notes, ils partent, courent, glissent, martèlent le plancher à grands coups de talon, poussent par intervalles des cris aigus--you, you--en faisant claquer leurs doigts, et, suant à grosses gouttes dans la pièce surchauffée, ne s’arrêtent qu’à la tournée du patron de la maison ou d’un associé du musicien--à la moitié de la danse--qui passent en recueillir le prix, deux sous, quatre sous... Et puis, ils repartent et ne feraient pas grâce d’une mesure. Rien n’existe plus pour eux, dans le vertige où ils glissent, sautent, tournent. Ah! ils sont loin de Paris, et de tout, pourvu que la _cabrette_ chante et qu’ils dansent...

* * * * *

La _cabrette_...

Il n’y a pas que dans les bals-musette qu’on l’entende: il n’est guère de familles d’émigrants où quelqu’un n’en joue. Là-bas, c’est le rêve du pâtre qui trompe les longues heures de solitude et de silence en taillant des sifflets et des flûtes dans l’écorce des arbustes, de s’acheter un jour la _cabrette_ recouverte de velours rouge. La _cabrette_! Elle constitue presque le foyer auvergnat, comme les lares, les pénates des anciens. Dans son outre de peau dorment les vieux airs du pays, une voix mystérieuse et lointaine, l’âme de la montagne. Est-ce que, comme au culte des divinités domestiques des païens, on offrait des gâteaux, du miel, du lait, il ne faut pas des libations aussi, à la _cabrette_, du vin qu’on verse dans sa panse ronde pour l’empêcher de se dessécher, la maintenir souple et tendre, du vin, sans quoi elle se fâcherait, la gorge rauque, bientôt muette! La _cabrette_, confidente de ses aspirations, de ses imaginations confuses, le pâtre, le bouvier, l’emporte, lorsque l’idée lui vient à lui aussi, comme à tant de ses aînés, d’aller chercher fortune, à travers le monde. Il n’a garde d’oublier de la mettre dans la malle au couvercle velu, lorsqu’il se décide à dévaler du buron vers les villes. Au milieu des plus durs labeurs, malgré la hâte et l’âpreté d’amasser des écus dont la musique est si douce à son oreille, il ne se passera pas de gonfler la _cabrette_ et de lui faire redire sa chanson chevrotante.

Oh! cette chère et pénétrante piaillerie de la _cabrette_, que j’écoute, planté devant la boutique du charbonnier, le _regret naïf_, qui sort de derrière ces arcs et ces voûtes de rondins et de fagots...

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Trois notes de la _cabrette_ et voilà que défilent dans ma pensée en fresques rapides tous mes souvenirs de voyages aux montagnes d’Auvergne! Les plombs et les dômes, les pics et les puys se dressent dans ma mémoire, avec leurs crêtes de laves déchiquetées, où si souvent j’ai gravi, jusqu’aux nuages! Mornes géants, impassibles témoins de la genèse de la terre! Ils m’apparaissent sous tous leurs aspects successifs, dans leur manteau de glace, l’hiver, et puis, au printemps, leurs fronts chauves seulement couverts de neige encore, des forêts vertes accrochées à leurs flancs. Des cimes désolées, mes regards descendent aux vallées fleuries où courent les claires rivières parmi les peupliers et les vergnes. Voici les villages tapis dans les creux avec leurs clochers à peigne, des ruines de tours arrogantes à la pointe des rocs. Voici les masuts des vacheries perdues dans les pacages estivant sur les hauts plateaux...

Trois notes de la _cabrette_...

Et je chasse à travers les bruyères et les genêts, où glissent des vipères, sous un ciel hanté du vol des grands oiseaux de proie. Je cours la contrée sur les routes en corniche, ouvertes sur l’horreur des précipices où grondent les torrents farouches. Je flâne par les brousses incultes, par le dur pays où rien ne pousse, où, seul entre le ciel et les rocs, quelque châtaignier se hasarde, fier comme un coq à la pointe d’un clocher. Je dors sous les hêtres, jusqu’où monte la senteur des foins qui pâment au soleil--et, par l’hiver, je m’enfonce sous la profonde cheminée où flambe tout un tronc de chêne. J’écoute les anciens raconter de terribles histoires, si terribles que, par moments, on n’ose plus, on ne peut plus se baisser seulement pour prendre des châtaignes sous la cendre, les moelles figées. Ou bien, je bataille contre les huguenots, les _z-huguenots_; je guerroie contre les Anglais! En même temps, je porte la traîne voluptueuse de Marguerite, aux remparts de Carlat, petit page lui composant des _lieder_ d’amour; et rude routier des bandes de Mérigot-Marchez, des tours d’Alleuze, je mets à mal les gens du Roy! J’habite des maisons d’il y a mille ans, dans les villes sombres cailloutées en basalte, où passent des chars attelés de bœufs rouges et jaunes. Mieux encore, vêtu de flammes, j’escorte le grand veneur, dans la chasse volante... Enfin, je m’abîme à l’orée du monde, dans la nuit des temps, je...

* * * * *

Mais il faut s’éloigner, le _regret_ s’est tu, le _regret_, que j’écoute planté devant les cotrets du charbonnier, au bord d’un ruisseau de Paris, le _regret_, comme ils appellent là-bas cet air nostalgique, où il y a de tout un peu, comme de la fin d’un rêve, un accablement de crépuscule, une langueur d’automne, la mélancolie d’un adieu... le regret...

TRENTE ANS APRÈS...

_Dimanche 31 mai._--«Arrive Ajalbert, invité à dîner, avant son départ pour l’Auvergne, où il va fabriquer le bouquin commandé par la maison Dentu, et tâcher de faire une pièce...»

Ainsi note E. de Goncourt, dans son _Journal_ de 1891, où mon nom, avec celui d’Antoine, est le plus souvent cité (après les Daudet); c’est l’année de la _Fille Élisa_, au Théâtre Libre.

Après le bruit, pourquoi pas dire le succès, de l’adaptation du roman à la scène, comment douter de mon orientation vers l’art,--ou le trafic--dramatique? Or, je n’avais pas subi la griserie de l’ambiance artificielle. Je partais pour l’Auvergne,--et je n’y fabriquais pas de pièce; j’y écrivais ces pages de la montagne cantalienne.

A des vacances précédentes, le hasard m’avait fait le témoin, presque, d’un crime que je racontai à Gustave Geffroy:

--Tu devrais l’écrire, comme tu viens de me le raconter.

Ce fait-divers d’actualité parut à la _Justice_, de G. Clemenceau,--qu’on lisait beaucoup, du Grenier d’Auteuil au Salon de la rue Bellechasse, pour Gustave Geffroy, Louis Mullem, Charles Martel, E. Durranc, C. Pelletan,--non pour Clemenceau: il n’y écrivait jamais!