Part 10
Le puy Mary, lui, ne se comporta point d’abord aussi barbarement à notre égard. Il nous laissa venir à lui. Cependant, comme pour le Plomb, nous fîmes les vaillants. Le puy Mary! Un enfant de quatre ans peut y gravir, non qu’il y ait des ascenseurs, mais la route de Salers à Murat court sur ses flancs, à un quart d’heure du sommet. C’est une joie que de toucher au but, mais combien plus aiguë lorsqu’il y a fallu quelques efforts. Certes, jamais je n’éprouvai à me trouver sur le puy Mary, commodément transporté en voiture, les sensations profondes d’y être parvenu après des heures d’ascension... Brutale possession que la première et qui n’offre point la douceur de la conquête peu à peu, où, à chaque pas, la montagne se livre davantage, montre des perspectives nouvelles, s’abandonne toute avec le secret de sa flore et de ses eaux mystérieuses, le charme d’une intimité cœur à cœur qui s’établit entre elle et vous, jouissance infinie à laquelle ne saurait prétendre celui qui passe, le promeneur indifférent et rapide, pour qui la montagne ne soulève point ses voiles, n’offre qu’un formidable chaos désert coupé par les prodigieuses ornières des vallées, tristes, comme des fleuves vides...
* * * * *
J’y montai de Fontange, au puy Mary, par la Bastide et le Bois-Noir--où je ne pénétrai pas sans émoi, au spectacle de ces sapins séculaires, étonnants burgraves, auprès desquels les plus illustres vieillards des forêts que j’avais salués jusque-là n’étaient que de frêles adolescents. Dans ce pêle-mêle de roches, entre lesquelles coulent des ruisseaux, où tombent des cascades, j’étais frappé de terreur au bruit de mes propres pas, qui me semblaient, sacrilèges, profaner le silence et la solitude d’un temple... Nous allions, recueillis et lents, entre ces troncs démesurés, troués de cavernes où logerait une tribu--de statures extraordinaires, comme des Titans métamorphosés, changés en arbres, avec de vastes barbes blanches de «Père Éternel» ou de «Bonhomme Hiver», grâce à quoi ils apparaîtraient assez débonnaires et familiers, si le tragique aspect de la forêt n’interdisait de sourire... Plus d’une de ces grandes barbes, la foudre les a roussies. Dans cette vallée de Chavasques et de Chavaroche, l’orage gronde fréquemment. Ces vétérans homériques sont tous décapités par le tonnerre, à une certaine hauteur,--ce qui les a arrêtés, seulement--semble-t-il--de croître sans fin! Luttes épiques! dont on ne salue pas sans respect les témoins et les acteurs, ces grandioses sapins, balafrés épouvantablement, noirs du feu du ciel, quelques-uns morts en héros, debout, et d’autres, plus grands encore, couchés, qu’on peut mesurer alors, qui jonchent le champ de bataille dont le Bois-Noir évoque l’idée de ruine et de désastre.
* * * * *
Lo lo lo lo lo lo lo lo léro lo...
* * * * *
Des voix de pâtres, des sonnailles de troupeaux, et bientôt le bleu du ciel nous attendait à la lisière... C’était le dernier buron, sur ce versant de la montagne que nous commencions de gravir... Oh! la joie de monter dans l’air de plus en plus léger, vers l’azur de plus en plus délicat et fin, les haltes avec la surprise, à chaque fois, du panorama renouvelé, élargi, l’effort récompensé par cette fête éblouissante, offerte aux yeux, des horizons se dévoilant dans les magies de la lumière; l’oubli des servitudes de la vie, de toutes les misères comme laissées dans la vallée, au bas des côtes, toutes les tristesses comme balayées--le bien-être robuste de l’âme, égale et sereine, comme éventée par l’air pur et fort tout chargé d’aromates... Enfin, l’indicible et troublant délice, au sommet, de dominer le cirque des paysages agenouillés, prosternés autour du puy Mary,--l’évêque à la mitre fourchue, comme chante Vermenouze,--et de ses enfants de chœur, le Griou pointu--et le Griounel, qui lui ressemble comme un jeune frère...
* * * * *
Mais, déjà l’ombre se trame au fond des vallées, où les rivières brillantes tout à l’heure se sont ternies; sur des hauteurs, ce sont toutes les merveilles du couchant, des versants mordorés, des nuages en flammes, tout un pan de l’espace tendu de pourpres changeantes, éclatantes tour à tour et fanées, des averses de pierreries éphémères, des déluges de nacres, de perles, des lacs chimériques, tout d’un coup taris, qui ne laissent à leur place que le vide incolore et, à travers la féerie du beau soir d’été, l’affre poignante du crépuscule, où tout va s’éteindre, la mélancolie montante où s’enlisent les êtres et les choses...
Nous nous hâtons de descendre, peu soucieux d’être surpris par la nuit. Il serait simple de piquer droit, sur Mandailles, à nos pieds. Mais nous avons une heure ou deux de jour encore, et projetons de gagner le Lioran, par le col de Cabre... Cela ne s’exécuta pas si facilement! Je pus croire encore, comme pour le Plomb, que le Puy, offensé de nos moqueries de jadis, tenait à se revancher aussi, lorsque, la nuit proche, nous eussions dû être sur la pente du Lioran, égarés, nous nous trouvâmes au puy de Peyrarches--d’où il nous fallut retourner sur le trajet accompli pour reprendre la vraie direction. Il y eut là deux heures assez maussades, sur lesquelles pesait le souvenir de celles passées autour du Plomb. Enfin, l’arête franchie, nous dégringolâmes, au hasard, dans les ténèbres... Soudain, ce fut comme un angélus, loin... les sonnailles des bêtes, dans un parc, lo lo lo lo léro lo, la chanson du pâtre, une petite lumière... qui nous conduisirent à un buron, d’où il était facile de se diriger sur le village: nous en étions quittes pour la peur...
Mais ces divers accidents ont suffi à me faire redouter la montagne et comprendre le sérieux des montagnards, lorsqu’ils épient le moindre trouble sur le front des potentats qui commandent à la contrée...
Huit mois, le morne hiver plane sur les monts, et l’été est traversé, aux meilleurs jours, de longues pluies, de brouillards subits, de furieux orages...
C’est la vie dure, incertaine--toute une année qui peut être dévastée, à chaque fois que se renfrognent les terribles tyrans de là-haut, le Plomb et le Puy, vers qui il est donc fort naturel que montent à toute heure les regards du peuple de la Montagne...
Par monts et par vaux.
--_Anin, tan que la fumado del bi duro..._ Allons, tant que la fumée du vin dure...
Le verre vidé, mangée la dernière bouchée, c’est la phrase pour se mettre en route que nous avions pris l’habitude de répéter, la phrase empruntée au paysan retournant au travail, après le coup de vin qui donne du cœur au ventre. Elle me revient aujourd’hui, cette phrase, à la lecture d’une lettre de là-bas, qui stimule ma mémoire paresseuse, réveille les souvenirs assoupis de mes excursions à travers d’autres villes et villages de la montagne, dont je n’ai point parlé encore...
Allons, tant que brûle la flamme capiteuse du souvenir...
Aussi bien, il est temps de me hâter...
Un peu plus, et la place me manquerait, dans ce livre déjà tout rempli!
J’ai fait l’école buissonnière, flânant à toutes les pages, et voici qu’il ne me reste plus qu’un chapitre, où il me faudrait un volume, à consacrer à tant de châteaux dont les vestiges au sommet des rocs attestent le passé formidable de la province, à tant d’églises qui rappellent ses ardentes heures de foi, tant de petites villes toutes glorieuses, chacune avec une bribe d’histoire, un bout de légende!
Mais il faut brûler les étapes, dans une pérégrination rapide, où l’on ne fait que passer, sans le loisir de séjourner. Pourtant, cela n’est pas dépouillé de charme non plus, la course pressée avec les contrastes intenses que produit la succession changeante des paysages, comme les images changeantes d’un kaléidoscope.
Allons!
D’ailleurs, par ces terribles routes témérairement montantes, descendantes et tournantes au flanc des puys et des plombs, les chevaux ne vont pas un train tel que l’on ne puisse contempler assez pour se les rappeler à tout jamais ces pans de murailles audacieusement juchées sur les hauteurs, ces tours fameuses, étronçonnées, chancelantes, toute la ruine tragique du moyen âge... Non, les chevaux ne vont pas d’une telle allure qu’il ne soit possible, au long des chemins, de ramasser quelques notes, de croquer une silhouette de monument, d’inscrire un détail pittoresque, de cueillir quelque fleur aux touffes de l’histoire ou de la légende--comme, au trot de la voiture, on casse la grappe d’acacia, la branchette de sorbier, qui pend des arbres au-dessus de la tête...
* * * * *
Et l’on ne s’en procure pas tout de suite, des chevaux!
Il fallut espérer au lendemain matin, et nous ne pûmes partir de Murat l’après-midi que nous avions projeté.
Toute une soirée, c’était plus qu’il ne fallait pour visiter cette petite noiraude de sous-préfecture, qui grimpe comme une chèvre sur la pente du rocher de Bonnevie, du haut duquel veille sur elle une statue colossale, toute blanche, de la Vierge!
* * * * *
Quel merveilleux piédestal, cent quarante mètres! avec des étages de colonnes volcaniques, des basaltes prismatiques du plus puissant effet, comme des orgues géantes, aux tuyaux de 2 mètres jusqu’à 15 mètres de longueur sur 7 et 8 mètres de largeur, quel merveilleux calvaire! C’est aussi un paratonnerre infaillible, paraît-il.
Dans ce pays d’orages, où la foudre est toujours suspendue, menaçante, Murat n’a point à redouter des feux du ciel, toute la ville est protégée par les aiguilles volcaniques du rocher de Bonnevie.
On parvient à la plate-forme par un raidillon qui monte du haut de la ville--que l’on a vite fait de traverser, tout en jetant un coup d’œil aux maisons renfrognées, comme de petites vieilles, qui sous les modes d’aujourd’hui gardent quelque signe d’autrefois--c’est, pour ces anciennes de pierre, leurs fenêtres surbaissées divisées par des meneaux, quelque rinceau de feuillage, une date sculptée au-dessus de la porte, quelque galerie extérieure abritant une boutique de coutelier ou de sabotier. D’un aspect curieux, encore il y a quelques années, le quartier des boucheries. Elles étaient réunies sur une placette aux maisons flanquées de tours, percées d’étroites et rébarbatives ouvertures solidement grillagées de fer. Les étals extérieurs, les lambeaux de viande aux crocs des murs, les marchands et les marchandes souillés de sang, des flaques figées sur le pavé, un ruisseau rouge longeant les façades, l’odeur écœurante et fade de la placette, des vols pressés de grosses mouches, par un fort soleil d’été, cela constituait un coin des plus pittoresques, mais cela n’allait pas non plus sans quelque malpropreté. La municipalité a exproprié et assaini, pour élever une halle.
Là, on était boucher de père en fils. Il faut espérer que les fils ont perdu les traditions des pères, accusés partout de trafiquer des chèvres malades, des vaches gâtées. Pour toute la contrée, _lou Muratel_, l’homme de Murat, était le marchand de «carne». Des couplets patois font allusion à cela:
A Murat, quan bous coubidou, Bous mettou sur un platou Un paü de cabra pouirida, Disen qua quo de boun moutou. Si bous fatchias de lou chiëre, Bous respondou tout coulère: Naütres n’en mantzens tout l’an A Murat, dessous Bredon.
«A Murat, quand on vous invite,--On met sur un petit plat--Un peu de chèvre pourrie,--Disant que c’est du bon mouton.--Si vous vous fâchez de leur chère,--Ils répondent tout furieux:--Nous en mangeons toute l’année--A Murat, dessous Bredons.»
* * * * *
Il ne faut que quelques minutes d’ici pour atteindre au sentier, et ensuite au haut du rocher de Bonnevie, où l’on goûte délicieusement la pureté de l’air, après cette halte au charnier; et l’on ne se lasse point de la fête offerte aux yeux, le regard errant aux lointains vaporeux où s’érigent les cônes solitaires, vers les nuages,--ou plongeant dans la fraîche vallée d’Alagnon, se reposant sur le grave profil romain de Bredons, au bout d’un rocher qui fait vis-à-vis au rocher de Bonnevie.
* * * * *
En route, par l’allégresse du matin, où l’air est si subtil, comme neuf, comme de l’éther vierge, vers les cimes et les plateaux déserts!
Je ne me rappelle point, ce jour-là, de Murat à Allanche, avoir fait autre chose que de respirer, avidement, profondément...
Oui, tandis que se déroulait le trajet, terrains de cultures ou brousses désolées, gracieux replis des vallons ou rudes versants, les yeux sur le large des champs ou barrés par les pentes abruptes, je ne m’occupais que de respirer, de m’enivrer d’oxygène, comme si jamais jusque-là je n’avais goûté cette banale et rare jouissance, qui nous est si bien refusée dans la fournaise des villes compactes et desséchées.
Tant et si bien que ce fut une sensation douloureuse presque, lorsque, au bout de trois ou quatre heures, nous fûmes devant Allanche,--un gros bourg au pied des montagnes du Luguet, où il fallait s’arrêter pour déjeuner, laisser souffler les chevaux,--une sensation douloureuse comme si l’air allait manquer à mes poumons avides de vider, à eux seuls, tout le ciel...
N’allais-je pas avaler tout d’un coup autant de poussière que si j’eusse été à quelque fête des environs de Paris? Allanche était tout remué d’un mariage qui avait lieu, justement, ce jour-là...
* * * * *
D’abord, la sonnerie des cloches et les _cabrettes_ m’avaient fait interroger mon voiturier,--si nous ne tombions pas sur une des solennités pour lesquelles jadis était renommée Allanche? Mais la Saint-Jean était passée, et passées les Saint-Jean où, d’après un usage, les adolescents se faisaient recevoir «garçons» comme les Romains prenaient la toge virile. Abolie aussi la royauté pour rire qui s’octroyait à cette occasion, où la plus grande charge pour l’élu consistait à régaler largement ses sujets, à présider aux danses et aux repas, à conduire les habitants au _Piara-Prat_, au Pré-Pelé cueillir les herbes de la Saint-Jean, douées de vertus spéciales...
* * * * *
La rumeur de la ville, aujourd’hui, avait donc une cause tout ordinaire, un mariage dont le long cortège tenait toute la rue, les hommes, des géants blonds, en blouses éclatantes comme des pans de ciel ou d’océan, en belles blouses bleues ou en vestes courtes, les femmes avec tous leurs bijoux dehors, des chaînes, des médaillons, des Saint-Esprit, de triples tours de cou. En avant, les _cabrettaïres_ avec des flots de rubans à leurs _cabrettes_, précédés de garçons qui tiraient des salves de pistolets et de fusils...
Toute la noce s’engouffra dans la vaste salle où s’alignaient les tables chargées d’énormes quartiers de viande...
Cependant, la jeunesse ne tenait point en place, et l’on commençait de danser tout de suite, mangeant entre deux bourrées, dans la buée et la poussière soulevées...
* * * * *
J’avais achevé de déjeuner et voulais repartir, mais ce ne fut point sans peine, mon voiturier étant entré dans la danse... et n’en finissait point de «virer la dernière» qui était toujours suivie d’une autre...
Je crois même que je ne résistai pas et dus lui faire vis-à-vis.
Cependant, je n’en pouvais plus, j’étouffais réellement dans la vapeur de la salle où sautaient, ébranlant le plancher, et tout suants, nos montagnards; quatre, entre autres autour desquels on avait formé le cercle, s’étaient déchaussés et, nu-pieds, continuaient de danser, avec des litres en équilibre sur la tête, sans qu’une goutte fût versée, cette bourrée si diverse, si mélangée aujourd’hui, tantôt rappelant la grâce maniérée du menuet, presque une danse guerrière chez les _Cantalès_ de l’Aubrac, ailleurs, presque une danse d’amour voluptueuse de gitanes et exécutée souvent avec une gravité de danse religieuse!
* * * * *
Enfin, nous repartons, laissant à leur joie d’aujourd’hui les «nobios» et toute la société, au milieu desquels un _cabrettaïre_ joue et chante l’inquiétant petit refrain:
Io sabo ina chansou Plina di minsounso Et si diso ina berta Bolé bi que mi pindsou...
«Je sais une chanson--Pleine de mensonge--Et si je dis une vérité--Je veux bien être pendu...»
* * * * *
En route! et c’est la solitude de nouveau, par la route qui va sur Marcenat à travers les pacages du Cézallier, le désert du plateau démesuré, monotone, sans rien que de loin en loin quelque troupeau, un buron...
Puis, en approchant du bourg éparpillé au milieu des arbres, nous rencontrons des villégiatureurs en promenade, dans d’élégants cabriolets attelés de chevaux fins:
--Des _leveurs_, murmure mon conducteur...
Les _leveurs de toiles_...
Ce sont les émigrants de Marcenat, qui sont marqués de ce nom, la bande d’industriels par trop industrieux qui courent le monde, revendant les étoffes qu’ils se font livrer à crédit dans les villes par les marchands trop confiants... Leur rouerie est sans bornes, et quelques-uns pratiquent l’abus de confiance et l’escroquerie avec la plus admirable maîtrise... Il est vrai qu’ils appellent cela les affaires... D’autre part, il ne faudrait point croire que toute la population use de tels procédés et qu’il n’y ait point là comme ailleurs les plus honnêtes et les plus probes gens... Mais il y a eu assez des autres pour mériter ce mauvais renom au village... D’ailleurs, ce genre d’opérations se pratique de moins en moins, paraît-il; les _leveurs_ de toile deviendraient vertueux; c’est ainsi que pour les jeunes le métier est devenu difficile--les négociants avertis, et le colportage diminué, expirant avec les chemins de fer...
A mesure que l’on avance de Marcenat sur Condat, le pays se fait doux et riant, et la montagne foisonne de forêts; les ravins se comblent de végétation, les contours s’arrondissent, les lignes s’adoucissent, les vagues de collines qui montent à l’horizon vers le Sancy n’offrent plus les heurts violents de la tempête pétrifiée du Cantal, qui terrifie le regard au pied des puys et des plombs fauves...
La nuit n’était point là encore, et poussant les chevaux, nous pouvions atteindre Bort, célèbre par sa couronne d’orgues basaltiques, les plus vastes qui soient...
* * * * *
Après la grâce vive de ce matin au départ de Murat, vers les plateaux frustes d’Allanche, après l’étincelante journée, ce fut un crépuscule mordoré des plus beaux dont j’aie gardé souvenance--et j’en ai la plus riche collection, que je parcours, les yeux clos, lorsque je veux lutter contre l’oppression de l’hiver... Je n’ai qu’à vouloir, et les plus fabuleuses tentures des couchants se déroulent à mon désir... Mais ni les soirs de la mer ou de la montagne les plus magnifiques ne l’emportent sur celui qui expirait ce soir-là et, deux heures durant, versa tout son sang de lueurs et de pierreries sur la forêt d’Algères, où nous entrâmes au sortir de Condat, et d’où l’on ne sort guère qu’à l’entrée des Champs-de-Bort... Deux heures où le soleil agonisa sur les sapins et les hêtres, avec quelle splendeur! s’arrêtant, se reprenant de mourir, se surpassant, enfin, comme s’il eût voulu mourir mieux encore, ne se sentant pas mourir assez, selon le vœu du poète, en beauté, en beauté...
* * * * *
Ah! ce crépuscule comme pour moi tout seul! cette forêt comme à moi seul! dont le frissonnant silence n’était dérangé que de temps à autre par un bruit de cascades, un cri de bête, un chant d’oiseau, la cognée d’un charbonnier, ou d’un sabotier, dans leurs huttes enfouies au cœur des futaies!... Ah! ce soleil, qui ruisselait sans fin sur l’espace où montait l’encens de la forêt, j’en ai l’âme dilatée encore et qui se pâme de la plus fervente mélancolie, dès que je lis, dans mes notes, cette journée, indicible, résumée en quelques mots: Murat--Allanche--Bort.--J’ai respiré.--J’ai traversé la forêt d’Algères...
Une journée... j’ai bien vu, comme souvent déjà en voyage, que le chemin est tout, qu’il ne faut pas trop compter sur le but...
* * * * *
Oui, ceux qui tardent à toutes les fleurettes de la route pourraient bien être dans le juste. Qui sait ce qui pousse encore plus loin! Constatation banale, philosophie de proverbe, sagesse de la prétendue Sagesse des nations! me siffle-t-on à l’oreille. Vous alliez à Bort; à moins d’un tremblement de terre, vous n’aviez pas de doutes à nourrir, vous étiez bien assuré, un peu plus tôt ou un peu plus tard, d’entrer à Bort...
J’y arrivai aussi, j’y entrai--parti de Champs, où nous avions couché--aux premières heures du matin.
Mais j’y vins pour rien!
Les orgues basaltiques, les orgues sans pareilles, n’officiaient pas ce jour-là. De lourds nuages les enveloppaient...
--Espérez (me conseillait la marchande qui m’en vendait la photographie, de ces tuyaux comme des boudins gigantesques accolés), le soleil se lèvera peut-être...
* * * * *
J’espérai une heure, deux, trois heures, flânant le long de la Dordogne, vainement, et je dus me remettre en route, sans avoir contemplé les orgues, après une matinée de tête à tête avec la statue d’un enfant du pays, Marmontel, qui se dresse sur une place où le hasard me ramenait toutes les dix minutes...
* * * * *
C’en est fait; je n’aurai point aperçu les orgues de Bort; nous montons vers Riom-ès-Montagnes; parfois, je me retourne, peut-être qu’elles se sont dégagées de la brume; au contraire, cela s’épaissit de plus en plus, et le soleil ne se lève que bien plus tard, lorsque depuis longtemps nous sommes revenus dans le Cantal, de cette pointe vers le puy de Dôme, dont les orgues qui président à ses portes ne se firent peut-être si hostiles qu’à cause de notre préférence par trop absolue pour les hautes terres cantaliennes!
* * * * *
Après la journée de la veille, sur la montagne ou dans la forêt, le pays nous paraissait gras et riche avec ses champs, ses vergers, sa culture abondante, presque jusqu’à Riom, déjà élevé, ès-Montagnes, comme il est appelé, des montagnes qui prennent ici, à la place de puys et de plombs, les noms de _sucs_.
* * * * *
Voici une ville, enfin! par hasard, qui n’a point été ravagée par les huguenots ou les Anglais. On offre ici à l’imagination du voyageur mieux que cela--la grande dévastation--par les Arabes, en 738, après la bataille de Poitiers.
Il y a même un ruisseau qui coule exprès pour consacrer ce souvenir, le ruisseau des Sarrasins, où les envahisseurs furent anéantis.
Mais Riom n’a point, pour exciter la curiosité, que l’eau claire de ce ruisseau, où ne demeure aucune trace du légendaire combat, ou bien les substructions des Rôtisses où l’on découvrit des poteries romaines, Riom peut s’enorgueillir surtout des magnifiques ruines du château d’Apchon, mentionné dans la charte de Clovis, encore assez debout pour dominer la montagne et écraser le paysage autour de sa pierre délabrée...
* * * * *
Dans le village--à quelques kilomètres de Riom... Des vieilles tricotent au pas des portes; un pâtre garde, sur les pentes où sonnent les clochettes des bêtes; des femmes lavent à une mare; c’est la vie paisible du long jour d’été; mais, au-dessus de tout cela, les ruines d’Apchon se dressent, au haut d’un dyke énorme, à 1.150 mètres d’altitude, orgueilleuses, comme dans un rêve de domination et de bataille encore... Lorsqu’à quelque détour du chemin, soudain la colossale silhouette se découpe, c’est comme une sensation d’effroi qui vous arrête, engourdit l’admiration, devant cette altière forteresse auvergnate, qui a résisté à la fureur des hommes, à la patiente destruction des siècles, véritable citadelle aérienne, à la pointe du roc vertical, abrupt, où l’on ne comprend point que l’effort humain ait pu hausser une si orgueilleuse architecture!
Apchon commandait à l’étendue de toutes parts.
De là, les yeux s’effarent sur le plus complet panorama de montagnes, le puy Mary, les monts Dore, les plateaux du Cantal et de la Corrèze, les gradins du Luguet et du Cézallier.