Chapter 4 of 13 · 3973 words · ~20 min read

Part 4

Les étrangers, les Parisiens, comme on les appelle ici, les Parisiens d’Auvergne, des émigrants, qui, au moindre malaise, sautent dans le train, remontent à la montagne. Pour les autres, les bien portants, c’est une saison préventive, des vacances. Des commerçants, qui ont vendu un fonds, se reposent quelques mois, réfléchissent avant d’en acheter un autre, ou bien des jeunes gens cherchant à se marier au pays, ou des rentiers définitifs, en villégiature... Public pittoresque, tous, presque, des connaissances, à l’aise, là, comme chez eux, en pantoufles, en casquettes, en gilets ou blouses de travail--beaucoup de charbonniers, de marchands de vin, qui se remarquent à la tasse d’argent, la tasse à déguster, dans laquelle ils prennent l’eau... Les femmes tricotent, assises, par groupes, dans l’herbe ou sur les bancs... Les buveurs, sérieux, vont et viennent, une bouteille pleine sous le bras, pour s’éviter de descendre puiser trop souvent, ou pour chauffer l’eau un peu au soleil; d’autres s’acharnent au jeu de quilles;--après quoi ils vont s’installer à l’auberge devant quelques fioles de vin blanc et des _bourrioles_, des _piscajous_, des crêpes massives de sarrasin: ce qui ne les empêchera pas tout à l’heure de déjeuner fortement--et, après, d’en _virer une_!...

* * * * *

La bourrée!

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Ah! aux premières notes de la musette--il y a toujours parmi les buveurs quelque _cabrettaïre_,--un bal est vite organisé! La bourrée! Mais il semble que c’est la moitié de la cure: ainsi, l’ancien établissement thermal ne comprenait que deux pièces, la cave où se débite l’eau, et au-dessus une salle de bal,--où le dimanche tout le pays vient se mêler aux Parisiens! Comme ils la _virent_, leur bourrée! Non pas la bourrée guerrière, la rude montagnarde des _Cantalès_ de l’Aubrac; mais une danse plutôt gracieuse, tendre, et lascive aussi--telle qu’il fallait bien qu’elle fût pour séduire l’amoureuse et fantasque Marguerite de Valois qui se la fit enseigner ici, pour l’introduire à la cour...

* * * * *

Les quelques verres d’eau avalés, c’était l’heure du repas; je rentrais en contournant le _Communal_, sous les ombrages qui le bordent vers le cimetière, et vers le jardin des Sistrières, où je ne me lassais pas d’admirer un tilleul formidable--avec son tronc où logerait une famille, son dôme de feuillage qui abriterait une tribu!

Maintenant les sommets, souvent couronnés de nuages jusqu’au milieu du jour, se découvraient clairs; dans l’air limpide, des colosses de roche émergeaient, avec des bois pour barbes et pour chevelures, avec des orbites d’où roulaient des larmes énormes, les torrents; et par delà les bois, et les rocs, les pentes continuaient de s’élever, vastes territoires de pacages, déserts de gazon, dont quelque buron d’ici, gros comme un nid à peine, çà et là, peuplait seul la solitude...

Comme elles passaient, ces journées monotones, mais de quelle délicieuse monotonie! à flâner, suivant les menaces ou les promesses du temps, le long de la Cère, à travers les prairies dans tout leur éclat, vers Comblat-le-Pont ou par la route bien abritée d’arbres vigoureux, vers Comblat-le-Château; et plus loin, à mesure que le mieux progressait en moi, jusqu’à Polminhac que domine si fièrement le manoir de Pestels. D’autres fois, mes courses étaient vers Thiézac, le rocher de Muret, planté de son célèbre tilleul. Là, à chaque rencontre, un brave cantonnier ne manquait pas de me rééditer l’histoire d’un nommé Loup, à qui son nom valut un triste sort: Ce malheureux, envoyé du commandeur de Carlat (à l’époque où Carlat commandait au pays, il y a longtemps, longtemps) au seigneur de Muret, eut le poignet tranché--pour lui apprendre que «jamais loup n’était entré dans le manoir sans y laisser la patte». Ce qui coûta d’ailleurs la tête au gentilhomme--condamné à mort pour être allé un peu loin dans le calembour.

Enfin, j’excursionnai. On me vantait le _Pas de Cère_. Promenade facile--trop facile, je pensais! Et au départ, j’éprouvais des craintes. Je redoutais quelque cascade apprêtée, une chute aménagée, l’artificiel un peu des sites qu’on renomme! Il suffit de si peu de chose pour gâter une merveille! Le touriste, en général, a le don tellement développé de dégrader tout sous ses semelles! Que de grandeurs rapetissées! Que de noblesse avilie, d’un rien! Il n’est point de sommets assez inaccessibles, de grèves assez désolées qu’on n’y rencontre quelque témoignage de la stupidité humaine! Il n’est point de monuments, de grands invaincus des siècles, qui n’aient subi l’outrage du passant!

Cependant, ma joie fut sans mélange, en cette promenade, qui me devint familière par la suite. Les gens du pays ont su respecter la nature et, jusqu’à présent, ceux qui ont passé ici se sont contentés de passer...

C’est toute l’histoire de la Cère qu’il faudrait écrire depuis son humble source au pied du Cantal! Quels obstacles à franchir! Mais comme elle y va gaiement! La voici, torrent rageur, à travers le _Pas de Compaing_, se frayant un chemin parmi l’abîme effroyable où le regard hésite à plonger, du haut de la route téméraire, qui le surplombe, tournante et rapide... Là, au fond vertigineux d’un précipice, des blocs énormes ont chu, des masses colossales, des portions de montagne écroulée, des sommets précipités du ciel à la suite d’on ne sait quelle catastrophe qui ne s’imagine pas, gisant pêle-mêle, depuis combien de siècles, dans des équilibres incroyables, fantastiques! On rêve de quelque bataille fabuleuse de géants pétrifiés au plus violent de la lutte, immobilisés dans les attitudes les plus horribles et les plus poignantes... Le vent qui souffle, gémit comme l’ahan terrible de la lutte figée au cœur du basalte! Une épouvante vous prend!... En vain, des milliers de printemps ont récréé de la vie autour de ces désastres, tapissé de prairies les flancs de l’abîme, comblé les crevasses de fleurs et d’arbres, sans masquer l’horreur furieuse du gouffre où s’entassent ces titaniques cadavres de pierre...

* * * * *

Donc, je me hasardai au _Pas de la Cère_ par le chemin qui monte de Salvagnac à Trémoulet--un petit château, ou mieux une ferme à tour-pigeonnier, sur une plate-forme couronnée de bois d’où la vue s’étend au loin sur les splendeurs de la vallée. On avance, et derrière le rideau d’arbres, à pic, c’est le précipice. Au fond d’un étroit défilé aux parois verticales de cent quarante pieds coule la Cère. Après le _Pas de Compaing_, elle a pu courir un peu sans entraves jusqu’ici, où une barrière de lave dans la largeur de la vallée s’opposait à son passage; il lui a fallu creuser dans la digue volcanique une brèche par laquelle elle peut continuer sa course; elle a dû scier la montagne; et, maintenant, elle coule au fond de cette prodigieuse tranchée. En contournant le précipice, on peut, non loin de là, descendre jusque dans le lit de la rivière... Ici encore, comme au _Pas de Compaing_, la nature a revêtu les ruines de vie et de grâce, apaisé la sauvage horreur des lieux. Le travail des eaux a fendu la montagne, mais par-dessus, le bois, divisé avec elle, enchevêtre ses ramures, qui tamisent le jour, d’où ne filtre qu’une lumière pâle, une lumière enchantée, une lumière d’aurore et de crépuscule, une lumière de paradis et de rêve; et je n’ai vu nulle part, à de l’herbe et à des feuilles, des couleurs tendres et vives, une fraîcheur pure et délicate, comme à la végétation de cette crypte merveilleuse abritée de toutes les souillures de l’atmosphère, et qui ne reçoit du soleil que l’effleurement et la caresse. Spectacle inoubliable! soit que d’en bas, parmi les rocs éboulés où se démène la rivière, on mesure de l’œil ces deux falaises monumentales, jusqu’aux bois qui pendent à leurs bords, là-haut minuscules,--soit que d’en haut, de ces arbres énormes, le front se penche sur le vide effroyable...

* * * * *

Désormais, je battais le pays d’un bout à l’autre, du lit de la rivière jusqu’aux crêtes de la montagne. Tantôt, je gravissais par les rampes les jardins étagés au-dessus du vieux Vic, par Castel-Vieil, par Saint-Curial, reconstituant en pensée l’époque glorieuse de la capitale du Carladès, ou l’existence de l’ermite, qui vécut, plus haut, dans la méditation, ignorant de l’émoi des hommes; et, après un repos sur l’enceinte, dernier vestige de sa cabane, j’achevais de monter jusqu’à l’arête d’où le regard s’abaisse sur le versant de la Jordanne.

Tantôt, par les bois au-dessus de la Source, j’escaladais vers Saint-Clément ou Pailherols, et les hameaux disséminés sur les plateaux, dans la région des burons.

Au hasard des excursions, l’imagination fouettée par la marche, je revivais dans le passé.

A Carlat, sur l’immense camp de basalte où s’éleva des siècles une place forte, une ville, réputée inexpugnable, plus encore que de la mémoire des sièges et des assauts fameux, je m’enivrais du souvenir de cette fougueuse, fine et brutale Marguerite de Valois--déjà rencontrée dansant la bourrée sur le _Communal_ de Vic--retirée ici en disgrâce, dix-huit mois, à ne s’occuper que d’amour,--fantasque, farouche et d’intelligence si déliée--aimante, aimée, jusqu’à la mort et jusqu’au crime, de tous ceux qui l’approchent, du page adolescent, qui la sert, jusqu’au capitaine chenu qui la garde--tous des enfants tremblants à la volupté de son geste.

Une autre fois, au vallon de Raulhac, le château de Cropières me rappelait la tendre Mlle de Fontanges et son règne éphémère à la cour de Louis XIV... C’était la saison capiteuse des foins, dont le parfum brûlait sous le midi, grisait l’espace, fumait, trouble et tiède, se pâmait dans l’air à vous chavirer l’âme... comme s’il eût flotté encore sur la campagne quelque chose des défuntes royales amoureuses, comme si le rude pays était tout imprégné d’elles encore...

* * * * *

De temps à autre la voix de mon compagnon secouait ma songerie--le plus souvent un facteur à qui j’avais demandé de l’accompagner. Ainsi j’allais jusqu’aux replis de la contrée, jusqu’aux huttes perdues, jusqu’aux burons solitaires. Souvent, l’homme redoutait pour moi l’excès du trajet:

--Attendez-moi... Il faut encore que je monte là-haut... Je vous reprendrai...

Mais moi non. Je voulais suivre. J’éprouvais je ne sais quelle joie positive, intense, à marcher jusqu’à m’exténuer. Enfin, je me détendais. Ma charpente de montagnard qui se délassait, à ces escalades forcenées, de tant d’années courbées sur du latin et du grec, dans la prison des classes, tout l’être physique qui se dilatait, furieusement! La joie, aussi, comme d’une initiation à la nature. Le ciel, l’eau, la terre--à pleins yeux, à plein cœur--après la réclusion de vingt ans de Paris!

Et j’emboîtais le pas à mon facteur! Et peu sensible, je crois, à l’éloge ou au blâme--s’il fallait s’incliner à l’opinion, la vie ne serait plus à vivre!--un seul jugement peut-être m’a touché jamais, celui du montagnard étonné de me voir aller jusqu’au bout:

--C’est vrai que vous marchez, diable! je n’aurais pas cru...

Oui, lorsqu’au retour d’une journée d’ascension, il me disait ainsi, j’étais tout fier, tout glorieux de son suffrage, défatigué, prêt à recommencer...

* * * * *

Mais il faut que je coupe court à ce récit par trop personnel! Ceux qui me lisent s’impatienteraient. Moi, je m’arrêterais à chaque caillou de chaque chemin. De chaque touffe de bruyères, de chaque buisson de genêts, je lèverais des souvenirs. J’ai gardé si claire la mémoire de toute la tendresse qu’il m’a semblé que les choses manifestaient à mon égard! N’était-ce pas pour moi, et pour moi seul, pouvais-je croire, tout cet encens de la prairie fauchée, du foin fumant à l’ardeur du soleil, que je respirais de la cime d’un roc bourru, à contempler le cours fastueux de la vallée, ce fleuve de verdure et d’or, sans cesse élargi, vers la plaine d’Arpajon? Et si, las des lointains horizons, mes yeux se bornaient à fouiller parmi les glaives subtils des gramens où je sommeillais paresseusement, pour qui balançaient-elles ainsi leurs légers cornets de pourpre, les orgueilleuses digitales, raides sur leurs tiges droites? Et ces pensées sauvageonnes dont s’étoilait la pelouse des pacages? N’étais-je pas seigneur et maître, sur ces hauteurs, dans la solitude? Empire fragile, hélas! trône rien moins que durable, puisqu’il fallait redescendre, dès la nuit. Oh! je n’attendais même pas la nuit. Au soleil qui décline, le froid souffle aigu, pénétrant. Avec le crépuscule, il fallait se résigner à rentrer... Comme l’heure était biblique, par le grand frisson qui courbait toutes les frêles tiges, lustrait les gazons dont les fines pointes étaient rouges de soleil couchant, comme le silence m’impressionnait, où tintait seulement quelque sonnaille d’un troupeau, quelque écho d’un angelus, un aboi de chien, les _lo lo lo lo lo lo lo lo léro lo_, graves comme un cantique, d’un pâtre--_la Grande!_...

* * * * *

Maintenant, la vallée était dans l’ombre, les sommets encore se détachant, fauves, mordorés, blêmissant à leur tour... En bas, c’était une rare vision de moyen âge, la Ville haute, avec ses rues tortueuses, que partage un torrent--une ville forte aux maisons anciennes--aux murs épais, portant des balcons de bois--percées de portes basses cintrées, de fenêtres grillées à mailles de fer, çà et là flanquées de tours massives. On traverse, sur des poutres jetées en pont, le torrent qui dévale à gros bruit... Il y a toujours, à quelque balcon, une femme accroupie au haut des marches, mangeant son écuelle de soupe... Ailleurs un vieux, immobile, comme oublié sur le banc de pierre... Un refrain à bercer l’enfant qui pleure s’échappe d’une croisée... Là, des hommes occupés à ranger une provision de bois, de genêts pour l’hiver... Des femmes qui filent ou tricotent... Devant l’église, le fracas des galoches, le chuchotement de petites vieilles qui sortent de la prière... Çà et là, les fontaines, l’entrechoc des seaux de cuivre, des servantes qui jasent et rient... Sur une placette, dans un angle, un vaste brasier où chauffe une cuve à lessive, gigantesque--on ne lave ici qu’à de longs intervalles--toute la ruelle illuminée comme par un incendie... De nouveau, par d’autres venelles, l’obscurité où la vie s’apaise, se tait--le silence où ne parle plus que de loin en loin la voix de quelqu’un dans une grange ou dans une étable--le silence noir où ne s’allument que de rares lumières--un maigre _lun_--une par ici, par là, toutes petites, toutes falotes, derrière les fenêtres grillées...

Crime des champs.

--Un pâtre qui a tué son vacher...

Vic-sur-Cère est en émoi. Je me renseigne au café Borie, au cercle Rigal, à l’hôtel Vialette. Personne n’en sait davantage: un pâtre qui a tué son vacher; chacun répète cette phrase et rien de plus.

Heureusement que voici le pharmacien revenant de s’entraîner à bicyclette, comme chaque après-midi, sur la route de Thiézac; il apporte des nouvelles; il a vu le docteur, qui doit monter au buron faire l’autopsie, tout à l’heure.

--Nous ne pourrions le suivre... Justement, il sort de chez lui...

Le temps de chausser des souliers ferrés, de prendre un bâton, et en route.

--Une fracture du crâne... Il faudra ouvrir... Je n’ai pas de scie... Attendez-moi... Je vais emprunter celle du boucher...

Le docteur revient, muni d’une scie à main, celle qui mord chaque jour dans les côtes de porc et de mouton, devenue instrument de chirurgie...

* * * * *

L’histoire? Ce que le docteur en conte est bref: l’homme aurait frappé l’enfant dans une discussion; celui-ci se serait armé d’une barre de fer, et alors...

* * * * *

Cela s’est accompli dans une cabane perdue, sur l’arête qui sépare la vallée de la Cère de la vallée de Mandailles, au milieu des pacages. Le meurtrier est ce petit pâtre dont chacun a devant la mémoire la conventionnelle silhouette poétique, garçonnet farouche, escorté d’un chien fou, qui hante, du jour à la nuit, la solitude des sommets et dont la chanson trouble seule, avec les clochettes du bétail, l’immense silence de l’étendue; et la victime est le vacher, le fromager, le maître du masut.

Quel voyageur, à la rencontre d’un de ces burons perdus entre le roc et le ciel, habités du vacher et des pâtres, qui vivent là, quatre mois de l’année, avec les troupeaux, n’a cru que ces hommes devaient mener une vie paisible et bonne, et que l’isolement et le pauvre sort commun rendaient ces êtres plus fraternels, au-dessus des villes et des civilisations!

Hélas! dans la plaine ou sur les cimes, les choses vont de même; et le sang est versé à la crête auguste des monts comme dans les rues fiévreuses des capitales.

Il y a en haut et en bas des enfants sournois et des hommes méchants; et là, comme ici, le fort abuse du faible.

* * * * *

Le vacher est roi dans la montagne; et ce despote redoutable pèse odieusement sur le pâtre, son esclave et son souffre-douleur.

En effet, la brutalité de ces vachers est fréquente, avec des exigences tyranniques.

J’en ai vu un qui, durant la sieste, se faisait éventer d’une branche de tilleul.

Pour eux, la tome blanche, la crème douce, la bonne soupe, et, pour le pâtre, le lait tourné et les croûtes dures.

Garder dans la montagne est donc la plus affreuse des conditions, et les parents n’y louent guère leurs enfants que dans l’extrême nécessité...

* * * * *

Nous montons, par un sentier raide, moitié chemin, moitié ruisseau, entre des frênes et des chênes: c’est la zone des grands arbres et des sources vives; il en jaillit une à chaque pas, à croire qu’elles sourdent magiquement sous nos bâtons; en même temps que l’eau froufroute dans les herbes, à notre approche, les feuillages sont dérangés par des froissements d’ailes, des vols effarés qui s’empêtrent au profond des ramures...

Par intervalles, nous nous arrêtons pour souffler; mes compagnons font assaut de savoir (nous herborisons), m’instruisant aimablement; avec une épingle, nous piquons le cœur d’une fleurette qui part comme un piège, se replie, emprisonne, étouffe l’insecte dont le dard l’a blessée!

Souvent, nous nous retournons pour goûter la beauté de la vallée éparse sous nos regards, des prairies épaisses où la Cère décrit ses S paresseux, des pentes de coudriers et de hêtres d’où surgissent, d’entre la verdure, de sombres géants de basalte, des cascades qui sautent d’un bond, avec fracas, dans les ravins; et, tout à fait au ciel, les sommets chauves, où luit encore de la neige...

Nous continuons de gravir; à mesure que nous nous élevons, la flore se rabougrit, plus rien que de maigres buissons de houx, des genêts, des hêtres dégénérés, des nains accroupis sur le sol, non plus des arbres, mais des culs-de-jatte d’arbres.

Nous montons, nous respirons, nous vivons. L’air léger s’aromatise de menthe, de gentiane, de réglisse, de mille senteurs doucement amères.

Nous oublions,--la journée est si belle, de celles où l’on ne peut songer à la mort, le bleu d’un ciel si tendre, nous avons oublié le crime de la veille, le pâtre qui a tué le vacher, l’autopsie pour tout à l’heure...

* * * * *

Nous atteignons le parc, une clôture mobile de piquets et de chaînes d’osier, où sont rassemblées les vaches qu’un valet est occupé à traire, assis sur un trépied dont les jambes forment deux branches, une selle composée d’un seul pied qui s’évase en assiette de bois, s’applique contre le fond de la culotte, s’attache aux cuisses et à la ceinture par des courroies.

A nos questions, il tâche de répondre en français; mais les mots peu familiers ne sortent pas; aussi le patois l’emporte vite:

--Pauvre vacher! je n’ai rien vu! Quant à ce qui est de çà, je ne peux pas dire que j’ai vu. Je les entendais bien se disputer, se menacer. Je leur criai de laisser ça tranquille, que ce n’était pas joli, à la vérité, de faire ainsi pour une bagatelle... Oh!... oh!... _tro di bacco!_ oh!... oh!... bête de vache...

Il poursuit, toujours à traire, les deux mains aux pis de la laitière, recueillant en un seau de bois leur jet abondant, le front contre le cuir roux de la bête:

--Le berger, en revenant de garder, avait trouvé la porte barrée. Il n’avait pu avoir son écuelle. Pensez s’il devait être affamé depuis le matin. Le vacher était descendu jusqu’à un masut, là-bas. Quand il est remonté, il a commandé au gamin d’aller faire provision de bois. L’autre a voulu atteler le char. Le vacher lui a défendu--qu’il n’y avait pas besoin de char pour descendre chercher une brassée de bois. Là-dessus, ils se sont contrariés. Le pâtre a reproché au vacher d’avoir barré la porte, pour l’empêcher de dîner. Et d’affaire en affaire: «Répète ça, je te fous quelque chose.--Oui, je répéterai.--Répète, je te fous...--Foutez voir...» Le vacher lui a foutu deux gifles... Ah! _tro di bacco!_... Aux cris, je me suis levé, j’ai couru... Ils avaient effrayé les bêtes... Le vacher était par terre, le pâtre essayait de le relever... J’ai demandé:

--C’est une vache qui l’a mis par terre?

--Non... c’est moi...

Je me suis rendu compte, en voyant la tête fracassée, et, aux pieds du pâtre, le pieu de fer qui sert à planter le parc:

--Ah! canaille, tu as fait du propre! que j’ai crié.

--Ah! pauvre, je ne croyais pas lui en avoir tant fait...

Alors j’ai descendu prévenir, et il s’est laissé arrêter.

Le valet se lève, passe à une autre vache; en même temps que lui, se redresse la selle comme soudée au derrière, la selle dont l’unique pied remue, s’agite en queue bizarre, battant l’air d’un va-et-vient brusque, à chaque pas.

Nous touchons au buron, une mauvaise cabane de pierres, recouverte de paille, maintenue par des liens et des pavés, un abri barbare, comme en construiraient, pour quelques jours, des nomades; une odeur aigre et fade s’exhale de l’unique pièce où se fabriquent les fourmes, où gîtent le vacher, le valet et le pâtre.

Devant la porte basse est un tilleul, dont le vent a grignoté, déchiqueté les feuilles, comme auraient fait des chèvres.

Un groupe attend le médecin; deux gendarmes bourrent leurs pipes, assis sur une souche; l’air est glacé. Ils ont noué leur mouchoir au cou.

Le juge de paix, le chapeau melon enfoncé sur un serre-tête noir, va, de long en large, roule des cigarettes.

Un garçon se tient debout contre le char, attelé de bœufs, qui doit transporter le mort. Un autre bouvier s’accoude sur le joug, entre les cornes des bêtes.

A l’écart, sur le gazon, le feutre rabattu sur les yeux, les jambes croisées, un crayon aux doigts, un carton sur les genoux, le greffier s’est installé--comme un paysagiste devant un motif...

Des cochons noirs passent et repassent, galopent, se jettent dans nos jambes.

Le médecin et le juge de paix échangent quelques paroles.

Sur un ordre, les bouviers rabattent le dessus de la bière, défont le linceul, empoignent le corps, rigide dans une chemise de couleur, un tricot de laine brune, un pantalon de bure amadou, l’allongent sur une planche qu’on incline au moyen d’une grosse pierre...

Une odeur pénible dure quelques secondes, qu’entraîne le vent du soir...

Les assistants font cercle autour de l’opérateur.

Un petit vieillard, que je n’avais pas remarqué d’abord, s’est approché--un fermier avec ses boucles aux oreilles, les lèvres rases, jusque-là droit, immobile, comme indifférent. Mais tout d’un coup, de ses yeux bleus, clairs comme des yeux de fillette, une nappe de larmes ruisselle sur la dure écorce de ses joues, dans le crin piquant de son collier de barbe.

C’est le père; quelqu’un l’entraîne; il se laisse emmener, frappant le sol de sa canne liée au poignet par un lacet de cuir, frappant le sol à coups répétés, ou bien, s’arrêtant brusque, les regards au ciel, comme si de la terre allait monter, ou descendre du ciel l’explication du destin, la réponse à l’incompréhensible, la certitude que cela n’est pas, ne peut pas être; et soudain, il repart, essuyant ses pleurs, rassujettissant son chapeau qui menace de s’envoler...