Chapter 11 of 13 · 3942 words · ~20 min read

Part 11

Apchon commandait à tout le reste de la contrée--et ce n’est plus que quelques parois d’où le pâtre libre d’aujourd’hui pousse un bloc pour le simple plaisir de le voir, de l’entendre rouler avec fracas dans le creux du vallon. Le petit paysan moque le tyran d’autrefois... Il n’a plus de respect un peu que pour la _Font sainte_, à quelque distance de là, où montent des pèlerinages. L’espoir de la guérison miraculeuse y conduit les malades--pas tous bien croyants, mais comptant au moins que, si cela ne fait pas de bien, cela ne fait pas de mal...

* * * * *

Le temps de redescendre à Riom et de réatteler, et nous projetons de gagner Saignes et Ydes, où nous toucherons à la nuit,--après nous être désaltéré les yeux (séchés à ne voir que le roc, la terre ou la forêt) au lac de Menet, dans une riante campagne. Car ils sont peu fréquents les bassins tranquilles, les nappes d’eau étale, dans ces vallées étroites où les torrents et les ruisseaux s’étranglent. Mais le soir nous hâtait et la halte fut courte; trop court le répit de douceur que nous procurait ce calme lac, immobile entre les herbes et les roseaux. Cependant, nous ne nous étions que trop attardés, et nous fallut traverser deux heures de nuit, de ténèbres denses, avant d’atteindre l’auberge de Saignes.

Je n’étais venu à Saignes que pour aller à Ydes, une commune qui en dépend, toute voisine, dont l’église du douzième siècle mériterait une description minutieuse.

Mais je n’y consacrai point toute l’attention voulue.

J’examinais le zodiaque, les deux bas reliefs du porche, dont l’un représente Daniel dans la fosse aux lions, l’autre un ange qui traîne le prophète Habacuc par les cheveux, lorsqu’un enterrement survint, et nous dûmes nous écarter... Nous nous approchâmes ensuite, mais j’oubliai de scruter les pierres, tout à la cérémonie funèbre, à laquelle les circonstances donnaient un caractère tout particulier. La toiture enlevée--on réparait--cela se passait en plein air, et cela n’était pas triste, malgré la tristesse du cortège, les pleurs des parents, les mantes de deuil des femmes. L’idée de la mort ne pouvait, devant la bière même, nous hanter, par ce jour bleu, ineffable, criblé de soleil, où vibraient des vols d’oiseaux qui se posaient sur les murs, s’effarouchaient à la voix du prêtre avec des cris joyeux, prêtaient à la lugubre messe quelque chose d’une fête païenne en les pays de soleil. Nous faisions le tour de l’enceinte, décorée de modillons grimaçants, et aux portes latérales, de nouveau nous assistions aux prières pour le mort dont le ciel chauffait le blanc linceul qui enveloppait la bière... et je l’enviai, le mort inconnu, qui retournait à la terre maternelle par ce jour enchanté, paré de joie et de lumière...

* * * * *

A quelques centaines de mètres du village s’est installée la petite station des eaux minérales pour lesquelles, naturellement, on espère le plus brillant avenir, au fond d’un joli vallon de la Sumène. Des sommités médicales ont décerné les attestations les plus flatteuses à ces sources. Moi, je goûtai fort les légendes qui me furent répétées sous les ombrages qui y mènent, notamment toutes celles qui ont trait aux fées, aux «demoiselles» qui sont les ondines de la montagne. Elles habitent plus particulièrement un tumulus--ils sont nombreux sur le territoire de Saignes-Ydes--celui dénommé _suc des Demoiselles_, d’où un _cabrettaïre_, qui avait raillé leur puissance, fut précipité du haut d’un roc par une ronde des _fados_ outragées.

Après l’église ensoleillée d’Ydes, comme celle de Mauriac, où nous arrivâmes ensuite, m’apparut froide, déjà consternée par le soir!...

C’est un des monuments remarquables de la Haute-Auvergne, typique du roman cantalien, trapu et massif dont l’un des mérites, et non le moindre, consiste dans l’accord parfait de sa rudesse avec les lignes violentes et heurtées du haut pays. Certes, la grâce et les mièvreries ne constitueraient que des anomalies et des contre-sens dans ces rugueux cantons; et si l’on rêve d’art fin et délicat, ce n’est point au milieu de cette nature hostile et de ses rudimentaires populations qu’il faut aller le chercher. Ce n’est point au pays de basalte que l’on retrouvera les frêles dentelles, les fleurs ciselées du granit breton! Cependant comme au portail de l’église d’Ydes, le portail de Notre-Dame-des-Miracles porte dans son tympan des sculptures auxquelles il faut prêter attention. A l’intérieur, une Vierge noire célèbre. Sur la place, des maisons anciennes à tourelles...

* * * * *

En quelques minutes nous visitons Mauriac, qui présente un aspect tout à fait avenant... Un obélisque dont Montyon l’a doté, comme le constate l’inscription de Marmontel, décore le Cours... Enfin ce gros bourg a presque l’opulence d’un chef-lieu avec ce large boulevard qui descend, se termine en terrasse, d’où la vue embrasse un vaste cirque d’horizon sur la Corrèze. Et puis--le chemin de fer n’y passait point alors--le va-et-vient bruyant des diligences, tout le roulage qui s’arrête ici, des marchés, de grosses foires, font de Mauriac un centre important, où il y a du mouvement et de la vie...

Mais il faut partir, après ces furtifs regards sur Mauriac et ses environs de vergers et de prairies, sans avoir vu «la lanterne des morts», phare funèbre à l’entrée du cimetière, qui date, paraît-il, du treizième siècle; nous avons projeté d’entrer à Salers avant la nuit...

Salers, c’est la perle de la montagne, une sombre perle superbement enchâssée à l’avancée d’un bloc basaltique, à plus de 900 mètres d’altitude. Les puissants souvenirs des temps féodaux qui nous hantent à travers l’Auvergne, aux ruines éparses çà et là, se complètent ici, à la vue soudaine de la petite ville demeurée intacte, sans lacunes et sans additions, comme une pure relique d’autrefois.

Plusieurs enceintes de murailles, une porte dans les flancs de laquelle pouvait tenir une garnison, et des petites rues, bordées de vieilles maisons aux ouvertures cintrées, grillagées de fer, aux tourelles en encorbellement; tout cela d’il y a des siècles, sans que rien d’aujourd’hui choque l’imagination emportée dans le passé, qui devient contemporaine de ces pierres suggestives; puis, une merveilleuse petite place, tout entière conservée, avec les plus remarquables de ces maisons-forteresses, aux façades hostiles--à étroites ouvertures, barrées, hérissées de fer--flanquées de leurs tourelles; tout cela terrible, menaçant dans les ténèbres tombées, où rougeoient seuls quelques lumignons, dans le silence où l’on s’attend à entendre tout à l’heure l’éclat des trompettes, le tumulte des chevaux et des hommes d’armes.

* * * * *

L’hôtel aussi où nous heurtâmes nous apparut des plus romantiques, encore que sur le feu mourant de la vaste cheminée il ne tournât pas la moindre broche truculente.

Nulle lumière n’éclairait la pièce que la flamme du pâle foyer.

Une vieille, vêtue de noir, se dressa du banc où elle sommeillait, comme sculptée dans la boiserie, d’où elle se détachait en cariatide.

--... Passer la nuit... Quelque chose à manger...

--Il n’y a rien! répliqua-t-elle.

C’était la première auberge de Salers!

--Il n’y a rien... Il n’y a rien?...

--Des pommes de terre, voilà tout...

--Ce n’est pas gras...

A peine avais-je prononcé ces mots, qu’une seconde cariatide se découpait dans la lueur de la cheminée, vêtue pareille, et pareillement vieille.

--Certes, ce n’est pas gras--et si c’est du gras que vous cherchez, vous n’en aurez point ici...

C’était vendredi, maigre,--à quoi je n’avais guère songé... Cela devenait grave, et j’essayai de parlementer...

En voyage, il est permis...

--Il n’y a pas de voyage qui tienne... On ne mange pas ici à toutes les heures du jour et de la nuit...

Il était huit heures!

--Vous aurez ce qui reste, clama une troisième voix...

Je vis glisser, à son tour, dans le fond de la cheminée, une troisième vieille, que je n’avais point aperçue encore, rencoignée dans le noir...

Je m’affalai sur un banc et j’attendis, laissant agir mon voiturier... Nous pûmes obtenir deux pommes de terre, une tête de truite et quelques pattes d’écrevisse...

Je manquai mourir de faim...

Mais, ô braves vieilles femmes de mon pays, tout de même je vous fus reconnaissant d’être ainsi comme de l’époque, vous aussi, de ne m’avoir pas gâté cette vive impression de Salers par le décor d’une de ces hôtelleries aux servantes accortes et au garde-manger toujours prêt--et de mettre votre foi catholique au-dessus des soucis de votre profession...

D’autant plus, chères vieilles Auvergnates, que vous savez admirablement combiner les exigences que nécessitent le soin de votre salut et les affaires...

En pratiques Auvergnates, vous sûtes vous faire payer ces bribes comme un vrai repas: vous me fîtes payer gras le dîner maigre...

* * * * *

Sur l’avancée abrupte de son rocher, Salers se termine par une promenade, d’où l’on jouit de la vue la plus parfaite sur les vallons de l’Aspre, de la Maronne, de Malrieu, qui se réunissent à sa base--et sur les montagnes, le puy Mary, le puy Chavaroche, le puy Violent.

Longtemps, je les contemplai, non sans tristesse, car, après ce cordon de route qui court à leurs flancs, et que j’allais suivre jusqu’à Murat, c’était le départ, c’en était fini--sait-on jamais pour combien l’on s’en va ni si l’on reviendra--de les retrouver tous les jours, à chaque tournant de route de ces courses par monts et par vaux...

Neige d’Auvergne.

--Je crois bien que l’hiver est fini: voyez ce soleil, s’exclame mon voisin Bouyssou. Il nous faudra sortir un peu. Le gibier va passer de bonne heure, cette année. Nous n’aurons pas eu d’hiver, si le dicton est vrai:

C’est à la Saint-Vincent Que l’hiver perd ou prend ses dents.

--Espérons qu’il les perdra toutes...

* * * * *

Là-haut par-dessus la montagne roussâtre, en plein bleu, le grand soleil brutal se pavane comme si c’était fini de toutes les misères des mois noirs.

* * * * *

--Quand il ferait encore froid la nuit, les journées seront bonnes tout de même; et, s’il revenait de la neige, cela ne tiendrait pas avec ce soleil. Il a de la force, vous savez... Je vais préparer mes cartouches et attacher des hameçons à mes lignes... Il faudra bien descendre à la rivière... Ça me tarde, voyez-vous... depuis le temps... Maintenant je vais me plaire un peu... Allons, au revoir!...

* * * * *

Bouyssou parti, je me répète le proverbe:

C’est à la Saint-Vincent Que l’hiver perd ou prend ses dents.

L’hiver n’a fait encore que montrer les dents, cette année, mais cela suffit! L’hiver, ici, c’est la mort. Tandis que la mer, belle de mille fureurs, crache ses hautes vagues aux nuages bas de la mauvaise saison et semble vouloir laver le ciel de tout le noir qui l’obscurcit, la montagne s’immobilise, résignée; elle sait qu’il n’y a pas à lutter, sans doute; n’est-ce pas en vain que, dans la nuit des temps, elle mitrailla le ciel du feu de ses rouges cratères? Elle ne fait que bomber un morne dos, sous sa couverture élimée d’herbe rase; les roulades du pâtre, les sonnailles des troupeaux se sont tues, les vacheries ont dévalé, c’est le silence, c’est la solitude, c’est la mort, rien que le vol funèbre des corbeaux qui tournoient, comme des couronnes de deuil.

* * * * *

Et cela, depuis des semaines...

Aussi quelle joie de ce soudain soleil! Il semble que la terre tressaille déjà, comme la cavale sous le fougueux étalon; il semble que la montagne raidisse son échine pour soutenir le choc ardent. Puis, le soleil a pâli, disparu, comme si cet effort l’avait épuisé... Le ciel, de nouveau, est caché, les monts rendormis, affalés, cuvent la courte ivresse...

* * * * *

La neige commence à descendre, emplissant l’espace de son vol lent et doux... Longtemps, elle tombe, tourne, volette, mais fondue sitôt qu’elle pose sur les toits, les arbres, le sol, comme de divines sensitives, qui s’évanouiraient au moindre frôlement terrestre.

* * * * *

La neige tombe, mais non plus la neige fondante, sacrifiée, de tout à l’heure. Ce ne sont plus des fleurs mort-nées, des éphémères dont les ailes aériennes se volatilisent à peine apparues. Maintenant cela s’agrippe, au contraire, tenacement, à tous les obstacles. Chaque flocon semble avoir des griffes et des serres pour s’accrocher aux branches d’arbres, aux chaumes, aux tuiles des toitures, aux parois et aux faîtes des murailles.

La neige tombe dans le soir, la neige tombe dans la nuit; on ouvre la porte pour voir, avant le coucher: tout est blanc, et la charpie s’effiloche de plus en plus épaisse... Au lever, une couche de plusieurs centimètres ensevelit la campagne, sur laquelle s’ajoute la neige qui tombe, qui tombe... Encore tout le jour, encore toute la nuit, et d’autres jours et d’autres nuits, une semaine, une autre semaine...

C’est à la Saint-Vincent Que l’hiver perd ou prend ses dents.

Ah! depuis ce 22 janvier, l’hiver les a prises, ses dents. Les trains ne viennent plus d’en haut, du Lioran, dont le chasse-neige ne peut suffire à ouvrir la mâchoire; des centaines d’hommes ne suffisent pas à rejeter la neige de la voie sur les côtés où ils l’entassent en murailles que 20 degrés de froid font de marbre. C’est à travers ce couloir que passent les convois. Un journalier qui s’est attardé est tué, aplati, debout, entre un train et les parois de neige. De Montsalvy, de Mur-de-Barrez-sur-Aurillac, les diligences sont arrêtées, les courriers ne font plus qu’en traîneaux ou à cheval, de Riom, d’Allanche, du Vaulmier, sur Mauriac, sur Murat. Dans les journaux, ce ne sont plus que morts subites par congestion ou froid, ou facteurs et voyageurs égarés, enterrés sous la neige. Parfois, la tempête sévit, le redoutable _écir_. D’en bas cela ne semble pas bien terrible, cette poussière de neige que le vent soulève sur les sommets! Et cela comble les creux, creuse des ravins, _change_ la montagne, avec cinquante centimètres, un, deux mètres de neige.

* * * * *

--Elle ne tiendra pas, avec ce soleil...

Le soleil est revenu, et la neige tient. Il gèle derrière chaque rayon.

D’abord, avec quel plaisir on la voit tomber, la neige blanche sur le pays noir!... Les arbres givrés, les toitures de fine ouate, frangées de stalactites de glace, d’une passementerie de verre, les vitres fleuries de gel, tout cela fait d’extravagants paysages de féeries des légendaires royaumes de bonhomme Noël, où s’amuse le regard. Mais ce plaisir est bref. Les yeux supportent mal l’éblouissant spectacle. La migraine cogne aux tempes, tout l’être s’anéantit, sous un douloureux malaise, aux plis de ce linceul, étincelant à perte d’horizon.

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Cependant le soleil redouble, fouille de rayons intrépides, à travers la dalle immense que l’hiver a scellée sur la nature. Sur toute cette mort, le soleil crible sa lumière de résurrection. Dans la vallée, les chemins se désencombrent; ce sera bientôt la débâcle, et la nostalgie m’envahit déjà, de tout cela qui bientôt ne sera plus, la neige, la neige...

Je gagne Mauriac par le premier train, avec l’intention de monter au plus haut, de traverser la montagne jusqu’à Murat... Mais cela n’est pas possible... Ah! ils n’en sont pas encore débarrassés, ici, de la neige... On ne parle que de courriers en détresse, de villages qu’on n’a pas pu ravitailler depuis un mois... On n’a pu porter de la farine que jusqu’à une dizaine de kilomètres de la Bastide... Des gens sont venus au-devant avec un cheval, de la neige jusqu’au poitrail, qu’on n’a pu charger que d’un bât léger, qui n’en emporte que de petits sacs, une poignée... Sous le moindre faix, il enfonce, à ne plus pouvoir avancer.

* * * * *

Je me décide pour Anglard-de-Salers, à neuf kilomètres de Mauriac. Les cantonniers travaillent à rétablir les communications. Avec deux bons chevaux, une voiture légère et beaucoup de temps, peut-être y monterons-nous...

Depuis longtemps, je souhaitais visiter Anglard et Saint-Bonnet-de-Salers dont on me vantait les aspects montagnards, la petite église romane d’Anglard, la vue splendide sur la vallée de la Mars.

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--Il y a un bon matelas, plaisante le cocher, les chevaux n’useront pas les routes...

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En effet, bientôt les bêtes en ont jusqu’au ventre et fument sous le soleil à tirer la calèche,--un soleil âpre et qui, pourtant, n’attaque guère la nappe gelée, brillante et dure comme du métal, et ne lui tire qu’un peu de moiteur, une suée de rien.

Anglard-de-Salers, Saint-Bonnet-de-Salers, Salers... mon histoire d’Auvergne me revient durant le trajet.

Anglard a, comme date fameuse, la guerre des Sabots, en 1635. Les Anglardiens, exaspérés des abus de l’administration, se révoltèrent, un dimanche matin, pour refuser de payer l’impôt établi sur les animaux à pieds fourchus, à son nouveau fermier, M. Isaac Dufour, de Murat... Les collecteurs se présentèrent inutilement. Les sergents, recors et archers furent malmenés, et un premier corps de troupe fut défait par la population, hommes, femmes, enfants, armés de pierres, de faux, de haches, de fourches, d’arquebusades. L’état de guerre dura des années. Les Anglardiens d’autant plus irréductibles qu’ils s’accommodaient fort bien de ne plus délier leurs bourses. On résolut d’en finir. Les troupes royales furent expédiées, en force, et victoire leur resta. Les insurgés reçurent des lettres de grâce, moins quelques chefs, qui furent pendus. Longtemps, on appela les Anglardiens: _carabins_, _carabiniers_. D’ailleurs, ils n’ont pas pour réputation d’être commodes, non plus que les autres indigènes de la montagne de Salers.

Pas de bonne fête sans _batosto_--sans bataille.

Après boire, on vidait les querelles de village à village à coups de pierres ou de bâton. Après boire, c’est-à-dire souvent, les dimanches et fêtes, sans compter les autres occasions qui appellent les gens à se réunir: mariages, enterrements, foires, marchés, etc. Par exemple, Legrand d’Aussy rapporte qu’en 1788, lors de son voyage, on fêtait encore la Nativité de la Vierge en élisant aux plus fortes enchères un roi et une reine qui occupaient la place d’honneur à l’église et marchaient, un cierge en main, à la tête de la procession. Un de ces rois de vanité éphémère imagina de régaler ses électeurs en faisant couler du vin dans les fontaines publiques: cela n’était pas pour apaiser le caractère naturellement querelleur des gens.

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Mais, surtout, on citait la rivalité des gars de Saint-Bonnet et de ceux d’Anglard. Ces bourgs, qui comptent deux ou trois mille habitants, n’en ont que deux ou trois cents agglomérés, le reste dispersé sur le plateau. Comme _ils ont plus commode_, ou pour se rencontrer avec parents et amis, il arrive que quelques-uns d’une commune vont à la messe de l’autre paroisse. Les repas, les danses du dimanche, ne manquaient jamais d’occasionner des bagarres sanglantes. Il y avait toujours, de part ou d’autre, quelque revanche à prendre. On ne pouvait jamais en rester là, vous comprenez, _ça leur savait trop de mal_ aux uns d’avoir _été reconduits_ par les autres. Et les bâtons de se lever, de tournoyer et de s’abattre, les rudes bâtons durcis au feu.

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Je me souviens, à propos de bâton, d’un trait qui me fut conté--vraiment un beau geste.

Les braves curés d’Anglard et de Salers passaient leurs prêches à tonner en chaire pour obtenir de leurs ouailles le pardon des injures et le respect de la peau du prochain. Les fidèles courbaient la tête sous la semonce dominicale--mais la soirée ne s’achevait pas sans quelque bataille rangée. Les partisans ne semblaient même assister aux offices que pour se rencontrer. Les prétextes de tuerie? Oh! il n’était pas besoin qu’il s’en présentât!

--Vive Anglard! faisait quelqu’un.

--Vive Saint-Bonnet! ripostait quelque autre à cette provocation jugée injurieuse.

C’est ainsi qu’ils _se cherchaient_. D’ailleurs, à l’église même, ils avaient façon de se provoquer: c’était de ne pas se _donner_ l’eau bénite, ceux d’Anglard à ceux de Saint-Bonnet, comme il est coutume que l’on tende le doigt mouillé à la personne qui suit...

Un dimanche, le curé s’emporta là-dessus, exigeant que, dorénavant, dans son église, il en fût de la sorte et que le signe de la croix ne vînt plus servir à ces déclarations de guerre.

Le dimanche d’après, _un_ d’Anglard se trouva au bénitier, suivi d’_un_ de Saint-Bonnet...

Que fit _celui_ d’Anglard?

Quelque chose de bien simple, de grande allure...

C’est son bâton qu’il trempa dans le bénitier, et c’est du bout de son bâton que, dédaigneux et farouche, il _passa_ l’eau bénite à celui de Saint-Bonnet.

On devine que la journée ne se termina pas sans _batosto_...

Toujours à travers la neige, sous l’âpre soleil, nous atteignons au plateau, d’où l’on découvre la plus vaste étendue... Nous quittons la voiture, pour contourner le village, jusqu’au bord de la vallée de la Mars, qui se creuse à nos pieds, portant sur la pente opposée la chapelle de Jolliac, montrant les ruines de Montclar et de Longevergne...

Aujourd’hui, Anglard est comme un campement dans la neige. On a déblayé, et le village forme un cirque noir, comme les haltes de bohémiens sur les gazons... Mais cette impression de loin est vite effacée dès que l’on approche et traverse. Les maisons ne sont pas des tentes de nomades, mais de très vieux logis de sédentaires. Tout cela semble s’être groupé, tassé, en troupeau, pour avoir moins de froid, moins de chaud, moins de vent, moins de pluie, moins de tout ce qui doit battre cette plate-forme exposée là crûment. Les toits, beaucoup de chaume, abaissent leurs auvents comme des visières au-dessus des escaliers et des maisons de bois, dans les retraits et les renfoncements de ces ruelles qui s’évasent en demi-cercle sur le champ de foire...

Au centre, quelques arrangements de pierres, qui ont fait croire à un dolmen, à un menhir... Au moyen âge, la table druidique aurait servi de comptoir où se payaient les impôts,--quand les Anglardiens voulaient bien en payer... Cet après-midi, seul le menhir érige sa pierre levée au-dessus de la neige, sous laquelle le dolmen est enseveli...

La population est toute dehors, sur des bancs, des chaises, à se chauffer au soleil; des vieux, surtout des femmes, la tête garantie de chapeaux de paille, des enfants. Pas d’hommes, de jeunes gens, de grandes filles, il ne reste ici que la petite garnison nécessaire à tenir les boutiques, ou ce qui ne travaille pas--les trop jeunes, les trop vieux...

* * * * *

Nous faisons un tour encore. Voici le presbytère, dans le château à tourelle de la Trémoulière, et voici la petite église romane pointant son clocher octogonal, la petite église où _celui_ d’Anglard prenait de l’eau bénite avec son bâton, voici le lourd bénitier de granit...

Et le curé, un crochet de fer à la main, casse la glace: l’eau bénite est gelée!

* * * * *

Cela fait froid... Le soleil absent, le retour ne sera pas aussi doux que l’aller. Nous partons. Déjà Anglard, vivant et chaud sous ce violent après-midi, disparaît, comme quelque apparition malicieuse de génies de la montagne, et, de nouveau, c’est le silence, la solitude, la neige, d’où sortent seulement quelques broussailles noires, çà et là, comme une chevelure de mort sortirait d’un linceul.

L’Écir.

--C’est bien _désagrable_!

* * * * *

Ces seuls mots entr’ouvrirent mes lèvres.

Je fus incapable d’une oraison funèbre plus étendue.

D’ailleurs, j’ai la conviction que l’ombre du brave Jantet n’exigerait pas davantage.

Certainement aussi, à la minute de succomber, d’y _rester_, selon son expression, le rude Auvergnat, dont un journal du Cantal m’apprenait la fin, n’avait pas dû jeter d’autre plainte, lui qui, à travers les épreuves de la vie, n’avait jamais rien lancé de plus amer que ces paroles:

--C’est bien _désagrable_! comme il prononçait.