CHAPITRE XI
VOYAGE AU PAYS DE SIDI-HÉCHAM.
Soko Tleza. — Rivière de Sous. — Forêt d’argans. — Ida Menon. — Les Chtouga. — La caravane de Taroudant. — L’oued Raz. — Passage difficile. — Ponts romains. — Le pays de Sidi-Hécham. — Zaouia Sidi-Mouhamed-ben-Mouça. — Ilerh. — Le cheikh Dachman. — Sidi Housséin. — Achats de chameaux. — Négociations. — Départ de quelques serviteurs. — Renvoi de mes présents. — Lettres. — Permission de départ. — La tribu des Tazzeroult. — Mougar. — L’oued Noun. — Ogoulmim. — Mackenzie. — Intrigues du sultan. — Les Juifs. — Côte dangereuse. — Agadir (Santa Cruz). — Santa Cruz de Marpequeña.
Il était près de neuf heures du matin quand, le 27 mars, nous quittâmes les murs peu hospitaliers de Taroudant, pour nous diriger plus au sud vers des pays qui n’avaient jamais été, ou n’avaient que très rarement été visités par des Européens.
Comme ce sont précisément les environs immédiats de Taroudant qui sont les moins sûrs, le chalif de la citadelle et le chérif Mouley Ali, en même temps qu’une escorte de vingt cavaliers armés jusqu’aux dents, nous accompagnèrent à une certaine distance : c’était une véritable expédition.
Pendant deux heures le chemin suit une direction nettement indiquée vers l’ouest jusqu’au Soko Tleza (Marché du Mardi), situé chez les Oulad Sed, famille de la tribu des Howara. C’est là que nous quitte l’escorte de Taroudant et qu’elle nous remet aux mains d’une petite troupe de Howara qui doivent nous faire traverser les régions dangereuses.
Comme je l’ai dit, il avait été décidé à l’origine que je me réunirais aux marchands de Taroudant, qui voulaient quitter la ville le 27 mars. Mais, finalement, ils se refusèrent à voyager en compagnie d’un Chrétien vers un marché tenu dans une grande et célèbre zaouia. Les autorités de Taroudant durent faire avec quelques cheikhs des Howara un compromis d’après lequel ils me laisseraient passer dans leur pays sans m’inquiéter. Il fut alors convenu que je ne prendrais pas la route principale, mais que je suivrais plutôt les sentiers latéraux des forêts d’argans, pour arriver ainsi sur le territoire de la tribu des Chtouga, dont le cheikh, Sidi Ibrahim, avait fait précisément connaissance avec nous, en descendant de la passe de Bibaouan vers Emnislah.
La région traversée de Taroudant au Soko Tleza était du reste bien cultivée ; les champs d’orge et les jardins d’oliviers sont séparés par des haies, et de nombreux canaux artificiels arrosent le pays.
La troupe de cavaliers à laquelle nous étions confiés était composée elle-même de coupeurs de route, qui connaissaient fort bien tous les coupe-gorge et savaient les éviter ; c’étaient des gaillards à la mine farouche, qui avaient un aspect fort rébarbatif dans leur costume fantastique et avec les grands fusils, les sabres, les poignards, les poires à poudre, etc. dont ils étaient munis.
Le chemin suit pendant un instant la direction du sud ; nous passons le petit oued Djitarin, un peu en amont de son confluent avec l’oued Sous, et nous arrivons bientôt à ce dernier. La véritable vallée est très large, mais peu profonde, car les berges sont peu élevées ; la plus grande partie du lit est complètement remplie de sable fin, et la rivière elle-même consiste, au moment où nous la passons, en un ruisseau large de dix à douze pieds à peine et d’un à deux pieds de profondeur. Je m’attendais à voir un fleuve important, et je ne trouve que ce mince filet d’eau courante. Du reste l’oued Sous, me dit-on, a toute l’année un peu d’eau ; il n’en vient jamais beaucoup dans sa partie inférieure, parce qu’en amont la culture en absorbe une trop grande quantité.
Nous n’eûmes donc pas la plus petite difficulté à franchir cette rivière ; mais nous fûmes surpris à ce moment par une averse subite, qui nous mouilla complètement ; en outre il soufflait un violent vent d’ouest qui remontait la vallée et nous fouettait la figure de nuages de sable fin extrêmement gênants.
Arrivés à l’autre bord, nous suivîmes pendant quelque temps une direction ouest ; nous tournâmes ensuite au sud dans une grande forêt d’argans, qu’il est aussi extrêmement dangereux de traverser. Nous ne prenions pas la route principale qui coupe cette forêt, mais nous passions un peu plus à l’ouest ; mon escorte me dit plus tard qu’une centaine de brigands nous avaient attendus sur la route. Je ne sais si ce récit est vrai, ou s’il était combiné en vue d’un présent ; en tout cas il est vraisemblable, et cette circonstance, que nous avons fait un voyage dangereux sans qu’il nous arrivât rien, montre seulement que nous avons été très habilement conduits sur des routes latérales. Ce fut encore une marche désagréable : il fallut être toujours prêt à faire le coup de feu et voir l’escorte fouiller toujours les buissons des deux côtés du chemin, avant que nous avancions.
A partir de la rive gauche, le pays appartient aux Oulad Hafeia (également Howara), qui ont de nombreuses métairies, de petits villages et même un bourg plus considérable, Géroum.
Après avoir dépassé la forêt et ces tribus, nous fûmes abandonnés de nouveau par notre escorte, et deux hommes des Oulad Saïd-er-Roumla, dont le territoire commençait là, nous prirent sous leur protection. Nous avions évidemment échappé de nouveau à un grand danger. Les deux cavaliers nous conduisirent dans le voisinage d’un groupe de maisons isolées, et l’on nous y indiqua une demeure, où nous pûmes passer la nuit complètement en sûreté. La maison appartenait à un parent du chalif de Taroudant, qui avait, à ce qu’il parut, préparé tout l’arrangement de notre marche, très bien combinée par lui. Nous avions atteint notre bivouac dès cinq heures, après une marche plus émouvante que fatigante.
Le 28 mars nous eûmes encore à faire une longue marche, de sept heures du matin à huit heures du soir, à travers un pays très peu sûr et par un temps froid et pluvieux ; le soir précédent j’avais eu un accès de fièvre à la suite d’un refroidissement au passage de l’oued Sous.
Nous chevauchâmes d’abord vers l’ouest jusqu’au bourg Ida Menon, généralement à travers des champs cultivés et clos de haies, puis dans quelques parcelles de forêts d’argans. Notre escorte nous quitta là, car le terrain des Howara s’y arrêtait : celui qui est situé au sud et à l’ouest appartient à la tribu des Chtouga, que j’ai déjà nommée plusieurs fois. Nous y fûmes reçus par quelques hommes de cette tribu, qui nous conduisirent d’abord vers le sud-ouest, par une grande forêt d’argans ; nous dépassâmes ensuite une chaîne de collines calcaires, pour arriver dans une large vallée extrêmement jolie et couverte de nombreux hameaux et villages ; ce pays porte le nom de Konga. Puis nous marchâmes de nouveau par un terrain montagneux en inclinant davantage vers l’ouest. En quittant ces montagnes et en pénétrant dans une plaine par un point nommé Ida Angueran, nous rencontrâmes la caravane de Taroudant, qui n’avait pas souffert ma présence au milieu d’elle et qui avait suivi la route ordinaire.
Nous continuons alors vers le sud, parallèlement au versant ouest des montagnes ; à droite, bien au loin, nous apercevons encore une fois les flots bleus de l’océan Atlantique, que nous ne devons plus revoir de longtemps. Nous faisons halte près d’un groupe de métairies et de hameaux qui porte le nom d’Ida Boussian, et nous y sommes reçus amicalement par les Chelouh de la tribu des Chtouga, qui y habitent. Nous y passons la nuit fort tranquillement, après avoir laissé encore derrière nous une partie très dangereuse de notre itinéraire, et nous trouvant à un seul jour de marche du pays de Sidi-Hécham.
Le 29 mars nous réservait une très longue et très rude chevauchée, de sept heures du matin à huit heures du soir. Nous avions quitté définitivement le sol marocain, et nous nous trouvions déjà sur les frontières du territoire de Sidi-Hécham, c’est-à-dire relativement en sûreté, ainsi que je le croyais tout d’abord.
La direction que nous avions prise était en général vers le sud-ouest. Nous dépassâmes une suite de contrées bien peuplées, avec de nombreux villages, comme Aït-Ouadrim, Aït-Midik, où se trouve la zaouia Sidi-Saïd-ben-Meza, Aït-Lougan avec un marché. Nous franchîmes alors l’oued Bogara, puis une forêt d’argans située plus au sud. Enfin, à la tombée de la nuit, nous arrivions sur l’oued Raz, qui forme la limite conventionnelle entre l’empire du Maroc et le sud.
La vallée de cet oued Raz est couverte d’une végétation magnifique, comme je n’en avais jamais vu auparavant et qui rappelait la vigueur de la végétation tropicale. Il doit y avoir ici des circonstances locales particulièrement favorables, pour qu’un ensemble de plantes aussi belles s’y produise ; nulle part au Maroc je ne vis une telle profusion de gazon et d’herbes vigoureuses, de fleurs richement colorées, de palmiers élancés et d’arbustes de toute espèce ; ce développement local de la végétation doit avoir son origine dans la richesse aquatique du pays. Des montagnes boisées qui l’entourent sortent une foule de sources ; la pluie paraît tomber ici avec régularité et en abondance ; ce sont ces deux causes qui donnent naissance à ce vigoureux petit monde végétal.
Le passage du fleuve, large et très profond, dont le lit était entièrement rempli à la suite des pluies, offrit beaucoup de difficultés. Il faisait déjà sombre lorsque nous arrivâmes sur la rive droite, et j’aurais préféré y dresser nos tentes. Mais mon escorte insista, et avec raison, pour traverser le fleuve immédiatement : il était encore en crue, et nous pouvions être forcés d’attendre plusieurs jours que l’eau se fût un peu retirée.
Il fallut alors débarrasser nos animaux de bât de leurs paquetages, qui furent transportés sur l’autre bord, pièce par pièce, par mes gens, fort bons nageurs. Cette opération entraîna nécessairement l’immersion partielle de nos marchandises : enfin, les animaux, déchargés, furent poussés dans l’eau rapide. Les chevaux, les mulets et les ânes s’y prêtèrent assez bien, mais les chameaux s’y opposèrent. Enfin, après plusieurs heures de travail, sous un ciel couvert et par une obscurité complète, nous réussîmes à transporter le tout sur l’autre rive. Comme le terrain était défavorable, il fallut recharger nos animaux et marcher encore une demi-heure dans les terres, avant de trouver un point élevé assez sec pour qu’on y pût dresser les tentes. Il était assez tard lorsque, après cette journée de marche fatigante, nous pûmes prendre notre souper, qui consistait simplement en couscous.
Toute la région est inhabitée, évidemment à cause de son peu de sécurité, car c’est la zone frontière de deux peuples qui ne s’entendent pas bien. Mais je n’avais jamais vu de pays plus beau et plus fertile, et je ne comprends pas pourquoi les Chelouh n’émigrent pas ici plutôt que de demeurer dans leurs montagnes rocheuses et stériles, où ils ont tant de peine à cultiver un peu d’orge.
L’endroit où nous traversâmes l’oued Raz est déjà assez élevé, car il a plus de 100 mètres d’altitude, de sorte que la pente est très forte jusqu’à l’embouchure, très voisine. En général, le pays s’élève peu à peu depuis l’oued Sous ; Taroudant n’a que 100 mètres environ d’altitude (l’oued Sous lui-même n’en a que 50) ; puis la hauteur augmente, et, à la frontière sud du Maroc, le plateau traversé par le fleuve a déjà plus de 300 mètres.
Il se pourrait que l’oued Raz fût le plus abondant de tous les cours d’eau au sud de l’Atlas. En effet, si tous les autres ont des lits beaucoup plus larges, ils roulent une quantité d’eau incomparablement moindre.
Le 30 mars, une nouvelle et longue marche nous conduisit dans la capitale du petit État indépendant désigné d’ordinaire sur les cartes sous le nom de pays de Sidi-Hécham. Nous entrâmes dans la petite ville d’Ilerh sous une pluie battante, complètement mouillés et par une obscurité profonde.
Le chemin partant de notre bivouac précédent nous avait fait suivre un instant la rivière en aval, jusqu’aux restes d’un pont en maçonnerie attribué aux Romains, probablement à bon droit. Les Marocains, qui en ont fort peu dans leur pays, auraient eu peine à exécuter quelque chose de semblable dans ce pays éloigné ; les anciens souverains du royaume de Sidi-Hécham, ou de l’oued Noun voisin, n’ont jamais dû également élever ces ponts, attendu qu’il en serait fait mention dans les traditions du peuple, qui les attribue aux Roumis. Cette rivière doit donc avoir eu depuis très longtemps une plus grande importance que l’oued Sous, ou même que l’oued Draa, puisqu’on avait jugé nécessaire d’y construire des ponts en maçonnerie.
Evidemment une route très fréquentée conduisait d’ici vers le sud ; on peut déduire son tracé des localités jadis fondées par les Romains à partir du nord du Maroc, en passant par Kasr er-Roumi, que j’ai déjà citée dans l’Atlas, par les ruines de l’ancienne ville romaine de Gada, près de Taroudant, par les ponts de même origine jetés sur l’oued Raz, jusqu’à quelques restes de constructions, situés sur une montagne voisine de Tizgui, à proximité de la lisière nord du Sahara, que nous devions voir plus tard en passant et que l’on croit être d’origine romaine. Il est difficile d’attribuer à toutes ces ruines, situées sur une seule et même route commerciale, une origine portugaise ou plus récente.
Une étude précise des antiquités romaines du Maroc donnerait probablement bien des résultats intéressants, et il est certes à regretter que, dans les circonstances actuelles, on ne puisse procéder à quelque chose de semblable avec la sécurité nécessaire.
Après avoir quitté les ponts romains, nous nous élevâmes sur un plateau bien cultivé, couvert de nombreuses métairies, puis nous redescendîmes dans une plaine basse. Tantôt montant, tantôt descendant, nous arrivâmes au pied d’une longue chaîne de montagnes, que nous traversâmes en décrivant des zigzags. Puis nous prîmes une direction sud-ouest par un terrain ondulé et moins cultivé ; vers quatre heures nous quittions le chemin d’Ilerh suivi jusque-là, parce qu’il passe au milieu d’une grande zaouia, et que je ne voulais m’exposer à aucun danger, ni même irriter le peuple. Nous arrivâmes par des chemins latéraux dans la petite ville où habite le chef actuel de ce petit pays, Sidi Housséin. Ce dernier, informé de notre arrivée, nous fit indiquer une place devant une mosquée, où nous pûmes dresser nos tentes et nous envoya en même temps de l’orge, de la paille pour les animaux et plus tard, pour nous, du couscous et du pain d’orge, le plus médiocre que j’aie jamais vu ; cette préparation alimentaire ne méritait plus le nom de pâtisserie. Nous fûmes agréablement surpris d’être relativement aussi bien accueillis : d’après tout ce que j’avais entendu dire en route, nous nous trouvions en un des points les plus critiques de l’expédition. Mon interprète Benitez, qui connaissait bien les appréciations des Arabes sur ce pays voisin du Maroc, avait exprimé plusieurs fois la pensée que mon voyage s’y terminerait : je ne serais peut-être pas obligé de retourner de force sur mes pas, mais en tout cas j’y serais amené. On connaît des exemples de Chrétiens retenus près de là pendant des années, dans l’oued Noun, et relâchés seulement contre rançon ; Sidi-Hécham ainsi que ses successeurs étaient, disait-on, encore pires que les cheikhs de l’oued Noun. L’envoi d’une mouna, quelque petite qu’elle fût, nous surprit donc agréablement, et Benitez en conclut que c’était un présage très favorable.
Tout près de notre tente, des Arabes du désert avaient aussi dressé les leurs ; c’était la première fois que je voyais ces hommes, aux traits réguliers et quelque peu farouches, à la tournure élancée ; je fus surpris de voir les femmes le visage complètement découvert, tandis que les hommes le cachaient en partie.
La ville d’Ilerh est située assez haut, à plus de 460 mètres, de sorte que nous avions dû monter d’environ 360 mètres depuis l’oued Raz. Les habitants sont des Chelouh, mais on voit également ici une quantité surprenante de Nègres soudaniens ; la couleur bleue des vêtements, qui domine dans tout le Soudan, commence également à se montrer. Il peut y avoir à Ilerh quelques centaines de maisons.
En même temps que nous, y arrivait le cheik Dachman, d’Ogoulmim (oued Noun), avec une suite nombreuse et bien armée.
A une heure de la ville, près de la zaouia Sidi-Hamed-ben-Mouça, se tient trois fois par an un grand marché, auquel, comme je l’ai dit, des négociants se rendent même de très loin. Ils vont ainsi de Marrakech à Ilerh pour leurs affaires, et ne redoutent pas la traversée de l’Atlas, ni celle du territoire si peu sûr des Howara, qui vient ensuite. On me dit que Sidi Hécham, le grand-père du prince actuel, Sidi Housséin, avait pris une disposition fort propre à augmenter la fréquentation du marché ; avoir un marché célèbre dans son district ou dans son territoire est non seulement une source d’honneurs, mais aussi et surtout de profits pour le chef intéressé : Sidi Hécham avait donc garanti pleine et entière sécurité aux négociants et marchands qui iraient à son _mougar_, expression berbère du mot arabe _soko_ ; il avait même remboursé de leurs pertes ceux qui avaient été pillés en route. Il est vrai qu’il avait aussitôt envoyé quelques centaines de cavaliers dans le pays où les vols avaient eu lieu, et s’était fait rembourser ses dépenses avec de gros intérêts. Je ne sais si le souverain actuel en fait autant, mais le bruit s’en est répandu, et les marchands du Maroc et de l’oued Sous ne craignent pas de traverser sans précautions les pays des Howara, vers le temps du mougar, avec beaucoup de marchandises, en partie précieuses.
[Illustration : TOME Ier, p. 350.
DANSEURS ET JONGLEURS NOMADES DU PAYS DE SIDI-HÉCHAM.]
On trouve dans ce mougar, que du reste je n’ai pas visité, afin d’échapper à de nombreux désagréments, toutes les marchandises mises en vente dans les bazars des villes ; mais il est particulièrement important à cause du marché aux chameaux. A chaque soko il est mis en vente de 4000 à 5000 chameaux, surtout de ceux du désert ; mon intention était d’en acheter là pour la traversée du Sahara. Mais pour cela j’avais besoin de la permission de Sidi Housséin ; Hadj Ali se mit donc en relation avec le délégué de ce chef et commença les négociations au sujet de la traversée de son territoire, de l’escorte nécessaire, des objets à acquérir au marché, etc. Ce délégué était le secrétaire ou chalif du fils de Sidi Housséin, qui était déjà un homme d’un certain âge et vint nous voir dans notre tente.
La population ne montrait pas d’hostilité, mais elle était d’une curiosité importune, surtout les femmes des Bédouins, qui entraient sans gêne dans ma tente, regardaient tout et finissaient par mendier quelque chose, des coraux ou des bijoux d’argent. J’étais également accablé de consultations médicales, demandées par des femmes.
Sidi Housséin m’envoya un Juif de l’oued Noun avec la mission de m’interroger et de chercher le véritable but de mon voyage. Ce Juif entendait quelques mots d’espagnol et d’anglais. Je maintins que j’étais un Turc de Stamboul, et surtout que je n’étais ni Anglais ni Français : les gens du pays ont une crainte vague de ces deux peuples, comme s’ils devaient perdre leur indépendance par eux. Le Juif partit mécontent et revint à diverses reprises, mais il reçut toujours la même réponse. Il renonça enfin à ses tentatives.
Je fis un présent au fils de Sidi Housséin, qui était venu me voir, et lui envoyai un revolver, un peu d’essence de rose et du bois de parfum.
Le soir je ne me sentis pas très bien : il avait de nouveau beaucoup plu, et mon séjour dans une tente détrempée et froide m’avait donné un refroidissement avec un peu de fièvre.
Le 1er avril, Hadj Ali alla au mougar pour y acheter des chameaux ; quand il revint vers le soir, il en amena sept, très bons ; c’étaient des animaux vigoureux, châtrés, bien dressés, provenant de la race des Tazzerkant et tous habitués déjà au voyage dans le désert. Leur prix moyen était de 35 douros : ce qui n’était vraiment pas cher, mais l’était encore trop pour ma situation pécuniaire ; j’espérais pouvoir acheter là un bon chameau pour 20 douros. J’avais encore besoin de trois de ces animaux, et il me fallait chercher à revendre les chevaux, les mulets et l’âne que j’avais amenés.
Jusque-là Sidi Housséin ne montre nul sentiment hostile : il nous laisse acheter, sans nous créer aucune difficulté. Parmi les gens du marché règne pourtant l’idée qu’il agit ainsi pour nous reprendre finalement tous les chameaux et me faire alors couper la tête ! Ce bruit a déjà produit un fâcheux effet sur mes serviteurs. Ibn Djiloul, de Fez, que je tenais pour le meilleur et le plus fidèle, me déclara tout à coup qu’il lui fallait retourner dans son pays, attendu qu’il ne pouvait rester aussi longtemps éloigné de ses affaires : évidemment il avait peur. En outre, l’arrivée d’un chérif de Fez qu’il voulait accompagner à son retour avait pu contribuer à cette décision. Ce chérif, comme beaucoup d’autres, avait entrepris ce long voyage pour aller prier sur le tombeau de Sidi Hamed ben Mouça, qui passe pour un grand saint.
Le jour suivant, Hadj-Ali se rendit de nouveau au marché, pour acheter les objets nécessaires au voyage et essayer de vendre nos animaux marocains. Pour le plus petit de mes chameaux de Marrakech je reçus 18 douros ; mais on ne m’en offrit que 12 du plus grand, qui était fortement blessé, de sorte que je me résolus à le conserver provisoirement. Les deux mulets, gravement blessés également, ne trouvèrent pas d’acquéreur ; enfin, un marchand s’offrit pour les échanger contre des marchandises. Je reçus en échange 70 paires de pantoufles de cuir, la plupart rouges, pour femmes, que j’espérais utiliser plus tard dans le sud.
Le plus petit de mes ânes, animal d’une rare endurance et d’une grande vitesse, fut pris par Ibn Djiloul en payement d’une partie de ses gages ; je le lui comptai pour 6 douros. Le secrétaire de Sidi Housséin demanda le plus grand de mes ânes en payement de ses offices d’intermédiaire. Naturellement je dus me faire un plaisir de le lui offrir.
Le cheikh Sidi Housséin s’était déclaré prêt, au bout de longues négociations, à me donner un guide jusqu’au bourg de Temenelt, à environ deux marches au sud. Ce n’était vraiment pas beaucoup, mais je devais être encore heureux de lui en voir faire autant. Plus j’entendais parler du caractère de cet homme, plus il me devenait antipathique, et j’aurais été heureux d’avoir derrière moi la frontière de ce tyran.
Le chérif du Tafilalet, dont j’ai déjà parlé, s’était déclaré tout prêt à aller encore avec nous pendant quelques marches vers le sud, jusqu’au pays du bourg d’Icht, où il avait des connaissances. Cette promesse m’était fort agréable, car il s’était montré un compagnon paisible et sans prétention ; ses conseils étaient d’ordinaire suivis.
Le but de mon voyage était Tendouf, qui n’avait jamais été visitée, mais je n’étais pas encore bien fixé au sujet des voies et moyens à employer pour y parvenir. Hadj Ali avait cherché à obtenir des renseignements et des lettres de recommandation ; nous en avions entre autres pour le cheikh d’une tribu arabe très influente, les Maribda, qui est en relation avec Tendouf, et même avec Timbouctou.
A Ilerh je fis faire pour nous tous, à l’exception de Hadj Ali, des vêtements de la cotonnade bleue généralement en usage ici comme plus au sud, et qui le plus souvent vient d’Angleterre ou de Belgique. C’étaient des chemises très larges (tobas), de courts pantalons et de longs morceaux d’étoffe bleue servant de turban, au moyen desquels la tête et le visage sont enveloppés en grande partie. Ils servent en même temps à se rendre presque méconnaissable ; les femmes des Bédouins nos voisins furent chargées de la confection de ces effets, et s’en acquittèrent très vite et à bon compte. Hadj Ali, qui conserve encore son cheval pour quelque temps, continue à porter les vêtements légers du Maroc, car dans certaines contrées particulièrement dangereuses je lui ai permis de se faire passer pour le chef de l’expédition.
Je vis Sidi Housséin lorsqu’il se rendit, à cheval, avec une grande suite, au tombeau de Mouhamed ben Mouça pour y prier. Il passa tout près de notre tente et s’inclina un peu quand nous le saluâmes. C’est un Nègre déjà âgé, qui règne en prince indépendant. Il entretient une armée de près de cinq mille esclaves, tous Nègres, appartenant à toutes les races possibles du Soudan. Parmi eux il y a même des Foul-bé (Foulani). Beaucoup de gens, qui étaient en faveur, portaient aux oreilles d’épais anneaux d’argent, présents du cheikh dans certains cas où il est particulièrement content de ses subordonnés.
Le 3 avril le chérif de Fez quitta Ilerh, et Ibn Djiloul partit avec lui. Il me fut pénible de perdre ce serviteur, et lui aussi pleura amèrement en me disant adieu. Je lui donnai mon chien, que le peintre autrichien Ladein m’avait laissé en souvenir à Tanger : je craignais de ne pouvoir l’emmener bien loin vers le sud, de le voir tomber malade et d’être obligé de le tuer en route. Ibn Djiloul me promit d’en avoir soin et de l’employer comme chien de garde dans le jardin d’orangers qu’il affermait.
Le départ de cet homme, qui avait une certaine influence sur les autres serviteurs, agit d’une façon très fâcheuse. Un de ceux que j’avais emmenés de Marrakech se fit avancer quelques douros sous prétexte d’un achat au mougar, puis disparut pour jamais. Le petit Farachi lui-même prit peur et me pria de le laisser repartir. Ce jeune garçon s’était très bien comporté comme serviteur de tente, il s’entendait à tout organiser ; son départ m’eût été fort désagréable. Sur le conseil de Hadj Ali et de Kaddour, il se laissa persuader de rester avec moi. Nous apprîmes de lui quelle avait été la cause directe du départ des autres serviteurs : Ibn Djiloul avait lu, d’après la forme de l’omoplate d’un mouton, qu’un malheur nous arriverait ! Ces os servent souvent aux superstitieux Marocains pour prédire l’avenir.
J’avais encore vendu l’un de mes chevaux, fort vigoureux, pour 10 douros, parce qu’il avait une forte blessure ouverte. Des animaux emmenés du Maroc, il ne restait plus que le cheval de Hadj Ali et un chameau. Je pensais pouvoir les vendre ou les échanger plus tard.
J’avais fait au cheikh Sidi Housséin quelques présents, un sabre, un revolver, de l’essence de rose, du bois de parfum, etc., valant environ cent francs. Au début il les refusa, sous prétexte que nous pourrions en avoir besoin ; mais finalement il les accepta et nous promit une lettre de recommandation pour Temenelt. Il se fit alors lire encore une fois celle du sultan, qui exerçait évidemment une certaine action sur lui. Du reste, cette lettre m’a été fort utile, sans elle je ne serais jamais parti de Taroudant : je n’aurais même probablement jamais vu cette ville. Le lendemain, 4 avril, nous devions partir, car nous n’avions plus rien à acheter là, et le marché approchait de sa fin.
Il était certain que la conduite du cheikh Sidi Housséin avait quelque chose de louche ; on ne savait si l’on devait se fier à lui ou non. Il aurait évidemment entrepris volontiers quelque chose contre moi, mais la lettre du sultan, et surtout le grand nombre de traficants du Maroc, l’en détournèrent. Les bruits concernant une agression probable, qui s’étaient élevés, ne pouvaient cesser ; même mes interprètes pensaient que nous ne serions en sûreté que lorsque nous aurions quitté depuis longtemps le pays de Sidi-Hécham. Le départ de deux de mes serviteurs, et des plus résolus, agissait fâcheusement sur tous ; si cela eût été possible, peut-être d’autres m’auraient-ils quitté ; mais la perspective de courir encore une fois les dangers des forêts d’argans, dans le pays des Howara, leur souriait encore moins que celle de sortir complètement en deux jours de la zone d’action de cet homme.
Le 4 avril, tandis que nous étions fort occupés à démonter les tentes et à charger les animaux, un envoyé de Sidi Housséin arriva tout à coup, pour me rapporter les présents que je lui avais faits, ainsi qu’à son fils. Il n’en était pas content et réclamait mon fusil se chargeant par la culasse. Comme c’était, à vrai dire, ma seule arme utilisable, il me fallut repousser cette demande : mais le renvoi de mes présents éleva aussitôt parmi mes gens un grand émoi, parfaitement justifié. Généralement ce procédé implique ici la plus grande disgrâce et même une hostilité déclarée ; nous étions donc assez inquiets de la suite de cette affaire.
Hadj Ali chercha à arranger les choses par le secrétaire du sultan, qui nous avait toujours traités avec amitié, en lui faisant comprendre que nous ne pouvions entreprendre un pareil voyage sans être munis d’une bonne arme au moins. Il sembla aussi que la colère de Sidi Housséin se fût un peu calmée, car après une longue attente il envoya la lettre de recommandation promise pour Temenelt, ainsi qu’un guide qui devait rester quelques jours avec nous. Par contre, il me demanda une attestation écrite certifiant que j’avais joui dans ses États d’une sécurité entière, et qu’il ne pouvait être responsable de tout ce qui m’arriverait en dehors de sa zone d’action. Je lui fis ce certificat ; il me le renvoya, en demandant qu’il fût scellé. Dans un coin de l’un de mes bagages j’avais un peu de cire à cacheter ; il fallut tout ouvrir pour la chercher ; j’en trouvai enfin un petit bout ; mais il me manquait un cachet. Heureusement il me tomba sous la main un gros bouton de manteau militaire français ou de quelque autre vêtement semblable ; il portait un aigle et je m’en servis comme d’un sceau. Nous espérions pouvoir partir, lorsqu’il renvoya de nouveau la lettre, en demandant une autre sorte de sceau. En effet au Maroc on ne se sert pas de cire : on mouille seulement le cachet avec un peu d’encre. Nous dûmes donc faire un autre sceau, et heureusement il se contenta de l’aigle.
Tandis que tout ceci avançait fort lentement, les chameaux attendaient tout chargés, et une foule de gens s’étaient rassemblés et s’amusaient évidemment au plus haut point de toutes les taquineries que nous infligeait leur souverain.
Enfin le guide apparut, et nous pûmes partir vers midi, non sans inquiétude pour l’avenir.
Sidi Housséin voulait évidemment se servir de la lettre qu’il m’avait réclamée pour se justifier envers le sultan du Maroc. Il semblait ne pas vouloir se brouiller avec ce puissant voisin, qui justement venait d’entamer avec lui des négociations au sujet de certaines affaires commerciales, sur lesquelles j’aurai à revenir et qui avaient motivé de la part du sultan l’envoi à Sidi Housséin de grands présents.
En somme, je puis dire que ce fut encore un grand bonheur de partir d’Ilerh en si peu de jours, sans avoir été retenu plus longtemps. Jusque-là aucun Chrétien n’y avait paru ; nous devions certainement aussi notre heureuse chance à cette circonstance, que nous étions précisément au moment d’un grand marché annuel, où une foule de gens se rencontraient et d’où un malheur qui me serait survenu aurait été rapidement connu dans toutes les directions. Je suis persuadé que Sidi Housséin ne me laissa pas volontiers traverser son pays et que seul un concours de circonstances extérieures l’entraîna à agir ainsi.
Les habitants de ce petit État libre sont Berbères et appartiennent à la tribu des Tazzeroult ; une rivière de ce nom, quelquefois à sec, coule vers la mer en passant un peu au nord d’Ilerh. Le pays occupé par cette tribu n’est pas grand et ne contient que peu de lieux habités ; mais Sidi Housséin a su pourtant maintenir son petit pays tout à fait indépendant du Maroc. Ilerh même est situé sur un plateau entouré d’un cercle de montagnes, et ne renferme, outre de nombreux soldats esclaves, que quelques milliers d’habitants. Leur occupation principale est le commerce ; ils parcourent de préférence la zone frontière entre le désert et l’Atlas, c’est-à-dire les pays de l’oued Draa, de l’oued Sous et de l’oued Noun ; mais les gens de la tribu des Tazzeroult vont aussi au loin vers le sud, jusque vers Timbouctou, en louant des chameaux pour le transport des marchandises. L’élève du chameau est ici très avancée, et les animaux provenant de cette tribu sont recherchés.
La principale source de revenus pour Sidi Housséin est le grand marché (mougar), auquel chaque année plusieurs milliers de personnes accourent des pays les plus éloignés. Ce petit territoire est le moins étendu des différents États indépendants de ces contrées, mais Sidi Housséin est le plus considéré et le plus influent de leurs cheikhs, en qualité de descendant d’une ancienne famille impériale qui régnait jadis au Maroc ; il est respecté surtout comme le petit-fils de Sidi Mouhamed ben Mouça, le grand saint au tombeau duquel des milliers d’hommes vont annuellement en pèlerinage.
Le pays est fertile et l’orge ainsi que le blé y poussent en abondance ; les montagnes contiennent des minerais précieux, surtout de cuivre et d’argent ; quelques _lettrés_ savent en extraire ces métaux à l’aide de connaissances chimiques très primitives ; mais la quantité ne peut être que fort minime.
Le petit pays de l’oued Noun, placé un peu au sud-ouest, est en relations étroites avec celui de Sidi-Hécham ; mais il a ses propres cheikhs, et, comme je l’ai dit, le cheikh Dachman de l’oued Noun entrait à Ilerh en même temps que moi. Ce pays était autrefois plus étroitement lié au Maroc, et le sultan en recevait un tribut annuel ; aujourd’hui c’est un État indépendant.
A différentes reprises, et pendant des années, le cheikh a retenu prisonniers des Européens, qu’il n’a rendus que contre de fortes rançons. Parmi les plus connues de ces aventures se trouve la captivité de huit ans supportée par un Anglais, W. Butler, de 1866 jusqu’en 1874. Le Maroc et l’Espagne unirent inutilement leurs efforts pendant des années pour obtenir sa liberté ; ce ne fut qu’en septembre 1874 qu’on parvint à délivrer M. Butler, à la suite des habiles négociations du consul espagnol de Mogador, Dr José Alvarez Perez. Le cheikh de l’oued Noun reçut de l’Espagne une rançon de 27000 douros. Le Maroc dut en rembourser la plus grande partie et, en outre, payer à l’Anglais une grosse somme à titre d’indemnité. D’ailleurs le sultan fit emprisonner quelques personnages importants du pays ; mais cela n’aboutit qu’à une interruption presque complète de ses relations avec cet État côtier. Comme il n’a pas les moyens d’y envoyer de grandes masses de troupes, toute son influence dans ces pays frontières est bornée à celle que lui donne sa qualité de chérif. Les descendants de Sidi Hécham prétendent même avoir plus de droits que Mouley Hassan au trône marocain.
L’endroit le plus important de ce pays est la ville d’Ogoulmim, qui a été visitée et décrite par le Français Panet et plus tard par l’Espagnol Gatel. On dit qu’elle a 600 maisons et environ 3000 âmes ; il y existe une mellah, contenant près de cent familles juives. Dans les maisons de cette ville on trouve souvent beaucoup de parties en bois, qui n’existent pas d’ordinaire dans ces pays et ne peuvent y exister. Cela provient des nombreux naufrages qui ont lieu sur la côte voisine. La mer y est encombrée de sables jusque très loin vers le large, et jadis les navires étaient très souvent poussés sur les bancs, où ils étaient accueillis comme une proie. Autrefois les indigènes vendaient même les équipages comme esclaves.
Dans la suite, des relations se sont établies entre ce pays et les îles espagnoles des Canaries, qui en sont voisines, et souvent des bateaux pêcheurs viennent jusque sur ses côtes.
On connaît la tentative d’un Anglais pour s’établir dans la partie méridionale de l’oued Noun, au cap Djoubi, et où les cheikhs du pays, aussi bien que Sidi Housséin d’Ilerh et le sultan du Maroc, jouèrent un rôle. Le consul général américain de Tanger, Mathews, a étudié avec soin cette affaire, qui se passa ainsi qu’il suit :
Dès 1872 l’Anglais Mackenzie, ingénieur, avait visité la côte située au sud de l’empire du Maroc, et avait sans doute formé à cette époque le plan de l’entreprise qu’il commença en 1878.
Mackenzie choisit une partie de la côte tout à fait abandonnée, très éloignée de tout point habité, pour y débarquer. De là il entama des négociations avec deux cheikhs voisins qui possédaient, quoique pauvres, une certaine influence sur la population. Ils lui livrèrent des produits du pays, gomme, laine, etc., qu’il paya relativement cher, pour engager les Arabes à en apporter de plus grandes quantités, ou peut-être aussi parce qu’il les estima au-dessus de leur valeur. La grande affaire pour Mackenzie était de fonder là, en qualité d’Anglais premier occupant, une station ayant pour but l’importation d’objets manufacturés d’Angleterre.
En juin 1880 il fit venir des îles Canaries un navire chargé de tout le nécessaire pour une station permanente. Dans l’intervalle il avait établi son campement sur un ponton, navire dégréé, ancré à peu de distance de la côte. Ce ponton contenait quelques canons et était en même temps organisé comme une habitation.
Le sultan du Maroc eut connaissance de ce plan et chercha à le mettre à néant ; il craignait, non sans raison, qu’une grande partie du commerce qui va maintenant au Maroc ne vînt à s’en détourner. Au début de 1880, quelques négociants anglais de Mogador avaient entamé des négociations avec les cheikhs de l’oued Noun, qui envoyèrent cinq hommes pour s’entendre avec eux et arranger définitivement cette affaire. Elle semblait marcher à souhait, quand une complication survint.
Une société de Londres, associée avec quelques maisons de Marseille, arma le vapeur _Anjou_ et le fréta de thé, de sucre, de cotonnades, d’objets d’alimentation, de bois de construction, de soufre, de poudre et d’armes, et l’envoya d’abord aux Canaries. Il prit là quelques Marocains de Mogador, qui y avaient été envoyés par avance pour ouvrir des relations avec les indigènes de la côte voisine. Par hasard l’un de ces passagers sortait du service des Anglais qui avaient conclu des négociations avec les cheikhs de l’oued Noun. Cet homme s’empressa de livrer tout le secret de l’expédition à ses anciens maîtres, les négociants anglais de Mogador, qui en informèrent en hâte le sultan. Ce dernier envoya aussitôt une mission avec de riches présents à Sidi Housséin, comme au plus puissant des cheikhs de ces pays, en lui demandant de vouloir bien empêcher le débarquement de l’_Anjou_.
Quand ce vapeur s’approcha de la côte voisine du Sfouy, petite rivière du territoire des Aït Ba Aouran, les Anglais virent toute la côte pleine d’hommes armés qui les engagèrent à descendre. En gens prudents, ils n’en firent rien, mais envoyèrent un homme pour chercher des nouvelles. Il rapporta que quelques cheikhs avaient, il est vrai, invité les Anglais à venir à terre et à entrer en relation avec eux, mais que Sidi Housséin déclarait maintenant, après avoir reçu les cadeaux du sultan, qu’il renonçait à soutenir une entreprise contraire aux intérêts de son parent et suzerain. Cette déclaration causa parmi les petits cheikhs présents une vive discussion, qui amena finalement les différents partis à une lutte armée. Quand du navire on s’en aperçut, on résolut de renoncer à l’entreprise et de faire route sur Mogador, où une partie des marchandises fut débarquée, tandis que le soufre, la poudre et les armes étaient rapportés à Marseille.
A la même époque, le sultan fit répandre le bruit qu’il allait ouvrir aux négociants européens le port d’Agadir, au sud de Mogador. C’est le meilleur lieu d’ancrage de la côte ; mais, comme à l’ordinaire, le bruit fut reconnu faux et destiné seulement à détourner l’attention d’un autre sujet.
A partir de cette époque, le sultan du Maroc chercha constamment à entretenir dans l’oued Noun une fermentation contre l’entreprise de Mackenzie ; il réussit finalement à faire brûler les constructions en bois qui avaient été élevées au cap Djoubi. Mackenzie alla ensuite passer quelque temps en Angleterre, mais il revint bientôt après pour continuer son entreprise malgré tout. Les gens qui lui étaient restés s’occupèrent d’établir des jetées pour faciliter l’embarquement ou le débarquement des marchandises et pour mettre les navires à l’abri des naufrages.
Il est évident qu’une telle station commerciale aurait la plus grande utilité pour les pays situés au sud de l’Atlas, car les habitants pourraient vendre leurs produits beaucoup plus vite et plus aisément que par le long et pénible chemin du Maroc. De même ils aimeraient mieux faire avec les Européens un commerce régulier que de renoncer à des bénéfices assurés par respect pour l’entêtement fanatique du sultan. Ce dernier a cherché à éveiller leur fanatisme religieux, tandis que ses vrais motifs étaient tout autres : il voulait éviter tout dommage à son commerce ; les intelligents Berbères de l’oued Noun et du Sidi-Hécham ne se laisseront probablement pas longtemps tromper de cette manière ; ils cherchent dès maintenant à augmenter l’importance du commerce et du trafic dans leur pays. C’est ainsi que Sidi Housséin a établi une nouveauté inouïe, en permettant aux Juifs eux-mêmes de venir au grand mougar de la zaouia de Sidi Mouhamed ben Mouça ; c’est sans doute une innovation pleine de libéralisme, mais qui n’a fait que procurer des avantages financiers au cheikh.
Chacun de ces petits États a un certain nombre de familles juives qui s’y sont fixées de père en fils. Il va sans dire qu’elles payent pour avoir la permission d’y loger et d’y faire du commerce, mais en échange elles ont liberté et protection et ne paraissent pas être opprimées au même point que dans quelques endroits du Maroc.
Les pays de l’oued Noun, de Sidi-Hécham, ainsi que le groupe d’oasis de Tekna, sont habités par un grand nombre de tribus berbères et sont assez peuplés. Des stations commerciales établies sur les pays côtiers indépendants au sud d’Agadir seraient, comme je l’ai dit, d’un grand avantage pour ces populations ; mais elles nuiraient en même temps au commerce du Maroc et à celui du Sénégal. Les nombreuses caravanes qui portent les laines, la gomme, les plumes d’autruche à Saint-Louis et à Mogador par de longues marches, trouveraient là un débit commode pour leurs marchandises ; il est donc aisé de comprendre que le sultan du Maroc, aussi bien que le gouverneur français du Sénégal, se soient inquiétés de l’établissement de maisons anglaises au cap Djoubi. En effet, le gouverneur de Saint-Louis envoya en 1881 un navire dans ce pays pour prendre des renseignements au sujet de l’importance de cette station.
Il y aura toujours à redouter un grand inconvénient sur cette côte, c’est qu’elle est extrêmement mauvaise et que les débarquements y sont difficiles et dangereux ; l’ensablement y a pris un développement considérable, tant par suite des masses de sable apportées par les vents du désert, que de celles entraînées par les rivières ; nulle part on n’y trouve un port quelque peu abrité. D’un autre côté, le voisinage des îles Canaries est un grand avantage ; on pourrait y organiser des dépôts de marchandises, qui de là seraient rapidement portées sur la côte voisine par de petits bâtiments.
J’ai nommé plusieurs fois le port marocain d’Agadir, à environ 140 kilomètres au sud-ouest de Marrakech. Cette ville, qui se nommait Gouertquessem au temps de Léon l’Africain, forme l’extrémité des côtes de l’empire du Maroc, car, en descendant vers le sud, le sultan n’a plus qu’une faible influence sur le littoral. Agadir constitue une forteresse naturelle : elle est située sur un rocher de plus de 200 mètres d’altitude et est en outre fortifiée par des murailles et des batteries. L’une de ces batteries se trouve au pied de la montagne, tout près de la mer, et était destinée, à l’origine, à protéger une source d’eau douce et abondante ; elle domine également l’accès de la forteresse aussi bien du nord que du sud, ainsi que celui de la baie.
Le port d’Agadir est le meilleur des ports marocains, et cependant il est vide et abandonné. La ville est du reste aujourd’hui complètement en décadence ; elle ne compte que quelques centaines d’habitants, tous Maures, à l’exception de quelques familles juives.
Cette ville avait attiré, il y a quelques siècles, l’attention des puissances maritimes, particulièrement celle des Portugais et des Espagnols ; les premiers surtout, qui possédaient déjà beaucoup de points du Maroc, cherchèrent à s’en emparer, et ils y parvinrent sous le roi Emmanuel (1503). La ville prit un rapide essor à la suite de cette conquête ; mais au bout de quelques dizaines d’années, lorsque la puissance des Portugais, qui appelaient ce port Santa Cruz, commença à s’ébranler, et qu’ils eurent déjà quitté Saffi et Azimour, ils perdirent également Agadir ; cette évacuation eut même lieu avant que la bataille de Kasr el-Kebir (1574) eût mis fin pour toujours à leur domination au Maroc. Ils avaient élevé au pied de la montagne la petite ville de Fouki, et leurs canons y gisent encore.
Sous le grand sultan Mouley Ismaïl, Agadir avait atteint le plus haut point de son développement et formait un des plus importants centres du commerce. On le nommait Bab es-Soudân (Porte du Soudan), et toutes les caravanes venant de l’ouest de ce pays s’y rendaient. L’aisance croissante de la population et l’influence qu’elle acquérait éveillèrent pourtant la méfiance et la jalousie des sultans : Mouhammed chercha et trouva une occasion de dompter la ville et de la ruiner pour toujours. Pour étouffer une sédition, il marcha avec une grande armée, attira le gouverneur hors de la ville par des promesses, le fit aussitôt prisonnier et s’empara de la ville. Les négociants qui s’y étaient fixés durent émigrer à Mogador, qui venait d’être fondée : Agadir fut ruinée, tandis que Mogador florissait aux dépens de cette ancienne ville de commerce.
Depuis ce temps Agadir est fermé à tous les navires étrangers ; à diverses reprises on a prêté au sultan l’intention d’ouvrir de nouveau cette ville si importante pour la navigation et le commerce, et qui fleurirait certainement bien vite à cause de son excellent port ; mais ces espérances ont été vaines. Ce bruit n’avait été répandu qu’avec intention et pour paraître céder un peu à la pression des représentants de l’étranger ; en réalité, on n’y a jamais songé sérieusement.
Dernièrement on a annoncé que l’Espagne réclamait enfin la remise d’un port qui lui avait été promis en 1860, lors de la conclusion du traité de paix et qui se nomme Santa Cruz de Marpequeña. Il ne faut pas confondre ce point avec la forteresse d’Agadir, dont je viens de parler et qui est aussi sur le territoire du Maroc. En 1860 l’Espagne avait en effet exigé expressément la remise de Santa Cruz de Marpequeña, afin d’avoir un port de pêche situé près des îles Canaries. Depuis ce temps elle ne s’était pas inquiétée de cette condition, et ce n’est que depuis quelques années qu’elle s’est avisée de prendre possession d’un point de la côte marocaine et du terrain environnant. Elle a eu sur cette côte, il y a environ quatre siècles, de nombreuses possessions, d’ailleurs rapidement perdues.
En souvenir de cette époque l’Espagne a aujourd’hui des prétentions sur l’un des ports marocains. Le sultan l’invita à se mettre en possession de Santa Cruz de Marpequeña ; mais, quand un navire de guerre espagnol arriva sur la côte, la population prit une attitude si menaçante, qu’il s’en retourna aussitôt. Depuis ce temps l’Espagne a renouvelé à plusieurs reprises des tentatives auprès du sultan pour l’amener à user de son influence, mais elle est nulle sur ce point. Le plus curieux de tout cela est qu’on ignorait complètement où ce port de Santa Cruz de Marpequeña se trouvait, ou s’était trouvé. On envoya donc en 1878 un navire, le _Blasco de Garay_, avec une commission scientifique à bord, qui fit une reconnaissance approfondie de la côte, entre le 28e et le 29e degré de latitude, c’est-à-dire à peu près entre l’oued Noun, qui se nomme Asaka chez les indigènes, et l’embouchure de l’oued Draa. Il semble qu’il n’y ait aucun accord au sujet de la position de Santa Cruz de Marpequeña ; beaucoup la placent à l’embouchure de l’oued Chibaka, par 28° 28′ de latitude nord, c’est-à-dire dans un endroit fort rapproché des îles Canaries.
Dans les circonstances actuelles, il est impossible que le sultan remette ce port à l’Espagne, puisqu’il n’en est pas maître ; les Espagnols devraient simplement envoyer plusieurs vaisseaux de guerre pour tenter d’y organiser une station sous leur protection. Les habitants seraient au début très hostiles, car ce sont des tribus arabes et berbères habituées à la liberté la plus absolue. Il est douteux que les sacrifices soient en rapport avec les avantages à retirer par l’Espagne d’une station aussi complètement isolée. S’il s’agissait du grand port d’Agadir, nommé aussi Agadir-Igouir, ce dernier point mériterait largement un sacrifice.