CHAPITRE II
TÉTOUAN ET LE PAYS D’ANDJIRA.
Préparatifs. — Marche vers le foundaq. — Arrivée à Tétouan. — Histoire de la ville. — Son intérieur. — La mellah. — La rivière. — Les Européens. — L’industrie. — Les visites. — Mariage arabe. — Le Kitân. — Trouvaille de charbon. — Pétrifications. — Justice arabe. — La tribu des Beni Mada’an. — Le cap Martin. — L’exportation. — La fête de l’Agneau. — Cavernes. — Mariage juif. — Le Chichaouan. — Départ de Tétouan. — Voyage à Ceuta. — Zone neutre. — Le caïd Mouhamed Kandia. — Départ d’Andjira. — Retour à Tanger. — Baladins de l’oued Sous. — Voyage à Gibraltar. — Hadj Ali Boutaleb. — Cristobal Benitez. — Préparatifs pour le voyage à l’intérieur.
Du 18 novembre au 4 décembre 1879 j’entrepris un voyage de Tanger à Tétouan et dans le pays d’Andjira. C’était en quelque sorte une excursion préparatoire dans l’intérieur du Maroc, pendant laquelle je voulais apprendre à voyager dans ce pays. Je ne puis qu’engager le voyageur disposé à entreprendre une grande expédition dans un pays qui lui est inconnu, à s’y préparer par un ou plusieurs petits voyages ; cette manière de faire lui évitera plus tard bien des pertes de temps et d’argent, en même temps que des difficultés et des déceptions de tout genre. Mon excursion de dix-huit jours vers Tétouan me fournit en outre quantité d’intéressantes observations sur la géographie et l’histoire naturelle ; les cartes de ce pays, qui est aux portes de l’Europe, sont erronées au plus haut point, et l’on n’a pas besoin d’aller bien loin pour recueillir des faits nouveaux au sujet de la connaissance de la surface terrestre.
L’amil (gouverneur) de Tanger m’avait fourni un machazini, du nom de Mouhamed Kaléi ; cet homme recevait par jour 3 pesetas (francs) et demie, en même temps que sa nourriture et celle de son cheval. Comme cuisinier et serviteur, j’engageai un Juif, souvent employé à la légation allemande et nommé Jacob Azogue. Il était exigeant comme gages (car je le payais autant que le soldat marocain, ce qui était beaucoup trop cher pour un serviteur) ; mais, quant au reste, c’était un homme tranquille, très serviable, fort à recommander pour des voyageurs européens disposés à voyager dans les parties sûres du Maroc. J’avais loué trois chevaux et un mulet ; je payais pour mon cheval et pour le mulet, qui, outre les bagages, portait encore mon serviteur, 7 pesetas par jour, c’est-à-dire un prix relativement peu élevé ; pour les deux autres chevaux, je payais par jour 2 douros et demi (12 fr. 50). La légation d’Allemagne m’avait prêté une tente, j’en louai une seconde, pour mes gens, contre un payement quotidien de 6 réaux espagnols (19 réaux = 5 francs). Mon bagage consistait en un lit de campagne, que je devais également à l’amitié du ministre, des ustensiles de cuisine, des provisions de tout genre, des instruments, des effets, etc. J’avais beaucoup de lettres de recommandation : le ministre m’en avait remis deux pour le caïd du district d’Andjira et pour celui de Tétouan, ainsi que pour le consul espagnol de cette ville ; le consul autrichien, Dr Schmidl, qui a habité autrefois Tétouan, m’en donna également pour un Arabe en relation d’affaires avec lui, Hamid Salas, de même que pour l’agent consulaire Ben Abdeltif, marchand juif.
Tout était paqueté dès le matin du 18 novembre dans le jardin du ministre allemand, mais nous ne partîmes qu’à dix heures. Après avoir triomphé de maintes petites difficultés, comme celle qui nous arriva avec un animal de bât déjà chargé, qui jeta son paquetage et s’échappa, à la grande joie des enfants du voisinage, nous partîmes avec l’intention de n’aller pour ce jour-là qu’à un foundâq, maison isolée construite par l’État pour abriter les caravanes, et qui se trouve à peu près à mi-chemin entre Tanger et Tétouan. Cet endroit sert ordinairement de campement à ceux qui ne veulent pas faire la route en un jour, ce qui d’ailleurs constituerait un voyage fatigant de douze heures.
La direction générale que nous prîmes était celle du sud-ouest ; mais le chemin dessinait souvent des zigzags, comme l’exigeait ce pays de collines. D’abord nous longeâmes pour peu de temps la côte, à travers de hautes dunes, puis un terrain de marne gris clair, formé en collines basses et à pentes adoucies ; la direction des couches, qui étaient presque verticales, était du nord-ouest au sud-est, et ces formations appartenaient au flysch éocène que j’ai déjà cité plusieurs fois. De nombreuses petites sources en sortaient et coulaient vers la mer. Le pays était complètement déboisé, et les touffes de palmiers nains ou de genêts y dessinaient seules quelques taches vertes ; par places le sol était cultivé, mais les terres labourées couvraient un espace relativement très faible du sol arable. Chacun se borne à labourer ce qui est indispensable pour son alimentation et celle de sa famille ; tout ce qu’il a de surcroît lui est pris d’ordinaire par les employés du sultan.
Nous chevauchâmes sans interruption jusqu’à cinq heures du soir ; à mesure que nous avancions vers le sud-est, les montagnes devenaient plus hautes et plus escarpées, et les chemins plus mauvais ; à un moment, mon cheval s’abattit et je me foulai un peu la main gauche. Vers trois heures de l’après-midi nous arrivions à une haute montagne de grès ferrugineux, dont la direction était inverse de celle que j’ai signalée, puisqu’elle allait du nord-est au sud-ouest. Toutes les chaînes de hauteur jusqu’à Tétouan conservèrent une orientation semblable.
Les couches de ce grès sans fossiles étaient également presque verticales. Le pays devenait beaucoup plus beau ; des graminées abondantes et de nombreux buissons avec de petites feuilles vert foncé, qui servent à nourrir les moutons et les chèvres, des chênes-lièges isolés, quelques oliviers sauvages dans l’intervalle, produisaient une impression agréable, par opposition au rivage désolé. Notre campement se trouvait au milieu d’un grand ensemble de pâturages, et nous vîmes de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres. Les tentes furent bientôt dressées et nous nous assîmes autour de la flamme claire des feux ; il faisait assez froid, et un vent âpre soufflait de l’est, du côté de la Méditerranée ; nous avions un admirable ciel rempli d’étoiles et nous pouvions espérer que le temps continuerait à être beau ; à Tanger, dans les derniers jours, la pluie avait été fréquente.
Notre repas, peu compliqué, fut bientôt prêt ; les bergers nous vendirent du lait frais, et, après le thé, chacun se disposa à dormir ; un calme profond régnait autour de nous, nous n’entendions par moments que l’aboiement de l’un des chiens des bergers. Les conducteurs, après avoir entravé les pieds de devant de leurs animaux, s’étendirent sur le sol dans leur voisinage, simplement enveloppés de leur djellaba.
Nous n’avions traversé aucune localité, mais il en existait à quelque distance du chemin : les villages de Chrîb et d’Esouabha, encore habités par la tribu des Fâhs, qui domine dans le district de Tanger, et plus loin les petits villages de Chwouamha, Taïfi et Elbounin, habités par des familles des Ouadras. Les noms des rivières et des ruisseaux que nous avons passés sont : l’oued Souani, l’oued Emrorah, l’oued Sined et l’oued Dfel.
Quand nous nous levâmes le 19 de bon matin, nous n’avions que 9 degrés centigrades, et le froid nous sembla sensible ; nous abattîmes rapidement les tentes, chargeâmes les animaux et nous remîmes en route. Vers neuf heures il faisait déjà beaucoup plus doux, et enfin l’air devint très chaud. Le chemin conduisait du campement par des pentes escarpées au foundâq, qui s’élevait sur le penchant d’une montagne, dans un endroit visible de loin. C’est une grande cour entourée de quatre murs, avec des écuries pour les animaux et de petits taudis malpropres pour les voyageurs. Je ne puis assez prévenir ces derniers contre les foundâqs marocains, en raison de la vermine qui y fourmille. Je ne fis du reste que jeter un coup d’œil sur la maison ; un seul homme s’y trouvait, celui qui la louait de l’État. Il nous offrit du café, mais nous repartîmes le plus vite possible en lui laissant un petit pourboire. De cette maison, située à plus de 200 mètres au-dessus de la mer, on a un beau coup d’œil sur le paysage de montagnes qui l’entoure. Deux chemins s’y bifurquent : l’un descend vers Tétouan ; l’autre, qui se prolonge vers Kasr el-Kebir et Fez, est suivi par les habitants de Tétouan qui veulent se rendre dans la capitale du pays.
Le chemin descendant du foundâq était fort mauvais, très raide et couvert de débris de roches, de sorte que les animaux devaient y être menés à la main. Les montagnes environnantes sont d’abord constituées par le même grès ferrugineux ; puis viennent des roches dolomitiques, du rauchwacke[5] et des couches calcaires. Les éboulis sur les pentes et dans les vallées sont très importants, car de nombreux torrents y coulent dans les années pluvieuses. Nous arrivâmes, en montant de nouveau, dans le pays de Ouadras. Les montagnes disposées en cercle autour de ce canton s’élèvent jusqu’à 600 mètres. Nous traversâmes un col de 280 mètres d’altitude par une température de 22 degrés centigrades à l’ombre. De là le chemin descendait de nouveau, en franchissant de petites collines et les pentes de montagnes plus élevées, de telle sorte que, le plus souvent, les chevaux devaient être tenus à la main. Enfin, vers midi, nous avions traversé le pays montagneux, et une large et fertile plaine s’ouvrait devant nous, limitée également à l’horizon par de hautes montagnes, devant lesquelles s’étendait une longue chaîne de collines basses. Entre celles-ci et les montagnes s’élève Tétouan. Mais il nous fallut encore deux heures de marche pour traverser la plaine sous le soleil de midi et pour franchir la chaîne de collines. Le chemin nous conduisit alors sur un beau pont, puis de nouveau à gauche dans une plaine fertile et bien cultivée ; enfin, à un tournant, nous aperçûmes tout d’un coup Tétouan, avec ses maisons blanches, la kasba, les longues murailles dentelées et les tours quadrangulaires des mosquées. Nous eûmes encore à chevaucher une heure et demie avant d’atteindre la porte de la ville ; nous traversâmes un petit ruisseau, où nous dûmes faire halte, pour abreuver nos animaux épuisés ; quelques gorgées d’eau fraîche et courante nous firent aussi grand bien. Sous la conduite de notre machazini, qui fut amicalement salué par la garde, nous pénétrâmes par la porte obscure dans les ruelles étroites de la ville.
Comme je l’ai dit, le pays, depuis le foundâq jusqu’à Tétouan, porte le nom de Ouadras, ainsi que les habitants, dont les petits villages sont invisibles, cachés qu’ils sont dans les vallées latérales. Le nom de la rivière dans le voisinage du dernier campement était l’oued Amrah ; nous passâmes ensuite l’oued Agras et l’oued Charoub et enfin, sur un pont, l’oued Merra, qui s’unit à l’oued Bousfeka, sur lequel est situé Tétouan.
J’aimai mieux accepter l’hospitalité de l’Arabe Hamid Salas auquel j’étais recommandé et qui m’offrit une jolie maison vide, que de descendre dans le prétendu hôtel del Universo, misérable auberge juive. Les maisons de Tétouan sont d’un modèle uniforme ; la plupart n’ont qu’un rez-de-chaussée, et les chambres donnent dans une cour pavée ouverte. Au-dessus des appartements est un toit plat qui sert de terrasse, mais où ne vont guère que les femmes. La partie inférieure des murs est ornée avec goût de jolies faïences, et le sol dallé est couvert de nattes et de tapis. Je fis loger dans un foundâq mes serviteurs et mes chevaux, et je restai seul avec le machazini et Jacob dans la maison, où nous nous installâmes. Deux grandes chambres nous parurent les meilleures : j’en conservai une pour moi ; l’autre servit de cuisine et de chambre à coucher pour mes deux compagnons. Hamid Salas, Arabe au visage bienveillant, parut très content et très honoré de m’avoir chez lui et me l’exprima de toutes les manières.
Tétouan est une antique cité, et dès la domination romaine il existait au même endroit une localité du nom de Thagat. Plus tard les Arabes occupèrent aussi ce pays, et ils sont encore les maîtres de la ville, malgré les fréquentes tentatives des Espagnols pour la prendre. Elle a été souvent détruite dans la suite des temps. En 1310 elle fut reconstruite par un sultan de la race des Mérinides, du nom d’Abou Thabet Amer ; mais dès 1400 les Espagnols la détruisaient de fond en comble, car c’était une retraite très commode pour les pirates, si redoutés à cette époque. Reconstruite plus tard, la guerre de course s’y développa de nouveau, et le marquis de Santa Cruz la détruisit encore en 1564. Les Arabes la rebâtirent encore ; et le dernier bombardement eut lieu en 1860, dirigé, comme toujours, par les Espagnols. Les traces de ce siège sont encore visibles, et tout le quartier voisin de la rivière est plus ou moins ruiné. Par suite, la ville est très peu peuplée et renferme une foule de maisons vides ; presque tous les Arabes aisés ont plusieurs maisons, qu’ils habitent tour à tour. Le nom actuel de Tétouan est expliqué d’une façon singulière par les Arabes. Ils prétendent qu’il y a longtemps, quand le pays était souvent menacé par les farouches Berbères des montagnes du Rif, la coutume existait de placer un veilleur en permanence sur un haut minaret. A l’approche du danger, il criait : _Tet-Taguen ! Tet-Taguen !_ (Ouvrez les yeux ! ouvrez les yeux !), d’où vint plus tard, dit-on, le nom de Tétouan, ou, comme on l’écrit souvent, Tétaouan (Tztaouan).
La ville est une place forte, entourée de murailles solides et élevées, qui naturellement ne pourraient résister aux pièces européennes, ainsi qu’on l’a bien vu. Elle est dominée par une haute kasba, dans laquelle demeure le gouverneur et où se trouve le siège des autorités. Tétouan peut avoir 20000 habitants, peut-être un peu plus, dont un quart au moins sont des Juifs espagnols.
Les nombreuses rues qui s’enchevêtrent irrégulièrement dans la ville sont extraordinairement étroites, sombres et malpropres ; on sent que le contrôle européen y manque. Bien des témoignages annoncent pourtant la grandeur et la richesse passée de Tétouan. Beaucoup de maisons sont très belles à l’intérieur, et celles qui sont situées vers la rivière ont de beaux jardins, quoiqu’ils soient négligés maintenant. Il habite là quelques opulentes familles arabes, qui, dans les derniers temps, se sont fait construire des maisons admirablement belles, à très grands frais. Les visiteurs de Tétouan doivent examiner surtout la disposition intérieure des maisons des Briza, ainsi que celles des familles Arrhasini et Chtîf. Elles sont construites dans le plus pur style mauresque et très richement ornées de belles peintures et de décorations en stuc.
Il y a de nombreuses mosquées à tours quadrangulaires, ainsi que des tombeaux de saints ; la population passe, en général, pour très fanatique. Au milieu de la ville se trouve une gigantesque place carrée avec l’église catholique et, tout près d’elle, le consulat espagnol. Un médecin européen qui tient une petite pharmacie y vit également. La population européenne consiste en Espagnols de la plus basse classe, ouvriers, petits marchands et surtout aussi coupeurs d’écorce, car les forêts d’alentour sont très riches en chênes-lièges ; le liège est d’ailleurs embarqué en contrebande, car le gouvernement marocain n’en permet pas l’exportation.
Les Juifs n’habitent pas, comme à Tanger, avec le reste de la population, mais dans un quartier spécial, la _mellah_, qui est fermé le soir par des portes ; c’est ce qu’on nomme ailleurs le _ghetto_. Si les quartiers arabes sont déjà malpropres, la mellah est d’une saleté tout à fait effrayante. Dans ses rues étroites habitent des milliers de Juifs, entassés dans de petites maisons, d’une manière absolument contraire à l’hygiène.
La position de la ville est extraordinairement belle. La rivière de Bousfeka (ou oued el-Yelou) s’est creusé un lit entre des montagnes hautes de 1000 mètres et débouche, en coulant vers l’est, dans la mer, près du cap Martin. La ville s’élève en terrasses, sur le flanc nord de la montagne, et du toit des maisons on a une vue magnifique, par-dessus la vallée couverte de jardins, sur les crêtes déchiquetées des montagnes du sud marocain. Malheureusement la rivière a peu d’eau, et son embouchure est complètement ensablée. C’est une particularité qui se présente pour beaucoup de rivières et de ruisseaux se jetant dans la mer ; à quelques centaines de pas du rivage, leur eau disparaît tout à coup dans le sable, et un large banc s’étale entre la rivière et la mer. Si Tétouan appartenait à une puissance européenne, le plus pressé serait de draguer le Bousfeka, à son embouchure comme dans son cours inférieur, de façon à pouvoir conduire les navires aux portes mêmes de la ville ; la distance est d’environ une lieue, et les frais ne seraient pas considérables. Quand les Espagnols assiégèrent Tétouan en 1860, ils construisirent une route du cap Martin jusque vers la ville, pour pouvoir transporter les pièces nécessaires au bombardement.
Lorsqu’ils durent rendre la ville au Maroc après la paix, la route fut abandonnée, et en temps de pluie le chemin du cap Martin est extrêmement boueux. Dans tout le Maroc il n’y a pas une route carrossable ; l’Arabe n’a aucune idée d’une chose semblable et passe partout avec ses chevaux, ses mulets ou ses ânes.
La colonie européenne est peu nombreuse à Tétouan ; seule l’Espagne y a un consul ; les autres États y ont de soi-disant agents consulaires, ordinairement négociants israélites. L’Espagne est du reste le pays qui a le plus d’intérêts dans cette ville, importante par sa situation favorable et le développement de son industrie. Celle-ci est très considérable, et tout le Maroc est alimenté par Tétouan de certains articles. Les objets en cuir, et surtout les pantoufles, les ceintures, les sacs, etc., tous de couleur variée, y sont fabriqués en grandes masses ; les longs fusils élégamment ornés qu’on y fabrique, et qui sont en partie incrustés d’argent avec beaucoup de goût, sont très connus. Les broderies d’or et de soie ainsi que les peintures sur bois de Tétouan sont également célèbres ; on trouve dans le bazar, grande réunion de simples petites boutiques, de très belles étoffes anciennes magnifiquement brodées.
Il y a également beaucoup de vieilles armes, sabres, poignards, etc. ; l’amateur d’antiquités et de bibelots orientaux peut aisément dépenser beaucoup d’argent à Tétouan. Les poteries et les belles faïences de diverses couleurs pour le revêtement du sol et des murailles y sont également célèbres. Tétouan est une des plus importantes cités du Maroc, et l’on comprend facilement que le sultan fasse tout pour conserver une ville qui lui est si profitable.
Le jour qui suivit mon arrivée, je remis mes lettres de recommandation officielles et fus naturellement accueilli des autorités arabes avec toute la cordialité possible, sans toutefois qu’elles s’inquiétassent le moins du monde de me faciliter des excursions quelconques autour de Tétouan. Partout où j’arrivais, je devais prendre les trois inévitables petites tasses de thé, coutume qui réduit au désespoir le nouveau venu au Maroc. C’est une règle que celui qui reçoit la visite doit offrir à son hôte du thé et une pâtisserie particulière ; le thé est préparé en présence de l’hôte par le maître de la maison. Le serviteur apporte sur un grand plateau de cuivre jaune, brillant, richement décoré, une petite bouillotte, une quantité de petites tasses, des boîtes à thé, à sucre et à menthe, ainsi qu’un grand chaudron de cuivre plein d’eau chaude. Le thé vert de Chine (car le noir est inconnu au Maroc) est aussitôt mis, avec quelques énormes morceaux de sucre, dans la bouillotte ; on y ajoute ensuite un peu de menthe, qui fait disparaître le vrai goût du thé ; les tasses sont remplies de la chaude boisson et ingurgitées avec grand plaisir. Il est de mode d’en prendre trois. Il faut que l’Européen s’habitue tout d’abord à ce thé sucré et extrêmement aromatique, car il a à le supporter plusieurs fois par jour.
Le consul d’Espagne, à qui j’avais fait une visite, m’invita à assister le soir à un mariage arabe, où il était convié lui-même. Je fus naturellement aussitôt prêt, et le soir, vers huit heures, nous nous rendîmes, le consul, sa femme et sa belle-sœur, le vice-consul, un agent consulaire anglais, un Allemand qui se trouvait là par hasard et moi, dans la maison où se donnait la fête. Elle était déjà presque remplie d’hôtes, qui écoutaient un orchestre composé de six artistes. La musique marocaine, qui est toujours accompagnée de chant, a certainement un côté original ; mais on peut difficilement dire que son bruit monotone et ses accents plaintifs et pénibles constituent quelque chose de beau. Les artistes avaient trois grands instruments en forme de guitare, dont ils jouaient avec des bâtons de bois, deux petits violons pour lesquels ils se servaient d’archets, et un tambour garni de clochettes et couvert d’une seule peau, sur lequel ils frappaient avec leurs doigts. Ils jouaient et chantaient sans discontinuer, avec une persévérance effrayante, presque insupportable, pendant que la nombreuse société absorbait de grandes quantités de thé vert et de pâtisseries sucrées, assaisonnées d’essence de rose et d’autres produits aromatiques. Les causeries des Arabes, qui s’amusaient évidemment, étaient tranquilles et sérieuses ; il n’y avait ni cris, ni discussions, ni chants, ni toasts, comme on en voit en Europe dans des fêtes analogues. Toutes les boissons fermentées y manquaient complètement, car les Marocains sont des croyants très stricts pour ce qui tient à l’interdiction des spiritueux de tout genre. De temps en temps les serviteurs circulaient dans les pièces soigneusement ornées, avec des encensoirs pour purifier l’air ; les Arabes faisaient également entrer dans les manches de leurs vêtements la vapeur parfumée. Les hôtes étaient aspergés d’eaux odorantes ; les Européens présents en recevaient sur leurs mouchoirs, et les Arabes sur leurs vêtements, sur leur tête et même dans leur cou ; on sait que les Orientaux ont une grande prédilection pour les parfums.
A l’exception des deux femmes européennes, la compagnie était uniquement composée d’hommes, car les femmes mahométanes sont strictement exclues de toute solennité où les hommes prennent part ; mais, des galeries et par de petites fenêtres, de curieuses figures de femmes et de petites filles regardaient avidement dans la salle, complètement remplie d’hommes. Les Européens présents attiraient surtout leur curiosité, car les femmes marocaines n’en voient jamais et sont toujours enfermées dans leurs chambres quand un infidèle entre dans la maison. Dans les rues, elles marchent complètement enveloppées.
Vers dix heures, la musique cessa brusquement, et quatre hommes couverts de djellabas brunes entrèrent dans la salle. Ils commencèrent alors un concert comme je n’en avais jamais entendu ! Deux d’entre eux soufflaient dans un long instrument en forme de flûte, et ils n’en tiraient que des notes longues, élevées et pointues à pénétrer les os ; les deux autres accompagnaient cette mélodie de grands bruits de cymbales, se suivant à longs intervalles. Cette musique infernale dura près d’une demi-heure, et, pour nous autres Européens, elle était à peine supportable dans cet espace étroit ; chacun respira quand ces quatre hommes disparurent et que le sextuor reprit des exercices plus paisibles. Vers minuit vint le souper. Nous fûmes conduits dans une petite chambre, où nous nous accroupîmes de notre mieux sur des divans bas ; une table ronde fut dressée à notre portée et on y déposa trois gigantesques plats de viande et un aussi grand plat de sucreries ; ni couteau, ni fourchette, ni serviette, mais une cruche d’eau pour accompagner ce repas de viandes trop grasses. Chacun saisit avec ses doigts de la viande de bœuf et d’agneau, ainsi que du poulet rôti, et, sur les invitations répétées de notre hôte, qui était tout à sa joie, nous mangeâmes gaiement. Le plat de friandises contenait un mélange de farine et de miel frit dans l’huile et saupoudré de cannelle. Enfin, un serviteur fit circuler un plat et du savon ; chacun versa un peu d’eau chaude sur ses mains. En notre honneur fit son apparition une vieille serviette qui avait déjà assisté à plusieurs soupers de ce genre ; les Arabes méprisent de pareilles superfluités et s’essuient les mains à leurs vêtements.
Nous fûmes un peu consolés quand on fit circuler de bon café noir ; l’hôte s’assit près de nous, et un de ses serviteurs, un eunuque, dut chanter et danser devant nous ; son chant était une litanie en ton de fausset, effrayante à entendre ; les Espagnols présents en furent enchantés et le déclarèrent un grand artiste.
Vers une heure nous fûmes congédiés, car l’heure des femmes arrivait. Les dames du consul demeurèrent encore pour attendre l’arrivée de la fiancée, mais, nous autres hommes, nous dûmes partir, _nolens, volens_. Les deux principaux personnages, à notre idée du moins, de toute fête de mariage, la fiancée et le fiancé, manquaient à cette fête arabe : le dernier doit prier dans une mosquée jusque très avant dans la soirée ; l’autre reste jusqu’à minuit chez ses parents et est alors transportée, sur une petite litière de forme particulière, à la maison du fiancé ou à celle de son père, où le jeune homme voit pour la première fois sa femme à l’issue de la fête.
Le jour suivant, j’entrepris, en compagnie du consul d’Espagne et de quelques-uns des inévitables machazini, une excursion vers le Kitân ou Kitzân, sur les hauteurs au sud de Tétouan et l’un des plus beaux points de vue du voisinage. Le chemin descendait d’abord de la ville vers la rivière ; après l’avoir traversée, nous passâmes dans une plaine extrêmement fertile, couverte de nombreux jardins d’orangers très bien arrosés, et qui s’étend au pied des montagnes. Le chemin devenait ensuite plus raide et souvent se bornait à un sentier large d’un pied entre la roche et les eaux torrentueuses des ruisseaux. Nous nous reposâmes dans le voisinage d’une petite mosquée d’où s’étendait une vue magnifique sur la ville de Tétouan, si romantiquement située, et au dernier plan sur les pittoresques montagnes de calcaire et de dolomite.
Le jour suivant, je visitai les montagnes au nord-est de la ville, où, à ce que m’avait dit un Espagnol, on avait trouvé du charbon de terre. Le chemin partait de la porte du Nord et passait devant le cimetière juif ; les tombes sont toutes recouvertes de plaques calcaires de quatre à cinq pieds de long, blanchies à la chaux et ornées de dessins primitifs, ressemblant à de l’écriture. Dans le voisinage sont de nombreuses carrières d’où l’on a tiré ces pierres tombales. Nous montâmes encore et nous atteignîmes un ravin où se trouvait un amas de pierres. L’Espagnol qui m’accompagnait prétendait y avoir creusé un trou dans lequel il avait trouvé du charbon. A la vérité, il y avait sous l’éboulement de petits morceaux de charbon, mais qui pouvaient (car je m’en défiais un peu) y avoir été apportés. En cherchant plus longuement, nous y trouvâmes du grès gris jaunâtre, à grain grossier, et contenant de nombreux et insignifiants débris de plantes transformées en carbone, de même que des couches minces d’excellent charbon, très brillant. Cette trouvaille indique certainement la présence en cet endroit d’un dépôt de charbon, et il ne s’agit pas là de lignite tertiaire de formation récente, mais d’une couche de date plus ancienne, sinon appartenant aux véritables formations carbonifères. La couche de grès carbonifère apparaît sous le calcaire blanc dolomitique et aussi sous le grès rouge. Pour s’assurer de l’existence de ce dépôt, il faudrait creuser un puits, qui montrerait s’il existe là un véritable dépôt charbonnier, ou des amas isolés et de minces couches. Un dépôt de ce genre, si près de Tétouan et à une heure de la mer, serait pour le Maroc d’une valeur tout à fait inestimable. Mais le gouverneur marocain est si lent dans ses résolutions et si peu disposé aux entreprises industrielles, surtout quand elles ont rapport aux recherches minières, qu’il est probable que les Européens auraient difficilement la permission de commencer des travaux d’essai.
Dans les collines basses placées comme contreforts entre Tétouan et les montagnes dont j’ai parlé, se trouve un dépôt formé de sable, d’argile et de marne, qui est extrêmement riche en pétrifications appartenant à l’étage tertiaire moyen. Cette argile sert à fabriquer des poteries ; devant la porte de la ville se trouvent les fabriques, dans de petites excavations des collines. C’est là que fut tué un Espagnol, une année avant mon arrivée à Tétouan. Il y avait alors une épidémie, et le conseil de santé européen avait décidé qu’un cordon sanitaire serait établi, de sorte que personne n’entrerait dans la ville sans être interrogé au préalable. Un jour il arriva près de l’employé de la santé stationné devant la porte de la ville une troupe d’Arabes, parmi lesquels un chérif. L’employé leur refusa l’entrée s’ils n’apportaient d’abord une permission particulière du consul. On dit que le chérif dit alors à l’un de ses compagnons qu’ils étaient de mauvais mahométans s’ils ne pouvaient même obtenir qu’un chérif entrât sans difficulté dans une ville arabe. Là-dessus un des Arabes se jeta sur l’employé espagnol et l’étendit raide mort ; après quoi toute la compagnie s’enfuit, naturellement. Sur les réclamations énergiques du consul d’Espagne, on finit par saisir à Tanger, au bout d’un long espace de temps, un homme que l’on accusa du meurtre et qui fut exécuté à Tétouan, sur la place du marché et de la façon la plus barbare, quelques mois avant mon arrivée. Il fut lié à un pieu fixé à un mur dans le voisinage du consulat espagnol, et toutes les demi-heures on tira sur lui un coup de feu mal dirigé, de manière à le blesser simplement, et, comme le misérable n’était pas encore mort après plusieurs heures, le consul d’Espagne demanda qu’on mît fin à ses souffrances ; sur quoi il reçut le coup de grâce. Du reste, jusqu’à la fin il avait protesté de son innocence, et la plupart des Arabes en étaient convaincus. Mais, comme le vrai coupable n’avait pu être trouvé, grâce à la protection du chérif, on avait pris pour victime expiatoire le premier venu, coupable peut-être d’une vétille.
J’avais l’intention d’aller de Tétouan vers le sud, dans le pays de montagnes complètement inconnu qui forme la frontière entre l’Algérie et le Maroc, et d’abord à Chichaouan, dans le pays du même nom. J’avais à peine exprimé ce désir, que tous s’y opposèrent unanimement : mon soldat me déclara qu’il était engagé pour Tétouan et pour le pays d’Andjira au nord de la ville ; le châlif (remplaçant de l’amil, c’est-à-dire du gouverneur) assura qu’il ne pouvait m’y laisser aller, car la population du pays était en pleine révolte contre le sultan et tuerait infailliblement un Chrétien qui viendrait chez elle ; le consul espagnol pensait également qu’il avait une sorte de responsabilité à mon égard et qu’il était tenu de me dissuader énergiquement d’une excursion sans la permission du châlif. Ce dernier déclara enfin, sur ma demande réitérée, qu’il allait adresser une lettre à Sidi Mouhamed Bargach, ministre marocain à Tanger, et qu’il lui soumettrait la question ; si le ministre m’en donnait la permission, je pourrais partir, et alors il me fournirait des soldats d’escorte.
Pour ne pas demeurer inutilement à Tétouan, j’entrepris plusieurs excursions dans le voisinage. Le 24 novembre au matin, je partis en compagnie d’un Espagnol qui habite Tétouan depuis sa plus tendre enfance, Cristobal Benitez, pour aller dans les montagnes du sud-est, au pays des Beni Mada’an. Cette tribu a une fâcheuse réputation, et on me disait dans Tétouan que je ne pourrais l’affronter qu’avec une très forte escorte. Je trouvai de paisibles laboureurs, heureux qu’on ne leur fît aucun mal. Ils habitent dans de petits villages de 30 à 50 huttes, généralement placés sur des collines, d’où l’on a une très belle vue sur les montagnes qui entourent Tétouan. Leurs maisonnettes, carrées, ne sont point belles ; elles sont construites en terre battue, mélangée de roseau et de clayonnage. Une foule de chiens à demi sauvages aboient furieusement contre l’étranger quand il entre dans un village. Toute la tribu habite les huit villages suivants : Zazourout, Darbouisef, Darabala, Oud’har, Zalmadi, Boudara, Kanikra et Elma’asem. Ce dernier nom se présente souvent pour des lieux peu éloignés de la mer et dont les habitants s’occupent de la préparation du sel. Les Beni Mada’an sont en tout 1200 à 1500 âmes. Leur tribu habite les pentes nord des montagnes au sud de Tétouan, et surtout leur partie orientale, qui descend jusqu’à la mer. Les villages ne se dressent pas au-dessus des contreforts de grès rouge ; dans les hautes régions du calcaire on n’en trouve aucun ; ils sont donc à peu près à 100 mètres au-dessus de la mer. D’Elma’asem nous chevauchâmes le long du rivage vers le cap Martin, où se jette, ou plutôt disparaît dans le sable, le Bousfeka, que l’on nomme là oued el-Yelou. Au cap Martin se trouve une tour isolée armée de huit canons, dans laquelle un seul soldat monte la garde ; à peu de minutes de là, vers l’intérieur, s’élève la douane marocaine.
[Illustration : Rifiote des environs de Tétouan.]
Du cap Martin nous chevauchâmes dans la vallée du Bousfeka pour remonter vers Tétouan, en suivant en partie le chemin établi par les Espagnols, et dont j’ai parlé. On se forme l’idée la plus exacte de la position topographique de Tétouan en revenant par ce chemin. Entre le cap Negro et le cap Marari s’étend vers l’ouest la large vallée du Bousfeka, qui porte différents noms selon les endroits. A Tétouan cette vallée est resserrée par un contrefort de grès rouge, s’avançant du nord au sud, de sorte qu’il reste seulement une passe étroite au sud des murs de Tétouan, par laquelle le fleuve se glisse entre la ville et la montagne. Sur ce contrefort se dresse Tétouan, sur une pente légère du sud au nord, de sorte que le plus haut endroit de la ville, la kasba, à peu près à 90 mètres de hauteur, est déjà dans la région du calcaire, tandis que le sous-sol de la ville appartient au grès rouge. La réputation qu’a value à Tétouan sa situation naturelle est pleinement justifiée.
Par les hautes eaux, de petits navires franchissent la barre et s’avancent un peu dans la rivière, pour recevoir les produits dont l’exportation est permise. Celle des oranges est particulièrement active ; elles sont produites, en excellente qualité, par les grands jardins qui couvrent la vallée fertile, mais souvent exposée aux débordements du Bousfeka. Ces oranges vont surtout de là, par de petits bâtiments côtiers, dans les ports algériens, et principalement à Oran ; malgré la douane, les découpeurs d’écorces, Espagnols habitant Tétouan, embarquent en contrebande de grandes quantités de liège, qui sont ensuite transportées en France.
Le 25 novembre, fut célébrée la fête de l’Agneau, qui répond à notre Noël. C’est une règle ici que chaque Mahométan doit tuer un agneau, de sorte qu’à cette époque il se fait à Tétouan un commerce actif de bestiaux. Dans l’intérieur des familles on a l’habitude de se faire des cadeaux, comme chez nous pour l’anniversaire de la naissance du Christ. La cérémonie du sacrifice de l’Agneau a lieu dans chaque ville, avec la coopération de la population, des soldats, des fonctionnaires et des prêtres. A Tétouan le caïd, les autres fonctionnaires et les chourafa se rendirent de grand matin dans une petite mosquée en dehors de la ville, près d’un cimetière mahométan. Là beaucoup de prières furent dites et un agneau sacrifié ; des coups de canon annoncèrent l’événement. La superstition consiste seulement en ceci : quand l’agneau, qui est frappé d’une façon particulière, peut être porté à la ville encore vivant, c’est un signe favorable pour la nouvelle année ; inversement, quand l’animal a expiré, c’est un présage de malheurs. Aussitôt que l’agneau est frappé, il est placé sur un mulet, que poussent deux cavaliers, et le tout part pour la ville dans une course échevelée, pour porter l’animal, encore vivant s’il est possible, au palais du gouverneur. Entre la mosquée et la porte de la ville, l’espace est couvert d’une épaisse foule d’hommes et de femmes ; mais la fête est surtout pour la jeunesse mâle. Elle cavalcade en habits de fête et de grand matin sur des chevaux, des mulets et des ânes ; quand le coup de canon retentit et que les trois cavaliers paraissent, tous les jeunes gens se lancent à leur suite avec des cris de joie retentissants.
La fête de cette année n’était pas aussi brillante, car peu de soldats étaient demeurés à Tétouan ; le reste ainsi que le gouverneur se trouvaient dans les districts montagneux du sud, où les habitants s’étaient encore une fois révoltés contre le sultan.
J’employai mon après-midi à une nouvelle excursion autour de Tétouan. Nous visitâmes une caverne au nord de la ville, dans la région du grès rouge ; celle-ci s’avance assez loin dans la montagne. Nous avions pris des lumières, et nous y rampâmes quelque temps ; mais la température y était insupportable, et, comme d’ailleurs nous ne trouvâmes rien que quelques épines de porc-épic, nous en partîmes bientôt. Dans les couches de marne et d’argile situées non loin de là, nous recueillîmes quelques fossiles, et nous visitâmes une carrière dans laquelle le grès rouge se développe en belles plaques verticales ; nous arrivâmes ensuite à une antique tour mauresque, nommée Kal-lalîm, d’où l’on a une jolie vue jusqu’à la mer. Nous revînmes à Tétouan par de beaux jardins plantés d’orangers, de figuiers, d’oliviers sauvages, de caroubiers et d’un autre arbuste à moi inconnu, qui porte un fruit jaune dont on fait une sorte d’eau-de-vie. Je rencontrai dans la ville un Arabe, chérif de Chichaouan, et j’utilisai naturellement cette rencontre pour lui parler de mon projet. Il me dit qu’il croyait à un soulèvement dans les montagnes environnantes, mais que néanmoins il circulait des marchands entre Tétouan et Chichaouan et que je pouvais très bien y aller ; il consentait même à m’y accompagner.
Ce soir-là j’assistai à deux noces israélites ; les deux fêtes furent les mêmes, mais l’une des familles était très riche, et l’autre moins. La fiancée est étendue sur un lit dans la maison de ses parents, et ses proches la parent en présence d’une foule d’invités. Aussitôt qu’on la retire du lit, très élevé et garni de rideaux, elle doit ne plus ouvrir les yeux, mais les tenir constamment clos. Quelques vieilles femmes commencent alors à la coiffer d’une perruque et d’une foule de hauts et minces cylindres de fin filigrane d’or et d’argent ; dès qu’une pièce de la parure est mise à sa place, les femmes commencent un cri particulier ; pendant tout ce temps, les sœurs et les amis de la fiancée frappent sur des tambourins en chantant, de manière à faire un grand bruit dans ces pièces souvent étroites et combles de spectateurs.
Puis on peint la fiancée ; ses sourcils, déjà noirs par eux-mêmes, sont encore teints en noir, et sur ses deux joues est peinte une grande tache rouge, qui lui sied... horriblement, et défigure d’une manière désagréable le plus joli visage. Le reste de la figure est poudré à blanc, et la malheureuse créature reste là pendant des heures, raide comme une poupée de cire, avec défense de bouger ou même d’ouvrir les yeux. Les vêtements de la fiancée et des filles d’honneur sont garnis de magnifiques broderies d’or, et leur coiffure est riche et originale. Quand cette toilette publique, qui dure des heures, est terminée, la fiancée est portée par quelques hommes sur une chaise, de la maison de ses parents à celle de son fiancé, sous l’escorte de la jeunesse féminine et masculine, menant grand bruit dans les rues et portant de petites bougies de cire. La véritable remise de la fiancée à son futur mari a lieu le matin suivant ; mais le jeune couple doit avoir auparavant triomphé de plusieurs épreuves. On me dit que, chez les Juifs strictement orthodoxes, l’usage est le suivant. Le mari doit rester très peu de temps avec sa femme, le matin qui suit cette fête ; puis la jeune femme lui est reprise, menée au bain et ramenée chez ses parents. Ce n’est qu’au bout de quatorze jours que le jeune mari prend véritablement possession de sa femme. Il est vraiment singulier de voir quels raffinements les hommes emploient pour se rendre réciproquement la vie pénible, et comment la mode et les coutumes influent sur les circonstances naturelles et normales de la vie, pour en faire une sorte de caricature.
Le jour suivant, le temps devint mauvais, et j’eus toutes sortes de contrariétés. Un petit malaise me retint à la chambre ; le chérif de Chichaouan vint pour me déclarer qu’il ne pouvait partir avec moi ; évidemment le châlif le lui avait interdit. Quand enfin, le 28 novembre, les lettres de Tanger arrivèrent, je fus complètement désappointé. Chez le consul espagnol il y eut, ce matin-là, sur cette question de Chichaouan, une sorte de conférence, à laquelle le châlif fut également invité. Ce dernier me prévint que Sidi Mouhamed Bargach ne trouvait pas les circonstances assez favorables pour permettre à un Européen d’aller dans ce pays ; le soulèvement prenait de plus grandes proportions, et le danger y serait considérable. Par suite, le châlif de Tétouan ne pouvait me laisser partir pour Chichaouan.
On me remit des lettres, conçues dans le même sens, des consuls allemands et anglais (ce dernier représentait l’Autriche) ; ils assuraient que ce serait dangereux, que je ne devais pas mettre ma vie en péril, qu’ils en seraient jusqu’à un certain point responsables, etc. ! Cela suffisait pour me prouver que je ne pouvais continuer à voyager au Maroc de la façon dont j’avais usé jusque-là ; que les recommandations officielles peuvent être utiles pour la personne du voyageur, mais non pour le but du voyage. Je fus donc forcé de préparer un autre plan et je pris la résolution de marcher vers Ceuta par les montagnes du pays d’Andjira au nord de Tétouan, et de revenir de là sur Tanger. Auparavant il me fallut attendre un temps plus favorable ; le vent et la pluie continuaient, de sorte que je pouvais à peine quitter la maison. Les rues et les places de Tétouan étaient devenues un lac de boue, à peine franchissable à pied.
Le 30 novembre eut lieu, dans l’église catholique, un service pour la fête du mariage du roi d’Espagne avec la princesse autrichienne Marie-Christine ; l’après-midi, les Espagnols voulurent improviser un combat de taureaux sur la grande place du marché ; mais l’affreux temps contraria tout. Les Espagnols ont en effet apporté en Afrique leur prédilection pour ce plaisir barbare ; faute de matadores célèbres, on se contenta d’exciter un taureau et finalement de le frapper à mort sur la place du marché.
Le 1er décembre, le temps devint enfin un peu meilleur et je pus partir. Je n’étais, naturellement, pas entièrement satisfait de mon séjour à Tétouan, puisque mon projet d’excursion à Chichaouan n’avait pas réussi ; en outre, le mauvais temps m’avait beaucoup gêné pendant ces derniers jours.
Le 1er décembre 1879 je quittai Tétouan, après avoir calmé par des pourboires l’importunité de la bande de serviteurs indiscrets qui prétendaient tous m’avoir obligé. Mon excellent hôte Hamid Salas ne voulut accepter aucun argent ; mais, comme il m’avait fourni du fourrage pour mes chevaux pendant tout mon séjour, il accepta de l’argent en retour, tout en insistant sur ce fait que cet argent était exclusivement pour l’orge qu’il m’avait livrée ; il ne voulait pas qu’on pût dire en aucun cas qu’il avait accepté un payement pour la maison qu’il m’avait laissée. En compagnie d’un jeune négociant allemand, il nous accompagna jusqu’à une heure de la ville.
La première partie du voyage nous mena de Tétouan jusqu’au cap Negro et de là, en suivant la mer, jusqu’à Ceuta. Le chemin conduisait d’abord dans la direction du nord-est, par la plaine de la vallée du Bousfeka. Sa surface est constituée par une couche d’humus, sous laquelle se trouve un limon orangé qui repose sur du gravier. De nombreux ravins de plusieurs mètres de profondeur, entaillés par les torrents pendant les temps de pluie dans cette plaine couverte de palmiers nains, mettaient à vif cette constitution du sol. Nous nous approchâmes ensuite d’une chaîne de collines basses, qui, courant de l’est à l’ouest, s’étendent jusque vers la mer et sont constituées par du schiste argileux. Au versant sud de cette petite chaîne se trouve le village de Kallalin, habité par des Arabes de la tribu des Haoussa ; une vieille tour de garde du voisinage, d’origine arabe, porte le même nom. Avant d’avoir franchi les contreforts de ces collines, nous passâmes le petit oued el-Lil, qui roulait très peu d’eau. Il ne se jette pas directement dans la mer, mais se perd en une foule de petits bras, qui disparaissent dans les sables. Le chemin était par places très bon, car l’argile schisteuse dont j’ai parlé contient de nombreuses veines de quartzite, qui se désagrègent et forment une espèce de gravier. Arrivés au sommet de la chaîne de collines, nous eûmes un beau coup d’œil : à droite et devant nous s’étendaient les flots bleu foncé de la Méditerranée, avec les deux colonnes d’Hercule, les rochers fortifiés de Ceuta et de Gibraltar et, bien au loin, la côte espagnole jusqu’à Malaga. A gauche, au contraire, s’élevaient les dents blanches des montagnes calcaires qui constituent le pays d’Andjira. Nous descendîmes le flanc nord des collines et nous suivîmes un instant la mer, pour aller camper vers midi de l’autre côté du Lil. En face de notre bivouac s’élevait une montagne qui montrait très nettement des couches fortement pliées ; c’était un grès blanc micacé, qui par places était couvert d’oxyde de fer ; cette roche domina longtemps dans le terrain que nous traversions. Par bonheur pour nous, la rivière roulait peu d’eau et était séparée de la mer par une barrière de dunes, dont nous nous servîmes comme d’un pont ; dans les hautes eaux, il faut faire un détour de plus de trois lieues en amont pour le franchir. Les pays sont nommés d’après les rivières qui les arrosent, comme, par exemple, celui de l’oued el-Lil et plus loin celui d’Asmir.
Le chemin du Rio Asmir à Ceuta va, en général, du sud au nord, parallèlement à la mer, qu’il ne suit pas toujours immédiatement. Au contraire, il nous fallut traverser de nombreux contreforts de la montagne, presque toujours sur des sentiers escarpés et pierreux. Les roches, qui dominent verticalement la mer de 20 à 30 mètres, consistent surtout en schiste argileux micacé, dirigé de l’est à l’ouest, et qui s’incline très fortement vers le nord. Au loin on aperçoit les dents des rochers calcaires de la sierra Bullones, ou du djebel Zatoût.
Le soir vers sept heures, nous atteignîmes la zone neutre, étroite bande de terrain entre Ceuta et le territoire marocain ; nous y dressâmes nos tentes, car il était plus commode et plus agréable de camper à l’air libre que de nous enterrer dans une petite funda[6] de la ville espagnole. Sur les hauteurs devant nous étaient des soldats espagnols, déguenillés et les pieds nus, placés en guise de gardes-frontières ; et derrière nous, sur la rive droite de la charmante vallée herbeuse, se trouvait une misérable hutte avec quelques soldats marocains.
Comme nous étions fatigués et que je voulais partir de très bonne heure le matin suivant, je me dispensai d’aller à Ceuta, distant d’une lieue ; j’y envoyai seulement quelques serviteurs pour acheter des vivres et du fourrage. Notre bivouac était dans un endroit si beau, qu’il y avait une vraie jouissance à s’étendre sur le gazon, après une journée fatigante.
Pendant toute la marche du jour nous n’avions vu que quelques villages ; le pays est à peine habité et nous n’y avions rencontré des bergers que par exception. Le long de la côte, d’ailleurs, le terrain n’est pas particulièrement fertile ; c’est seulement quand on s’approche de Ceuta et que les montagnes boisées du nord du pays d’Andjira s’avancent jusqu’à la mer, que le pays devient plus beau et plus riche.
Les rapports entre les gardes-frontières marocains et espagnols me parurent tout pacifiques ; mais pourtant, pour éviter des difficultés, on a déclaré neutre une bande étroite de terrain.
Le 2 décembre au matin, nous partîmes pour nous enfoncer dans les montagnes ; il s’agissait d’aller voir l’amil du district d’Andjira, et nous espérions atteindre le soir même sa kasba. Le temps était redevenu très beau, et le chemin de ces montagnes boisées promettait d’être agréable. Nous traversâmes le petit oued Sidi-Ibrahim ; le chemin passait ensuite sur les pentes à droite et consistait en sentiers rocailleux et à pentes rapides, pendant qu’en face, sur la rive gauche, la belle route des Espagnols resplendissait. Des deux côtés se trouvent de nombreuses maisons de gardes et des tours ou des châteaux autrefois fortifiés, appartenant aux Espagnols et aux Marocains, et qui montrent en partie des traces d’une haute antiquité. Les avant-monts de la sierra Bullones, que nous traversâmes, ne renferment pas d’altitudes considérables. La maison de garde no I est à 95 mètres ; le no II à 190 mètres ; le no III à 212 mètres et le no IV à 234 mètres.
[Illustration : Femme des environs de Tétouan.]
Nous franchîmes alors un col de 310 mètres de hauteur, d’où la vue s’étendait sur la mer et les montagnes ; droit devant nous s’élevait la masse puissante du djebel Mouça, sur les pentes méridionales de laquelle se trouve la jolie Aïn (Source) Simala, dont l’eau est bonne. De là nous prîmes une direction plus au sud-ouest et nous fîmes halte vers midi sur un col de 420 mètres, d’où un chemin pittoresque nous fit descendre sur un petit plateau.
Après un repos d’une heure, pendant lequel nos chevaux avaient mangé, nous repartîmes ; mais le beau temps dont nous avions joui jusque-là changea tout à coup ; un vent violent soufflait du sud-est, et de gros nuages s’amoncelaient.
Le chemin nous conduisit, toujours en montant, à travers une zone de grès violet : l’altitude était de 442 mètres ; puis nous atteignîmes une région composée surtout de schiste argileux calcaire dont les couches allaient du nord-est au sud-ouest et tombaient à pic vers le nord-ouest. Nous avions atteint le plus haut point de la route (553 mètres), et nous commençâmes à descendre.
De ce col un sentier d’une difficulté indescriptible conduisait dans la vallée ; les chevaux de bât, lourdement chargés, tombaient à chaque pas, car toute la pente était couverte de gros blocs calcaires, qui montraient souvent des formes d’effritement comme on en voit dans les Karrenfelder[7] des Alpes. Arrivés au bas de cette pente, nous continuâmes vers le sud-ouest, en passant devant Soko Tlaza Andjira (Marché du Mardi), et nous atteignîmes enfin, vers quatre heures, le village de Jouaïb. L’endroit où se tient chaque semaine le marché n’est pas habité ; il ne s’y trouve que des échafaudages qui servent de comptoirs, et chaque mardi les gens des environs s’y réunissent pour vendre et acheter. Tout ce qui a rapport aux marchés est très bien réglé dans le Maroc, et l’on y trouve beaucoup d’endroits où depuis un temps immémorial se tient chaque semaine un marché.
Nos chevaux étaient très fatigués, il commençait à pleuvoir et nous n’avions pas de guide qui pût nous indiquer le chemin le plus direct pour aller chez le caïd Mouhamed Kandia. Dans ces conditions il valait mieux passer la nuit dans ce village. Mais les habitants étaient loin d’avoir des mines amicales, et mon machazini en avait déjà peur. Il nous pressa de continuer aussitôt notre route, et finit par trouver un homme qui prétendit connaître le chemin le plus court vers la kasba.
On nous avait dit que la route était très courte, mais nous n’en mîmes pas moins deux heures et demie pour atteindre la kasba. Le chemin était affreux, le guide le connaissait mal, et nous ne pûmes arriver que tard dans la soirée, sous une pluie battante.
Tout le village consiste en huit grandes maisons ressemblant à des forteresses et qui, séparées par de grands intervalles, sont dispersées dans le fond de la vallée aussi bien que sur les pentes de la montagne. Le village est d’un abord difficile, et aisé à défendre. Les habitants du district, Berbères en très grande partie, ont l’habitude de s’installer dans des endroits des montagnes aussi difficiles à atteindre que possible, pour être en sûreté contre les soldats du sultan. Mais le pays d’Andjira est aujourd’hui complètement sous sa domination, et les habitants supportent l’amil parmi eux ; comme partout, il a à sa disposition un grand nombre de machazini. Le district s’étend de Ceuta jusque dans le voisinage du cap Malabata (à l’est de la baie de Tanger) ; de là la frontière occidentale va vers le sud-est jusqu’aux Montes de Boman, qui figurent sur beaucoup de cartes, et la frontière méridionale s’étend jusqu’un peu au nord du cap Negro. Le district est presque exclusivement un pays de montagnes ; plusieurs sommets y dépassent 1000 mètres d’altitude. Il contient 74 villages, qui sont pour la plupart de simples hameaux de quelques douzaines de maisons ; les habitants s’occupent d’élevage ; partout où leur rude terrain laisse voir un peu de sol cultivable, ils plantent de l’orge. Cette céréale constitue dans tout le Maroc la seule nourriture des chevaux, et la farine d’orge, sous forme de pain ou de couscous, sert de nourriture à une grande partie des habitants. En général, ici comme dans les campagnes de tout le Maroc, la population est très pauvre ; la mauvaise administration du pays a une grande part de responsabilité dans cette misère, car les paysans trouvent qu’il est bien inutile de tirer d’un sol fertile en lui-même plus qu’il ne faut pour leur entretien.
Le caïd Mouhamed Kandia était un homme d’apparence assez sympathique, qui fut fort étonné de voir arriver un Européen par un tel temps, dans ce coin de terre reculé, mais qui pourtant nous reçut très amicalement. Pour mon compte, je dus descendre dans sa maison, pendant que mon compagnon Benitez et le machazini recevaient l’hospitalité dans une maison voisine. Après un peu de repos, l’inévitable thé fut apporté, et mon interprète, aussi bien que le soldat, furent appelés ; ce dernier s’en trouva extrêmement flatté et baisa en grande humilité la main et les vêtements du gouverneur. Le caïd s’informa alors des motifs de mon voyage et comprit avec peine que la seule curiosité de connaître les gens et le pays m’y ait amené. Puis je dus lui raconter les derniers événements politiques d’Europe ; il s’intéressait surtout à Bismarck et à la guerre franco-allemande. Le nom du puissant homme d’État a pénétré jusque dans les régions les plus éloignées du Maroc, et presque partout je dus en raconter autant. Après le thé vint un souper plantureux, consistant en l’inévitable couscous avec de la viande d’agneau, des poulets rôtis et enfin de nouveau du couscous, mais qui était sec, avec du sucre, de la cannelle et des raisins conservés. Nous ne bûmes que de l’eau, et les convenances me défendirent d’envoyer chercher une bouteille de vin dans mon bagage ; les Marocains ne boivent jamais de boissons fermentées. Dans ce pays le repas du soir a toujours lieu très tard, souvent après dix heures ; car on attend volontiers les hôtes qui peuvent survenir, pour ne pas être obligé de faire cuire deux repas.
Le caïd Mouhamed Kandia est considéré comme un gouverneur bienveillant et relativement humain, qui n’emploie pas trop violemment le système des exactions. D’ordinaire il passe une grande partie de l’année à Tanger, où il possède plusieurs maisons.
Le matin suivant, il faisait encore mauvais temps, mais nous fûmes forcés de partir ; quand dans ces montagnes il commence à pleuvoir, cela dure des journées entières, et il était impossible que nous attendissions le retour du beau temps. Après avoir encore pris notre part d’un abondant déjeuner et avoir été surpris par un concert, donné par l’une des effroyables troupes de musiciens comme j’en avais déjà entendu à la noce arabe dont j’ai parlé, nous prîmes congé. Notre marche recommença alors par des vallées boueuses, des plateaux humides et des montagnes à pic, presque toujours sous une pluie battante et par un vent froid très piquant, de sorte que les observations de tout genre étaient presque impossibles. La direction générale que nous avions prise pour revenir à Tanger était celle du nord-ouest ; mais vers midi un messager du caïd nous arrêta, en nous avertissant qu’il ne fallait pas songer à aller ce jour-là à Tanger, parce que nous ne pourrions passer les rivières, fortement grossies. Des montagnes au nord du pays d’Andjira il coule vers la mer une foule de petits ruisseaux, qui se gonflent beaucoup par les grandes pluies ; on doit souvent attendre pendant des jours entiers que leur eau se soit écoulée. Nous demeurâmes dans un petit village, que nous atteignîmes vers trois heures, mais dont les habitants furent désagréables au plus haut point. Ils craignaient, puisque nous venions avec un machazini, d’être obligés de payer la _mouna_[8]. Le vent violent qui régnait partout nous empêcha de dresser les tentes, et nous dûmes nous abriter dans une maison vide, mais qui fourmillait de vermine ; malgré la fatigue, aucun d’entre nous ne put fermer l’œil. C’était une misérable hutte d’argile, à moitié ruinée, où le vent sifflait de tous côtés et où la pluie coulait à flots ; nous y passâmes la nuit de fort méchante humeur, après un souper très sommaire.
Le 3 décembre au matin nous partîmes, quoiqu’il plût encore ; mais il nous aurait été impossible de demeurer plus longtemps dans ce village. Au début, le chemin suivait encore la direction du nord-ouest, puis bientôt il nous mena droit vers l’ouest, parallèlement à la mer, dans la direction de Tanger. Quoique la distance soit courte, nous employâmes tout le jour à la parcourir ; la pluie cessa, il est vrai, bientôt après, mais le sol était si détrempé, que nos animaux, épuisés et surmenés, ne pouvaient avancer. Souvent aussi nous dûmes faire des détours pour trouver un gué sur les rivières, qui étaient encore grossies. Je fus donc fort heureux de me retrouver dans Tanger, et j’oubliai dans la maison hospitalière du ministre d’Allemagne les fatigues de mon excursion, qui avait assez mal réussi dans sa deuxième partie.
A Tanger le temps avait dû être horrible, car depuis trois jours aucune lettre et aucun journal n’étaient arrivés, et les bateaux à vapeur n’avaient pu continuer leurs voyages par une grosse mer. Le 5 décembre il pleuvait encore un peu, et de nouveaux nuages s’amoncelaient à chaque instant ; mais, la mer étant devenue plus calme, quelques navires purent sortir. Pendant la nuit du 5 au 6 décembre il plut encore une fois à torrents, mais cela parut être le signal de la fin, et le dimanche 7 nous eûmes une matinée admirable, par un temps frais et clair. Quelques danseurs de l’oued Sous, pays au sud de la chaîne de l’Atlas, s’exhibèrent ce jour-là dans le jardin de la légation. Ce sont des Berbères à peau brune, qui parcourent les marchés de tout le Maroc et amusent le public de leurs représentations.
La troupe consistait en deux Berbères et un Nègre, qui frappait sur un grand tambourin ; l’un des Berbères grattait d’une sorte de guitare, l’autre avait des castagnettes de fer énormes, de près d’un pied de long, qu’il manœuvrait adroitement. Après leur danse, le Nègre montra ses talents d’escamoteur et de jongleur. Il mit de la ouate dans sa bouche et en tira des rubans de diverses couleurs, fit passer de l’argent dans les vêtements d’un petit garçon, etc., bref les tours ordinaires chez nous ; enfin il fit des tours d’adresse avec des fusils, des sabres, des tasses à thé et autres choses semblables.
Pour acheter différents objets nécessaires à mon voyage dans l’intérieur, je fis le 10 décembre la traversée de Gibraltar ; la mer était extraordinairement mauvaise, et la plupart des passagers souffrirent beaucoup du mal de mer ; je restai quelques jours à Gibraltar, et pus y réunir bientôt ce dont j’avais besoin, grâce à l’intervention amicale du frère du consul allemand. Je retournai à Tanger le samedi 14 décembre.
Le jour suivant, nous entreprîmes par un beau temps une chevauchée vers le cap Spartel et les prétendues cavernes d’Hercule ; de grand matin nous n’eûmes que 7 degrés centigrades, mais, aussitôt que le soleil s’éleva un peu, la température devint extrêmement agréable.
Par l’intermédiaire du ministre d’Allemagne à Tanger, je fis la connaissance d’un homme qui, dans la suite, me fut de la plus grande utilité. Sidi Hadj Ali Boutaleb était depuis peu arrivé à Tanger. Sa famille a des terres dans la province algérienne d’Oran ; il semble qu’il n’ait pu s’entendre avec les Français et qu’il ait été banni, prétendait-il, pour causes politiques. Il lui fut permis d’aller en Tunisie ou au Maroc, et il préféra le dernier pays. Sa famille est un peu apparentée au célèbre émir Abd el-Kader, qui vit aujourd’hui à Damas (1879). M. Weber, ministre d’Allemagne à Tanger, qui a vécu plus de vingt ans à Beyrouth et a bien connu le célèbre chef arabe, a souvent rencontré Hadj Ali chez lui. Hadj Ali a entrepris plusieurs fois des voyages en France dans la suite de l’émir, de sorte qu’il est assez au fait des coutumes européennes ; il prétend même avoir fait une grande expédition à travers la Syrie, la Perse, l’Inde jusqu’au Japon.
Quoi qu’il en fût, nous nous entendîmes dans la maison du ministre pour un voyage à Timbouctou, où il prétendait être déjà allé une fois. A la vérité, la mission qui m’avait été confiée à l’origine par la Société africaine d’Allemagne, consistait seulement en des études à faire dans l’intérieur du Maroc et, tout au plus, dans le haut Atlas ; mais, dès le premier abord, je m’étais proposé d’exécuter un projet plus étendu. Avant d’arriver à Tanger, j’avais fait à Paris chez M. Duveyrier la connaissance d’un Juif célèbre, Mardochaï ben Serour, qui a résidé longtemps à Timbouctou et à Araouan. Sa famille est fixée dans le petit sultanat indépendant de Sidi-Hécham, entre l’Atlas et l’oued Draa, dans la ville d’Akka. Mardochaï avait été chargé par M. Beaumier, autrefois consul de France à Mogador, de prendre des mesures topographiques avec des moyens primitifs et de rassembler des collections d’histoire naturelle ; Mardochaï s’est surtout fait remarquer en formant un grand herbier de plantes du sud marocain, qu’il a envoyé à Paris. A diverses reprises il s’est fait une fortune, et l’a perdue de même, parce que ses caravanes ont été détroussées. Il vient souvent maintenant à Paris, pour y chercher des secours, quoique je sois persuadé qu’il n’en a pas autant besoin qu’il veut bien le dire ; le peu de familles juives fixées et tolérées dans son pays ont toutes du bien, ainsi qu’on me le dit plus tard ; j’ai rencontré à ce moment plusieurs de ses parents.
Quand je vis cet homme à Paris, il m’indiqua une route pour aller au Tafilalet par le Maroc et l’oued Draa ; plus tard j’ai pris, en partie du moins, le chemin indiqué par lui : j’ai trouvé que ses indications n’étaient pas toujours exactes et que l’on doit accepter ses itinéraires avec une grande défiance. L’entretien que j’eus avec cet homme a certainement contribué à me faire à l’idée de traverser le Sahara. Il me donna également une lettre de recommandation pour son frère Nezzim Serour, que je n’ai pu voir, puisque je n’ai pas été à Akka même. Du reste, étant donnée la condition sociale des Juifs du pays, cette lettre m’aurait servi à peu de chose.
J’avais déjà complètement formé à Tanger le plan de mon voyage de Timbouctou ; je voulais visiter d’abord les deux capitales du Maroc, Fez et Marrakech, puis passer l’Atlas, et de là atteindre un point où se rassemblent les caravanes allant vers Timbouctou. Je proposai ce plan à Hadj Ali Boutaleb, et il le déclara exécutable si je voulais me soumettre à certaines conditions posées par lui. Il s’agissait d’abord de l’attitude à prendre en face des Mahométans stricts, dont je ne connaissais d’ailleurs pas suffisamment les mœurs et les coutumes. Nous arrêtâmes, en présence du ministre d’Allemagne, que Hadj Ali me suivrait en qualité d’interprète et de compagnon de voyage ; que je déférerais à ses prescriptions quand il serait nécessaire ; que, si nous atteignions Timbouctou et si nous en revenions, il recevrait 4000 francs d’indemnité, naturellement outre tout ce dont il aurait besoin en route. Si nous ne parvenions pas à Timbouctou et si nous étions forcés de revenir sur nos pas, il ne recevrait rien. Hadj Ali accepta ces conditions et se montra très heureux d’entreprendre ce voyage, car on l’avait banni d’Algérie sans aucune ressource.
Pour ne pas dépendre d’une personne, j’engageai aussi l’Espagnol dont j’ai déjà parlé, Cristobal Benitez, de Tétouan, qui parle et écrit couramment l’arabe et témoignait d’un grand désir de faire ce voyage. Comme beaucoup des Espagnols de Tétouan, de son métier il est découpeur d’écorce ; mais, par son éducation et son intelligence, il est beaucoup au-dessus de ses compatriotes de cette ville. Ses parents ont émigré d’Espagne depuis longtemps, et il est venu au Maroc tout enfant. Il m’avait accompagné déjà dans ma petite expédition préliminaire aux environs de Tétouan, et j’avais reconnu qu’il comprenait le but de mes recherches. Je lui confiai la surveillance des domestiques, les animaux de selle et de bât, le paquetage, le soin des tentes, etc. Après notre retour il devait recevoir par jour un douro espagnol, outre ce que nécessiterait son voyage. Le serviteur juif Jacob fut également réengagé, au moins pour le voyage dans le Maroc ; plus tard il ne devait plus m’être utile. Je repris encore le même machazini, Mouhamed Kaléi, jusqu’à Fez, résidence du sultan et notre premier but.
Je louai sept chevaux, qui devaient tous, sauf le mien, être chargés de bagages et porter en outre l’un de mes gens ; le Juif qui m’avait loué les animaux la première fois revint encore avec moi, joint à deux conducteurs. Je payai pour le voyage a Fez 12 douros par cheval ; c’est assez cher, et, pour voyager longtemps au Maroc, il vaut mieux acheter des chevaux et des mulets. Mais pendant mon séjour à Tanger il n’y eut pas beaucoup d’animaux tels que j’en désirais acheter ; il y avait assez de bons chevaux, mais ils auraient été trop chers. Quand on a beaucoup de bagages, il vaut mieux louer des chameaux ; mais avec ces animaux on va naturellement beaucoup plus lentement.
Une foule d’autres préparatifs m’étaient également nécessaires. J’avais fait faire deux nouvelles tentes d’après le modèle de celle que m’avait prêtée le ministre d’Allemagne, et qui, faites de trois couches d’étoffe superposées, se sont bien comportées et ont été faciles à tendre et à transporter. Je reçus de la légation, à titre de prêt, plusieurs lits de camp, des pliants et une table démontable, en même temps que toutes sortes d’ustensiles de cuisine. La légation possédait un assez grand nombre de ces objets, qui provenaient du voyage du ministre, deux ans auparavant, auprès du sultan. Nous n’avions pas besoin de nous inquiéter de notre nourriture, car nous avions à attendre partout la mouna ; il fallut seulement emporter du vin et du cognac, et aussi des médicaments, tant pour notre usage que pour les indigènes, qui prennent pour un médecin toute personne qui voyage en apparence pour son plaisir. Avant tout, la quinine est nécessaire, puis un ou plusieurs purgatifs ou astringents, la poudre d’émétique, la poudre de Dower, qui servent de calmants. Pour les Arabes, j’avais un sac plein de sulfate de magnésie, car je devais bien me garder de leur donner de la quinine, beaucoup trop chère, ou un médicament quelconque dont l’emploi intempestif eût pu avoir des suites fâcheuses. Une quantité suffisante de papier à dessin ou autre, de l’encre, surtout sous forme de poudre, et toute espèce d’ustensiles pour écrire ou pour dessiner, puis les divers instruments : tout cela était emballé de façon à être trouvé le plus vite possible. Dans les grands voyages, où il est nécessaire d’avoir beaucoup de bagages, on emballe souvent les objets les plus nécessaires avec tant de soin, que dans certains cas on ne les trouve pas, ou l’on n’arrive à eux qu’après avoir longtemps cherché et avoir ouvert de nombreux colis ; c’est une source de contrariétés, alors que la bonne humeur est une des premières conditions d’un voyage : les gens qui prennent tout au sérieux ou au tragique se préparent une foule de désagréments et de difficultés que les autres ne connaissent pas.
Tant que je voyageai dans l’intérieur du Maroc, je conservai mon nom et mon costume européen ; plus tard je changeai l’un aussi bien que l’autre. En fait d’argent, on doit prendre surtout de l’argent espagnol et français, aussi bien que des pièces d’or.
Malgré l’invitation amicale de passer encore les fêtes de Noël dans la maison du ministre d’Allemagne, je me décidai, aussitôt que tout fut prêt, à partir, et je fixai le lundi 22 décembre 1879 comme jour de mon départ pour l’intérieur.