CHAPITRE V
MEKNÈS, LES MONTAGNES DU ZARHOUN ET LES RUINES DE VOLUBILIS.
Départ de Fez. — Ras el-Ma. — Ravins. — Ponts. — Vue de la ville. — Belle maison de campagne. — L’amil. — Meknès. — La mellah. — Industrie et commerce. — Culture des jardins. — Fanatisme. — Voyages des ambassadeurs. — Zaouias. — Es-Senoussi. — Palais du sultan. — Magasins de provisions. — Trésor. — Beau climat. — Kasr Faraoun (Volubilis). — Montagnes du Zarhoun.
Le 17 janvier 1880 je quittai la résidence du sultan du Maroc et me dirigeai vers l’ouest pour aller voir Meknès[18], le « Versailles marocain ». Quoique j’aie souvent réclamé aux autorités de Fez pendant les derniers jours quelques machazini pour mon voyage, ces hommes n’avaient pas encore apparu, et je me mis en route, tout à fait contre l’usage du pays, sans une escorte de ce genre. Quantité d’amis maures avec lesquels je m’étais lié à Fez voulurent à toute force nous accompagner pendant quelques heures, et même le jeune Edrisi, le neveu de mon interprète, ainsi que Ibn Djenoun, profitèrent de cette circonstance pour aller en notre compagnie à Meknès, où ils espéraient faire quelque affaire. Mes serviteurs juifs qui avaient tenu mon ménage à Fez, touchés des bons gages et surtout des bons traitements qu’ils avaient trouvés dans notre maison, prirent de nous un congé solennel et appelèrent sur mon entreprise les bénédictions de leur Dieu.
Nous quittâmes la résidence par le Bab el-Mahrouk, la porte occidentale, par laquelle nous étions également entrés dans la ville. Vers l’ouest et le sud-ouest s’étend l’immense plaine de Fez, dont la fertilité a été tant de fois vantée. Ce n’est pourtant pas du tout le cas. Ce plateau est constitué par un conglomérat grossier et solide, qui de plus est couvert, en beaucoup de places, de plaques de calcaire très récent, géologiquement parlant ; ce calcaire sort également en de nombreux endroits de la mince couche d’humus. Vers le nord-ouest mène la large route, très fréquentée, qui va à Tanger par Kasr el-Kebir : au contraire, dans une direction faiblement inclinée vers le sud-ouest, des sentiers sans nombre tracés par les animaux de bât se dirigent vers Meknès. Ce dernier chemin est également très suivi ; on y rencontre souvent des marchands, des fonctionnaires, des machazini et des caravanes de marchandises.
Ce chemin nous conduisit d’abord dans la vallée de l’oued Fez ; puis nous nous élevâmes sur une terrasse haute de plusieurs mètres, constituée par le calcaire dont j’ai parlé et qui montre en grandes masses une tendance à se décomposer en forme de cuvettes, ou mieux de coupes concentriques. Ces creux peu profonds, de forme circulaire, souvent de plusieurs mètres de diamètre, se retrouvent dans tout le pays parcouru par nous jusqu’à Meknès. La contrée est sans aucun arbre ; des touffes de palmiers nains et des chardons recouvrent cette plaine de beaucoup de milles carrés, qui est peu propre à la culture des céréales.
Le temps était magnifique ; un ciel clair et sans nuages s’étendait au-dessus de la plaine infinie, et laissait apparaître nettement dans l’air pur les objets les plus éloignés. Nous avions tous le même sentiment agréable d’avoir échappé à une prison étroite et sombre et nous chevauchâmes gaiement, lentement et agréablement vers notre but immédiat. La distance entre Fez et Meknès ne compte qu’une quarantaine de kilomètres, mais nous préférâmes la diviser en deux étapes.
Il est près de dix heures quand nous quittons Fez, et dès deux heures et demie nous nous arrêtons et dressons nos tentes. Nous avons passé en chemin une petite rivière, affluent de l’oued el-Fez, l’oued el-Adjen, sur un pont de pierre bien conservé. Notre bivouac se trouve près de l’oued el-Ndja, qui va directement vers le nord dans le Sebou. Il y a également ici un très beau pont sur la rivière ; tout près sont quelques palmiers, qui surprennent dans ce pays absolument sans arbres, et c’est là que sont dressées d’ordinaire les tentes des voyageurs. J’ai toujours remarqué qu’un palmier isolé fait un très bel effet, tandis que les palmiers en masses me plaisent beaucoup moins. A une heure seulement au sud de notre bivouac est un pays nommé Ras el-Ma (Tête de l’Eau) ; c’est une faible ondulation du sol où prennent leur source l’oued el-Fez et l’oued el-Ndja, ainsi que quelques ruisseaux plus petits, qui se jettent dans ces deux rivières. L’oued el-Fez coule d’ici directement vers l’est, et se jette dans le Sebou après avoir pourvu d’eau la ville de Fez, tandis que l’oued el-Ndja coule dans la direction du nord, droit vers ce fleuve.
Auprès de notre bivouac se trouve un douar, dont les habitants appartiennent à la tribu des el-Oudeia et ne se montrent pas très bien disposés. Evidemment ils sont trop souvent dépouillés et obligés de livrer la mouna aux fonctionnaires du sultan qui font ce trajet, de sorte qu’ils voient avec méfiance toute caravane étrangère. Comme je n’avais aucun machazini avec moi, il ne fut pas question de mouna ; je n’avais nulle prétention à cet égard, et ne demandais que de l’orge pour mes chevaux en échange de bel argent. Mais on prétendit qu’il n’y en avait pas au village, et il me fallut envoyer dans le voisinage, à des heures de distance, pour trouver de la paille et de l’orge.
Autant le jour avait été d’une chaleur agréable, autant le froid devint vif pendant la nuit ; nous en souffrions dans nos tentes, et, quand nous nous levâmes, le lendemain matin vers six heures, nous avions 2 degrés de froid, à notre grand étonnement. La rivière et l’eau des pots étaient couvertes d’une mince couche de glace ; les champs d’alentour resplendissaient dans leur frais manteau blanc.
Vers sept heures et demie nous partions, tremblants de froid ; mais, à mesure que le soleil s’élevait, la température devenait plus douce, et le changement était si rapide, que vers onze heures nous avions déjà 20 degrés à l’ombre ! Après avoir passé la rivière (comme tous les Arabes, nous évitions soigneusement les ponts bien bâtis, et nous traversions généralement les rivières à gué, suivant la mode du pays), nous arrivâmes de nouveau sur le plateau sans fin dont l’uniformité était rompue, pendant la marche de ce jour, par plusieurs ravines très profondes, extrêmement pittoresques, au fond desquelles des torrents grondaient en courant vers le Sebou. On est d’autant plus surpris à la vue de ces coupures profondes apparaissant tout à coup, qu’on croit voyager sur une plaine basse sans limites ; mais le plateau a plus de 400 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la Méditerranée, et le voyageur s’arrête surpris devant ces ravins qui ont jusqu’à 150 mètres de profondeur, et dont les parois sont presque verticales.
Les éléments géologiques du plateau sont faciles à distinguer sur ces points. Sous les couches calcaires dont j’ai parlé et qui se décomposent en forme de coupes, sont des lits horizontaux de sable et de marne, dont les fossiles indiquent une origine tertiaire récente ; entre les deux s’étend par places la couche de conglomérat, dont l’extension est si grande. Au-dessous se trouvent, en couches relevées verticalement, le grès et le calcaire, avec dépôts quartzeux, des formations de nummulites éocènes, si répandues dans le nord du Maroc. Elles se dirigent du sud-ouest vers le nord-est et tombent vers le nord sous un angle aigu.
Le chroniqueur du voyage de l’ambassade allemande, L. Pietsch, donne une description pittoresque de ces profondes coupures, si intéressantes ; il dit à leur sujet : « Ces ravins surprennent par leur beauté pittoresque, vraiment romantique, dont on sent d’autant mieux l’effet, qu’ils apparaissent subitement dans le vide d’une étendue monotone et sans arbres. Les hautes cascades grondantes et écumantes, le feuillage épais des figuiers, parmi lesquels les ceps de vignes enroulent leurs sarments flexibles, la vallée entière embaumée du fin parfum des fleurs de la vigne, les grandes haies de roseaux et de lauriers-roses murmurant au bord des eaux qui courent gaiement, ce ravissant tableau profondément dissimulé entre les parois verticales des ravins, repose l’esprit par son charme infini. Et ce charme s’accroît encore quand on descend, pendant les heures de repos, dans cette rivière limpide et froide : assis sur un bloc de rocher, on se laisse entourer de ses bras blancs, et on passe dans sa fraîcheur les heures ardentes qui s’écoulent sur le plateau. Les tortues curieuses n’inquiètent pas le moins du monde ce plaisir. Quoiqu’elles étendent volontiers leur cou hors de leur carapace, en sortant leur tête de l’eau, pour considérer l’hôte qui veut se plonger dans leur lit humide, elles s’enfuient pourtant au bout d’un instant avec des mouvements d’un comique irrésistible, et avec la même expression de très grande frayeur que montrent les vieilles femmes mauresques à la vue d’un Européen. Aussitôt qu’on fait un pas vers elles, elles plongent profondément, avec une habileté natatoire qu’on supposerait à peine à une créature aussi lourde d’aspect. »
Ces profondes coupures à parois verticales me remettaient très vivement en mémoire une apparition semblable dans la vallée du Dniestr, de la Galicie orientale. Là également le plateau de la Podolie est coupé de ravins de plus de 100 pieds, sur les parois verticales desquels il est aisé d’étudier les différentes formations géologiques et dans le fond desquels le Dniestr court rapidement vers l’est.
La direction ouest que nous prîmes le 18 janvier était légèrement inclinée vers le sud-ouest. Après avoir passé quelques petits ruisseaux venant de Ras el-Ma, nous atteignîmes un pays nommé Mechra er-Remal, surprenant par la quantité de sable qui couvre le sol. Vers onze heures et demie nous arrivâmes au premier ravin, nommé oued em-Mehedouma ; un grand pont, à moitié ruiné, franchit la rivière, et de l’autre côté se trouvent les ruines d’anciennes fortifications et un palmier isolé. Nous fîmes halte à l’ombre des vieux murs mauresques ; devant nous s’élevaient vers le nord les pentes des montagnes sacrées du Zarhoun, avec leurs sombres forêts d’oliviers.
Vers deux heures nous continuâmes la marche, toujours par le plateau qui monte doucement vers le nord ; nous traversâmes le ravin de la rivière des Juifs, puis nous arrivâmes à une autre coupure, dans le voisinage de laquelle se trouve la source dont on a lu plus haut la jolie description, et qui est nommée Aïn Toutou, ainsi que tout le pays. Enfin nous atteignîmes le dernier des ravins du plateau, l’oued el-Ouslin ; de l’autre côté de ses parois verticales, les murs extérieurs de Meknès étaient déjà visibles.
Tout le chemin de Fez à Meknès prouve que jadis il était tenu en bon état, quand les sultans résidaient plus souvent à Meknès. De nombreux ponts et des restes de fortifications prouvent que l’on s’inquiétait de la sécurité et de la commodité des puissants voyageurs ; mais depuis longtemps déjà tout est tombé dans l’abandon. Quoique ce chemin soit assez fréquemment suivi, la sécurité dont on y jouit n’est pas grande. Les tribus des environs, particulièrement celles du sud, sont surtout berbères et compromettent souvent par leurs brigandages la sûreté de la route. Quand le sultan actuel va à Marrakech, ce qui arrive d’ordinaire une fois par an, il emmène de très fortes masses de troupes en guise d’escorte, et il est assez souvent arrivé que ces dernières étaient attaquées par des bandes de brigands berbères. Cette insécurité est également un des motifs qui rendent ce grand plateau si peu peuplé. Quoique la culture du sol doive y offrir quelques difficultés, il y aurait pourtant grandement place pour l’élevage de troupeaux de moutons et de chèvres ; mais, dans tout mon voyage, je n’ai rien vu de semblable.
De l’autre côté du dernier ravin, nous atteignîmes rapidement les jardins immenses plantés d’oliviers et de céréales, et entourés de grands murs, qui s’étendent tout autour de la ville. Nous descendîmes encore une fois dans une dépression du sol, et nous nous arrêtâmes bientôt devant la puissante porte de la ville, qui s’étend en forme d’amphithéâtre sur une colline faiblement accentuée. Comme dans toutes les villes arabes, le premier aspect, du dehors, est agréable et grandiose : à Meknès cette première impression est encore accrue par la végétation très riche du pays, par de beaux jardins sans nombre et par des champs et des prairies bien tenues. La nature, sous ce magnifique climat, a prodigué ses bienfaits, malheureusement à des gens qui ne savent pas les apprécier.
Nous parcourûmes une partie de cette grande ville, qui s’étend surtout du sud-ouest au nord-ouest, et nous nous arrêtâmes vers six heures sur une place au milieu de Meknès, devant une grande porte richement ornée, qui mène dans la cour d’une mosquée. Hadj Ali fit aussitôt une visite au gouverneur ou amil (le mot pacha n’est pas en usage au Maroc), et lui montra la lettre que m’avait fait remettre le sultan : l’amil fut très courtois et chargea aussitôt ses machazini de m’indiquer une maison. Comme, dans l’intervalle, j’avais fait déjà dresser les tentes et tout préparer pour le bivouac, je préférai passer la première nuit sur la place et me rendre le lendemain seulement dans la maison. L’amil y consentit et m’envoya, outre un souper magnifique, quatre hommes pour me garder la nuit.
Le matin suivant, je me disposai à m’installer dans la maison qui était mise à ma disposition, mais je m’aperçus qu’elle était très jolie, mais beaucoup trop vaste et que les grandes pièces vides en devaient être très froides. Je ne me souvenais que trop des jours de froid supportés à Fez. Sur ma réclamation, le gouverneur m’en fit désigner une petite, à la vérité ruinée en partie, mais charmante, au milieu d’un magnifique jardin ; je l’acceptai avec plaisir, nous nous y installâmes rapidement et nous nous y trouvâmes extrêmement bien. Les serviteurs furent logés au rez-de-chaussée, tandis que, avec mes interprètes, je prenais possession des chambres de l’étage supérieur ; de la véranda, qui était au nord, s’étendait une vue admirable sur les montagnes du Zarhoun, tout près de nous, avec leurs petits villages ressortant par leurs maisons blanches comme neige sur le vert foncé des immenses plantations d’oliviers.
Vers midi je fus invité chez l’amil avec mes interprètes Hadj Ali et Abdoullah (Benitez). L’amil, un Nègre, comme la plupart des hauts fonctionnaires marocains, n’était que depuis peu de temps dans ce poste et n’avait évidemment jamais vu d’Européen chez lui. C’était un homme d’âge moyen, au type nègre fort accusé et de couleur très foncée, qui faisait ressortir vigoureusement le blanc de neige de son grand turban et la teinte de son fin haïk. Il se montra très gracieux dans son accueil, et fut bien étonné de toutes les nouveautés qu’il voyait. Les nouvelles politiques d’Occident éveillèrent naturellement aussi sa curiosité ; nous ne pouvions en finir avec nos récits, de sorte que finalement nous dûmes encore prendre chez lui le repas du soir. Il nous reçut dans son cabinet de travail, grande pièce garnie d’un tapis, avec un bassin carré au milieu ; dans un angle étaient assis l’amil avec son chalif (secrétaire ou lieutenant), qui reçoit les pièces officielles, les lit et y répond, et est en possession du sceau du gouverneur. Ce dernier, comme d’ailleurs la majorité des hauts fonctionnaires, ne savait ni lire ni écrire ; ils tiennent ces _sciences_ pour inutiles, puisque leur chalif s’en occupe pour eux. Quand nous entrâmes, des négociations étaient pendantes avec différents cheikhs du voisinage ; pendant notre entretien, plusieurs affaires furent également traitées. Un machazini à mine fort raide entra, amenant un prisonnier, homme d’aspect misérable et chétif, qui resta humblement à la porte et se sentait évidemment très mal à son aise dans cette pièce élégante et devant une société choisie. Il entendit dans un silence stupide rendre aussitôt le jugement du gouverneur sur le rapport du machazini ; la bastonnade et la prison sont les peines habituelles pour les délits non politiques.
J’employai le peu de jours que je pouvais consacrer au séjour de Meknès, à faire dés excursions dans ses beaux environs, à parcourir la ville et à recueillir des renseignements de toute nature.
En ce qui concerne le nom de cette antique ville, si célèbre dans le monde musulman, Miknâs ou Miknâsa (Meknès) est la forme arabe moderne du nom de Miknâsat, déjà connu au dixième siècle. Une branche de la tribu berbère de Zenatah, nommée Meknâsah, fonda ici, dit-on, une ville à cette époque. Sur nos cartes modernes on trouve généralement employée la forme espagnole de Mequinez (ou Mekinès). Comme toutes les villes marocaines, Meknès se divise en trois parties : la kasba, avec les logements des personnages officiels, la ville des bourgeois avec les bazars, et la mellah, quartier des Juifs. La ville, qui aujourd’hui compte au plus 25000 habitants, est bâtie sur un espace immense et couvre une surface sans aucun rapport avec le nombre de ses habitants. Par contraste avec Fez, les rues y sont très larges ; il y a beaucoup de grandes places, qui donnent de l’air et de la lumière, et même la mellah consiste en une large et longue rue, qui à la vérité n’est pas très proprement tenue ; elle longe le mur de la ville et est disposée de telle sorte qu’on n’y a accès que par deux portes fermées la nuit. Meknès a été souvent érigée en résidence, d’une façon permanente ou temporaire, par les sultans ; c’est de là que viennent les nombreux restes de grandes constructions et les jardins abandonnés, entourés de murs, ruinés il est vrai, comme tout l’est au Maroc. On voit partout des maisons commencées, à moitié terminées et d’autres qui s’écroulent, lentement mais sûrement.
Comme dans toutes villes marocaines, les Juifs forment à Meknès une partie très importante de la population ; mais leur situation y paraît un peu moins difficile. Il est vrai qu’ils ne peuvent sortir hors de la mellah que les pieds nus, qu’ils ont leur coupe particulière de cheveux et qu’ils évitent, comme ailleurs, de faire paraître leur aisance par des vêtements de mise convenable. Mais les relations entre Mahométans et Juifs y sont un peu plus actives et un peu moins forcées ; on entend moins parler des actes de brutalité auxquels ces derniers sont exposés. A Meknès, leur existence est rendue beaucoup plus supportable en apparence par la circonstance seule qu’ils habitent dans une large rue bien aérée, et qu’ils ne sont pas confinés, comme à Fez et autres lieux, dans des antres misérables, aux émanations pestilentielles et dans des caves sombres pleines d’ordures. Si les Juifs marocains avaient seulement une légère idée de l’ordre et de la propreté, leur mellah donnerait une impression agréable. Tout le petit commerce et toute la petite industrie sont dans leurs mains. Les boutiques succèdent aux boutiques ; souvent il leur suffit d’une natte dépliée pour établir un atelier, où ils restent accroupis tout le jour avec une grande application, en se laissant rarement détourner de leur travail. Les cordonniers et les tailleurs, les forgerons, les menuisiers, les selliers, les ouvriers qui travaillent l’or et l’argent, les brodeurs de soie, etc., sont presque exclusivement des Juifs espagnols.
Chez les bijoutiers juifs on trouve souvent de vieux bijoux en or ou en argent d’un travail très original, qui datent de l’époque de la prospérité de Meknès, alors que la cour y résidait et qu’une foule de gens riches et de personnes de distinction y habitaient. Comme les Juifs font aussi des affaires de prêt, mainte jolie arme et maints bijoux de femmes sont tombés entre leurs mains et y sont demeurés. Il m’arriva, par exemple, d’acheter un petit poignard courbe très ancien, du genre en usage au Maroc, dont les deux faces du fourreau étaient garnies d’argent et montraient partout un fin travail d’arabesques. On ne fait plus du tout de semblables objets de luxe. Il se trouve aussi chez ces Juifs une quantité de bijoux de femmes. Très souvent les Mauresques sont mises dans le cas d’engager leurs objets précieux, quand la subvention qui leur est assurée par leurs maris pendant leurs voyages vient à manquer.
L’animation dans les bazars maures est beaucoup moindre à Meknès qu’à Fez ; Meknès n’est pas du tout une ville d’affaires et de commerce, et l’impression générale qui s’en dégage est celle d’une quasi-solitude. Dans la plupart des boutiques on ne vend que des objets d’alimentation ; en fait d’industrie mauresque, il n’existe de remarquable que des fabriques de poteries et de petites faïences colorées, pour la décoration des appartements, ainsi que les ateliers d’objets en cuir de couleur. Au contraire, le commerce de fruits, de légumes et d’huile paraît très important. Meknès est une vraie ville de jardins ; nulle part au Maroc je n’en ai vu comme les siens. Différentes espèces de raves, de choux-fleurs, de haricots, de pommes de terre, de choux, de tomates, de grenades, de raisins, de figues, d’amandes, de dattes, d’oranges, de limons doux, et beaucoup d’autres encore, y prospèrent et y abondent, de sorte que Fez, la capitale, est approvisionnée de produits maraîchers par Meknès. Les jardins sont bien tenus, et un soin particulier est apporté à leur système d’irrigation. Les Arabes sont, ou plutôt étaient, des maîtres dans l’art d’établir et d’utiliser les conduites d’eau ; aussi la ville est-elle pourvue d’eau courante, grâce à un grand réservoir placé à l’extérieur.
Mais ce sont les vastes bois d’oliviers qui font la principale richesse des habitants. Ces bois commencent tout près des portes de la ville et se prolongent vers le nord jusqu’aux longues montagnes du Zarhoun, dont les pentes méridionales forment aussi une seule et immense forêt d’oliviers. C’est une vraie montagne d’huile ; beaucoup des habitants aisés de la ville y possèdent des propriétés, avec des enclos d’oliviers.
La vigne est relativement peu cultivée, quoique le climat lui convienne très bien. Comme les Marocains sont très stricts observateurs de l’interdiction des boissons spiritueuses, les raisins ne sont utilisés qu’à l’état sec ; au contraire, les Juifs préparent de temps en temps une boisson qui n’a que de lointains rapports avec notre vin.
La population passe pour très fanatique, et la ville est restée longtemps sans être parcourue par les voyageurs étrangers. Ce n’est que dans ces dix dernières années qu’elle a été visitée plusieurs fois, depuis que les voyages d’ambassade à la cour du sultan se sont multipliés. Presque tous les ans, le représentant d’une puissance européenne, accompagné d’une importante suite et en grande pompe, va de Tanger à Fez et revient de là par Meknès, sur une autre route. Des présents de prix, presque toujours inutiles, sont envoyés de la part des grandes puissances européennes au souverain noir du Maroc, et le peuple marocain voit avec étonnement et fierté les princes de l’Europe civilisée chercher à se supplanter réciproquement pour ne pas tomber en disgrâce auprès de Sa Majesté Chérifienne. C’est là une attitude vraiment indigne ! Pour la plupart il s’agit de conclure un traité de commerce favorable, mais l’affaire serait beaucoup plus simple et surtout plus sérieuse si l’État intéressé envoyait simplement une canonnière à Tanger ou à Mogador. C’est ainsi que les grands peuvent persuader au sultan et au petit peuple que le Maroc est encore un des plus puissants empires du monde. Quand on voit, en outre, de quelle manière les ambassadeurs étrangers sont accueillis, comment le sultan noir reçoit toujours à cheval les représentants de la civilisation, après qu’ils ont attendu des heures en frac noir d’uniforme et tête nue, sous un soleil brûlant, et comment, après quelques mots insignifiants, il fait demi-tour et quitte l’étranger, on ne peut assez déplorer une pareille conduite des grandes puissances européennes en face d’un barbare qui sait à peine lire et écrire. N’est-on pas allé jusqu’à trouver non pas insolent, mais fort spirituel, ce mot du sultan ou de l’un de ses esclaves : De même que les souverains européens reçoivent, assis sur leur trône, les ambassadeurs étrangers, il pouvait bien, lui sultan, faire de même sur un cheval, puisque ce cheval est son trône !
La population de Meknès s’est un peu accoutumée aux Européens depuis les voyages d’ambassade ; il faut y être toujours très prudent et surtout éviter de parcourir les rues sans un machazini. Meknès et particulièrement les villages des monts du Zarhoun dans le voisinage passent, en effet, pour sacrées. Sur les pentes occidentales de ces montagnes se trouve le plus grand sanctuaire du Maroc, le tombeau de son plus célèbre souverain, Mouley Idris Akbar, le Grand. Meknès est donc le chef-lieu de quelques sectes très fanatiques, et entre autres de l’ordre des es-Senoussi, dont beaucoup de membres parcourent le Maroc. Dans aucune ville marocaine, les processions des différentes zaouias pour les grandes fêtes mahométanes, et surtout la naissance de Mahomet, ne sont aussi farouches et aussi bruyantes qu’ici. Ces jours-là, la mellah, le quartier des Juifs, est tenue fermée ; et, si par hasard un Chrétien se trouvait dans la ville, on ne le laisserait certainement pas sortir de chez lui : on l’y garderait avec soin. La foule furieuse, appartenant aux plus basses classes, et surtout les Nègres esclaves et les femmes sont comme des fous ; ils déchirent les animaux qu’ils trouvent sur leur passage, chiens, moutons, chèvres, et en dévorent la viande saignante ; on dit même qu’il est déjà arrivé à Meknès que des hommes ont été sacrifiés de cette façon, et tout cela en l’honneur d’Allah et du Prophète ! Nulle part la férocité de l’homme ne se montre à un tel point que dans ces fêtes mahométanes.
En ce qui concerne la secte des es-Senoussi dont je viens de parler, elle est répandue dans tout le nord de l’Afrique et possède des zaouias depuis l’Égypte jusqu’au Maroc et loin dans l’intérieur. Si-Senoussi, le père du chef actuel de la secte, Mohammed es-Senoussi, commença sa propagande en Égypte vers la cinquantième année de ce siècle. Lorsqu’il vit que, sous l’influence des légations européennes, le gouvernement égyptien regardait sa conduite avec défiance, il s’enfuit vers Barka et fonda dans Djebel-el-Akdar, près de Benghasi, sa première zaouia. Mais là encore il ne se sentit pas assez en sûreté, et s’enfonça profondément dans le désert et fonda dans l’oasis de Djerboub la zaouia centrale, d’où une vive agitation commença à se répandre. Il voulait réformer l’Islam, un peu dégénéré, et rétablir dans leur intégrité les vieilles croyances du Coran. Dans ce but il envoya ses adhérents dans tout le nord de l’Afrique et fit partout élever des zaouias. Après la mort de Si-Senoussi, dès 1860, son fils, le chef actuel, prit la conduite de l’ordre et continua avec de nouvelles forces l’œuvre de son père, qui prit peu à peu de l’importance, de sorte que l’ordre possède aujourd’hui la plus grande influence dans tous les États mahométans du nord de l’Afrique. Sa sévère discipline, sa richesse et son manque de scrupules quant aux moyens d’atteindre le but fixé, font de cet ordre des es-Senoussi l’une des plus dangereuses parmi les confréries dans lesquelles la civilisation européenne voit ses plus violents adversaires au nord de l’Afrique. Pendant mon voyage au Maroc je rencontrai souvent des membres de cet ordre, créatures en haillons, aux yeux hagards et féroces, et dont l’apparition suffisait pour répandre la crainte. Ils errent en mendiant dans le pays, et malheur à qui ne répond pas à leurs demandes ! Je me souviens d’avoir vu un de ces coquins fanatiques se précipiter sur moi avec une lance, en me réclamant violemment de l’argent. Il ne fut pas content de ce que je lui donnai, saisit mon cheval par la bride, me menaça de sa lance et ne put qu’avec peine être écarté par mon escorte. Quiconque oserait, dans un moment d’impatience, bien naturelle après une telle importunité, user de violence envers un pareil mendiant, aurait le plus grand tort, et, dans ce cas, les autorités elles-mêmes ne pourraient protéger l’étranger contre la fureur d’une population irritable.
[Illustration : Arabe de la secte des es-Senoussi.]
Le matin du 20 janvier, le gouverneur m’envoya quatre mulets sellés et quelques machazini pour me permettre de visiter les environs immédiats de la ville. Mes deux interprètes et l’un des serviteurs marocains, Ibn Djeloul, m’accompagnaient.
En dehors de la véritable ville commence une cité à part, le quartier vraiment gigantesque de la résidence, où l’on arrive par une belle porte, flanquée de tours crénelées appuyées sur de fortes colonnes trapues. Cette merveille architecturale, ornée de magnifiques majoliques et de charmants motifs décoratifs, montre combien le sens artistique était développé jadis et, par contre, combien la population actuelle est stupide et indifférente en laissant tomber ces superbes monuments : les parties basses de cette porte sont déjà enduites à la chaux. Il est difficile de décrire ce qu’on nomme la résidence. Au premier coup d’œil c’est un ensemble de places immenses et désertes, séparées les unes des autres par des murs, d’où surgissent çà et là les tours des mosquées ou les toits des maisons ; cet ensemble couvre une telle étendue, qu’il faut des heures pour en faire le tour à cheval. Si l’on y pénètre, on trouve dans ces espaces si désolés, en apparence si vides, des palais ruinés cachés au milieu de beaux et grands jardins d’agrément, des parcs à gibier avec des troupes d’autruches, des antilopes, etc., de grandes écuries, pleines de beaux chevaux, des villages entiers avec les habitations des esclaves, des tours fortifiées qui servaient de trésors, des aqueducs, et enfin un système très étendu et extrêmement compliqué de passages souterrains voûtés, qui servent de magasins pour les masses de grains appartenant au sultan.
[Illustration : Grande porte de Meknès.]
Il est impossible que tout cet ensemble de places géantes et de grands murs avec des tours en forme de fer à cheval ait été tracé d’après un plan. Les divers sultans l’ont évidemment construit dans la suite des siècles, d’après leurs caprices ; chaque souverain laissait abandonné le bâtiment commencé par son prédécesseur immédiat, et en édifiait un nouveau, qui peut-être ne devait être qu’à moitié terminé, et c’est ainsi que se forma ce quartier de la résidence, qui a presque un mille carré d’étendue. Aussi loin que vont les yeux, aussi loin s’étendent à l’horizon les hautes murailles dorées par le temps ; par places elles servent du moins à enclore les plantations d’oliviers. Tout au loin on aperçoit de grandes ruines : à Meknès on raconte que ce sont les restes d’un mur tout à fait gigantesque, qu’un puissant sultan voulut faire construire entre cette ville et Marrakech, la résidence du temps ; il devait être si haut et si solide qu’aucun ennemi ne pourrait le détruire, et si large que les caravanes y circuleraient sûrement et commodément. Sur un point, le sol est couvert de magnifiques colonnes et de chapiteaux de marbre, que le cruel sultan Mouley Ismaël fit venir d’Italie, pour les employer à la construction d’un palais. Aujourd’hui elles gisent sur le sol, couvertes d’ordures, brisées en plusieurs pièces, et nul ne s’en inquiète. Nulle part la décadence n’apparaît sous une forme plus palpable que sous celle de ces débris classiques : ils montrent que de tout-puissants souverains surent faire fleurir pour un court espace de temps les arts et les sciences, qui devaient disparaître avec eux.
Le souverain actuel, Mouley Hassan, ne réside jamais à Meknès ; il ne fait qu’y passer lors de son voyage annuel de Fez à Marrakech. Mais ses principaux haras sont à Meknès, et les nobles chevaux de race berbère pure y sont élevés ; d’ordinaire l’ambassadeur d’une puissance européenne en reçoit un en présent, quand il est admis par le sultan.
Les grands magasins souterrains de grains paraissent aujourd’hui ne plus être utilisés ; je les trouvai vides pour la plupart et leurs dalles de fermeture souvent brisées ; ils doivent être fort étendus, car les pas des chevaux retentissent longtemps sur le sol. On dit qu’en 1878, quand une famine effroyable, qui coûta la vie à des milliers d’hommes, régnait au Maroc, on supplia inutilement le sultan d’ouvrir ses magasins et de distribuer ses grains. Quand enfin la nécessité fut telle, qu’il y fut forcé, on trouva qu’une grande partie de ces milliers de quintaux de grains était pourrie.
Mouley Hassan semble ne pas aimer à aller à Meknès, parce qu’il y a dans cette ville, et surtout dans les localités de la chaîne voisine du Zarhoun, de nombreux personnages influents qui sont de violents adversaires de la dynastie des Filali, et des partisans des anciens souverains de la maison des Idrides, puissante famille chérifienne. Ils veulent en cette qualité disputer au sultan actuel le droit de se nommer chérif, c’est-à-dire descendant du Prophète. C’est pourtant seulement grâce à ce fait que Mouley Hassan est considéré comme un grand chérif, presque à l’égal du chalif de Stamboul, et qu’il peut prétendre à la puissance temporelle sur un empire aussi étendu et composé d’éléments aussi nombreux que le Maroc.
On connaît la légende des immenses trésors en argent monnayé qui seraient entassés à Meknès, derrière de fortes murailles et des portes solides. Il est difficile à un voyageur d’apprendre exactement la vérité à cet égard. Pourtant il est bien certain que dans la suite des temps les sultans ont dû amasser des sommes immenses, puisqu’ils recevaient de l’argent chaque année et ne dépensaient que des sommes tout à fait insignifiantes. C’est encore le cas aujourd’hui. Le sultan à lui seul, car il n’y a pas de trésor public, reçoit certainement chaque année plusieurs millions, dont il déduit seulement les dépenses de sa cour et un certain nombre de pensions pour des favoris, des parents, des écoles de théologie et pour certaines fondations. Les dépenses d’entretien des fonctionnaires sont presque nulles, car ces derniers sont invités à vivre aux dépens des provinces, et la petite armée régulière du sultan lui coûte fort peu. Quant au pays, à ses routes, à ses ponts, à ses hôpitaux et à ses prisons, etc., ils ne lui coûtent absolument rien. La dette publique contractée à la suite de la guerre avec l’Espagne est presque complètement amortie, parce que ce pays s’est réservé, depuis, la moitié du produit des douanes. Il doit donc, tous les ans, rester une certaine somme d’argent monnayé, qui est ajoutée aux trésors amassés depuis de longues années. On prétend qu’ils sont gardés à Meknès de toute antiquité, et il s’est formé une légende à leur sujet. On raconte que le bâtiment où ils se trouvent est entouré de hautes et épaisses murailles ; après avoir franchi trois portes de fer, on arrive dans un passage sombre, au bout duquel se trouve une salle, d’où on descend par une trappe dans les chambres souterraines, qui renferment l’argent. La maison est gardée par 300 Nègres esclaves, qui ne peuvent sortir vivants de cette tombe anticipée ; une fois par an seulement, le sultan ou l’un de ses fidèles vient jeter de nouvel or sur les tas de l’ancien. Il importe naturellement au souverain comme à ses favoris d’entourer ces trésors de tout le mystérieux possible, et la population y croit facilement. On prétend aussi qu’ils sont gardés en plusieurs endroits ; une partie serait cachée à Meknès, une autre à Fez, et la plus grande dans l’oasis du Tafilalet, au sud de l’Atlas, le pays d’origine des Filali.
Ce qui me paraît le plus vraisemblable, c’est que la fortune du sultan, qui n’est pas d’ailleurs aussi grande qu’on a bien voulu le dire, mais qui a pourtant une grande importance, doit avoir été mise en sûreté au Tafilalet. Il vient en effet chaque année plus d’Européens au Maroc, et, en cas de complications armées, une occupation de Fez et de Meknès ne serait pas absolument impossible. Mais ceux qui visitent Meknès n’en sont pas moins bercés de tous les contes qui se sont créés dans la suite des temps au sujet des trésors du sultan et des 300 esclaves murés. La « garde noire », qui fait partie de l’armée régulière et se compose presque exclusivement de Nègres connus pour leur bravoure sauvage et leur férocité, a sa garnison à Meknès.
Mon séjour dans cette ville compte parmi mes plus agréables souvenirs du Maroc, et la position charmante de ma maison, au milieu d’un beau jardin d’orangers, de jasmins et de rosiers, n’y contribua pas peu.
Pendant les tièdes soirées et les nuits, quand nous étions étendus sur la terrasse de la maison, et que les chants plaintifs d’un rossignol solitaire retentissaient dans le jardin en fleurs ; quand nos amis maures commençaient leurs narrations au sujet de la grandeur passée de leur ville, ou des sultans cruels qui avaient opprimé leurs peuples, et des souverains puissants qui étaient la frayeur des Chrétiens ; quand ils chantaient en s’accompagnant de leurs instruments primitifs, avec des accents monotones, mais avec des paroles de feu, la beauté des femmes et des filles de Meknès (et Meknès est célèbre sous ce rapport au Maroc), alors nous nous croyions transportés dans un conte des _Mille et une Nuits_. J’oubliais complètement ma présence dans un endroit qui est avec raison réputé pour sa haine envers le Chrétien : je ne voyais que la beauté de la nature, l’originalité de mon entourage, et, à moitié assoupi par les parfums des jasmins et des orangers, je m’abandonnais au plaisir de l’heure présente, sans penser aux fanatiques mendiants de la secte des es-Senoussi, dont les hurlements sauvages nous étaient souvent apportés par les tièdes vents du soir.
Le 22 janvier 1880, nous quittâmes la ville qui nous était devenue si chère. Notre but était Marrakech, la grande résidence actuelle du sultan, au sud-ouest de Meknès. Le chemin direct passe par une contrée peu sûre ; des tribus berbères révoltées habitent les avant-monts de l’Atlas et entreprennent de fréquentes expéditions vers le nord, de sorte qu’on prend rarement cette route directe. Aussi nous dûmes chercher d’abord à atteindre l’océan Atlantique, en allant droit vers l’ouest ; mais, comme je voulais voir les ruines romaines situées non loin de Meknès, il nous fallut d’abord prendre la direction du nord.
Le chemin menait par un pays de collines, dans les vallées duquel de petits ruisseaux fertilisaient un sol bien cultivé. Des pentes sud du djebel Zarhoun sortent ces petits cours d’eau : l’oued Bour, l’oued Sechara, l’oued Zarhoun et l’oued Guimguima, qui se réunissent avec l’oued Rdoum, rivière plus importante. Celle-ci, qui coule au nord-ouest, se réunit ensuite avec le Sebou, le principal fleuve du Maroc. Nous remarquâmes sur un point de la route une multitude de pierres de taille bien équarries et gisant à terre ; elles paraissaient n’avoir jamais été employées. Toutes sortes de légendes se rattachent à ces pierres ; les Marocains prétendent que c’est le diable qui les a apportées ici. Peut-être y avait-il là un atelier de tailleurs de pierres au temps où les Romains posèrent leur pied puissant sur le Maroc.
Nous fîmes halte dans une des vallées longitudinales, près d’un petit village, d’où une faible distance nous séparait du champ de ruines nommé Kasr el-Faraoun (Château de Pharaon). A une demi-lieue de distance tout au plus, nous apercevions les maisons blanches et les coupoles, pittoresquement juchées dans la montagne, des tombeaux de la zaouia de Mouley Idris Akbar, où ce puissant souverain du Maroc et de grands saints sont enterrés. Jamais un infidèle n’a pénétré dans cet endroit ; même Rohlfs, qui jouait pourtant fort habilement son rôle de musulman, ne put y entrer. A l’aide de la lettre que m’avait donnée le sultan, il m’eût été possible de visiter également cette petite ville, mais je ne voulais pas délibérément provoquer le fanatisme des Marocains, et créer par là des embarras au gouverneur de Meknès, qui m’avait si aimablement accueilli. En outre, la chaîne du Zarhoun et ses villages appartiennent politiquement au gouvernement de Fez, de sorte que je n’y aurais rencontré probablement que des difficultés. La population des environs de Meknès fait partie de la tribu de Djirwan ; mais il s’y trouve aussi de nombreux Berbères, des Chelouh.
Les ruines se trouvent sur la croupe adoucie d’une colline couverte de gazon, de chardons et de toute espèce de végétation, de sorte que pour la plupart elles disparaissent complètement sous ce manteau. On arrive d’abord à un grand mur, haut de près de 30 pieds, auquel se raccorde à angle droit un fragment de muraille moins élevé. Dans ce dernier s’ouvre vers l’ouest un puissant arceau en plein cintre, dont une petite partie seule existe encore. Tout est construit en grandes pierres de taille, qui, selon toute apparence, sont jointes sans mortier.
Plus loin on rencontre une deuxième ruine, qui devait former un tout avec des restes de constructions, éloignés d’environ 40 pas. Le chroniqueur du voyage de l’ambassade allemande de 1878, dont les membres visitèrent également ce point, dit ce qui suit à propos de ces ruines : « Il paraît évident que ces deux murs font partie d’un ensemble architectural ; je suis certain que ce devait être une basilique à trois nefs, dont le grand axe était dirigé du sud au nord. La nef médiane s’ouvrait aux deux extrémités, par une porte en plein cintre de 15 pas de large. Sur les parois intérieures de cette porte étaient en saillie des demi-colonnes corinthiennes. Un pied-droit large de 4 pas séparait ce portail central des portes en plein cintre, larges également de 4 pas, qui donnaient accès dans les nefs orientale et occidentale. Un mur massif, avec de lourds entablements de surcharge, fermait la construction sur les côtés est et ouest. A l’intérieur, la nef médiane était séparée, semble-t-il, des nefs latérales par une suite de colonnes non cannelées. Devant les sorties nord et sud se trouvait encore un porche, profond de 7 pas.
« Ce qui subsiste de cet imposant monument de la décadence romaine, assez lourd pourtant dans ses proportions comme dans son exécution, est un fragment du mur du porche méridional, le portail du sud ainsi que celui du nord de la nef latérale de l’ouest, outre quelques lits de pierres de taille des pieds-droits appartenant aux portails sud et nord du vaisseau latéral de l’est et des grandes portes médianes, avec les bases et de courts tronçons des demi-colonnes. Les deux arcs de plein cintre encore debout ont été surbaissés en forme d’arc en anse de panier par le lent affaissement des pieds-droits et par la pesée des pierres de taille placées encore au-dessus d’eux. Les grands murs extérieurs se sont écroulés en dehors, soit à la suite de tremblements de terre, soit par la dissociation générale de toutes les parties de l’édifice. Les débris de celui de l’ouest ont été dispersés et emportés ; ceux de l’est gisent pour la plupart, pierre sur pierre, jusqu’au faîte et tellement assemblés encore, que leur masse a simplement fléchi, mais paraît être à peine traversée par places par des crevasses. Dans les ruines couvertes de chardons, entre les extrémités sud et nord du bâtiment, de même qu’aux environs, gisent, parmi les blocs de pierre oblongs, des fragments de fûts et de chapiteaux corinthiens, dont les feuilles d’acanthe sont à peine dégrossies. »
[Illustration : Ruines de Volubilis.]
Dans le sol doivent exister des caves étendues ; on y a souvent trouvé, prétend-on, de grandes quantités d’or et d’argent.
Comme je l’ai dit, les Arabes nomment ces monuments, incompréhensibles pour eux, Kasr el-Faraoun, nom qui est donné également, dans d’autres pays mahométans, à des bâtiments de grandes dimensions et d’origine inconnue. Les Arabes entendent encore par Pharaon un prince tout-puissant qui fit construire des monuments si grandioses, que les mains des hommes ne suffirent pas pour ces constructions, de sorte qu’il dut recourir à des êtres surnaturels ; on trouve aussi le nom de Kasr Faraoun dans la péninsule Arabique. Les habitants de l’oued Mouça désignent notamment ainsi quelques murailles dans le voisinage de la vieille cité de Petra, et attribuent leur origine à un roi égyptien. Petra était l’antique capitale des Nabatéens dans l’Arabie Pétrée ; les habitants actuels désignent sous le nom de Kazneh el-Faraoun un prétendu grand trésor qui se trouverait dans une urne placée au sommet des ornements de la façade d’un temple de rocher, et qui viendrait également d’un Pharaon ; on voit au sommet de ce temple, à environ 100 pieds du sol, les traces des balles que les Arabes du voisinage ont tirées pour chercher à le faire écrouler.
Le peu de ruines étudiées jusqu’ici dans le Kasr Faraoun marocain ne permettent pas de reconnaître à quel monument elles appartenaient : nous ignorons si c’était un temple, un palais de justice ou quelque autre bâtiment analogue. Si des archéologues visitaient en détail cet endroit et faisaient débarrasser les ruines de toute végétation parasite, ils trouveraient probablement des points de repère. Mais pour cela il faudrait une permission spéciale du sultan et aussi une escorte militaire suffisante, afin d’être en sûreté contre la population facilement irritable des villes saintes du voisinage. On trouve d’ailleurs aux environs quelques pierres encore couvertes d’inscriptions d’où il ressort avec certitude que ces constructions ont appartenu au municipe romain de Volubilis, du temps de l’empereur Domitien. Cet endroit est connu depuis longtemps par l’_Itinéraire_ d’Antonin, mais on avait cru, jusqu’à ces derniers temps, que Volubilis occupait l’emplacement actuel de Fez. On sait aujourd’hui qu’il s’en trouvait à deux petites journées de marche.
Plusieurs pierres de différentes grandeurs, la plupart oblongues et couvertes d’inscriptions, y ont été trouvées ; la plupart sont brisées et leurs inscriptions en grande partie effacées. Les archéologues connaissent depuis longtemps sans doute le peu d’inscriptions découvertes dans cet endroit ; on en trouverait certainement encore plus en faisant des fouilles complètes. Par le fragment de notice suivant on voit qu’il y avait aussi là des lieux de sépulture. Je ne sais si cette inscription était connue jusqu’ici.
Ces mots étaient tracés sur une pierre brisée :
M FABIO LIIICI
ROGATO AN XVII
VRBS CRISTVS
PATER
FILIO PIISSIMO POS
Si la population du Maroc était moins fanatique et moins défiante, on pourrait encore faire dans le pays mainte observation archéologique importante. La domination romaine a profondément pénétré au Maroc, mais il faut aussi tenir compte de la tendance des Marocains à attribuer aux Roumis toute construction qui n’est pas sortie de leurs mains. Je trouvai ainsi au milieu des montagnes de l’Atlas de vieux murs désignés sous le nom de Kasr el-Roumi ; quelques ruines au sommet d’une montagne près de Foum-el-Hossan, à la lisière nord du Sahara, sont également attribuées aux Romains par la population. Beaucoup de monuments d’origine portugaise, dans le nord du Maroc, sont désignés comme datant de la domination de Rome.
Du reste, on lit le passage suivant, dans un livre de Jackson paru en 1814 (_Account of the empire of Marocco_) : « Le père du sultan Sliman bâtit un magnifique palais au bord de la rivière du Tafilalet ; les colonnes en sont de marbre, et beaucoup y ont été transportées par-dessus l’Atlas, après avoir été prises dans les ruines de Kasr Faraoun, près du tombeau de Mouley Idris Akbar. » Les Arabes content également que jadis de grands trésors furent trouvés dans cet endroit. Cette recherche est fort goûtée au Maroc, et l’imagination de la population s’occupe volontiers des trésors fabuleux qui sont, dit-on, cachés par places. Cette croyance est certainement basée sur ce fait, qu’il a été souvent coutume, au Maroc, de cacher les objets précieux acquis d’une manière quelconque, pour les mettre en sûreté contre l’avidité des tout-puissants sultans et de leurs représentants.