Chapter 12 of 26 · 12165 words · ~61 min read

CHAPITRE XII

L’ÉTAT MAROCAIN.

Les États mahométans du nord de l’Afrique. — Le pays du Maroc. — Situation. — Climat. — Maroc nord et sud. — Rivières. — Côtes. — El-Gharb. — Population. — Son chiffre. — L’Islam. — La langue. — Les Berbères. — Les Arabes. — Les Maures. — Les Juifs espagnols. — Les Nègres esclaves. — Les Chrétiens. — Organisation de l’État. — La dynastie. — Conduite des affaires publiques. — Sidi Mouça. — Constitution. — La justice. — Les cadis. — Les nobles. — Les prisons. — Administration du pays. — Amelât. — Amil. — Amin.

La côte nord du continent africain est parmi les plus fortunées de la terre, et il n’est pas étonnant qu’il s’y soit développé une civilisation puissante bien avant l’ère chrétienne. En effet, au moment où la côte sud de la Méditerranée était couverte, jusque très avant dans l’intérieur et jusqu’à l’extrême ouest, de nombreuses colonies en pleine prospérité, la zone de déserts aux chaleurs mortelles à tout être animé ne s’avançait pas encore aussi loin vers le nord ; là où aujourd’hui le sable doré du désert couvre des plaines étendues, ou se trouve amoncelé en chaînes de dunes puissantes, presque impossibles à franchir, il y avait autrefois de grands espaces boisés et des champs d’orge touffus. Les lits de rivière desséchés aujourd’hui conduisaient alors à la Méditerranée une grande quantité d’eau ; les hippopotames et les crocodiles les animaient, et l’éléphant d’Afrique, dressé par les adroits Carthaginois et employé par eux à la guerre, trouvait alors à vivre dans un pays où aujourd’hui de maigres touffes d’alfa peuvent à peine subsister.

La douceur du climat, la fertilité du sol, la richesse des populations, attirèrent dans ces pays tous les peuples jaloux des grandes entreprises. Aujourd’hui encore, ce sont les Arabes qui y jouent numériquement le rôle le plus important ; mais ils ne sont plus nulle part un peuple indépendant et souverain. L’influence européenne s’accroît ici constamment. La France s’est établie en Algérie depuis un demi-siècle et a dernièrement conclu avec la Tunisie une convention qui rend ce pays tributaire non plus des Turcs, mais de la république Française. La Tripolitaine est encore pour un temps dans la dépendance de la Porte ; mais l’Italie, amèrement froissée de l’occupation de la Tunisie, compte y jouer quelque jour un rôle ; l’Égypte est réorganisée par les Anglais ; il n’y a qu’à l’extrême ouest où le Maroc possède encore un souverain à lui, entièrement indépendant.

On sait que le règne de l’Islam, qui dure depuis des siècles dans le Nord-Africain, n’a jamais été capable de porter ces pays à un état de prospérité même approchant de celui qu’ils ont possédé autrefois. C’est le devoir des États civilisés de l’Occident, et surtout de ceux des peuples latins du Sud-Européen, de pénétrer de force dans ces terres africaines et d’y introduire les progrès de la civilisation moderne ; ce que l’Islam n’a pas su même conserver, encore moins faire progresser, doit être l’œuvre du Christianisme.

Le Maroc, lui aussi, ne pourra exister longtemps, et pour le moment son indépendance ne tient qu’à la jalousie qui existe entre l’Angleterre, la France et l’Espagne. J’ai déjà cité plusieurs particularités de la mauvaise administration du Maroc ; dans les pages suivantes on trouvera une description de l’organisation et des ressources d’un pays qui, dans un avenir peu éloigné, attirera plus l’attention qu’il ne le fait aujourd’hui. J’ai reçu de compatriotes amis qui avaient longtemps habité le Maroc, une foule de renseignements, dont beaucoup doivent être inédits, et pour lesquels je les remercie encore une fois.

LE PAYS.

Le pays que les Européens appellent Maroc, d’après le nom d’une des capitales et résidences de ses souverains, est nommé par les Arabes Maghreb el-Aksa (le Lointain-Ouest, _the Far-West_) ; par sa situation aussi bien que par la richesse de son sol, il fait partie des plus favorisés de la terre.

Immédiatement placé aux portes du monde civilisé, l’habitant du Maroc peut en quelques jours atteindre la France, l’Angleterre, l’Italie et même l’Allemagne ; en même temps les ports marocains sont très commodément placés pour les relations avec l’Amérique. Mais il faut attribuer à son isolement systématique de l’Europe, qui dure déjà depuis des siècles, ainsi qu’à l’exclusion du mouvement commercial et intellectuel du monde civilisé, l’existence d’institutions et de mœurs qui remontent au delà du moyen âge : c’est pour cela que ce pays est moins connu des nations civilisées que les parties les plus éloignées du Nouveau Monde. Une exclusion de ce genre contre tout étranger ne trouve, ou plutôt ne trouvait son analogue qu’en Chine et en Corée, où pourtant aujourd’hui un grand pas a été fait dans la voie des améliorations.

Le Maroc est considérablement plus grand que l’empire d’Allemagne ; on évalue sa surface à plus de 800000 kilomètres carrés. Il est situé entre le 27e et le 36e degré de latitude, et jouit, au moins dans sa partie nord, d’une température modérée et d’un climat en général très sain ; les chaleurs y sont très adoucies par les vents de l’Atlantique. La température moyenne est beaucoup plus basse que dans les autres pays de même latitude. Son puissant développement de côtes le long de deux mers, de même que la présence de grandes et hautes montagnes, sont d’un grand avantage pour le climat du pays. Il n’y a de séries d’observations complètes et exactes des températures que pour très peu de points du Maroc ; parmi les plus connues sont celles de l’ancien consul français de Mogador (Souera), M. Beaumier. Elles indiquent pour cette ville une rare uniformité de la température dans le cours d’une année ; aussi a-t-on essayé de la recommander comme séjour curatif à ceux qui souffrent d’une maladie de poitrine. Il est bien vrai que les variations thermométriques sont beaucoup moindres là qu’à Madère, aux Canaries, à Alger ou au Caire ; presque toute l’année la chaleur y reste la même, et l’on ne compte en moyenne que quarante-cinq jours de pluie par an (en février et en mars) ; d’un autre côté, on a remarqué que pendant deux cent soixante et onze jours de l’année un vent rafraîchissant souffle du nord et du nord-ouest. Comme tous les environs de la ville, qui est construite sur un rocher s’avançant dans la mer, sont complètement nus et couverts de dunes jusqu’à une grande distance, je ne comprends pas comment les Européens malades des poumons et de la gorge pourraient se remettre sous des vents si fréquents et entraînant d’épais tourbillons de sable et de poussière ; de plus, il n’y existe pas le moindre confort pour des malades de ce genre. Dans l’état actuel des choses, celui qui irait à Mogador pour y rétablir sa santé pourrait bien être cruellement détrompé.

La chaîne de l’Atlas, qui commence au cap Ghir sur l’Atlantique, et qui va de là, en prenant une direction nord-est, jusqu’à la frontière algérienne et ensuite vers la Tunisie, sépare le pays en deux parties presque égales, mais différant essentiellement l’une de l’autre par le climat, les productions et les habitants.

Bien que la dynastie actuelle des Filali soit originaire du royaume du Tafilalet, placé dans la partie sud-ouest du pays et jadis indépendant, et quoiqu’elle ait fondé autrefois par la conquête l’État actuel, la partie située au nord de l’Atlas forme pourtant, en ce moment du moins, le véritable noyau de la puissance et de la prospérité du pays. C’est la contrée où se trouvent Fez et Marrakech et qui est aussi importante par sa fertilité et par la densité de la population que parce que le maître du pays réside dans l’une ou l’autre de ces deux villes, quelquefois à Meknès, mais jamais dans le sud. La puissance du sultan au delà de l’Atlas est en général purement nominale ; on le reconnaît pour un chalif, pour un représentant du Prophète ; mais, quant au reste, on vit assez indépendant de lui.

Le nord-ouest du Maroc doit surtout à l’Atlas et à la mer sa fertilité plus grande, sa végétation plus vigoureuse et ses forêts.

La haute chaîne de l’Atlas, que les indigènes nomment Idraren-Drann, qui s’élève au sud de Marrakech et dont le sommet le plus haut est le Miltzin, protège le pays contre l’effet desséchant des vents du désert, dont souffre le sud-ouest. Elle donne naissance à un grand nombre de rivières importantes. Les principales qui débouchent dans l’Atlantique sont : le Tensift, l’Oumm-er-Rebia, l’Abouregreg et le Sebou ; dans la Méditerranée ne se jette qu’une grande rivière, la Moulouyah, qui coule près des frontières algériennes.

Plusieurs de ces rivières, et particulièrement le Sebou, pourraient être navigables sur des longueurs considérables. Mais les Marocains sont si peu navigateurs depuis qu’ils ont dû renoncer à la piraterie, qu’ils ont à peine les bacs nécessaires pour transporter les voyageurs et les caravanes sur les fleuves, larges vers leur embouchure.

Le Sebou, à l’estuaire sablonneux duquel ne se trouve pas même un village et encore moins une ville, deviendrait une voie fluviale commode et importante vers Fez. Il est vrai qu’il n’atteint pas la ville elle-même, mais s’en écarte un peu au nord. Il faudrait opérer d’abord des sondages, mais je suis convaincu que de petits vapeurs remorquant des bateaux plats transporteraient plus vite et à meilleur compte, jusqu’auprès de la résidence, les nombreuses marchandises qui sont aujourd’hui portées de Tanger à Fez à dos de chameau et en de longs jours de marche. Les Marocains eux-mêmes sont beaucoup trop indolents pour une telle entreprise, surtout à cause des travaux et des études préliminaires qu’elle nécessiterait ; de leur côté les Européens n’engageraient pas, en les circonstances actuelles, leurs capitaux dans des travaux d’essai, qui, même s’ils donnaient d’heureux résultats, n’auraient pas les garanties de sécurité indispensables pour assurer l’exécution d’une entreprise utile et fructueuse.

A son embouchure, le Sebou est assez large, mais une barre rend difficile l’entrée des navires venant de l’Océan ; il serait aisé d’y tenir ouvert un chenal étroit, et de petits vapeurs côtiers pourraient probablement remonter de Tanger ou de Mogador pendant quelque temps dans le fleuve. Cela contribuerait essentiellement à l’essor du trafic, si pénible aujourd’hui. Dès que l’une des trois grandes puissances européennes qui convoitent le Maroc aura atteint son but, la navigabilité du Sebou sera aussitôt l’objet de son attention, j’en suis bien certain.

Dans la moitié du Maroc située au sud-ouest de l’Atlas et qui se compose de l’ancien royaume de Sous, du Tafilalet et du Touat, la température est beaucoup plus élevée que dans le nord : les vents du Sahara dessèchent l’air et le sol. Les versants de l’Atlas y sont dénudés, et les palmiers dominent dans les vallées. Tandis que la couleur de la peau des Maures est très claire dans le nord, les habitants du sud sont déjà bruns, et en partie aussi noirs que les Nègres, qui y vivent en grand nombre.

Parmi les cours d’eau qui sortent du versant sud-ouest de l’Atlas, l’oued Sous, l’oued Noun et l’oued Draa atteignent seuls la mer en hiver ; les rivières plus à l’est, comme l’oued Guir et l’oued Figuig, l’oued Ziz et l’oued Malah, se perdent dans les sables du désert. Les trois grandes rivières que j’ai nommées les premières ne roulent même que rarement de l’eau dans leurs cours moyen et inférieur, et cela n’arrive pas tous les hivers. Pendant mon voyage dans ces pays, en mars 1880, l’oued Sous n’avait qu’un pied et demi de profondeur et environ douze pieds de large dans le voisinage de Taroudant ; comme la distance de ce point à la mer n’est pas très considérable, la rivière atteignait sans doute à cette époque l’océan Atlantique. Les deux autres grands lits de rivière étaient complètement à sec aux endroits où je les traversai au même moment ; de l’orge était cultivée dans le large lit de l’oued Draa, et on tirait de l’eau des mares naturelles qui s’y étaient formées ; ces mares sont tantôt isolées et tantôt réunies par des communications souterraines.

Dans tous les cas, c’est un fait remarquable que les plaines situées au pied d’un massif aussi élevé que l’Atlas, dont les sommets sont couverts de neige pendant une grande partie de l’année, soient relativement desséchées. Ce fait ne s’applique pas seulement à la partie sud du pays, car la grande plaine de Marrakech située sur le versant nord de l’Atlas est assez pauvre en eau. Il tient surtout à la direction d’ensemble de tout le massif, que j’ai déjà signalée, et où dominent les vallées longitudinales, tandis que les transversales sont rares en proportion. Il y a peu de montagnes qui consistent, comme l’Atlas, en une série de lignes parallèles extrêmement longues ; sa largeur entière est très peu de chose comparativement à son énorme longueur.

Un autre motif pour lequel une partie des rivières qui sortent de l’Atlas n’atteignent pas la mer, est que l’eau de leur cours supérieur se trouve employée à la culture, en sorte qu’il en parvient très peu dans leurs parties moyenne et inférieure. Les vallées de ces montagnes sont habitées jusque très haut par des tribus berbères, qui y vivent à peu près indépendantes du sultan ; dans leur lutte patiente avec le sol pierreux, elles cultivent l’orge qui leur est nécessaire, et réunissent l’eau des sources dans des canaux artificiels pour donner à la terre une humidité suffisante. Sur le versant sud de l’Atlas, où les vallées les plus élevées sont également habitées, mais où le soleil a des rayons plus chauds, on utilise chaque parcelle de terre couverte d’un peu de sol arable, pour y planter des dattiers ; on recueille l’eau dans des rigoles nombreuses pour l’irrigation. Il est certain que de cette façon l’eau des rivières disparaît, et que leur lit doit s’ensabler toujours davantage.

Dans la région des plus hauts sommets de l’Atlas il existe une ligne de partage des vallées longitudinales qui rejette à la mer vers l’ouest l’oued Sous, l’oued Noun, l’oued Draa, etc., tandis que l’oued Guir, l’oued Figuig et l’oued Ziz se détournent vers le sud-est pour arroser les grands groupes d’oasis de Figuig, du Touat et du Tafilalet, et pour se perdre ensuite dans les sables du désert.

Quoique le développement des côtes marocaines soit très considérable, elles ne contiennent qu’un nombre de ports extrêmement restreint. La plupart des rades de l’Atlantique, complètement ouvertes, n’offrent aucun abri aux navires qui y sont à l’ancre ; la baie de Tanger et le port de Mogador peuvent seuls être désignés comme de meilleurs lieux d’ancrage. Ce dernier est couvert en quelque sorte par un îlot de rochers jeté en avant. Le petit port d’Agadir, qui certes pourrait être utilisé et qui est peut-être le meilleur du Maroc, n’a pas été ouvert jusqu’ici à la navigation commerciale, et est naturellement peu connu des Européens. Sur la Méditerranée, le Maroc ne possède ni port ni rade, si l’on ne tient pas compte de Tanger ; la sauvage et inabordable chaîne du Rif arrive là tout près de la mer. La place de Tétouan, commercialement si importante, est à quelques heures seulement de la Méditerranée, sur une petite rivière qui s’y jette, mais dont l’embouchure est trop ensablée pour que les navires puissent y pénétrer.

Les côtes marocaines sont dangereuses en général et peu avantageuses pour le commerce. Des villes comme Rabat-Sela, Dar el-Béida, Saffi, etc., où un commerce actif existe déjà, gagneraient beaucoup à avoir un port. Aujourd’hui leurs rades ouvertes sont si mauvaises, qu’assez souvent les vapeurs ne peuvent aborder pour débarquer et pour embarquer leurs passagers ou leur chargement, et sont forcés de continuer leur route. On pourrait peut-être établir des ports au moyen de travaux d’art onéreux ; Mogador deviendrait ainsi un ancrage assez sûr, et surtout il serait possible d’utiliser la belle, large et profonde baie de Tanger, si cette ville était dans les mains d’une autre puissance. Comme on le sait, la rade de Gibraltar est tout à fait défavorable à la navigation ; les Espagnols ont dans sa voisine Algésiras un port incomparablement meilleur : la baie d’Algésiras est semblable à celle de Tanger. Il est évident que les nations maritimes convoitent depuis longtemps ce dernier point, si favorablement situé à la limite de deux mers et de deux continents. Tanger aura certainement un grand avenir si l’une de ces nations réussit à s’y établir.

La partie du Maroc que l’on doit considérer comme la plus importante, la plus riche et la plus peuplée est la moitié occidentale du pays situé au nord de l’Atlas : el-Gharb, célèbre de toute antiquité comme grenier à grains. C’est une plaine étendue, peu élevée au-dessus de la mer, couverte d’un humus fertile, assez bien pourvue d’eau, et où de tout temps on a activement cultivé le froment ; l’élève du bétail, et en particulier celle du cheval y est pratiquée également, et les nombreuses tribus arabes qui l’habitent fournissent au sultan la meilleure part de ses revenus. Partout où s’étend la plaine, les Arabes ont chassé les Berbères, et l’on ne trouve plus ces derniers que dans les parties montagneuses du pays.

La portion orientale du Maroc située vers l’Algérie est très accidentée, de même que la côte nord ; elles sont surtout habitées par des Berbères. Ce sont des pays d’un accès très difficile pour les Européens et presque complètement inconnus d’eux. Quoique les régions montagneuses situées à l’est et au nord de l’empire du Maroc soient placées à quelques jours des États civilisés de l’Europe, nous les connaissons moins bien que les parties les plus éloignées du centre de l’Afrique.

POPULATION

Il est toujours délicat et incertain au plus haut point d’évaluer le nombre des habitants d’un pays mahométan, surtout d’un empire aussi peu parcouru que le Maroc. Il est donc facile de comprendre que nous possédons sur la population de ce pays les données les plus contradictoires, et que des chiffres qui reposent sur de simples estimations diffèrent extrêmement. En ce moment, les géographes sont généralement d’avis que la population de tous les États mahométans du nord de l’Afrique a été beaucoup exagérée ; pour mon compte, je crois que l’on va aussi loin dans ce sens qu’on l’a été autrefois en les dotant libéralement de populations nombreuses.

D’après l’évaluation de l’ancien ministre de France à Tanger, M. Tissot, qui s’occupe activement depuis plusieurs années de la topographie et des antiquités du Maroc, la population de ce pays ne peut être estimée au-dessous de 12 millions. Jamais un voyageur n’avait donné jusque-là un chiffre aussi élevé, et il faut apprécier les données sur lesquelles il est basé. M. Tissot l’établit d’après les résultats du recensement et des autres travaux statistiques exécutés, par ordre du gouvernement français, en Algérie, si proche du Maroc et qui lui ressemble sous tant de rapports.

D’après les recensements et les évaluations les plus récentes, l’Algérie n’a pas tout à fait 3 millions d’habitants (M. Tissot évalue cette population à 4 millions). Mais l’Algérie, depuis sa conquête, commencée il y a cinquante ans, a subi de lourdes pertes en hommes et en animaux, de même que son aisance générale a diminué, tant par la guerre elle-même que par les soulèvements presque continuels et par les épidémies, etc. Au contraire, le Maroc, à l’exception de la courte campagne contre l’Espagne devant Tétouan (1859-1860), n’a eu à entreprendre aucune guerre extérieure et est resté indemne, en général, de toute épidémie, sauf du choléra, qui l’a éprouvé dans quelques parties. D’un autre côté, le Maroc n’est jamais tranquille intérieurement, et le sultan doit guerroyer presque chaque année contre les tribus berbères soulevées ; ces combats coûtent toujours, sinon beaucoup de vies humaines, du moins quelques-unes.

Le Maroc est à peu près deux fois plus grand que l’Algérie, si l’on évalue l’étendue de la colonie française à 430000 kilomètres carrés (388400km,45 en territoire militaire et 41599km,55 en territoire civil, d’après Behm et Wagner, _Bevölkerung der Erde_, t. VII).

Le Maroc est en outre plus fertile que l’Algérie, c’est-à-dire qu’il possède beaucoup plus de terrain cultivable, surtout dans la grande plaine d’el-Gharb. Enfin, au Maroc, les collines et les montagnes, jusque très haut sur leurs versants, sont couvertes de villages. Le voyageur qui ne fait que la route ordinaire de Tanger à Fez et de là, par Meknès, sur Marrakech, ne se forme pas une idée exacte de la densité de la population. Toutes les montagnes du Rif sont fortement peuplées, aussi bien que les vallées de l’Atlas, tant du versant nord que de celui du sud, et montrent une population beaucoup plus dense qu’on ne le croit d’ordinaire : un seul exemple suffira à le prouver. J’entrepris de Tétouan une excursion dans le district d’Andjira, au milieu des montagnes. Sur toutes les cartes on ne trouve qu’une localité indiquée dans ce district, la kasba d’Andjira, où réside le gouverneur (caïd). Je demandai à ce dernier quels étaient les villages de son district, relativement très restreint : il m’écrivit les noms de soixante-quatorze petites localités placées sous son administration. Quoiqu’il ne fût question là, en général, que de petits groupes d’habitations, il est évident, par contre, que, quand on entre dans le détail, les faits se présentent tout autres qu’on a pu les observer dans un voyage rapide et sur des chemins connus. Les pays de montagnes sont partout aussi fortement peuplés parce que la population berbère indigène, plus nombreuse probablement que les Arabes et les Maures, s’y est retirée. On peut admettre que les contrées montagneuses du Maroc, en général impénétrables pour les voyageurs européens, sont plus peuplées que les plaines.

L’interdiction de l’exportation des céréales et des articles d’alimentation, à laquelle le gouvernement marocain tenait jusque dans ces derniers temps comme à un principe inattaquable, ne paraît pas faite pour démontrer une décroissance du chiffre de la population, comme cela a été souvent assuré dans ces derniers temps. D’un autre côté, on ne peut passer sous silence les famines qui se produisent de temps en temps et qui font beaucoup de victimes.

Si je ne puis accepter la conclusion de M. Tissot, et attribuer au Maroc 12 millions d’habitants, les évaluations de Rohlfs, dans la sixième livraison de 1883 des _Petermann’s Mittheilungen_, ne me paraissent pourtant pas répondre entièrement aux circonstances. Rohlfs donnait, au début de 1870, pour la population du Maroc, le chiffre de 6500000 habitants, et dernièrement il a paru admettre que ces chiffres eux-mêmes sont beaucoup trop considérables et que peut-être Klöden s’approche plus de la vérité en ne reconnaissant à ce pays que 2700000 âmes.

Rohlfs est parfaitement dans le vrai quand il dit : « Les Marocains seront détruits par leur gouvernement despotique et sous le poids accablant de leur religion ; il serait même plus exact de dire que tous les Marocains souffrent de la monomanie religieuse à laquelle ils sont héréditairement en proie. » Il est bien vrai que la conséquence de ces vices du gouvernement et de la religion du Maroc doit être un effroyable appauvrissement de la population ; mais je ne puis admettre que son chiffre ait subi une décroissance aussi extraordinaire. Rohlfs dit également « que la syphilis fait les plus terribles ravages dans ce pays ». Il est bien certain que cette maladie y règne ; en raison du manque absolu d’hôpitaux au Maroc, les infortunés qui en sont atteints circulent ouvertement ; le voyageur voit dans chaque village un ou plusieurs malades de cette espèce ; néanmoins on ne peut en conclure que le pays entier en soit victime. On rencontre rarement de ces sortes de malades dans les États européens, parce qu’ils évitent autant qu’ils le peuvent de se montrer ; mais au Maroc, où cela est impossible, ils circulent en mendiant dans les rues et sur les places, et sont ainsi plus facilement aperçus.

Du reste, la syphilis se présente surtout dans les endroits traversés par les caravanes, et particulièrement parmi les gens du plus bas rang, qui partout commettent des excès ; dans la population des montagnes, cette maladie est beaucoup plus rare.

Je suis donc forcé d’adhérer à l’évaluation donnée par Trent Care, à savoir, que tout le Maroc, y compris le Touat, le Tafilalet, etc., a au moins 8 millions d’habitants ; pour justifier ce chiffre, il me faut, encore une fois, rappeler combien est dense la population berbère des montagnes. De plus, il y a au Maroc toute une quantité de villes ayant un chiffre d’habitants très considérable (Fez, Marrakech, Meknès, Mogador, Kasr el-Kebir, Ouezzan, Oujda, Tésa), outre les ports de l’océan Atlantique : tout cela seulement dans la partie de l’empire située au nord de l’Atlas. La bande de terrain qui réunit Tanger à Fez, surtout fréquentée par les touristes, est d’ailleurs relativement peu peuplée. Quand on va, par exemple, de Rabat à Marrakech, une grande kasba succède à une autre, et tout le Gharb est couvert de nombreux douars. Le nombre des enfants est assez considérable dans chaque famille, et, quoique en général les femmes marocaines n’aient pas beaucoup d’enfants, à cause de leurs mariages précoces, la polygamie partout répandue en ce pays et la circonstance qui fait que l’on épouse souvent des Négresses, dont les enfants sont reconnus, contribuent à multiplier les naissances.

Bien que la population actuelle se soit formée de tous les peuples qui ont vécu au Maroc dans la suite des siècles ou qui l’ont traversé, en particulier de Mauritaniens, de Romains, de Visigoths, de Vandales, de Byzantins et d’Arabes, elle constitue aujourd’hui une race d’une unité telle que bien peu d’États modernes en possèdent. Le long isolement de cette contrée et surtout l’unité religieuse ont eu pour résultat d’obtenir ce que la science de l’homme d’État poursuit en vain dans maint pays civilisé.

On peut dire que l’Islam est la seule religion du pays ; les Juifs, relativement nombreux, et qui vivent surtout dans les grandes villes et les ports, ne peuvent être comptés parmi les nationaux ; d’après la loi du Coran, ils n’ont aucun droit de citoyen, et ne sont supportés que comme des protégés.

Le sultan du Maroc n’a _pas un seul_ Chrétien pour sujet. Tous ceux qui vivent dans le pays appartiennent à des États étrangers, ou, quand ils n’ont pas de nationalité, sont pris sous la protection des puissances chrétiennes représentées au Maroc. Suivant les apparences, le gouvernement ne désire compter aucun Chrétien parmi ses sujets. Mais ce fait est dû beaucoup moins à l’influence d’un principe politique, ou à la connaissance du danger que des éléments de ce genre pourraient faire courir à la prospérité et à l’existence d’un État mahométan dans les conditions actuelles de prépondérance des peuples chrétiens sur ceux de l’Islam, qu’à une aversion impuissante, mais profondément enracinée dans le gouvernement aussi bien que chez le peuple, envers les Chrétiens. Pour le Marocain, Chrétien et Européen sont synonymes ; comme jadis aux temps les plus anciens des relations des Mauritaniens avec l’Europe, il les nomme tous deux _Roumi_. En premier lieu, le Chrétien, pour lui, est l’Espagnol, avec lequel il est le plus souvent en relation et qu’il hait ardemment depuis des siècles, comme son ennemi héréditaire, et qu’il méprise, non toujours sans raison. Les Espagnols qui vivent au Maroc sont généralement des criminels en fuite, des déserteurs ou des gens ruinés, qui, ne pouvant plus demeurer dans leur pays, s’en vont à l’aventure.

Si l’on tient compte des embarras et des dangers que la présence de nombreuses communautés ou de populations chrétiennes provoque dans les autres pays mahométans, on ne peut que voir, à mon avis, une garantie de la durée de l’empire Marocain dans l’absence de tout Chrétien indigène et dans le peu de dispositions que montre le gouvernement à accepter des émigrants de cette religion. C’est précisément le défaut d’éléments chrétiens qui favoriserait la civilisation du pays, si le gouvernement prenait une fois la résolution de s’approprier les progrès survenus en Europe ; il serait ainsi préservé des dangers qui naissent du désir des populations non mahométanes d’arriver à l’égalité, et, par contre, de la circonstance que le Coran, qui sert de constitution à tout État musulman, rend cette égalité impossible, tant que le gouvernement national reste fidèle à l’Islam.

Mais, dans l’avenir, le Maroc ne pourra se dérober à l’influence des Chrétiens, et leur exclusion actuelle aura une fin. Déjà il a été admis en principe à la conférence de Madrid que les Chrétiens, et en général les non-mahométans, pourraient habiter et acquérir des terres dans l’intérieur du pays : c’est une concession qui, jusqu’ici, n’a qu’une valeur nominale, à cause du défaut de sécurité du Maroc et du manque de respect envers l’autorité gouvernementale dans certaines de ses parties. Au point de vue marocain, le système de l’exclusion avait sa raison d’être et son utilité, car, en l’appliquant, on a évité les difficultés que les habitants chrétiens ont créées aux gouvernements dans les autres États musulmans et qui n’ont pas toujours été tranchées simplement par la voie diplomatique. Aussi, quand, à l’intérieur du Maroc, un Chrétien est victime d’un acte quelconque et que l’État intéressé fait des réclamations par la voie de son consul, on est toujours prêt, à la cour de Fez, à étouffer l’affaire en payant une indemnité. On trouve cette méthode d’une application d’autant plus aisée que l’argent est remboursé par la province où le cas s’est produit. Les Chrétiens ont assez souvent abusé de cette disposition ; mais le Maroc a toujours payé, uniquement pour échapper à toute complication.

Quoique le dialecte arabe qu’on appelle _maghrébin_ (occidental) doive être considéré comme la langue nationale, les habitants primitifs du pays, que les Européens nomment Berbères et que les Marocains appellent Chelouh, anciens Mauritaniens, parlent, outre l’arabe, leur langue propre. Les Chelouh se divisent, à leur tour, en deux races peu différentes : les Amazirg et les véritables Chelouh. Les premiers vivent sur les plus hautes parties des montagnes, du Rif jusque loin dans le sud, et s’occupent plus particulièrement de l’élevage des troupeaux et des abeilles ; tandis que les seconds habitent des pays de collines et font un peu de culture, en dehors de leur élevage. Leurs idiomes ne diffèrent que comme des dialectes, et l’on peut dire qu’ils ne constituent qu’une même langue. Les pays au sud de l’Atlas, le Sous et le Tafilalet, jadis très industriels, sont presque uniquement habités par des Chelouh.

Dans leurs montagnes peu accessibles, ces Berbères, pour me servir de la dénomination usitée en Europe, ont opposé de toute antiquité une résistance, presque toujours suivie de succès, contre les divers gouvernements qui se sont succédé. Même aujourd’hui les Amazirg, en particulier, sont pour ainsi dire indépendants, et ne payent d’impôts au sultan que sous forme de présents, quand lui ou ses généraux pénètrent dans leur pays avec des forces supérieures. Ils ne deviendraient dangereux, dans l’état de choses actuel, que s’ils s’alliaient entre eux pour résister au gouvernement. Mais ils ne vont pas si loin. Leur seul but est de payer le moins possible de redevances au sultan, auquel ils sont du reste dévoués comme représentant du Prophète (chalif).

Pour ce qui concerne la physionomie et le caractère des Berbères, l’Amazirg, aussi bien que le Chelch (singulier de Chelouh), est grand, fort, belliqueux et aime la liberté, mais il est sauvage et féroce. On trouve assez souvent des Berbères blonds avec des yeux bleus ou gris, tandis que le vrai Berbère, qui appartient à la race hamitique, montre un type oriental très accusé. C’est surtout parmi les Rouwafah, montagnards du Rif, que se trouvent de larges figures blondes : on a admis, probablement avec raison, que l’influence du sang germanique s’était fait sentir chez eux. On sait que les Vandales, venus d’Espagne, sont demeurés en très grande partie au Maroc et se sont fondus dans la population indigène.

Les Berbères sont Mahométans, mais j’ai remarqué que dans leur religion ils n’étaient pas aussi stricts et aussi fanatiques que les Arabes. La vie plus dure et moins régulière des Berbères dans leurs montagnes doit déjà contribuer à empêcher leurs pratiques religieuses d’être exécutées avec la même rigueur que chez les habitants efféminés des villes. S’ils tiennent les voyageurs chrétiens éloignés de leurs montagnes, cela provient moins du fanatisme religieux que de la crainte de voir ces étrangers envoyés par le sultan pour reconnaître leur pays.

Les Berbères forment le noyau de la population marocaine. La branche septentrionale de leur race s’étend au loin vers l’est, à travers l’Algérie, jusqu’en Tunisie ; les indigènes que les Français appellent Kabyles sont des Berbères. Ce n’est pas sans raison que certains voyageurs français ont récemment fait remarquer qu’il faudrait attirer davantage à soi les gens de cette race et s’en servir contre les Arabes, qui se révoltent si souvent.

Il faut citer en second lieu, parmi les éléments de la population marocaine, les descendants de ces Arabes qui se sont maintenus sans croisements depuis leur émigration de l’Orient et qui vivent surtout dans les campagnes, comme cultivateurs ou comme nomades. Plus foncés de peau que les Berbères, moins vigoureusement formés qu’eux, mais plus adroits et plus intelligents, ces Arabes habitent encore aujourd’hui, comme il y a des siècles, leurs villages de tentes, situés dans les plaines du nord, de même qu’au delà de l’Atlas dans les larges vallées sur la lisière du désert. L’élevage est leur principale occupation ; ils cultivent aussi un peu de blé, mais juste la quantité nécessaire à leurs besoins. On voit parmi eux des figures de vieillards tout à fait patriarcales, comme nous les connaissons depuis notre plus tendre enfance par la Bible. Ils vont de place en place, avec leurs nombreuses familles et leurs esclaves, en poussant leurs troupeaux devant eux, et s’arrêtent partout où les animaux peuvent paître. Ils se distinguent des habitants des villes par une certaine grossièreté ; mais, en revanche, on trouve encore chez eux le respect de l’hospitalité.

Du mélange de ces deux éléments principaux de la population marocaine est sorti un troisième, les habitants des villes, nommés Maures par les Européens. Parmi eux jouent surtout un grand rôle les descendants des musulmans chassés d’Espagne. Ces derniers, qui pourraient souvent se vanter de leur parenté et de leur similitude de noms avec de nobles familles chrétiennes de leur ancienne patrie, se sont fixés surtout sur les côtes, à Tétouan, Séla, Rabat, etc. ; c’est de là qu’ils continuèrent, sous la forme d’une guerre de courses, leurs luttes contre les Chrétiens qui les avaient expulsés.

Le Maure, qui habite surtout les villes, a le teint clair du Berbère et l’intelligence plus élevée de l’Arabe, intelligence qu’il emploie souvent au détriment de son congénère, en tant que marchand, artisan ou fonctionnaire.

Le Maure des villes, avec son extérieur efféminé et délicat, ses vêtements élégants et les allures les plus courtoises de l’Orient, est regardé avec mépris par l’Arabe nomade, tout fier de ses vieux costumes et de ses mains grossières. Les Maures ont presque tous ce genre de demi-culture, caractéristique pour ceux qui connaissent l’Islam dans le Nord-Africain : il sait lire et écrire, connaît par cœur un certain nombre de maximes du Coran, croit à l’alchimie et à l’astrologie de ses savants, respecte un chérif (descendant du Prophète) et cherche à s’enrichir par tous les moyens, que ce soit par les voies plus pratiques du commerce, ou comme fonctionnaire du sultan. Il est du reste difficile de tracer une ligne exacte de démarcation entre les trois groupes des Berbères, des Arabes et des Maures, car depuis longtemps des croisements ont eu lieu entre eux.

Les Maures et les Arabes peuvent compter, réunis, autant de têtes que les Berbères. La population marocaine renferme encore d’autres éléments, fort peu nombreux, à la vérité, mais qui ont pourtant une grande influence : ce sont les Juifs espagnols, puis les Nègres esclaves, et enfin la population chrétienne, qui se réduit à un très faible chiffre.

Les Juifs espagnols se sont répandus depuis fort longtemps dans toutes les parties du Maroc. Ils sont surtout nombreux, comme de juste, dans les grandes villes de l’intérieur, où ils habitent des quartiers séparés, et dans les ports, où ils jouissent d’une liberté plus grande, grâce à la présence des consuls ; on trouve pourtant dans chaque kasba une ou plusieurs familles juives, qui ont en quelque sorte le privilège exclusif d’y habiter et d’y faire du commerce. Aussitôt que le gouverneur a besoin d’argent, il charge « ses Juifs » de lui en procurer.

[Illustration : Costume d’intérieur d’une Mauresque.]

Il est aussi difficile de fixer le nombre des Juifs du Maroc que celui des Arabes ou des Berbères, quoiqu’ils ne forment qu’une fraction insignifiante de la population tout entière. Les évaluations les plus diverses ont également cours à ce sujet. Jusqu’ici on admettait généralement l’existence au Maroc de 200000 Juifs. Rohlfs cherche à démontrer dans le mémoire que j’ai cité (_Anzahl der Juden in Afrika_), que ce nombre est également beaucoup trop élevé. En cela je puis me ranger à ses appréciations.

Il donne les chiffres suivants pour les Juifs du Maroc :

Arseila 100 Darbéida 100 Agadir 150 El-Araïch 1200 Azamour 500 Taroudant 4000 Fez 10000 Marrakech 6000 Oudjda 1000 Meknès 5000 Saffi 300 Tétouan 4200 Tésa 800 El-Ksor 3000 Tanger 2500 Rabat 5000 Mogador 1300

En outre il faut tenir compte des Juifs de l’Atlas, de l’oued Noun, de l’oued Draa, du Tafilalet, ainsi que des plaines du nord du Maroc. « J’estime tout au plus à 2000 la population juive des montagnes. De même, les Juifs fixés dans l’oued Noun ne dépassent certainement pas le nombre de 5000. J’évalue ceux de l’oued Draa à un chiffre semblable. Dans le Tafilalet proprement dit, il y a cinq ksours habités par les Israélites : Gouirlan, Taboubekirt, Asserguin, Ksor Djedid, Rissani et Dar el-Béida. A Rissani j’ai compté 200 maisons juives ; à Dar el-Béida existe un important quartier juif. D’après cela, je crois pouvoir évaluer à 6000 le nombre des Juifs du Tafilalet, auquel il faut encore ajouter la population de la mellah située au nord d’Ertib. » Rohlfs croit que le total de 62800 est encore trop élevé, et que le chiffre exact serait tout au plus 45000. Dans la liste précédente, Taroudant est compté pour un nombre bien trop considérable, car cette ville ne peut avoir beaucoup plus de 1000 Juifs ; au contraire, ce qui concerne les autres villes ne me paraît pas exagéré. Mais il faut tenir compte des Juifs répandus dans les nombreuses kasbas isolées, éparses dans les plaines, de sorte que le chiffre qui fixe à 60000 les Juifs vivant à l’intérieur du Maroc ne me semble pas trop élevé. Il ne faut pas omettre d’ajouter que les Juifs espagnols, en dépit de leur situation humiliante, se multiplient comme le sable de la mer, suivant les paroles de la Bible. Le nombre des enfants d’une mellah marocaine surprend tous les voyageurs.

[Illustration : Juive marocaine en costume d’apparat.]

Tandis que les Juifs des autres parties du Nord-Africain s’adonnent presque exclusivement au commerce et n’y sont surpassés qu’en Égypte par les Levantins, les Arméniens et les Grecs, au Maroc ils sont en grande partie artisans, et se montrent aussi adroits qu’ils sont naturellement laborieux et économes.

Malgré leur petit nombre relatif, l’influence des Juifs est grande sur l’ensemble du commerce, de l’industrie, etc. Le manque de scrupules dans leurs fructueuses affaires commerciales et industrielles les a, il est vrai, fait haïr de tous, mais le ferme appui qu’ils se donnent réciproquement et le soutien moral de l’Alliance israélite les font toujours prospérer en dépit de toutes les vexations ; enfermés dans leurs quartiers étroits et malpropres, ils mènent visiblement une vie familiale plus heureuse que les Arabes riches et nobles dans leurs palais, avec leurs harems, leurs esclaves, leurs eunuques, etc.

Il est également difficile de fixer le nombre des Nègres esclaves, même d’une manière approximative ; ce nombre n’est point insignifiant, car il dépasse peut-être celui des Juifs. L’esclavage, qui n’est d’ailleurs qu’une sorte de domesticité, est en usage au Maroc, et chaque année des caravanes parties du pays des Bambara, dans le Soudan, arrivent au Maroc. Ce sont généralement des Arabes et des Maures des environs de Marrakech qui entreprennent, pendant des années, des voyages vers le sud pour y échanger des esclaves contre des marchandises et du sel. On trouve mis en vente des esclaves, hommes, femmes et enfants, dans les grands marchés hebdomadaires de l’intérieur du Maroc, et même, de temps en temps, dans ceux des villes de la côte ; on n’entend jamais parler des mauvais traitements qui leur seraient infligés. La vente de ces esclaves est une simple dissolution du contrat de service antérieur et le passage entre les mains d’un autre maître.

[Illustration : Négresse esclave.]

Pire encore est le vice auquel s’adonnent les grands de l’empire et qui consiste à entretenir de jeunes Nègres castrats, pris d’ordinaire parmi les enfants de leurs esclaves. Cette coutume est si généralement répandue que personne ne s’en cache, et que l’Européen ne peut que s’étonner de la liberté avec laquelle on en parle et on la met en pratique.

Les Nègres esclaves ont tous embrassé l’Islam, et doivent être alors considérés comme les sujets du sultan : ce que les Chrétiens et les Juifs ne sont pas. Dans les processions religieuses du Maroc, qui se distinguent par leur sauvagerie et leur grossièreté révoltantes, les Nègres et les Négresses jouent un grand rôle ; les meilleurs éléments parmi les Maures, si délicats et si élégants en général, n’y prennent point part.

Enfin la population chrétienne, dont le nombre est très faible et qui ne doit pas dépasser quelques milliers d’âmes, est aujourd’hui presque exclusivement renfermée dans les villes de la côte. Les Espagnols dominent et sont surtout nombreux à Tanger et à Tétouan ; puis viennent les Portugais ; ces deux peuples ont entre leurs mains presque tout le petit commerce et surtout les auberges.

Les Anglais, les Français, les Allemands, etc., sont uniquement fixés comme négociants dans les ports. Quelques renégats se trouvent toujours dans l’armée marocaine. Il faut encore remarquer qu’une grande partie des Espagnols vivant à Tétouan s’occupent de l’arrachage de l’écorce du chêne-liège et que l’exportation des produits de leur industrie doit être faite en contrebande, car elle est interdite. Ordinairement les Européens n’habitent pas l’intérieur du pays ; ils se contentent de visiter les grandes villes dans l’intérêt de leurs affaires ; le corps consulaire lui-même vit, comme on sait, à Tanger, fort loin de la résidence du sultan ; un ministre marocain est spécialement chargé de se mettre en relation avec lui.

La population actuelle est donc composée de ces six éléments : Berbères, Arabes, Maures, Nègres esclaves, Juifs et Chrétiens. Comme je l’ai fait remarquer, il n’existe absolument aucune donnée qui permette de déterminer le nombre des indigènes. Toutes les estimations ne reposent que sur les calculs des voyageurs ; mes voyages au Maroc m’ont convaincu que le chiffre de 8 millions pour cet empire si étendu ne serait pas trop élevé.

ÉTAT POLITIQUE DU MAROC.

_La dynastie._ — A la tête de l’État se trouve le sultan, de la maison des chourafa du Tafilalet. En sa qualité de représentant du Prophète (chalif), il gouverne avec une autorité absolue, qui n’est adoucie quelque peu que par les _chera_, c’est-à-dire par les lois du Coran. La dynastie actuelle est nommée, comme je l’ai déjà dit, dynastie des Filali ou des Hassani, parce qu’elle descend, dit-on, de Hassan, fils d’Ali, neveu et gendre du Prophète.

Le fondateur de cette dynastie fut Mouley (Maoula) Ali, nommé simplement d’ordinaire Mouley Chérif, qui vint vers 1620, de Yambo, dans l’Hedjaz, au Tafilalet avec des pèlerins maghrébins, et qui fut reconnu sans combat comme prince du pays par les habitants.

Son fils Mouley Rechid, un mulâtre, conquit en 1668 le Maroc, après beaucoup d’aventures et de combats. Son frère Mouley Ismaïl le suivit et fut célèbre par sa cruauté ; il donna au pays ses limites actuelles et une puissance comme n’en avaient jamais eue les successeurs des chalifs de Cordoue après l’expulsion des Arabes de l’Espagne.

Depuis, l’empire, dont les souverains recevaient, au temps de leur puissance, dans leurs traités avec les potentats européens, les titres d’_empereur de Fez et du Maroc_, etc., est descendu, par une suite de guerres de successions, de guerres civiles et par son isolement obstiné du reste du monde, à un degré de barbarie et d’impuissance en opposition complète avec ses ressources naturelles et sa situation.

Le pays n’est ni pauvre ni épuisé ; il possède au contraire les conditions indispensables d’une situation prospère. Il est riche en hommes, en animaux et en produits naturels ; on y voit encore les restes d’une industrie jadis importante et de travaux miniers ; il jouit comme autrefois d’un climat heureux, et, par la navigation à vapeur, il est encore plus rapproché des pays les plus civilisés de la terre, grâce à sa situation éminemment favorable. Mais tous ces avantages sont demeurés stériles, parce que depuis plus de cent ans les souverains du Maroc ont interdit à leur peuple toute relation avec le monde extérieur, et sont restés éloignés de tous les progrès modernes.

Le gouvernement est patriarcal, au sens complet du mot : le sultan, comme chalif, est à la fois le chef de la communauté religieuse et celui de l’État politique. Sa volonté a seule force de loi, en même temps que les règles du Coran, qui nulle part plus qu’ici n’est demeuré la constitution d’un pays. Les chalifats de Damas, de Bagdad, du Caire et de Cordoue, malgré les maximes étroites du Coran, ont fait fleurir au plus haut degré les arts, les sciences et les lettres. C’étaient des États bien ordonnés, sous tous les rapports les premiers et les plus puissants de leur époque ; tandis qu’aujourd’hui, au Maroc, en même temps que l’Islam est tombé dans le formalisme et les superstitions des religions vieillies, l’État s’est pétrifié également dans l’immobilité et l’impuissance.

Le sultan actuel, Mouley Hassan, est monté sur le trône par suite des dernières volontés de son père et prédécesseur, quoique le pouvoir eût dû appartenir, d’après la loi de succession du Coran, à son oncle, Mouley el-Abbas, le plus ancien membre de la famille. Celui-ci y a renoncé volontairement, et est encore aujourd’hui le conseiller et le serviteur de son neveu.

Le sultan Hassan est actuellement âgé d’environ quarante ans ; il est d’extérieur agréable, quoique de couleur foncée, par suite du sang nègre que ses ancêtres ont apporté dans sa famille. Il n’a reçu que cette éducation, théologique surtout, qu’il est habituel de donner dans ce pays aux fils de chourafa. Nos sciences et nos arts lui sont demeurés aussi étrangers que les affaires européennes en général. Néanmoins on le dit disposé à améliorer l’administration du pays d’après les modèles européens, et à entrer en relations plus fréquentes avec nous. Cette intention est confirmée par l’éducation que le sultan fait donner à quelques jeunes gens, avant de les faire instruire plus tard en Europe, de manière qu’ils puissent rendre des services au Maroc. Il peut se faire que le sultan ait formé bien des fois le souhait de relever un peu son pays et d’améliorer l’état de la population, en introduisant chez elle les institutions de l’Occident ; mais du souhait à l’exécution il y a un grand pas. Le parti réactionnaire fanatique est beaucoup trop puissant à la cour et dans le pays : il anéantirait d’avance toutes ces tentatives révolutionnaires, ne fût-ce que par une résistance passive. Quoique le sultan soit un autocrate dans la véritable acception du mot, il ne serait pourtant pas en état de faire quoique ce soit contre la volonté du clergé et de ses fonctionnaires, même s’il était plus énergique et plus indépendant que le souverain actuel. Un sultan plus au courant des affaires européennes, sévère et sans scrupule, pourrait rendre de grands services au pays, mais ses jours seraient comptés.

Mouley Hassan n’a, dit-on, qu’une seule femme légitime, la fille de son oncle Mouley el-Abbas.

Le sultan donne difficilement audience aux Européens ; les ambassadeurs envoyés presque chaque année au Maroc ont seuls l’honneur de le voir, à cheval, pendant quelques minutes. Les descriptions concernant sa personne et son caractère se contredisent fortement.

Edmondo de Amicis, qui accompagnait l’ambassade italienne, a donné après son voyage au Maroc une intéressante étude du pays et du peuple. Il dit, à propos de l’audience publique et solennelle accordée au ministre d’Italie : « Tandis que le sultan s’arrête, le maître des cérémonies appelle « l’ambassadeur d’Italie », et celui-ci s’approche avec son interprète jusqu’auprès et à gauche de Sa Majesté. Celle-ci ne produit rien moins que l’impression d’un tyran farouche et sanguinaire. De stature délicate, de traits fins, avec de grands yeux bienveillants et un nez bien dessiné, une barbe clairsemée encadrant un visage légèrement coloré, le sultan ressemble à un joli jeune homme, d’extérieur sympathique, et la fantaisie d’une odalisque ne pourrait pas rêver mieux que lui. »

Le chroniqueur de l’ambassade allemande au Maroc écrit au contraire : « Le visage brun clair du sultan, entouré d’une courte barbe noire et de quelques cheveux crépus demeurés aux tempes, ne manque ni de beauté ni de grandeur. Mais une expression de profonde douleur et de souffrance ne disparaît pas un instant de son front, de ses sourcils, légèrement froncés à la racine du nez, et de ses grands yeux bruns, profondément enfoncés, dont le blanc étincelant a un peu de la coloration orangée qui indique les débuts d’une maladie de foie. »

J’ai entendu en effet parler d’une maladie grave du sultan, et les choses les plus bizarres m’ont été rapportées à ce propos. Mais il faut les accueillir avec la plus grande réserve : des bruits semblables ne sont probablement répandus qu’avec certaines intentions, que l’Européen ignore ; les intrigues d’une cour musulmane y jouent, comme on sait, un grand rôle, et l’écheveau des fils qui s’y croisent est impossible à dévider pour une main profane.

_Conduite des affaires._ — Le sultan du Maroc n’a pas de ministres et encore moins de ministère au vrai sens du mot.

Au Maroc le sultan dirige lui-même, du moins en apparence, les affaires qui dans les États civilisés sont abandonnées à de hauts fonctionnaires jouissant de la confiance souveraine ; par suite, le sultan est seul responsable de tous les actes de son gouvernement. En fait il se sert, pour satisfaire aux obligations de sa situation, de l’intermédiaire d’un ou de plusieurs dignitaires de son empire. Parmi ces derniers, le « premier ministre », Sidi Mouça ben Achmed, mort le 6 janvier 1879, a joué pendant de longues années un rôle extrêmement important. Déjà, sous le gouvernement du grand-père et du père du sultan actuel, cet homme était l’âme de l’administration du pays et le seul guide de sa politique intérieure et extérieure. C’était un Nègre, et, sans qu’il sût ni lire ni écrire (comme tous les hauts fonctionnaires du Maroc), il était au courant de tout et d’une telle manière, que dans la totalité de ce vaste empire rien ne pouvait avoir lieu sans sa volonté. En chaque ville, en chaque kasba, il avait ses fidèles, qui lui rendaient compte de tous les événements ; toutes les nominations venaient de lui, et le sultan Mouley Hassan, assez indifférent et peu énergique, était complètement dans ses mains. Pendant la longue durée de son pouvoir il fut la tête et l’âme de toutes les entreprises réactionnaires, c’est-à-dire hostiles aux étrangers, qui se produisirent au Maroc ; il était trop fin pour laisser paraître sa haine et sa mauvaise volonté à l’égard des Occidentaux, mais toute son activité avait pour but de maintenir intact l’isolement dans lequel vivait son pays.

Sidi Mouça portait le titre de Hadjib el-Mazâm (Gardien du Très-Haut). Le sceau du sultan lui était confié, et toutes les lettres reçues ou expédiées passaient par ses mains. Il faisait ouvrir celles qui arrivaient, pour les présenter au sultan, et sous sa direction quatre secrétaires suffisaient à établir les dépêches émanant du souverain. Parmi les obligations de sa charge était encore celle d’introduire les étrangers ; il était présent à toutes les audiences.

Par imitation des formes et des règles usitées en Turquie, on donnait souvent à Sidi Mouça ben Achmed, de vive voix ou par écrit, le nom de vizir ; c’était à tort, car le sultan n’a jamais concédé ni à lui ni à l’un de ses autres fonctionnaires le titre turc de vizir ou de pacha, se conformant en cela aux usages suivis par ses ancêtres.

La mort de cet homme influent peut à peine être regrettée dans l’intérêt du Maroc. Les Marocains ont perdu en lui un despote, avide de pouvoir, ne reculant devant aucun moyen, et qui épuisait le pays, pour le compte du sultan il est vrai, sous toutes ses faces ; les gouverneurs et les fonctionnaires, un chef méfiant et intrigant, qui, sur les rapports les plus insignifiants de l’un de ses espions, pouvait à tout moment leur enlever leur position, les faire emprisonner et même exécuter ; enfin les représentants des puissances européennes ont vu disparaître un adversaire aussi fin et aussi adroit que perfide, dont les chicanes et les méchants tours avaient préparé à maint d’entre eux des heures difficiles. Si influente qu’ait été au Maroc pendant des années la situation de Mouça, elle a d’autant moins contribué à la prospérité du pays. A la mort de ce dignitaire, le sultan Hassan nomma premier conseiller le frère du sultan son prédécesseur, Mouley el-Abbas, dont j’ai parlé plusieurs fois.

Les manifestes, les ordres, les lettres et les documents de tout genre émanés du gouvernement de Fez sont toujours au nom du sultan, et le sceau de l’État, qui porte ce nom, est imprimé par avance sur ces écrits à l’endroit où se trouve dans les firmans et les hatts turcs le parafe (_tora_) du padicha régnant.

Le souverain ne signe jamais une pièce administrative quelconque, tandis que dans la correspondance publique et privée, contrairement à l’habitude orientale d’après laquelle on se borne à sceller, les fonctionnaires ou les auteurs des lettres signent leurs pièces et leur donnent par là un caractère authentique. Ainsi les cadis n’ont aucun cachet : leur signature fait foi.

_Constitution politique._ — La constitution de l’État marocain est le Coran. Partout où la législation qui y est contenue (les _chera_) ne suffit pas, la volonté du sultan sert de loi. Les souverains du Maroc ont souvent violé les règles du Coran et pris des décisions en contradiction formelle avec elles ; mais en dehors de l’Islam il n’y a jamais eu dans ce pays, même au début de son existence nationale, de droit civil analogue au _kanoun_ qui existe en Turquie, parallèlement aux _chera_ et qui les contredit souvent.

Ainsi, pour en donner un exemple, les intérêts du capital sont défendus par la loi : conformément aux maximes du Coran, ils ne sont jamais accordés par le cadi au croyant. De même, le témoignage des Chrétiens et des Juifs n’a aucune valeur contre celui d’un Mahométan, quel que soit le nombre des témoins.

Le mérite de Sidi Mouça fut d’avoir maintenu scrupuleusement ce système de gouvernement ; mais un pays que sa situation géographique force de se mettre en relations avec l’Europe et qui est administré de cette façon doit rétrograder sous tous les rapports.

_La justice._ — Au Maroc la justice est rendue, d’après le Coran, par les cadis dans les villes et dans les districts (amalâh). Mais, comme je l’ai dit, la législation du Coran n’est pas favorable aux relations commerciales, et les tribunaux des cadis, en particulier, ne peuvent mettre les parties non mahométanes sur le même pied que les musulmanes. Aussi les gouvernements chrétiens se sont-ils vus forcés d’assurer à leurs consuls, par leurs traités avec le Maroc, la prérogative de décider, non seulement quand les deux parties sont étrangères, mais aussi dans les cas où un Maure se plaint d’un de leurs nationaux ; en ce cas, le Maure est ainsi soumis à la justice européenne et à des lois étrangères, complètement inconnues de lui. Le plaignant étranger a, au contraire, la faculté d’avoir recours à la justice du cadi, et les traités lui assurent l’avantage d’appeler de la décision de ce juge devant le sultan lui-même ou son représentant, c’est-à-dire une autorité extra-judiciaire et purement administrative, qui n’est pas liée aux prescriptions du Coran.

Le résultat de ces stipulations des traités est de permettre à certains consuls sans conscience, appartenant à des nations dont la législation n’a pas encore réglé la justice consulaire, de faire tort à l’indigène en faveur de leurs protégés. D’un autre côté, le sultan, au cas où une affaire est portée devant lui, décide sans instruction et sans enquête préliminaire, en vertu de sa toute-puissance autocratique, et donne un _amr el-chérif_ (ordre de cabinet), dans les termes qu’il croit conformes à la justice, ou qu’il est entraîné à accepter sous la pression du consul intéressé.

L’expérience des autres pays montre combien une justice de ce genre est insuffisante et conduit, dans la pratique, à des résultats fâcheux, en raison de l’accroissement des relations du pays avec l’étranger.

Dans ces derniers temps on a paru vouloir renoncer, au moins en partie, à la justice des consuls d’une part et à celle des cadis de l’autre, au grand avantage, il faut bien le dire, des parties, de quelque nationalité qu’elles soient. On a proposé de remettre la décision des affaires à des arbitres choisis par elles, c’est-à-dire par les représentants étrangers et par les autorités du pays. Ces arbitres auraient surtout à jouer un rôle dans les litiges commerciaux ; mais la justice arbitrale n’a jusqu’ici trouvé aucune place dans les traités internationaux.

Le cadi n’applique sans restriction, pour rendre la justice, les droits qui lui sont reconnus par le Coran que quand les deux parties sont des gens du pays : malheureusement c’est avec les mêmes résultats fâcheux que dans les autres États mahométans. Il y a surtout deux circonstances qui ont corrompu l’administration de la justice mahométane : le cadi ne reçoit ni traitement ni honoraires et en est réduit aux présents des parties ; enfin, d’après le Coran, un fait ne peut être considéré comme démontré que quand il est confirmé par deux témoins. La corruption des juges et l’achat de faux témoignages sont les deux maux dont la justice souffre sans pouvoir s’en guérir dans les pays de l’Islam. Là comme ailleurs des gens se font une véritable profession de déposer de faux témoignages devant le cadi.

Il n’est pas étonnant d’après cela que personne ne croie son avoir en parfaite sécurité, et que les indigènes eux-mêmes, quand ils le peuvent, cherchent à se placer sous la protection des consuls européens : ce qui conduit également à des abus, car ce n’est que par exception que ces fonctionnaires sont rétribués par leur gouvernement.

Le juge suprême du pays est le cadi de Fez (_cadi el-djemmah_). Il y a quelques années, cette dignité était exercée par un parent de Sa Majesté Chérifienne, le chérif Mohammed el-Filali.

Le cadi el-djemmah est nommé par le sultan et nomme lui-même, pour chacun des quarante-quatre districts du pays, un _cadi el-amalâh_, qui de son côté a le droit de nommer, sans l’intervention de son supérieur et des autorités administratives, les juges (_cadi el-kabilâh_) des différentes tribus (_kabilât_), souvent nombreuses, qui vivent dans le district. L’appel des juges de district au juge suprême de Fez est non seulement facultatif, mais souvent les parties franchissent la première instance et portent leurs plaintes directement au siège du cadi el-djemmah.

Dans les causes criminelles, le cadi peut, il est vrai, prononcer la peine de mort, mais la confirmation du jugement et l’ordre d’exécution sont réservés au chef de l’État. Les condamnations à mort sont rares, car le Coran ordonne des amendes en argent ou en nature pour le meurtre et l’assassinat. Les cadis prononcent donc le plus souvent des amendes, et de la bastonnade pour les petits délits ; ils évitent seulement que cette dernière peine n’ait des suites mortelles.

Au contraire, le souverain prononce fréquemment des sentences de mort, qui, jadis du moins, étaient mises à exécution de la manière la plus barbare, et sans aucune procédure juridique. Depuis le règne du grand-père du sultan actuel, cela se présente plus rarement ; pourtant les voyages du souverain dans son empire sont toujours accompagnés d’exécutions de chefs qui n’ont pas voulu se soumettre volontairement ou qui ont refusé le payement d’impôts souvent arriérés depuis plusieurs années.

Les cadis ont surtout à juger des procès au sujet de la propriété du sol ou des questions de mariage, dont la législation du Coran traite aussi complètement que possible. Ils ont moins à s’occuper des affaires commerciales, car les Maures s’habituent de plus en plus à faire trancher les différends de ce genre par un arbitrage volontaire, que ce soit entre eux ou avec les négociants étrangers.

La justice arbitrale est exercée en grande partie par les _adoul_ (notaires), quoique le cadi soit aussi apte à recevoir des actes notariés. Cette institution des notaires n’existe pas, ou n’existe plus, que je sache, dans les autres États mahométans. Les actes établis par eux sont quelquefois présentés au cadi pour leur légalisation. Comme les notaires ne tiennent aucun registre, que la signature de deux d’entre eux donne une valeur légale à un acte, et qu’enfin les parties ne les signent pas, beaucoup de faux se produisent avec la complicité des adouls ; les parties cherchent à y parer au moyen de la légalisation, par le cadi, de leurs contrats et de leurs obligations.

Par cette courte exposition des principes de la justice marocaine, on comprendra que le caprice des supérieurs et la corruption des inférieurs s’y donnent libre cours. A la vérité, le peuple se plaint amèrement de la question juridique et surtout des abus commis par les Juifs espagnols qui se sont fait placer sous la protection d’un État quelconque. Une grande partie de la population a contracté des dettes envers eux, et les scènes les plus émouvantes en sont tous les jours la conséquence. Les Juifs perdent fort souvent les sommes qu’ils avancent aux hauts fonctionnaires et cherchent à réparer leurs pertes en ruinant impitoyablement le pauvre paysan ou l’ouvrier par des intérêts inouïs et grâce à la complicité d’un juge corrompu.

Un des points les plus sombres de la justice marocaine est l’organisation des prisons. En général, l’État ne s’inquiète pas du criminel incarcéré : il croit avoir fait assez en isolant le coupable du monde extérieur ; quant à s’occuper de la manière dont il peut vivre dans sa prison, il n’y songe aucunement. Les prisonniers sont partout, au Maroc, enfermés dans des trous vraiment horribles, qui ne sont jamais nettoyés et dans lesquels ils doivent périr de la façon la plus misérable. Réduits, comme ils sont, presque uniquement à l’aumône ou au gain dérisoire acquis en fabriquant des paniers, ils doivent s’estimer heureux de recevoir chaque jour un morceau de pain. Aussi est-ce une coutume très répandue d’acheter du pain pour les prisonniers quand on est disposé à faire l’aumône. De pieux croyants déposent chaque vendredi une petite somme pour les captifs, et même dans ce cas il arrive assez souvent que le geôlier vole encore à ces misérables une partie de leur maigre nourriture.

Dans les prisons les hommes et les femmes sont séparés ; la situation de ces dernières est la plus triste qu’on puisse imaginer, et bien peu résistent à un long emprisonnement. Les maladies provoquées par la mauvaise nourriture, le mauvais air, la boue, la malpropreté et la vermine les enlèvent rapidement. Dans cette férocité pour les prisonniers, qui ne sont pas tous des criminels de droit commun, se montre sous son jour le plus triste l’état de barbarie dans lequel se trouve encore le Maroc. Les peines cruelles si fréquentes autrefois, comme de couper les mains ou de crever les yeux, et les autres mutilations, sont rares aujourd’hui, mais l’incarcération des condamnés dans des caves où ils doivent mourir lentement d’une mort horrible n’est guère moins cruelle.

La bastonnade joue au Maroc un grand rôle ; chacun y est soumis, du plus haut fonctionnaire jusqu’au dernier mendiant, tandis que la peine de mort est réservée d’ordinaire aux crimes politiques.

_Administration du pays._ — Au point de vue administratif, le Maroc est divisé en _amalât_ de dimensions très diverses ; leur nombre varie également d’après les exigences de l’administration et les dispositions du sultan.

En ce moment il y a quarante-quatre amalât, dont trente-cinq dans le pays de Fez et de Marrakech au nord-ouest de l’Atlas, et neuf au sud-ouest, dans l’oued Sous, l’oued Draa, le Tafilalet. Ces dernières sont vastes, parce que la population du sud du pays est beaucoup moins dense que celle du nord. Dans l’intérieur des amalât, quand elles ne consistent pas uniquement en une ville ou en une étendue de pays très restreinte, il se trouve généralement un certain nombre de tribus (_kabilât_), plus ou moins indépendantes, d’origine partie arabe, partie berbère ; les tribus arabes vivent surtout sous la tente, dans des douars ; les Berbères habitent plus fréquemment dans des huttes qu’ils construisent en argile et qu’ils recouvrent de paille. Ces huttes des Berbères ne constituent d’ailleurs en aucune façon une habitation permanente ; ils changent également de lieu d’installation, quittent leurs cabanes d’argile et en construisent de nouvelles à une autre place, où ils trouvent des pâtures plus abondantes pour leurs troupeaux. Ils sont en effet éleveurs de bétail comme les Arabes, quoiqu’ils sèment de temps en temps un peu d’orge pour leur consommation, et qu’ils cultivent des légumes.

A la tête de l’amalâh se trouve l’amil ou caïd, nommé par le sultan : il habite d’ordinaire une maison construite en pierre, lorsque tous ses administrés sont nomades. Quand une tribu domine à tel point dans l’amalâh, qu’un caïd étranger, nommé par le gouvernement, ne pourrait s’y maintenir, le sultan nomme le cheikh de la tribu son amil, pour garder l’apparence de l’autorité. Souvent aussi une kabilâh est si forte que le gouvernement trouve avantageux de diviser son territoire. Telle est la kabilâh des Chaouwyah, tribu d’origine arabe, qui se trouve dans la bande de terrain fertile entre les rivières de Oumm er-Rebiâh et Abouregreg, et qui habite sous des tentes ; elle s’occupe aussi de culture et peut mettre sur pied mille cinq cents hommes armés, la plupart à cheval : cette tribu, forme seule douze amalât, à la tête desquelles se trouvent les cheikhs des subdivisions correspondantes.

La très puissante tribu des Beni Hessem, qui vit au nord de la grande forêt de chênes-lièges des collines de Mamora, n’avait autrefois qu’un amil. Des soulèvements fréquents contre l’autorité du sultan, des brigandages contre les voyageurs et les caravanes, et même une union temporaire de cette kabilâh arabe avec les kabilât chelouh qui habitent au sud d’elle, union motivée par une entreprise commune contre les troupes du sultan, toutes ces causes amenèrent ce dernier à partager la tribu en seize amalât et à lui donner autant de caïds. De cette manière, le gouvernement peut dompter plus facilement les éléments rétifs et les maintenir sous sa dépendance, en les chargeant davantage d’impôts et en les laissant pressurer par de nombreux caïds.

L’amil est l’organe du sultan dans l’amalâh ; il dirige la police, s’occupe des affaires financières, de concert avec des fonctionnaires d’une autre catégorie, dont je parlerai bientôt. Il commande en temps de paix la force armée du cercle (la _machazniyah_) et convoque, en cas de guerre, toute la population mâle en état de porter les armes, pour la conduire au sultan. Il est aidé dans ses fonctions administratives par un lieutenant (chalifa), qui est nommé par le souverain dans les cercles les plus grands et les plus importants, et plus ordinairement par l’amil lui-même.

Outre les amils ou caïds, on trouve, dans tous les cercles où le sultan a des propriétés privées, des surveillants particuliers nommés par lui (_oumana_, au singulier _amin_).

Ces propriétés particulières du sultan consistent soit en troupeaux de chevaux, de chameaux, de bœufs, de moutons et de chèvres, soit en terres louées à son profit, ou enfin en moulins, en maisons, ou en magasins dans les villes.

Jusque dans ces derniers temps, le gouvernement tenait rigoureusement la main à l’application de ce principe, que les étrangers ne pouvaient acquérir aucune propriété ; les maisons et les magasins habités par les consuls et les négociants des ports appartiennent donc pour la plupart au sultan.

Quand un négociant étranger veut se fixer dans le pays, le consulat intéressé prie le gouvernement de lui faire bâtir une maison et des magasins. Les oumana entreprennent alors cette construction sous la surveillance du consul ou du marchand ; ce dernier paye comme loyer six pour cent des frais de construction et a le droit d’user, aussi longtemps qu’il le veut et sans augmentation de loyer, des constructions qui lui sont remises. Ce prix est peu élevé, en comparaison de ceux des maisons que les Européens pourraient louer aux indigènes, et on le paye à l’amin à des termes déterminés.

L’amin administre les domaines du sultan, en encaisse les revenus, fait les dépenses nécessaires et remet l’excédent à l’amil du cercle, pour qu’il soit versé au sultan.

Dans les ports les chefs des douanes, qui sont également nommés _oumana_, administrent aussi les propriétés privées du sultan. Les revenus des douanes, je le dis en passant, ne sont versés pour l’instant ni dans une caisse publique, ni dans celle du sultan, mais ils servent, en grande partie, à amortir la dette de guerre due à l’Espagne.

Les oumana prennent encore part à l’administration de la caisse de l’amalâh, qui est garnie de deux serrures, dont l’une des clefs est entre les mains de l’amil, et l’autre entre celles de l’amin du cercle.

Les oumana paraissent donc être soumis aux chefs de district, les amils ou caïds, puisqu’ils leur remettent les revenus des douanes du sultan ; pourtant ils ont une situation analogue, en ce sens que l’amil ne peut retirer aucune somme de la caisse du district sans le consentement et la coopération de l’amin.

A l’intérieur du pays, dans les cercles où le sultan n’a aucune propriété particulière, l’amil est débarrassé du contrôle de l’amin, et administre d’une manière indépendante la caisse qui lui est confiée.

L’amil, pas plus que son chalifa, ne sont rétribués, ou du moins les indemnités que quelques-uns d’entre eux reçoivent, pour l’entretien de leurs chevaux par exemple, sont si minimes qu’elles ne peuvent passer pour un traitement. Leur plus haute rémunération ne monte qu’à quarante douros espagnols (200 francs) par mois ; la grande majorité n’en reçoivent aucune, de sorte que ceux de ces fonctionnaires qui n’ont aucune fortune en sont réduits à vivre de moyens irréguliers. Aussi n’est-ce pas un secret que l’appui administratif des amils et de leurs chalifas doit être toujours acheté par des présents, et que le plus généreux est d’ordinaire plus énergiquement soutenu par l’amil, ou a gain de cause auprès de lui. Du reste, ils se créent des bénéfices en répartissant et en levant sur leurs administrés une somme plus forte que celle qui doit être envoyée à la caisse centrale de Fez. Ils donnent pour prétexte à cet abus qu’ils doivent couvrir par des contributions plus élevées les pertes qui viendraient à se produire au moment du payement.

Les oumana sont mieux traités comme solde : il y a toujours deux oumana dans les bureaux de douane des ports : l’un vient de Fez, et l’autre est choisi parmi les notables du lieu. Le premier reçoit trois douros par jour, le second deux douros. L’amin envoyé de Fez est celui dont j’ai parlé plus haut, et il détient toujours la deuxième clef de la caisse de l’amil du cercle ; d’ailleurs le deuxième amin prend également part à la revision des comptes et au contrôle de cette caisse.

Les oumana de l’intérieur du pays, qui ont à surveiller les entreprises de culture du sultan et ne prennent part à l’administration de la caisse de l’amil que quand ils vivent par hasard dans le même lieu, ont le droit de tirer, selon leurs besoins, du domaine qu’ils surveillent les objets d’alimentation nécessaires. Ils reçoivent tout au plus un traitement de dix douros par mois, mais le peu d’importance de cette somme est compensé par l’habitude où est le sultan de leur faire des présents extraordinaires quand il est content d’eux.

On voit qu’en principe l’administration de l’empire Marocain est très bonne et fort appropriée aux circonstances. Dans la pratique il en est malheureusement tout autrement. Le fait surtout que les amils ne reçoivent presque jamais de traitement, et au contraire doivent donner au sultan, en revêtant leur charge, des sommes souvent fort importantes, conduit naturellement à toutes sortes d’injustices et d’irrégularités dans la levée des impôts ; aussi la population des campagnes souffre-t-elle lourdement de cette mauvaise administration.