CHAPITRE VI
VOYAGE A SELA ET A RABAT.
La tribu des Echrarda. — El-Gharbia. — Les cantiques. — L’oued Rdoum. — Beni Hessêm. — Forêt de chênes-lièges d’el-Mamora. — Misère et mécontentement. — Les Chelouh. — Selâ. — Un mendiant de la Mecque. — La barre. — Les mauvais ports. — Les pirates. — Nom de Selâ. — Rabat. — Fabrication de tapis. — Commerce et industrie. — Difficulté du port. — Deux aventuriers. — Les instructeurs français. — Beaux environs de Rabat. — Ruines antiques. — La tour de Hassan. — Marchés hebdomadaires.
Le matin du 23 janvier 1880, nous partîmes des lieux sacrés des monts du Zarhoun. Nos amis de Fez nous quittèrent en nous adressant des adieux émus, et en appelant les bénédictions d’Allah sur notre lointaine entreprise. Nous inclinâmes vers le nord-ouest, et dès midi nous avions derrière nous les contreforts ouest des monts du Zarhoun. Ces contreforts sont formés de couches puissantes de sable appartenant aux formations tertiaires et durci par places en bancs de grès épais. Nous traversâmes quelques douars sans nous arrêter ; la population en était sortie en grande partie, pour s’occuper de la culture des champs, ou pour garder les troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs. Un passage étroit conduit, entre deux hautes murailles verticales de grès, dans la plaine immense du pays d’el-Gharb ; elle s’étend vers l’ouest jusqu’à l’Atlantique, et va au loin vers le sud. L’étroit ravin qui mène aux montagnes se nomme Bab el-Djouka. Au bout d’une heure nous atteignîmes la kasba de Sidi Kasem avec une mosquée ; l’amil du district n’y habite pas d’ordinaire, mais loge à une demi-lieue vers l’ouest, dans un endroit où sont dressés un certain nombre de douars, au milieu de la plaine. Non loin de là est le village de Sidi-Saïd, auprès duquel habitait le caïd Hamid es-Serara. Nous y dressâmes nos tentes. C’est une fraction de la grande tribu d’Echrarda qui habite en cet endroit. La population ne s’y montra pas particulièrement amicale ; peu avant, une scène fort désagréable avait eu lieu chez elle, et un membre de la légation française de Tanger y avait joué un rôle. Il prétendit qu’une somme de 120000 francs lui avait été volée à cette place, et l’amil du pays était, au moment de notre passage, occupé à réunir cet argent : ce qui exaspérait la population au plus haut point. On prétendait qu’il n’était pas vrai que cette somme eût été volée à ce fonctionnaire ; mais comme les Européens, et surtout les membres des ambassades, ont toujours raison au Maroc en face des indigènes, le sultan ordonna à la tribu de rembourser cette somme. L’amil procéda avec une grande rigueur, et la population, pauvre par elle-même, dut se faire de l’argent en vendant ses grains et son bétail. Mais, comme l’argent monnayé est presque exclusivement dans les mains des Juifs, il fallut, comme toujours, avoir recours à eux.
Naturellement, de telles aventures ne contribuent pas à faire aimer l’étranger au Maroc, et tous les voyageurs y sont vus avec méfiance, car on redoute de se voir mettre par eux dans une situation désagréable. Le gouvernement du pays cherche à éviter toute complication avec les puissances européennes, surtout avec l’Angleterre, l’Espagne ou la France, et donne plutôt tort à ses propres sujets, uniquement afin de vivre en paix avec elles.
A une demi-lieue au nord de notre bivouac se trouve une zaouia, lieu sacré, comme il y en a une infinité au Maroc : c’est le tombeau de Sidi Mouhamed ben Hamid. Ces monuments sont toujours bien tenus extérieurement, et cette petite construction, surmontée d’une coupole, était enduite d’une couche d’un blanc étincelant, de sorte qu’on la voyait de fort loin.
Le pays n’est pas très sûr, car les Berbères qui habitent les montagnes au sud-ouest font journellement des incursions dans la plaine fertile, et y volent des chevaux. La culture, l’élevage des chevaux et du bétail sont en grand honneur dans ce pays, et el-Gharbia fournit tout le Maroc de céréales. Le sol, où ne se trouve pas une pierre, est couvert d’une couche arable extrêmement fertile, et est arrosé de nombreux petits ruisseaux, qui se jettent dans le Sebou. Nous avions dans le voisinage de notre bivouac l’oued Rdoum, qui sort des pentes sud du Zarhoun et coule d’abord à l’ouest, puis vers le nord, et reprend après un nouveau coude la direction de l’ouest, quelques milles avant son confluent avec le Sebou. C’est là, dans el-Gharb, qu’est le cœur de la puissance marocaine ; quand la moisson y est bonne, tout le pays est prospère, les impôts rentrent bien, la population a des vivres et de l’argent, et, par suite, le commerce est actif. Inversement, quand, une année, la pluie n’y tombe pas, et qu’une mauvaise récolte survient, tout le Maroc souffre de la faim. C’est ce qui arriva en 1878, et bien des milliers d’hommes succombèrent alors. Nous avions depuis la veille un ciel couvert, et, quand nous traversions les villages, nous étions étonnés du mouvement actif qui régnait dans la population. Femmes et enfants marchaient en longues processions, dansant et chantant ; les hommes allaient aux zaouias ou à leurs places de prières, pour implorer la bénédiction du ciel, c’est-à-dire la pluie. Le succès fut immédiat : vers le soir commença un violent orage, et la joie devint générale. Toute la nuit, les danses et les chants continuèrent, les salves de coups de feu retentirent en l’honneur de cet heureux événement, et l’on ne vit partout que des visages joyeux : le sol est extraordinairement fertile, malgré une méthode de culture aussi primitive que celle qui est en usage. Il suffit qu’il y ait assez d’eau.
Il avait fait chaud ce jour-là : l’après-midi, vers trois heures, nous avions eu encore 25 degrés à l’ombre ; quand l’air se fut rafraîchi, nous passâmes dans nos tentes une magnifique soirée. Le chef de l’endroit m’envoya une mouna abondante et mit à ma disposition ni plus ni moins de huit hommes armés pour ma garde. Ils se postèrent sur un grand cercle autour des tentes. L’insécurité du pays réclamait cette précaution, car on ne pouvait même pas se fier à la population du douar. Mais, comme le chef est lui-même responsable de tout ce qui peut arriver à un voyageur muni des recommandations du sultan, il préféra nous envoyer une garde supérieure au nécessaire, pour éviter toute complication éventuelle.
Cette population des cultivateurs marocains est, sous bien des rapports, différente des habitants des villes, qu’on nomme Maures et qui ne sont plus de purs Arabes. Les vigoureux laboureurs voient avec mépris l’habitant efféminé des grandes villes ; ils ne peuvent s’habituer à loger dans des maisons fermées, et préfèrent leurs tentes ouvertes. Ces dernières sont basses, larges, et consistent en une étoffe épaisse, d’un brun sombre, faite de poil de chameau. Dans les douars il ne se trouve aucun Juif : ce n’est que dans la kasba de l’amil de chaque district qu’il existe quelques familles de cette religion.
Le matin suivant, quand nous levâmes les tentes, le ciel était encore très couvert, et la pluie prête à tomber. Nous nous dirigeâmes d’abord vers l’ouest et traversâmes l’oued Rdoum, qui était un peu grossi ; il ne fut pas facile de faire descendre et remonter aux animaux, lourdement chargés, les berges argileuses presque verticales. Vers onze heures nous fîmes halte dans une localité nommée Sidi-Guedar. Le fait suivant est caractéristique en ce qui concerne l’hospitalité officielle à laquelle ne peut échapper le voyageur européen. Nous fûmes invités par le caïd à demeurer dans son village et à ne partir que le lendemain matin : il voulait nous faire préparer une mouna, ce qui n’eût été possible que pour le soir. Mais, comme nous voulions aller plus loin, je refusai ses offres ; le caïd, voyant qu’il perdait l’occasion de nous avoir pour hôtes, nous donna pour nos dépenses, en argent monnayé, 3 douros espagnols (environ 15 francs), et nous dûmes les accepter !
A partir de ce point le chemin tournait vers l’ouest, et nous entrâmes bientôt dans le pays de la grande tribu des Beni Hessêm, qui s’étend jusqu’à l’Océan. Après avoir passé le petit oued el-Bet, nous atteignîmes, en chevauchant au sud-est, vers trois heures, le village du caïd Absalom Benkao, où au premier abord nous fûmes reçus par des visages assez peu amicaux. C’est un très grand douar, c’est-à-dire un vaste carré dont les côtés sont figurés par des tentes : au milieu il y en a une un peu plus riche, entourée de haies : c’est la demeure du caïd ; tout près se trouve une vieille tente pour les prisonniers, qui y sont enchaînés. A côté de ce douar se trouve un carré entouré d’un fossé profond et qui sert de camp aux caravanes de passage. Ce village est situé sur la route principale entre Fez et Rabat et sert fréquemment de lieu de bivouac aux voyageurs. Aussi le caïd et les habitants sont-ils souvent forcés de délivrer la mouna. En même temps que nous, arrivait une magnifique caravane : c’était un cousin du sultan avec une grande suite ; on dressa aussi sa tente à l’endroit indiqué. Pendant que ses esclaves étaient occupés à l’installer, lui et son chalif firent étendre les petits tapis pour la prière et ils récitèrent leurs oraisons du soir ; puis, après avoir disparu sous les tentes, ils ne se montrèrent plus. Quelques femmes qui se trouvaient dans la caravane furent écartées avec soin de nos regards.
Le fossé profond qui nous entourait n’avait d’autre but que d’empêcher les animaux de s’échapper la nuit ; du reste, il leur est assez difficile de fuir, car on a l’habitude de fixer une longue chaîne dans le sol au moyen de deux piquets : les chevaux y sont attachés par les pieds de devant entravés, tandis que les chameaux ont une jambe de devant repliée à hauteur du genou.
Malgré le ciel couvert, il n’avait pas plu ce jour-là, et la population du douar adressait au ciel des supplications à haute voix ; les femmes et les enfants circulaient en priant et en se lamentant, car l’orage de la veille n’avait servi qu’un moment, et le sol avait été de nouveau desséché par 25 degrés de chaleur. La présence d’un hôte aussi important qu’un cousin du sultan, accompagné de beaucoup de machazini, ne permettait pas la moindre tentative de vol, aussi étions-nous en toute sûreté, et finalement nous reçûmes du caïd, un peu froid en premier lieu, la mouna pour nous et pour nos chevaux.
Pendant la nuit il plut un peu, aussi eûmes-nous le 25 janvier une matinée d’une fraîcheur agréable. Le chemin, fort monotone, suivait toujours la direction du sud-ouest par le territoire des Beni Hessêm, qui n’ont pas moins de seize amils, tant la tribu est nombreuse. Nous traversâmes une suite de douars, en recevant toujours de l’un à l’autre quelques machazini pour escorte, car le chemin est considéré comme peu sûr. Au sud de nous se trouve la colossale forêt de chênes-lièges de Mamora, qui couvre un terrain faiblement ondulé, avec des étangs et des mares dans sa lisière nord, et qui est exclusivement entre les mains des Chelouh (Berbères), restés jusqu’aujourd’hui presque indépendants du sultan. A peu près chaque année, il y envoie une petite colonne de troupes pour recueillir les impôts et faire des prisonniers ; les Chelouh s’en vengent sur la population des agriculteurs, qu’ils haïssent comme des intrus et auxquels ils volent des bestiaux. Un état de guerre permanent est la suite inévitable de ces vols et de ces expéditions.
Vers deux heures nous nous arrêtions déjà dans un grand douar, car nos animaux, lourdement chargés et épuisés, ne pouvaient plus continuer la marche. Nous eûmes d’abord en cet endroit toutes sortes de contrariétés. Le caïd faisait sa sieste, nous dit-on, et ses serviteurs, grossiers et têtus, ne voulurent pas nous annoncer. Je voulus acheter du fourrage, et n’en pus obtenir, car on voulait attendre l’arrivée du caïd, de sorte que mes gens étaient déjà furieux contre les habitants du lieu. Comme dans tous les douars, le logement obligé des voyageurs, en même temps qu’une tente appartenant au caïd, se trouvait au milieu du village ; les autres tentes formaient les côtés extérieurs et laissaient un grand espace libre. On ne peut assez se garder du séjour dans une pareille tente, car elles sont pleines de vermine ; j’aurais toujours préféré établir mon bivouac en dehors des douars, mais les chefs ne me le permirent jamais, à cause des dangers à courir et pour sauvegarder leur responsabilité.
Enfin, quand le caïd parut, qu’il eut porté la lettre du sultan à son front et à ses lèvres et qu’il l’eut parcourue, notre situation changea. Il nous fit préparer une mouna complète, vint nous rendre visite et nous demanda quelques médicaments. Un de ses serviteurs têtus, dont nous nous étions plaints, fut bâtonné.
Les gens de la tribu des Beni Hessêm passent du reste depuis longtemps pour des êtres farouches, toujours prêts à se révolter contre le sultan : on prétend qu’ils ont pillé plusieurs fois ses caravanes. Il y a quatre ans, ils ont assassiné deux Espagnols en voyage et ont dû payer une indemnité de 10000 douros. Pendant un temps ils se sont ligués avec les Chelouh contre le sultan, qui, finalement, usa d’un moyen radical pour les dompter. Tandis qu’ailleurs il a l’habitude de donner à une tribu un, ou tout au plus quelques amils, il partagea l’important territoire des Beni Hessêm en seize districts, dont chacun eut un gouverneur, directement responsable devant lui.
Ce matin pendant la marche, nous avons vu les ruines d’une maison, une rareté dans ce pays. C’était l’ancienne kasba de l’amil des Beni Hessêm ; elle fut détruite au moment où eut lieu la nouvelle division de la tribu ; cette dernière est aujourd’hui presque entièrement sous le pouvoir du sultan. Du reste, il y règne un mécontentement général contre lui, et une sorte de famine qui y sévissait lors de mon séjour ne faisait que l’entretenir. Soit qu’une mauvaise récolte eût eu lieu l’année précédente, soit qu’on leur eût pris tout leur grain, la majorité des habitants vivaient de glands sauvages, qu’ils allaient chercher dans la grande forêt de Mamora. Ils les écrasaient sous forme de farine, et en faisaient une sorte de pain : misérable nourriture !
Une douzaine de machazini du lieu firent l’après-midi une grande fantasia, le jeu équestre bien connu des Marocains, avec fusillade et cris de guerre. Les Chelouh ayant volé un cheval quelques jours auparavant, on devait entreprendre une expédition vers le village des voleurs pour en tirer vengeance. Les braves machazini s’exerçaient pour le combat futur et montraient aux enfants et aux femmes ébahies comment ils voulaient anéantir l’ennemi ; les hommes étaient moins passionnés pour ces sortes de joutes, et les regardaient avec froideur et scepticisme.
L’endroit où nous campions se nomme Tasodi ; dans le voisinage est une petite rivière, Machra er-Remla (Passage du Sable), et tout près de là le tombeau d’un saint. Déjà, le matin, nous avions traversé une place consacrée de ce genre, nommée Lalla Yedo, un des rares exemples d’une sainte musulmane.
Pendant la nuit commença une pluie effroyable, de sorte que, le matin suivant, il nous fut impossible de partir. Le sol argileux était entièrement détrempé, la toile des tentes si pleine d’eau, qu’elle pesait double, et les chevaux auraient été incapables de porter les bagages dans un terrain aussi défoncé. Nous ne pûmes faire autrement que de suivre le conseil du caïd et de demeurer encore un jour pour laisser sécher les tentes. Pendant la nuit, le baromètre anéroïde était tombé de 760 millimètres, qui paraît être le niveau normal de la plaine d’el-Gharb, à 755 ; aussi pouvions-nous nous attendre à la continuation des pluies. La malheureuse population était très joyeuse : elle avait enfin la perspective de pouvoir récolter son blé et son orge.
Presque tout le jour, nous eûmes le caïd avec nous, et il nous conta beaucoup d’histoires, en se plaignant surtout des Chelouh. Mais il serait absolument faux de considérer ces Berbères uniquement comme des voleurs et des brigands. Ils sont très paisibles dans l’intérieur de leur pays, et beaucoup plus hospitaliers pour les étrangers que les Arabes, à moins que ces voyageurs ne se présentent avec des recommandations du sultan et accompagnés de machazini. Ils ne veulent rien savoir de leur souverain, et pillent régulièrement les voyageurs officiels toutes les fois qu’ils tombent entre leurs mains. Comme je voyageais sous l’escorte de machazini et avec une lettre du sultan, il me fallait éviter leur territoire et faire un grand détour pour aller vers Rabat. Le chemin le plus court est interdit au sultan lui-même.
Le 27 janvier, nous quittâmes ce douar. Il avait plu de nouveau la nuit, mais le soleil apparut de bonne heure, et, quand les tentes furent sèches, nous pûmes partir. Nous traversâmes quelques petites rivières du bassin du Sebou, et vers onze heures nous arrivâmes, en allant vers le nord-ouest, au grand douard de Sidi-Ayech, dont le caïd Bous el-Ham nous donna comme escorte six hommes bien armés, à cause de l’insécurité de la route. Nous prîmes ensuite la direction sud vers les pentes nord de la Mamora, cette grande forêt de chênes-lièges habitée par des Chelouh. Le terrain devint accidenté ; nous dûmes franchir de petits torrents desséchés, et mes soldats fouillaient les broussailles de tous côtés, pour découvrir les coupeurs de routes qui auraient pu s’y trouver. Ces machazini affectaient beaucoup de courage, faisaient fantasia en terrain plat, gaspillaient leur poudre, et diminuaient les ennuis de la route. En route, nous rencontrâmes quelques étrangers qui allaient de Rabat à Fez : c’étaient le consul américain de Casablanca (Dar el-Beïda), petit port en voie de développement, et le fils du consul américain de Tanger ; ces messieurs avaient évidemment entrepris un voyage d’affaires.
Vers trois heures nous fîmes halte dans un douar voisin de l’oued el-Fouarad ; tout le pays porte le nom de Génitra. Le caïd Bouasa ben Hassan nous reçut fort amicalement ; il resta toute la soirée avec nous et nous conta une foule de détails sur l’administration de la justice marocaine et sur la conduite des Juifs ; si une partie seulement de ce qu’il nous dit est vraie, je comprends la haine et le mépris des Mahométans pour les Juifs espagnols, qui, en dépit de toutes les persécutions, ont su se rendre indispensables chez eux. Ici également, les habitants sont très pauvres ; ils ont beaucoup à souffrir des Chelouh de la Mamora, qui du reste sont aisés ; aussi y a-t-il des luttes continuelles entre ces deux peuples.
Dans le voisinage de notre village, mais déjà sur le territoire des Chelouh, est une petite colline, couverte de chênes-lièges, nommée Koutiel el-Madan, dans laquelle doivent se trouver des minerais de plomb, de cuivre et d’argent ; une ancienne galerie de mine a dû y exister, mais aujourd’hui le tout est ruiné ; je ne pus malheureusement visiter ce point à cause des Berbères.
La pluie avait cessé, et le matin du 28 janvier il fit très frais : nous n’avions que 6 degrés ; une rosée extrêmement forte avait mouillé les tentes pendant la nuit, et les avait rendues fort lourdes. Nous avions aujourd’hui à faire notre dernière marche avant d’arriver à la mer. Il faisait chaud, le chemin passait sur les pentes de la forêt de Mamora en décrivant une petite courbe vers le sud-ouest ; à un moment il fallut traverser une partie d’épaisse forêt, et mes gens furent en grand émoi, quoique nulle créature humaine ne parût. J’étais seul avec mes interprètes et les serviteurs pris à Fez ; les machazini nous avaient quittés, sans doute par crainte des habitants d’un douar placé devant nous, avec lesquels ils avaient eu autrefois une querelle et qui les auraient probablement attaqués. Nous avançâmes donc lentement et en silence, à travers la forêt de chênes, fusils et revolvers à portée de la main, jusqu’à ce que nous eussions enfin atteint la plaine.
Nous étions dans un terrain rempli d’étangs et de fondrières, avec de nombreux oiseaux ; c’est une région visitée volontiers par les chasseurs, qui ont ici une chasse abondante en hérons, en canards sauvages et en autres oiseaux d’eau ou de marais. C’est par erreur que sur les cartes on représente toute la Mamora comme une grande contrée de marais ; la majeure partie est couverte de collines et de forêts de chênes ; ce n’est que sur ses lisières nord et ouest, dans le voisinage de la mer, que se trouvent des étangs.
Vers quatre heures de l’après-midi, nous entrions dans l’antique ville de Selâ, séparée de Rabat par une rivière. Nous dressâmes les tentes sur une prairie ravissante en dehors de la ville, d’où nous avions une vue magnifique sur les rochers au-dessous de nous et sur la mer, depuis si longtemps désirée et toujours belle. J’envoyai un serviteur au gouverneur de la ville : il nous offrit une maison, que je résolus d’occuper seulement le jour suivant. La soirée était si belle au bord de la mer, à peine agitée, que je ne pus me décider à la passer enfermé dans les murs de la ville et sous la surveillance de Maures défiants.
Le gouverneur envoya du reste, ce qui n’est pas l’usage dans les villes, une mouna abondante pour les animaux et les hommes, et en outre quatre sentinelles destinées à nous protéger contre les vols. Heureux en tous points, nous goûtâmes les charmes de cette soirée magnifique, en remerciant l’heureux destin qui encore une fois nous avait permis de parcourir sans malheurs une partie, et non la moindre, de notre itinéraire.
Le matin suivant, nous entrions dans la ville ; le gouverneur m’avait donné une très jolie petite maison, où nous fûmes vite installés. L’amil, à qui nous fîmes une visite, était un vieillard plein de bienveillance, qui avait évidemment plaisir à loger une fois un Roumi dans sa ville. Selâ est en effet un lieu sacré, où nul infidèle ne peut habiter. En réalité, tous les étrangers ont l’habitude de loger à Rabat, de l’autre côté de la rivière, et de ne passer que les journées à Selâ.
Je fus invité à un repas en même temps qu’Hadj Ali et un Nègre survenu par hasard : il appartenait au temple de la Mecque et faisait une tournée d’aumônes au Maroc. C’était du reste un homme distingué et qui était fort respecté : il connaissait très bien les écrits musulmans et commença aussitôt avec Hadj Ali une discussion très vive sur certains passages du Coran ; l’amil, lui aussi, savait lire et écrire et prit part à cette discussion religieuse. Le saint Nègre de la Mecque avait eu du reste un accident le jour de son arrivée à Selâ : il était tombé de cheval et devait s’être grièvement blessé, car il boitait très fort. On dit que ces pieux vagabonds rapportent des sommes assez importantes au trésor toujours besogneux de la Mecque, et notre compagnon de table paraissait être ravi de sa mission au Maroc. Ils agissent encore d’une autre façon dans l’intérêt du sanctuaire, en incitant les croyants à y faire des pèlerinages ; la distance est grande pourtant du Maghreb, _le lointain Ouest_, jusqu’au lieu de naissance du Prophète, mais les pèlerins modernes ne dédaignent pas d’user des bateaux à vapeur pour atteindre leur but plus rapidement et plus sûrement que par une marche de plusieurs mois. On trouve donc au Maroc assez de gens qui portent le titre d’Hadj (pèlerin) et qui ont fait leurs dévotions au tombeau du Prophète.
Nous pouvions prendre quelques jours de repos, et je les employai à visiter les deux villes de Selâ et de Rabat. Comme je l’ai dit, ces deux localités ne sont séparées que par une rivière, l’oued el-Bouregreg, qui sort des collines de Mamora, dans le voisinage, et se jette dans la mer après une course de peu de durée. Un grand banc de sable s’est formé devant cette embouchure, aussi l’entrée des navires est-elle très dangereuse. On dit que jadis cette barre n’existait pas et que la navigation était prospère. Aujourd’hui il n’arrive par mois que deux ou trois vapeurs, et ils ne peuvent pas toujours débarquer leurs marchandises et leurs passagers. Les navires se tiennent au loin dans une rade ouverte, et même dans le port ils sont souvent mis tout à coup en péril par les lourdes vagues de l’Atlantique, arrivant subitement, par les temps les plus calmes ; _the big swelling from the west_[19] peut jeter facilement les navires sur le sable de la côte. En outre cette côte est le matin souvent couverte d’épais brouillards, très dangereux pour les navires, de sorte qu’ils trouvent ici la plus médiocre des places d’ancrage et qu’il n’y a pas à s’étonner que Rabat-Selâ diminue chaque jour d’importance et que les négociants européens se dirigent vers d’autres endroits, surtout Dar el-Beïda, où se trouve un port un peu meilleur. En général la côte atlantique du Maroc est très défavorable à la navigation, et, comme le gouvernement ne fait absolument rien pour l’amélioration ou l’établissement de ports, le commerce ne peut progresser beaucoup.
Selâ était autrefois connu comme le plus grand nid de pirates du Maroc, et l’on trouve aujourd’hui incompréhensible que, pendant des siècles, ces corsaires aient été la terreur des nations maritimes, les Anglais y compris.
La ville, qui se dresse sur une colline rocheuse et basse, est fortement couverte par des murs et des bastions. Son nom est hébraïque et signifie « Roche » ; il se retrouve très souvent dans les colonies phéniciennes, à cause de leur situation sur une hauteur rocheuse. Dès la plus haute antiquité il a dû y avoir une colonie dans cet endroit, qui serait très favorable si on avait arrêté l’ensablement de l’embouchure du Bouregreg. Pline dit déjà que les fabriques de pourpre avaient leur principal siège dans ce pays, et encore aujourd’hui c’est de là que viennent les plus beaux tapis, aux couleurs éclatantes, répandus dans tout le Maroc.
Selâ ne fait pas un tout avec Rabat, mais elle a son amil particulier : comme c’est un lieu sacré, et que tous les étrangers en sont exclus, à l’exception de quelques familles juives, elle n’a jamais eu l’importance de l’industrieuse Rabat, sa voisine. Les Espagnols et les Portugais ont occupé Selâ pendant quelque temps ; leur influence est visible dans la disposition des rues et même dans la construction de quelques maisons. A l’est de Selâ se voient encore les puissants arceaux d’un grand aqueduc, attribué aux « Romains », et qui est ruiné aujourd’hui ; on n’entretient plus que les fortifications, dans la pensée folle qu’elles pourraient résister aux projectiles de vaisseaux ennemis. Une seule canonnière moderne mettrait toute la ville en ruines.
Selâ peut à peine avoir un peu plus de 10000 habitants ; elle a plusieurs écoles ou mosquées, car on s’y occupe plus de « science » que de commerce. Quantité de jolis jardins existent au dehors comme au dedans de la ville, et l’on en tire beaucoup de sortes de légumes, pour l’alimentation de Rabat ; les navires qui s’y arrêtent se ravitaillent aussi volontiers en vivres frais.
Rabat, située sur la rive gauche de la rivière, est, sous tous les rapports, plus importante que sa voisine. Sa situation vue de la mer est extrêmement pittoresque. Sur un rocher calcaire s’élevant verticalement des flots se montrent les puissantes fortifications de la kasba, d’où descendent des murailles hautes et solides qui embrassent toute la ville, de sorte que le côté de la terre est aussi complètement protégé. De grands bastions, avec de grosses pièces, couvrent la ville contre l’approche des navires étrangers, et une double muraille fort étendue la protège contre les surprises des bandes de Berbères farouches des forêts du Mamora ; la dernière enceinte renferme un immense espace vide, où souvent sont campés des milliers de soldats formant l’escorte du sultan. Lors du voyage de Fez à Marrakech qu’il entreprend presque chaque année, le sultan passe volontiers quelque temps à Rabat ; alors la population souffre durement des dépenses qu’entraînent pour elles les voyages de ce souverain, plus redouté qu’il n’est aimé. Il a à Rabat deux grands palais, très bien ornés à l’intérieur et qui doivent contenir une foule d’antiquités et de produits de l’art et de l’industrie marocains. Rabat avait jadis un rang tout à fait à part dans l’empire du Maroc, et même aujourd’hui c’est encore une des places les plus importantes pour l’industrie indigène. La fabrication de magnifiques tapis, de dessins très originaux et de coloris très vif et très varié quoique plaisant à l’œil, s’y fait sur une grande échelle. La laine et la couleur sont fabriquées sur place, et les tapis eux-mêmes ne sont pas confectionnés dans de grands ateliers, mais chez des ouvriers voués de père en fils à cette industrie.
On trouve souvent sur les tapis anciens des tons tout à fait admirables, surtout dans les divers dérivés du rouge ; malheureusement l’emploi plus économique des couleurs d’aniline prend maintenant le dessus d’une manière inquiétante. Presque tous les tapis faits aujourd’hui déteignent quand on place une main humide sur certaines teintes rouges. Les tapis vont de Rabat dans toutes les directions de l’empire ; ils sont rarement transportés en Europe, où les produits du véritable Orient dominent sur le marché. En outre, on fait à Rabat des nattes de paille et de jonc d’après de jolis dessins, toute sorte d’étoffes de laine pour les vêtements en usage dans le pays, les objets en cuir les plus divers, ainsi que de la poterie. Cette dernière est fabriquée à Fez en plus grande quantité et dans de meilleures conditions. Tous ces articles sont exclusivement destinés au pays et ne peuvent être exportés, de sorte que la ville est tout à fait sans importance sur le marché du monde. A la vérité, il y a à Rabat quelques maisons de commerce européennes, mais en raison de la difficulté du port elles n’ont pas une situation bien favorable. Elles importent les articles nécessaires qui ne sont pas fabriqués dans le pays même, le thé, le sucre, les bougies, les draps et toute espèce de marchandises peu encombrantes ; l’exportation est sans importance et se borne presque à des peaux, des laines, des os et des légumes.
Les relations postales avec l’Europe par Tanger sont entretenues une partie de l’année au moyen d’un messager, qui pendant les mois d’hiver ne fait, il va sans dire, que rarement ce voyage ; il arrive fréquemment que les vapeurs anglais et français qui desservent régulièrement le port sont dans l’impossibilité de mettre un canot à la mer pour déposer le courrier à terre. Les Arabes, quoique assez bons marins, ne peuvent pas davantage pousser leurs grandes barcasses, qui ont souvent vingt rameurs, par-dessus la barre si dangereuse, de sorte que le vapeur s’éloigne sans s’être mis en relation avec la ville et débarque ses passagers, s’il en a, à l’endroit où il peut les déposer.
Rabat a au moins 25000 habitants, dont un sixième environ sont juifs ; en fait d’Européens, il y en a à peu près une centaine, dont la plus grande partie sont de petits commerçants espagnols et portugais. Quelques consulats existent aussi à Rabat ; le consul anglais, M. Frost, arbore aussi le pavillon allemand ; j’eus soin d’aller le voir. A la suite de cette visite, un jour deux messieurs se firent annoncer chez moi ; je lus sur leurs cartes les noms d’Abdoul-Kerim et de Nasr ed-din ; elles portaient également qu’ils étaient chevaliers ou officiers du Nicham-Iftikkar de Tunisie. Au premier abord, je reconnus en eux deux Européens, envers qui la prudence serait indispensable sous tous les rapports. L’un d’eux, jeune homme blond à moustache et de vrai type anglais, parlait, outre le français et l’anglais, fort bien l’arabe ; il portait les vêtements du pays, sur lesquels sa décoration ressortait d’une façon bizarre. D’après sa conversation, il avait fait de nombreux voyages en pays mahométans, avait pris une part quelconque à la guerre turco-russe, peut-être comme agent diplomatique secondaire, et vivait alors à Rabat, nul ne savait de quoi. L’autre personnage, qui se nommait Nasr ed-din, était aisé à reconnaître à première vue pour un Français ; mais il voulut me persuader qu’il était Turc, et qu’il avait été élevé en France dès sa première jeunesse, et ne savait pas sa langue pour ce motif, etc. Ces deux honnêtes personnages, qui s’étaient installés à Rabat avec des femmes et des serviteurs arabes, dans une maison louée par eux, venaient me voir pour deviner mes plans. L’Anglais, qui se dévoila plus tard pour un ingénieur nommé Grant, entra comme une bombe chez moi en me disant qu’il avait appris que je voulais aller à Timbouctou. Il s’offrit alors à m’accompagner, ou tout au moins à faire route commune. Son compagnon Nasr ed-din avait, prétendit-il, beaucoup d’argent. Je déclarai très posément à ces messieurs que je ne pensais pas à Timbouctou, mais seulement à des excursions géologiques dans l’Atlas. Ils me quittèrent sans être convaincus et tentèrent ensuite de persuader mon compagnon Hadj Ali d’aller avec eux à Timbouctou. Mais Hadj Ali trouva leur conduite un peu trop singulière pour pouvoir se résoudre à m’abandonner.
Depuis quelques semaines, plusieurs instructeurs français et un médecin militaire se trouvaient à Rabat ; je fis bientôt leur connaissance. Ils se sont engagés comme instructeurs de l’armée marocaine ; mais jusqu’ici les soldats qu’ils auront à instruire à Rabat manquent complètement. Il n’y a pas un askar (homme de l’infanterie régulière) ; on attend ici la garnison d’Oujda, ville de la frontière algérienne, et jusqu’à son arrivée messieurs les instructeurs peuvent passer leur temps comme ils l’entendent. Je rencontrai également à Rabat l’une des personnes que j’avais connues à Tanger, de sorte que mes jours de repos se passèrent rapidement et agréablement. Tous ces messieurs étaient étonnés de ce qu’on m’eût permis de loger dans cette ville fanatique de Selâ. Soit qu’une révolution ait eu lieu dans les idées de la population et l’ait rendue plus indifférente qu’autrefois ; soit grâce à la lettre de recommandation, très pressante il est vrai, du sultan, bref j’ai parcouru fréquemment les rues, j’ai été souvent seul à Rabat, sans être le moins du monde inquiété par le peuple. Nous nous étions très commodément installés dans notre jolie maison et nous avions chaque jour la facilité d’acheter au marché de la viande et du poisson frais, des légumes, du pain, du beurre, etc. ; mon serviteur Ibn Djeloul, de Fez, avait pris avec la meilleure volonté et le plus grand succès les fonctions de cuisinier.
Les environs immédiats de Rabat, particulièrement les bords de la mer, sont très beaux ; quelques cavernes surtout, creusées dans les falaises, sont curieuses et offrent le même aspect que les grottes d’Hercule au cap Spartel. Le peintre autrichien Ladein, récemment assassiné au Maroc, était resté longtemps à Rabat et avait pris de nombreuses esquisses des environs.
A quelques kilomètres de la ville se trouvent les ruines d’une antique cité, dont l’examen détaillé serait bien à souhaiter dans l’intérêt de la science. Mais ce serait fort difficile pour un infidèle, car il y a de nombreuses tombes sacrées, provenant de sultans ou d’hommes célèbres ; quelques inscriptions qui doivent encore y exister sont certainement d’un grand intérêt historique. Maintenant toutes ces tombes sont en ruines, et cependant le gouvernement donnerait difficilement à un étranger la permission de bouleverser la terre de ce saint lieu.
Rabat a une grande tour de mosquée, carrée et qui est l’un des plus beaux monuments de l’ancienne architecture mauresque. C’est la tour de Hassan, qui vaut la célèbre Giralda de Séville et la Koutoubia de Marrakech. Malheureusement la tour de Rabat est beaucoup moins bien entretenue que les deux autres, qu’elle égale par sa forme et son ornementation. Les Arabes racontent que ces trois tours ont été construites à peu près à la même époque par des esclaves chrétiens et sur les plans d’un seul et même architecte. Le peu de soin qu’on accorde au Maroc à des souvenirs semblables, et le manque de tout sentiment artistique font craindre qu’on ne laisse tomber en ruines cette merveille, ainsi que les murs des palais et des mosquées du voisinage, d’autant plus qu’à Rabat les relations avec les Européens diminuent chaque jour d’importance : ils ne recherchent en effet que les places de commerce où se trouve un ancrage suffisant pour leurs navires.
Les marchés hebdomadaires de Rabat sont très fréquentés et extrêmement animés. Ils ont lieu sur une grande place en dehors de la ville, entre les deux longues murailles extérieures dont j’ai parlé. On y trouve tous les objets possibles : des chevaux, des mulets, des chameaux, des bœufs, des moutons et des chèvres, toute sorte de produits des champs et des jardins et, en général, les articles d’alimentation les plus divers, puis des vêtements et des étoffes, des armes, des bijoux, etc., et enfin des esclaves. Malgré la présence à Rabat de tous les consulats possibles, on y vend encore publiquement des esclaves hommes et femmes. Ce sont exclusivement des Nègres et des Négresses, originaires surtout du Soudan. Du reste, il ne faut pas donner à ce nom d’esclave un sens qui rappelle les récits plus ou moins exagérés des misères de leurs pareils en Amérique ; au Maroc, ce sont des serviteurs qui sont bien nourris et bien traités et qui prennent assez souvent dans la maison une place très influente. Le propriétaire a d’ailleurs le droit de vendre ces serviteurs et ces servantes quand il le juge convenable, et en charge d’ordinaire un marchand quelconque. Je m’informai, par curiosité, du prix d’une Négresse accompagnée d’un enfant déjà grand : on en demanda soixante douros. Evidemment l’impression ressentie est pénible, quand on voit ces créatures humaines assises sur le marché et attendant qu’un acheteur veuille d’elles. Mais il ne faut pas supposer chez ces gens les mêmes sentiments de dignité humaine et d’amour de la liberté qui se sont développés chez nous. La situation des esclaves blancs, dans l’extrême civilisation européenne, est certainement beaucoup plus triste et plus malheureuse que celle des noirs dans les pays mahométans.
La plus grande partie des articles étant vendus aux enchères sur les marchés du Maroc, cette circonstance y entraîne une très grande animation. Des gens désignés pour cela et soumis à un contrôle promènent, avec de grands cris, un article quelconque, une djellaba, un tapis, un fusil ou autre chose, et invitent la foule à faire des offres. Après chaque enchère, le crieur s’adresse au vendeur pour lui faire part du prix atteint, et, quand il paraît suffisant, le marché est conclu. Les ventes sont encore plus animées dans les places destinées aux chevaux et aux mulets. Des maquignons particuliers font subir aux chevaux mis en vente toute sorte de préparations et vantent leurs avantages de la façon la plus prolixe, en les poussant à l’allure la plus folle, à grand renfort de lourds éperons en fer, pour attirer les chalands. Les commissaires du marché régularisent la vente, comme à Fez, et prélèvent pour l’État une certaine taxe. Des baladins, des danseurs, des chanteurs et des charmeurs de serpents donnent des représentations publiques et trouvent un public nombreux ; au milieu de la foule rôdent des Juifs espagnols, offrant à vendre toute espèce de petite mercerie ; des femmes arabes du pays appellent les passants en leur présentant une paire de maigres poulets ou quelques œufs, et le cafetier s’occupe de servir sa nombreuse clientèle. Ces marchands de café sont une spécialité marocaine. Ils se promènent avec leurs petits fourneaux dans tout le pays, et, partout où un certain nombre de gens se trouvent rassemblés, ils préparent leur café noir, très fort et très sucré, et l’offrent dans de petites tasses élégantes.
En général, chez les Arabes, ces réunions populaires sont très calmes ; les querelles ne sont pas très fréquentes et, quand elles se produisent, ne sont ni sérieuses ni dangereuses par leurs suites. Cela tient précisément à ce que les Marocains n’usent d’aucune boisson alcoolique ; ils aiment, il est vrai, à fumer une pipe de kif (hachisch), et le vice des fumeurs de chanvre est très répandu, surtout parmi la population pauvre.
En la plupart des villes on rencontre dans des quartiers écartés de petites boutiques où les fumeurs de kif se rassemblent. L’effet de cette plante est tout à fait nuisible pour le système nerveux. J’ai souvent eu à mon service des gens voués à cette passion. C’étaient les meilleurs et les plus complaisants des hommes jusqu’au moment où ils devaient fumer leur kif. Le pire de cette habitude est qu’une fois prise on ne peut s’en défaire, et que l’on doit avoir de temps en temps son ivresse de kif. Chez la plupart elle s’affirme d’abord par une gaieté exubérante, pendant laquelle ils font les choses les plus enfantines et les plus absurdes. Entre Tanger et Fez j’avais un conducteur de chevaux qui d’ordinaire faisait un très bon service, mais pendant ses ivresses de kif il montrait la plus grande obstination. Au début de ses crises survenait un rire sans raison, qui provoquait les plaisanteries de ses camarades ; il était tourné en ridicule, ce qui le rendait querelleur ; il renonçait au travail, se jetait à terre, de sorte que les machazini devaient le pousser de force. Quand il se voyait contraint à marcher, il commençait à pleurer, se lamentait sur sa dépravation et, arrivé au bivouac, cherchait une place tranquille où il pût cuver son ivresse. Le jour suivant, il était encore abattu, mais faisait pourtant volontiers son travail, jusqu’à ce que, au bout de quatre ou cinq jours, la crise reparût. Naturellement cette passion agit sur l’organisme, et tous ces gens ont des mines plus ou moins défaites. Le kif a certainement une influence excitante, et les gens qui font des travaux pénibles sont momentanément excités et fortifiés par lui, de même que chez nous les buveurs d’alcool ; les conséquences funestes ne se montrent que plus tard.
[Illustration : Danseuse marocaine.]
Je me souviens d’avoir vu dans mon premier voyage en Afrique (c’était dans l’ouest de l’Afrique équatoriale) les Nègres chercher aussi à se fortifier en fumant du chanvre. Le maniement des rames sur de grands canots dans le torrentueux Ogôoué était très pénible. Mes gens s’arrêtaient souvent, pour deux minutes seulement, et faisaient circuler la pipe de _ljamba_, nom du chanvre dans ce pays. D’habitude, le chanvre était mêlé à du tabac ; chacun aspirait deux fois au bout d’un long tuyau (nervure médiane creusée d’une grande feuille de bananier), et, fortifié d’une manière surprenante, continuait à lutter contre le violent courant du fleuve. Comme ces gens sont rarement de grands fumeurs, je n’ai jamais remarqué parmi eux les effets nuisibles du chanvre.