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CHAPITRE IX

VOYAGE A TRAVERS L’ATLAS.

Départ de Marrakech. — Mon personnel. — Tamesloht. — Défaut de sécurité. — Changement de noms. — Oued Nfys. — Éboulement de montagne. — Amsmiz. — Canaux. — Oued el-Mel. — Darakimacht. — Mzoudi. — Un pieux insensé. — Seksaoua. — Imintjanout. — Jolie vallée. — Djebel Tissi. — Kasr er-Roumi. — Villages de Chelouh. — Partage des eaux. — Aït-Mousa. — Bibaouan. — Voyages précédents. — Emnislah. — Les Howara. — Forêts d’argans. — Taroudant. — La chaîne de l’Atlas.

Le 6 mars 1880, je pus quitter Marrakech el-Hamra, la ville jadis résidence grandiose de l’empereur du Maroc, et riche en jardins. Jusqu’ici j’avais suivi des chemins que les Européens avaient plusieurs fois foulés et décrits ; il s’agissait maintenant de traverser une contrée qui était assez peu connue, et dont les dangers n’étaient appréciés que d’une manière générale, sans qu’on pût s’en faire une idée exacte. Nous formions une caravane importante, lorsque, le matin de ce jour-là, accompagnés de quelques amis, nous chevauchâmes par les rues tranquilles de Marrakech ; auprès d’une des portes s’était rassemblée une troupe de femmes et d’enfants, parents et alliés de mes serviteurs ; ils nous souhaitèrent gaiement un heureux voyage. A la porte, le vieux machazini qui pendant mon séjour m’avait servi de surveillant et de gardien me quitta après avoir reçu une forte récompense et en appelant les bénédictions d’Allah sur notre entreprise.

Mon escorte se composait des personnes qui suivent : Hadj Ali Boutaleb et Cristobal Benitez, mes deux interprètes engagés depuis Tanger ; avant le départ j’avais exposé nettement au dernier les dangers et les risques de l’entreprise, ainsi que ma ferme volonté de ne me laisser décider par rien à une marche rétrograde. Je voulais, par tous les moyens, atteindre le but que je m’étais proposé, Timbouctou ; mais je ne voulais pas, s’il nous arrivait malheur en route, entendre de reproches. Benitez me déclara qu’il avait parfaitement conscience du danger, mais qu’il ne voulait pas se séparer de moi. Déjà pendant notre séjour à Marrakech il a passé pour un Arabe du nom d’Abdallah ; son extérieur répond entièrement à ce nom, et, comme il parle couramment l’arabe maghrébin, et qu’il connaît parfaitement tous les usages des Marocains, on le prend généralement pour un croyant. En outre, un jeune chérif s’est joint à nous, à Marrakech ; il est allié à la famille du sultan, et appartient à la suite de son oncle, Mouley Ali. Il est originaire du Tafilalet et se nomme Mouley Achmid ; c’est le seul amour des voyages qui le pousse à faire avec nous une grande partie de l’expédition. Comme pendant notre séjour il s’était montré homme de bonne volonté et de ressources, et qu’en qualité de chérif, quoique jeune encore, il pouvait me rendre des services, sa compagnie me parut désirable. Nous quatre formions les principaux personnages de la caravane et mangions ensemble.

Sidi Mouhamed ben Djiloul, qui avait été engagé à Fez, servait de cuisinier ; au début de l’entreprise il montrait beaucoup de courage et promettait d’aller partout où je voudrais. Deux jeunes garçons, Mouhamed et Amhamid Farachi, lui servaient d’aides et faisaient le service des tentes ; enfin Mouley Ali, Hadj Mouhamed et Kaddour s’occupaient des chevaux et des chameaux.

De tous ces gens, les deux interprètes et Kaddour ont seuls fait tout le voyage avec moi. Le petit Farachi est un jeune Nègre castrat, de treize ou quatorze ans, qui s’est offert volontairement à nous comme serviteur. Il faisait auparavant partie des esclaves du sultan et était chargé d’un service dans ses tentes pendant son séjour à Marrakech. Le machazini qui m’avait été donné fit d’abord des objections à son engagement, mais ensuite il se laissa persuader par la mère du jeune garçon, une pauvre femme, et permit à Farachi de nous suivre pendant une partie de la route.

Notre nombreux bagage est partagé entre deux chameaux, deux chevaux, un mulet et un âne ; Hadj Ali et moi avons chacun un cheval de selle ; les autres doivent s’arranger comme ils peuvent sur les animaux de bât. Mes gens sont tous armés de fusils à pierre marocains et de sabres ; comme je l’ai dit, je n’avais emporté d’Europe qu’une carabine Mauser, qu’Hadj Ali s’était donné mission de porter ; en outre j’avais partagé entre mes gens quelques revolvers.

Le gouvernement cessait là de me donner des machazini ; si j’avais insisté, on m’en aurait bien accordé un, mais il m’aurait certainement été un embarras ; je préférai engager pendant ma route, d’un bivouac à l’autre, d’autres gens comme guides.

Le jour précédent, j’avais fait ma visite d’adieu au gouverneur de Marrakech ; je ne pus lui donner beaucoup de détails sur mes projets de voyage, car il aurait été obligé, d’après la lettre du sultan, de m’aider et d’accepter une sorte de responsabilité à mon sujet : ce qui lui eût été évidemment incommode. Nous nous séparâmes donc bons amis : lui satisfait d’être débarrassé de ma personne, et moi heureux également qu’il ne voulût pas me gêner dans ma marche en avant par son zèle administratif.

Le premier jour de route, nous arrivâmes à la petite ville de Tamesloht, à environ quatre heures au sud-ouest de Marrakech ; c’est surtout une zaouia pour les femmes, car c’était précisément un jour de fête, et nous rencontrâmes de nombreux groupes de femmes et d’enfants, qui s’y étaient rendus en pèlerinage.

Après avoir quitté la couronne de bois de palmiers qui entoure Marrakech de tous côtés, nous entrâmes sur un plateau nu, couvert de cailloux roulés.

Plus loin survinrent des plateaux calcaires à couches horizontales et se décomposant en cuvettes, comme j’en ai souvent observé ; ils s’élèvent jusqu’à dix mètres au-dessus de la plaine environnante. Les cailloux roulés consistaient surtout en roches éruptives. Nous passâmes près d’un réservoir d’eau placé dans le voisinage d’un petit bois d’oliviers, et qui sert à alimenter la ville et ses jardins ; puis nous traversâmes quelques petits oueds desséchés, entre autres l’oued Bacha, qui appartiennent au bassin du Tensift, et nous atteignîmes, un peu après midi, notre but de la journée, la petite ville de Tamesloht. Cet endroit est entièrement entouré de jardins de palmiers et d’oliviers ; il paraît peu peuplé ; c’est, comme je l’ai dit, une zaouia. La température était assez élevée : à l’ombre nous avions eu jusqu’à 28 degrés centigrades, et tout le terrain parcouru était nu et sans ombre. Nous dressâmes nos tentes dans une prairie à l’ouest de la ville ; il n’y a pas de fonctionnaire du sultan, et l’on ne pouvait compter sur une mouna. Je fis acheter le nécessaire, de sorte que nous n’indisposâmes en aucune façon la population, dont l’accueil était très froid.

Mon escorte montra de nouveau dans cet endroit une certaine anxiété qui m’inquiéta, et, quand la nuit tomba, elle organisa volontairement un service de sûreté. La moitié seulement dormit, tandis que le reste garda le bivouac toute la nuit avec les armes chargées. Était-ce le zèle d’un premier jour de route et la circonstance que nous n’avions pas de machazini ? ou bien y avait-il réellement un danger sérieux ? En tout cas je n’ai jamais remarqué un tel soin dans les mesures de précaution. Vers le soir, quand quelques personnes apparurent au camp, peut-être par pure curiosité, elles furent renvoyées, et d’une façon si énergique, que je redoutai une querelle ; le chérif du lieu comprit qu’il ne pouvait complètement ignorer la présence d’étrangers qui passaient près de lui, et nous envoya un souper. Mes gens avaient une telle méfiance au sujet de ce repas, qu’ils exigèrent que les porteurs en mangeassent avec eux. Ils craignaient d’être empoisonnés, et l’on dit que, réellement, un voyageur arabe serait mort de cette façon, il y a peu de temps. D’après cela, il semble que Tamesloht ait une très fâcheuse réputation ; on ne peut jamais compter sur la population d’une zaouia, et les soupçons de mes gens, dont quelques-uns connaissaient bien cet endroit et sa réputation, paraissent avoir été complètement justifiés.

Je passai la nuit presque sans sommeil. L’appel réciproque et constant de mes sentinelles ne me permit pas de reposer, et à peine étais-je un peu assoupi, que je fus réveillé : c’était à mon tour de prendre la garde. Je dus donc, pendant quelques heures, patrouiller dans tous sens, le fusil à la main, jusqu’à ce que je fusse relevé vers le jour.

Déjà pendant les derniers jours de ma présence à Marrakech je m’étais constamment servi du costume maure ; depuis je le portai définitivement ; je changeai également de nom, et me fis appeler Hakim Omar ben Ali ; Hakim est le nom générique des lettrés et désigne spécialement un médecin. Mes gens avaient ordre de ne me nommer que par ce nom ; nous décidâmes que je passerais pour un médecin turc de Constantinople. On sait que dans l’armée du sultan de Turquie se trouvent des gens des nations les plus diverses, surtout parmi les médecins, et ce déguisement me parut la forme la plus acceptable qui pût justifier mon extérieur fort peu oriental.

Le matin suivant, il était près de huit heures quand tous les animaux furent chargés, et le soleil était déjà haut lorsque nous partîmes.

Notre but était la kasba du caïd de la tribu d’Amsmiz, qui est directement au sud de notre bivouac et se trouve déjà dans les vallées antérieures de l’Atlas.

Le chemin passait d’abord, au sud-ouest, par une plaine pierreuse, jusqu’à l’oued Nfys, qui sort de la vallée d’Amsmiz, coule vers le nord, se joint plus tard à l’oued Tensift et en constitue l’affluent le plus important. Le large lit de la rivière ne roulait qu’un mince filet d’eau ; nous passâmes un foundâq solitaire, sorte d’hôtellerie de l’État, et ensuite un petit hameau, nommé Agadir-ben-Sela. La rivière traverse là un pays de collines, d’accès difficile ; je remarquai du schiste argileux bleuâtre, à couches presque verticales et parallèles à la direction principale de la montagne[20].

Après avoir passé, en nous dirigeant vers le sud, ce terrain de collines, nous entrâmes dans un plateau étendu, qui s’allonge jusqu’au pied de l’Atlas, en s’élevant doucement vers le sud, et atteint, à l’endroit où se trouve le bourg d’Amsmiz, une altitude de 1108 mètres. De nombreuses coupures ou ravines montrent que ce plateau, jusqu’à une profondeur considérable, est composé de débris d’érosion disposés par couches et dont la partie inférieure est liée en un conglomérat très grossier. Nous remontons constamment la vallée de l’oued Nfys, jusqu’au lieu de son origine, où se trouvent un certain nombre de petites localités appartenant au caïd d’Amsmiz.

Partout où sur ce sol pierreux un peu de terre arable s’est laissé conquérir, la population, laborieuse et pauvre, a créé des champs d’orge et des jardins d’oliviers ; elle s’occupe aussi d’élevage, et nous apercevons souvent des troupeaux de moutons et de chèvres. Les habitants sont presque exclusivement des Chelouh ; leur attitude envers nous n’est pas prévenante, mais elle est encore moins hostile.

Le soir, vers six heures, quand nous eûmes franchi les portes de la kasba, on nous indiqua une place, entourée de murs et de jardins, où nous pourrions dresser nos tentes. Le caïd se fit expliquer ce que nous voulions, et, quand il apprit que nous comptions y passer la nuit pour partir le matin suivant, il en fut très satisfait et nous envoya immédiatement une mouna. Quelques années auparavant, l’expédition anglaise de Hooker avait passé par là et avait entrepris d’Amsmiz de grandes excursions dans l’Atlas ; le caïd avait alors donné des preuves indubitables de ses mauvaises dispositions envers les Chrétiens et n’avait accordé son concours aux Anglais, pour leurs excursions, que sur les pressantes recommandations du gouvernement marocain.

Tous ces petits villages berbères sont entourés de hauts murs d’argile, et leurs maisons sont faites de même en argile jaune fortement battue. En général, les petites kasba produisent une impression d’ordre et de propreté. Le pays est très beau et, par suite de sa situation élevée, extrêmement sain ; les habitants, à l’aspect un peu sauvage, sont des montagnards vigoureux, habitués dès leur jeunesse à une vie assez rude.

D’Amsmiz une sorte de chemin et un col conduisent, par-dessus le haut Atlas, dans l’oued Sous ; mais on me dit que l’ascension de ce col était si difficile que je ne pourrais descendre avec des animaux chargés, et l’on me conseilla de prendre le chemin à l’ouest, d’Imintjanout par-dessus l’Atlas, pour aller à l’oued Sous par le col de Bibaouan. Nous avions donc fait un grand détour en venant à Amsmiz, et il nous fallait retourner assez loin sur nos pas, vers l’ouest et le nord-ouest, pour trouver le passage le plus facile à travers ces montagnes. Quoiqu’une perte de temps de quelques jours en fût la conséquence, je n’avais pourtant pas à regretter d’avoir vu cette vallée.

Le 8 mars, à huit heures du matin, nous partions en nous dirigeant d’abord vers l’ouest. Le plateau est ici parcouru par de nombreux canaux qui servent à l’irrigation des champs d’orge et dont la construction dans ce terrain pierreux, recouvert d’une profonde couche d’argile jaune, a dû causer d’assez grandes difficultés. Nous laissons à notre droite un petit bourg, Soko Chmis Tiskin, sur lequel se tient un marché hebdomadaire, fort couru de la population environnante ; puis, après avoir passé quelques oueds desséchés, nous atteignons le point d’Aït-Sali, où se trouve une source ; toute la plaine jusque vers le sud est couverte de champs d’orge et de jardins d’oliviers ; elle est parcourue d’un réseau de canaux. Puis nous arrivons sur un plateau stérile, très pierreux, qui est parcouru par un oued profond dont les berges sont verticales, l’oued el-Mel, ou oued Asif el-Mel, qui se jette ensuite dans le Tensift.

Nous longeons pendant un instant vers le nord l’oued el-Mel, et à trois heures nous nous arrêtons sur la rive droite de la rivière, dans un petit village, Darakimacht, habité par des Berbères de la tribu des Amsmiz. Nos animaux, très fatigués par ce mauvais chemin pierreux, ne pouvaient plus marcher, et nous dûmes passer la nuit dans ce petit bourg, d’une façon assez peu confortable. Un vieux marabout s’occupa un peu de nous et nous donna une petite mouna pour laquelle nous le récompensâmes largement, car il était facile de voir que la population et lui vivaient très pauvrement.

Nous n’avons pu atteindre notre véritable but, la kasba du caïd de Mzoudi. Le plateau s’est déjà abaissé considérablement, et ici, à Darakimacht, il n’a plus que 600 mètres d’altitude. De ce point la vue de la chaîne puissante de l’Atlas couvert de neige est magnifique, et c’est avec un véritable sentiment de plaisir que nous demeurons devant notre tente, savourant la douce fraîcheur du soir, après la fatigante chevauchée de la journée, en face d’une nature magnifique, et au milieu d’une population tout à fait étrangère.

Nous partîmes le jour suivant de grand matin ; nous n’avions, il est vrai, qu’une courte marche jusqu’à la kasba du caïd voisin, qui n’est qu’à quelques heures à l’ouest-sud-ouest de notre bivouac, mais qui se trouve sur l’autre rive. Nos animaux, lourdement chargés, eurent beaucoup de peine à descendre et à remonter les berges verticales, mais fort heureusement il ne se produisit aucun accident, et dès onze heures nous arrivions à la kasba du caïd de Mzoudi. Devant cette construction, entourée d’un mur d’argile haut et solide, et percé d’une étroite porte, se trouve une jolie place avec quelques buissons ; nous reçûmes l’autorisation de dresser là nos tentes. Pendant les voyages au Maroc il est toujours préférable de s’installer ainsi, car les salles des kasba sont généralement pleines d’insectes.

Devant la porte de la kasba étaient assises des Négresses qui vendaient des légumes, des fruits, etc. ; de petites troupes d’ânes chargés allaient et venaient ; des machazini se montraient sous leur haut tarbouch : on voyait qu’une circulation assez active avait lieu en cet endroit. Le caïd demanda qui nous étions et ce que nous voulions ; je lui envoyai la lettre du sultan, qui nous valut une mouna. La population étant surtout composée de Berbères, je préférai me tenir autant que possible dans ma tente, pour échapper aux regards curieux et aux questions des gens de la kasba. Mes interprètes contaient à tout venant que j’étais un hakim osmanli, et l’on finit par se contenter de ce renseignement et par me laisser en paix. Les champs d’orge sont nombreux ici, et l’on voit de tous côtés les monceaux de terre des conduites d’eau souterraines.

Hier soir, nous avons eu un peu de pluie ; aujourd’hui un fort orage s’est amassé, sans pourtant tomber sur nous.

Parmi les nombreux curieux qui sont venus de la ville, se trouvait un pauvre vieux saint, un pieux insensé, qui exhibait des blessures faites par lui-même, pour obtenir des aumônes. Il arriva, le haut du corps nu, et jeta plusieurs fois une grosse pierre, qu’il tenait des deux mains, contre sa poitrine avec une telle force qu’elle en résonna. Il le fit si souvent, que cette vue me mit mal à mon aise et que je le fis prier instamment de cesser et de disparaître avec ce qu’il avait reçu. Mais il fut si content de mon aumône, qu’il se jeta la pierre sur le crâne et sur le visage ; les habitants de la kasba, qui l’entouraient et qui jouissaient sans doute souvent de ce spectacle, souriaient à la vue du pauvre vieux, en pensant qu’il devait être un saint puisque de tels assauts lui faisaient si peu de mal.

Le soir, vers dix heures, le caïd m’envoya quelques hommes, qui chantèrent sans discontinuer pendant toute la nuit jusqu’à cinq heures du matin, de sorte que je passai une nuit blanche. Peut-être était-ce une garde en mon honneur, et ces gens diminuaient-ils l’ennui de leur veille par des chants ? Peut-être aussi était-ce une attention du caïd, comme le pensaient mes serviteurs ? En tout cas, je n’en fus nullement flatté.

Le jour suivant, 10 mars, nous nous dirigeâmes vers l’ouest, du côté de la kasba Seksaoua, en inclinant un peu vers le sud. Un jeune garçon berbère, qui, nous dit-il, avait été déjà plusieurs fois au delà de l’Atlas à Taroudant et qui se trouvait sans emploi à Mzoudi, nous pria de l’emmener avec nous ; j’acceptai et il se montra plein de bonne volonté et d’adresse. Il fut très heureux de partir avec nous, et nous amusa de toute espèce de tours en usage chez les Chelouh : il jonglait avec des couteaux et des fusils, les tenait en équilibre, etc.

Le chemin vers la kasba Seksaoua menait à travers une plaine stérile et pierreuse, toujours parallèlement à la montagne. Nous dépassâmes la kasba Douarani et nous atteignîmes, au bout de peu de temps, la kasba Seksaoua, tout près des montagnes, dans la vallée de l’oued Afansa, qui rejoint plus loin l’oued el-Mel.

Nous fûmes fort bien accueillis par le caïd, homme jeune, mais de très forte corpulence. Il était évidemment heureux d’entendre une fois parler du monde extérieur dans son solitaire château fort ; au bout de peu de temps il me reconnut pour être un Chrétien ; mais il trouva excellente mon idée de faire comme hakim turc le voyage par l’Atlas vers Timbouctou. C’était un caractère jovial, et son entourage se montra en conséquence fort aimable. Il me fallut souper chez lui avec mon interprète ; je l’amusai extrêmement par mon inhabileté à manger le couscous, mets national : aussi me donna-t-il la permission d’user d’une cuiller. Il envoya à mes gens un gros mouton gras et quantité de couscous, de sorte qu’ils étaient enchantés au plus haut point de ce cheikh des Chelouh.

Nous mangeâmes dans un jardin, et, après le thé, nous fîmes des exercices de tir avec mon fusil Mauser, qui imposa fort aux Berbères. Il est à remarquer qu’aucun des gens du pays ne réclama de présents ; il eût été facile à ce cheikh de me demander mon fusil en échange de la permission de passer l’Atlas ; mais il n’y fit pas la moindre allusion.

Il part également d’ici un chemin qui franchit l’Atlas ; mais le col n’est pas accessible aux animaux de bât ; le caïd nous recommanda la passe de Bibaouan, qui serait déjà assez difficile pour notre bagage et pour nos animaux.

Plus avant dans la montagne, il existe de nombreux villages chelouh ; presque toutes les vallées sont habitées jusque très haut vers leur origine, et cultivées aussi loin qu’il est possible ; ici les Chelouh sont suffisamment en sûreté contre le sultan et ses soldats.

Le matin du 11 mars nous quittâmes, après un adieu cordial, la maison hospitalière du cheikh berbère de Seksaoua. Nous marchâmes d’abord un peu au sud-ouest par quelques petites collines de cailloux roulés, et nous tournâmes ensuite au sud, droit vers les montagnes. Au village d’Imintjanout, qui n’est qu’à une grande heure de Seksaoua, nous pénétrâmes dans le véritable massif de l’Atlas. Cet endroit est important, car la plupart des caravanes qui circulent entre Marrakech et l’oued Sous franchissent de là les montagnes. D’autres préfèrent tourner entièrement l’Atlas, et prennent le chemin de Mogador à Taroudant, par lequel elles n’ont à franchir que les contreforts les plus bas à l’ouest de l’Atlas.

A l’issue de la vallée est Imintjanout, avec ses maisons d’argile jaune et quelques villages dans son voisinage ; un foundâq abandonné s’y trouve également ; il est probable que jadis un sultan y avait établi des gardes-frontières, pour tenir en respect les Chelouh, toujours aux aguets des caravanes. Lors de mon passage, tout y était paisible ; le caïd énergique de la tribu des Mtouga, placée plus au nord-ouest, s’était occupé de la sécurité du chemin.

Nous chevauchâmes d’abord pendant une heure directement vers le sud ; de chaque côté nous avions des couches verticales de calcaire blanc et de marne calcaire, appartenant probablement aux formations crétacées. Le chemin étroit suivait le flanc gauche de la vallée, puis tournait brusquement à l’ouest dans une large et belle vallée longitudinale, que nous suivîmes pendant plusieurs heures. A mesure que nous avancions, la vallée, sillonnée par un mince filet d’eau, devenait plus large et plus pittoresque. Quoiqu’elle fût bien cultivée, nous y rencontrâmes très rarement des créatures humaines ; en même temps que des champs d’orge, je remarquai particulièrement des amandiers en fleur, qui se trouvent là en grande quantité et donnent des fruits excellents. Nous vîmes également des oliviers, mais en moins grand nombre. Nous aperçûmes quelques maisons isolées, de l’autre côté de la vallée ; leurs habitants paraissaient être aux champs, aussi aucun d’eux n’était visible.

Vers une heure nous quittâmes cette gracieuse vallée, pour nous enfoncer de nouveau vers le sud dans les montagnes. Les chemins se bifurquent en cet endroit : l’un mène dans la direction du nord-ouest vers la mer et la forteresse d’Agadir ; l’autre, vers l’oued Sous. La marche devenait plus difficile ; nous nous approchions du puissant massif du djebel Tissi, qui consiste presque uniquement en d’énormes bancs de grès quartzeux dur et coloré en rouge vif. Nous fîmes halte dans le voisinage d’un ravin profond, qui formait un obstacle difficile pour nos animaux, déjà fatigués. Non loin de notre bivouac se trouvent une quantité de fermes isolées, habitées uniquement par des Chelouh.

L’endroit où nous dressâmes nos tentes pour y passer la nuit était situé dans une sauvage région de montagnes ; quelques Chelouh vinrent nous questionner sur ce que nous étions et sur nos intentions ; mais ils nous laissèrent en paix, et nous vendirent même un peu d’orge pour nos chevaux. Leurs maisons sont construites en argile, de la façon la plus primitive ; ils sont tous bien armés, vêtus de djellabas foncées et de courtes culottes de toile ; ils ont des mines sérieuses et quelque peu farouches. Leur rude et pénible manière de vivre dans les montagnes, leur combat perpétuel pour l’existence avec les Arabes de la plaine, les ont rendus défiants et ils voient un ennemi dans quiconque vient avec la recommandation du sultan. Ils ne se laissent pas entraîner à des conversations étendues, mais, dès qu’ils se sont assurés que nous sommes inoffensifs, ils se retirent et disparaissent dans leurs fermes isolées. Leur physionomie est nerveuse et vigoureuse, ils sont habitués aux difficultés de leur patrie montagneuse, et endurcis par leurs rudes travaux. Partout où un peu de sol argileux de la roche dure peut être cultivé, ils sèment de l’orge, qui suffit à peine pour les nourrir, eux et leurs animaux.

Nous partîmes le matin suivant de bonne heure, pour laisser le plus tôt possible derrière nous l’Atlas et ses inhospitaliers habitants. Ce fut une terrible marche, de sept heures du matin à six heures du soir. Notre direction générale était le sud, mais nous faisions des zigzags sans fin. Le passage du djebel Tissi, avec ses grandes roches verticales de grès et ses ravins profonds, parut impossible pour mes animaux, qui étaient lourdement chargés, et surtout pour les chameaux, habitués à la plaine, qui demeurèrent souvent en route et ne purent être entraînés qu’avec peine. C’était un très fâcheux conseil et qui méconnaissait complètement la nature du terrain, que celui qui me fut donné à Marrakech, d’emmener avec moi ces chameaux : dans ces sauvages pays de montagnes il ne faut que des mulets.

Nous rencontrâmes les ruines d’un ancien château fort, nommé Dar es-Soultan, qui avait été élevé autrefois par un sultan afin de tenir sous son obéissance les farouches Chelouh vivant dans le voisinage, et d’empêcher autant que possible leurs brigandages. Cette forteresse est construite sur un point d’accès très difficile et qui pourrait être facilement défendu par une petite garnison. Puis nous passâmes devant un pic isolé, sur lequel se voient encore quelques murs d’argile rouge. Les indigènes les nomment Kasr er-Roumi, c’est-à-dire Château des Romains ; tout ce qui est ancien est attribué à ce peuple. Il est bien certain qu’il a profondément pénétré dans l’Atlas, et il ne serait pas invraisemblable que nous eussions eu réellement affaire ici à des ruines romaines ; les Portugais, qui s’étaient aussi fortement implantés, et pour longtemps, dans l’intérieur du Maroc, ne paraissent pas avoir été si loin. Les Chelouh prétendent que des trésors incommensurables sont enterrés ici, mais personne ne semble avoir le courage de les enlever, ou même simplement celui de les chercher.

Vers midi nous croisâmes quelques Chelouh bien armés et bien montés, dont l’un était un cheikh. Le bruit de notre voyage s’était probablement déjà répandu dans les vallées latérales, et ces cavaliers nous avaient cherchés, pour prendre des informations sur nous. Ils nous conduisirent à un endroit nommé Argan, qui possède une jolie source, dont l’eau fraîche était retenue dans un petit étang ; nous y fîmes halte pour prendre notre déjeuner, auquel les Chelouh prirent part. Je vis volontiers ces gens manger avec nous, car ils n’étaient plus aussi à craindre que des gens tout à fait étrangers. L’endroit où nous étions était vraiment joli, au milieu du paysage de montagnes environnant ; il sert généralement de lieu de repos pour les caravanes qui le traversent.

Pendant cette halte, une autre petite caravane arriva et se joignit à nous pour traverser la montagne. C’étaient des Berbères de la plaine, gens rangés, qui voulaient aller à l’oued Sous. J’en fus très content ; nous étions renforcés de quelques hommes armés qui connaissaient bien le pays et les gens ; nous pouvions donc envisager une attaque plus tranquillement, car nous avions été menacés de quelque chose de semblable. Le cheikh berbère que nous avions rencontré nous déclara, en prenant congé, que quelques Chelouh nous attendaient pour nous dépouiller à un endroit difficile où nous allions passer. Il s’était informé de nos projets et veillerait à ce que rien ne nous arrivât. Nous fîmes nos adieux reconnaissants à l’excellent cheikh chelouh, qui disparut avec sa suite dans une vallée latérale, pendant que, renforcés par la nouvelle caravane, nous continuions plus au sud.

Le soir, nous fîmes halte dans un petit village chelouh, dont les habitants montrèrent des dispositions assez amicales ; ils font quelque commerce avec l’oued Sous, et surtout ils se chargent fréquemment du transport des marchandises. Nous pûmes acheter de l’orge pour nos animaux, ainsi que des poulets et du mouton pour nous, et nous plantâmes nos tentes au milieu du village.

J’avais vu que je ne pourrais aller plus loin de cette manière avec mes chameaux, et, comme nous avions encore pour quelques jours de très mauvais passages à franchir, je louai ici, il est vrai à bon prix, deux mulets, qui furent chargés de la plus grande partie du paquetage des chameaux, de sorte que ces derniers ne portaient que des objets légers, comme des nattes, des ustensiles de cuisine, etc. De cette façon, j’avais en outre l’avantage d’emmener deux hommes de plus avec moi, car chaque animal a son conducteur ; et, les Chelouh tenant à leurs propriétés, nous pouvions continuer notre voyage avec une tranquillité plus grande encore.

Il est caractéristique que dans ce pays les lieux habités se trouvent rarement sur les grandes lignes de circulation, mais surtout dans les vallées latérales, et dissimulés autant que possible. Il y en a beaucoup ici, et d’après nos renseignements on rencontre des maisons isolées dans toutes les directions. Cela contribue naturellement à rendre aussi précaire que possible l’influence que le gouvernement du Maroc y exerce ; d’un autre côté, la sécurité des voyageurs en souffre, ou en a souffert, car ils peuvent être arrêtés inopinément en un point quelconque par une bande de coupeurs de route. Pendant que j’y voyageai, le pays était relativement sûr, comme je l’ai dit.

Le 13 mars, nous avons encore une marche longue et extrêmement pénible à travers la montagne. Le chemin nous conduit d’abord vers le sud-ouest, par un plateau coupé de nombreux rochers et de collines escarpées, au pays d’Aglaou, où se trouvent les ruines de plusieurs villages. Leurs habitants ont été presque tous tués dans une razzia que le caïd de Mtouga, dont j’ai parlé plusieurs fois, entreprit il y a quelques années pour détruire le brigandage. Durant ce jour nous ne vîmes pas un seul homme, de sorte que le pays semblait complètement inhabité, mais il paraît qu’un grand nombre de maisons isolées se trouvent dans les ravins latéraux.

Les montagnes sont toujours formées de grès rouge qui paraît ne pas contenir du tout de fossiles. Le plateau, avec ses masses de rochers s’étendant dans toutes les directions et entre lesquelles on ne trouve que difficilement un chemin pour les animaux, produit une impression toute particulière ; à gauche on aperçoit quelques pics de l’Atlas central, complètement couverts de champs de neige.

Nous dépassons le district d’Aït-Mouça, qui a un grand marché (soko) du vendredi ; le ruisseau assez important qui coule dans la vallée porte également ce nom.

Nous nous arrêtons, le soir, à la ligne de partage des eaux de l’Atlas, à environ 1200 mètres d’altitude, dans un pays complètement inhabité en ce moment.

On voit partout des ruines de villages détruits. Le pays est admirable et la soirée magnifique ; une fraîcheur agréable règne à cette altitude, et vers l’est se montrent avec une netteté étonnante les nombreux sommets couverts de neige du pays de Glaouï, le plus haut point de l’Atlas ; le tout rappelle vivement les paysages des hautes montagnes de la Suisse, mais, au lieu d’habitants pacifiques dans de jolis villages et des chalets isolés, vivent ici des Chelouh audacieux et pillards, qui bravent depuis des siècles la souveraineté du peuple arabe : rarement des caravanes bien armées, poussées par un esprit de lucre qui méprise tous les dangers, traversent ce pays de montagnes désertes, pour transporter les marchandises du nord dans le royaume jadis florissant de Sous.

Le manque complet d’habitants nous fut d’autant plus désagréable que nous ne pûmes acheter d’orge pour nos animaux fatigués et fourbus, et qu’ils durent se contenter ce jour-là de belle herbe fraîche. Le lendemain, nous avions encore une marche pénible, la descente rapide dans l’oued Sous, et nos animaux avaient un pressant besoin d’une nourriture plus substantielle.

Je quittai à regret, le 14 mars, ce point magnifique, sur la ligne de partage des eaux du puissant massif de l’Atlas. Il porte le nom de Bibaouan et n’est pas situé sur la ligne médiane des montagnes, mais beaucoup plus au sud. Tandis que l’on monte très doucement du nord jusqu’en ce point, l’Atlas tombe presque verticalement et en murailles de rochers escarpés vers le sud. Bien que je ne sois pas le premier qui ait traversé la passe de Bibaouan, il n’en existe pas une description plus précise que la mienne. Le Danois Höst, qui a passé de longues années au Maroc et a appris à connaître le pays et les gens plus exactement que personne, est allé d’Agadir à Marrakech par les montagnes (_Nouvelles du Maroc et de Fez_, Copenhague, 1781, p. 95). Plus tard le médecin anglais William Lemprière est allé de Taroudant au Maroc, du 30 novembre au 4 décembre 1789, et il a passé les montagnes dans un col que les Maures appellent, à cause de ses détours rapides et anguleux, Dos de Chameau (_Voyage de Gibraltar au Maroc_, Berlin, 1798, p. 97). Je dois faire remarquer qu’aujourd’hui les Maures appellent de même « dos de chameau » les collines calcaires isolées qui surgissent de la plaine de Marrakech.

Enfin, James Grey Jackson, pendant son séjour de seize années au Maroc, a conduit une fois une armée par-dessus cette partie de l’Atlas. Le chemin traversait la passe de Bibaouan, dont il dépeint les dangers avec des teintes un peu forcées. D’après lui, en certains endroits, le sentier n’aurait que 15 pouces de large et conduirait entre des murs de rochers presque verticaux d’un côté et de profonds abîmes de l’autre, qui ne le céderaient en rien comme escarpement aux rochers de Douvres et seraient dix fois aussi profonds. (_Account of Marokko_, 2e édit., 1811, p. 11.)

Depuis ce temps aucun Européen n’est venu dans ces pays, car Rohlfs passa l’Atlas beaucoup plus à l’est que moi, sur la route de caravanes de Fez au Tafilalet. C’est là que semble être le passage qui offre le moins de difficultés, ainsi que les Marocains l’ont reconnu depuis longtemps ; la hauteur des montagnes diminue peu à peu vers l’est, à partir du pays de Glaouï.

Tandis que le col porte le nom de Bibaouan, les groupes de montagnes qui vont vers le sud se nomment Oenge Djebel.

A partir du faîte, haut de près de 4000 pieds, un chemin étroit et extrêmement rapide descend en dessinant des zigzags sans fin. Il est vrai que bien des fois il n’est large que d’un pied, et domine d’un côté un abîme profond, et de l’autre un mur de rochers verticaux, de sorte qu’on ne peut qu’admirer la sûreté du pied des mulets et des chevaux. Mes deux chameaux s’étant arrêtés en route, il me fallut laisser deux hommes pour les ramener un peu plus tard.

Le panorama qui s’offrait à nos yeux était très beau : devant nous s’ouvrait le fertile oued Sous, couvert de forêts et de champs ; tout au loin s’élevaient comme fond les contours d’une deuxième et puissante chaîne de montagnes, que l’on a, à bon droit, nommée l’Anti-Atlas. Nous descendîmes lentement et avec prudence, presque toujours à pied, car souvent il semblait que nos animaux, chargés des deux côtés de gros ballots, ne pussent absolument pas aller plus loin et dussent tomber dans l’abîme. Cependant ces adroits animaux trouvaient moyen de passer. Ils descendirent l’étroit sentier sous leur fardeau, lentement, avec précaution et en essayant tous leurs pas ; nous éprouvâmes surtout de la difficulté à tourner une roche qui avançait verticalement, et ce fut un grand bonheur de pouvoir achever sans pertes la descente. Une zone assez large de montagnes basses, pour la plupart formées de débris d’érosion, s’étend le long des pentes verticales au sud des montagnes : elles étaient relativement plus faciles à passer, et vers le soir nous arrivâmes, sans avoir couru d’autres dangers, dans la ville d’Emnislah, dont nous voyions les maisons déjà depuis longtemps. Un regard en arrière nous montra alors quel chemin difficile nous avions parcouru ; pour mon compte, je devais être reconnaissant au destin favorable qui m’avait permis de traverser l’Atlas, si difficilement accessible, sans danger sérieux.

Dans quelques dizaines d’années, les choses auront peut-être marché de telle sorte que les touristes feront des excursions dans l’Atlas comme ils en font déjà dans l’Himalaya, le Caucase, etc. : on sourira alors en apprenant que ce passage a pu être trouvé difficile. C’est pourtant le cas aujourd’hui, et cela durera sans doute encore quelque temps.

Chemin faisant, nous avions rencontré quelques cavaliers, qui nous inquiétèrent au début. Nous apprîmes ensuite qu’ils appartenaient à l’escorte du caïd de la tribu des Chtouga, qui avait été voir celui de Mtouga. Nous rencontrâmes bientôt ce personnage, qui montait un magnifique cheval et était richement vêtu. Il s’informa de nos projets, et nous invita à l’aller voir. Sa kasba n’est qu’à quelque distance du chemin de Taroudant au pays de Sidi-Hécham. Nous le lui promîmes et nous nous séparâmes à Emnislah, car il allait un peu plus loin.

Nous fûmes reçus à Emnislah sans défiance particulière, et nous pûmes dresser nos tentes ; on nous vendit aussi des vivres en quantité suffisante pour nous et pour nos animaux, de sorte que nous passâmes une bonne nuit.

Le jour suivant, j’envoyai de grand matin quelques mulets pour aller chercher les bagages demeurés avec les chameaux. Ceux-ci arrivèrent bientôt, et, dès qu’ils sentirent de nouveau un sol ferme sous leurs pieds et qu’ils eurent pris un peu de fourrage, ils se remirent rapidement. Je passai la fin de ce jour à Emnislah, pour atteindre enfin le lendemain Taroudant, après lequel nous avions si souvent aspiré.

Emnislah, petite ville dont chacune des deux parties est située sur l’un des flancs d’une vallée, se trouve sur les pentes sud de l’Atlas, comme Imintjanout sur les pentes nord, et a la même importance pour les caravanes qui veulent aller de Sous à Marrakech en utilisant la passe de Bibaouan.

La distance d’Emnislah à Taroudant, la vieille capitale de l’ancien État de l’oued Sous, n’est que de peu d’importance ; en cinq heures on l’a franchie, mais elle fait partie, en ce moment, des endroits les plus dangereux du nord de l’Afrique. Le chemin mène constamment en plaine, par une forêt d’arbres d’argan qui s’étend bien au delà de la vallée et couvre beaucoup de milles carrés. Toute la contrée est dominée par la tribu arabe des Howara, qui habite dans d’immenses bâtiments fortifiés et fait de là des razzias continuelles sur les caravanes qui vont vers Taroudant ou qui en viennent. Ils ont depuis longtemps des difficultés avec la population berbère de Taroudant, et dans leurs razzias pillent tous ceux qu’ils rencontrent, Mahométans, Juifs ou Chrétiens.

Nous formions une caravane assez forte : plusieurs conducteurs de mulets, qui portaient des chargements à Taroudant, et qui, pour continuer, avaient attendu d’être en nombre, se réunirent à nous, de sorte que nous pûmes traverser la forêt avec un esprit plus tranquille. Ce n’est pas une forêt telle qu’on s’en figure une en Europe, car le sous-bois y manque complètement, et les arbres y sont fort clairsemés : les clairières, couvertes de gazon, sont nombreuses.

Notre troupe était paisible, mais d’aspect fort peu rassurant : armés jusqu’aux dents, nous n’avancions pas sans regarder attentivement de tous côtés. A peine avions-nous quitté la petite ville d’Emnislah et venions-nous de pénétrer dans la forêt, qu’un cavalier isolé parut ; c’était évidemment un personnage de distinction, monté sur un beau cheval et bien vêtu. Mon escorte le reconnut pour le fils d’un cheikh des Howara ; il examina notre troupe, parla à quelques serviteurs marchant en queue, et repartit. Au bout d’une demi-heure il revint, parla de nouveau, et disparut dans la forêt. Nous ne savions trop qu’en attendre. Évidemment on était informé de la marche de la caravane, et le jeune cheikh avait été envoyé pour prendre des informations. Soit que le grand nombre d’hommes armés lui eût imposé, soit que la présence d’un chérif l’eût arrêté, il ne reparut plus. Mais nous ne tardâmes pas à être de nouveau inquiets. Quelques hautes maisons des Howara apparaissaient dans le bois, et nous croyions y voir des gens. Nous passâmes silencieusement devant les habitations de ces Chelouh, et nous respirâmes tous plus à l’aise quand les derniers murs furent dépassés.

Bientôt la forêt s’éclaircit ; nous approchions de son extrémité, et, tout au loin, nous croyions apercevoir les murailles hautes et solides de Taroudant, derrière lesquelles nous espérions être en sûreté.

A environ une heure de la ville, la forêt cesse complètement, et nous traversons une petite plaine ; puis nous passons une petite rivière, l’oued Djisarin, qui se jette dans l’oued Sous, en courant vers le sud-ouest ; à ce moment il roule très peu d’eau. Le sol, formé d’argile jaune et dure, est coupé plus loin de nombreux ravins, étroits et profonds, qui sont desséchés, mais qu’il faut considérer comme des affluents de la rivière dont j’ai parlé. Si auparavant nous avons redouté le pays des Howara, cette bande de terrain jusqu’au pied des murs de la ville a une aussi mauvaise réputation ; il s’y trouve constamment une foule de brigands, qui appartiennent aux races les plus variées et qui vivent de vol à main armée, sans avoir aucune demeure habituelle. Les petites caravanes sont ici fort en danger. Nous allons très lentement, et deux des hommes connaissant le pays marchent toujours, leurs armes hautes, au-devant de nous en cherchant à apercevoir les Chelouh qui pourraient être cachés de chaque côté du chemin. Ce n’est qu’après mûre réflexion qu’ils nous font un signe nous invitant à les suivre. Enfin nous apercevons les champs d’orge qui s’étendent au loin en avant de la ville, et nous nous croyons en sûreté ; mais les gens qui connaissent le pays assurent que c’est précisément tout près de la ville que nous courons les plus grands périls ; de sorte que nous avançons de plus en plus lentement et en observant toujours les mesures de précaution prises jusque-là.

Pourtant rien n’arriva. Il était clair que depuis notre départ d’Emnislah nous avions été constamment observés par des ennemis invisibles ; mais la force de la caravane et la nouvelle que nous avions probablement beaucoup de fusils se chargeant par la culasse avaient détourné les Chelouh d’une attaque. Ce fut une marche désagréable au plus haut point. Chevaucher cinq heures durant, le revolver toujours à la main, en s’attendant sans cesse à rencontrer une bande de coupeurs de route ou à recevoir un coup de feu d’une embuscade, est fatigant au dernier degré ; nous fûmes tous joyeux du fond du cœur lorsque nous vîmes enfin, tout près de nous, les hautes murailles de Taroudant. Un peu auparavant nous avions laissé à notre droite les ruines de la ville de Gaba, probablement d’origine romaine.

Le jour n’était pas encore fort avancé quand j’atteignis Taroudant le 15 mars 1880, vers deux heures ; encore une fois j’avais accompli une partie de mon plan, et ce n’était pas la moindre. Le chemin par Mogador peut être un peu moins dangereux ; il longe au début la mer, puis tourne les montagnes et mène à l’oued Sous vers le sud-est. En le suivant on traverse le pays des Ha-Ha, qui n’ont pas la meilleure des réputations. Mais le chemin de l’Atlas est sans aucun doute plus intéressant et plus riche en beautés naturelles, et il est triste que ce beau pays soit dans les mains de populations barbares, en luttes continuelles avec le gouvernement marocain ou entre elles, et qui ne pourront jamais revenir à leur prospérité d’autrefois. Longtemps encore cette magnifique partie de la terre demeurera fermée à la civilisation, et il faudra de longues années avant qu’on puisse s’y adonner sans difficultés à des recherches sur la géographie et les sciences naturelles. Ma chevauchée dans l’Atlas ressembla tout à fait à une fuite ; je ne pus que très rarement me servir d’un instrument ; un coup d’œil furtif sur l’anéroïde devait d’ordinaire suffire pour déterminer des points importants pour lesquels des mesures plus précises auraient été nécessaires ; la nuit seulement, quand tout dormait, je pouvais noter sur mon livre de voyage les événements du jour et les observations de la route. Chacun est regardé avec la plus grande défiance, et le bruit qu’un Chrétien était dans la caravane avait couru partout ; à Marrakech j’avais été connu pour tel, et, des gens de l’oued Sous s’y trouvant en grand nombre, cette nouvelle se répandit très vite par eux.

L’insécurité de ce beau coin de terre est inouïe. Chacun y marche armé jusqu’aux dents et voit dans tout passant un ennemi naturel. Les Howara ne logent pas dans les maisons : ce sont de véritables forteresses, avec de hautes et puissantes murailles, derrière lesquelles se cachent les nombreux membres d’une même famille.

L’habitant d’une telle demeure ne peut faire un pas sans être armé ; il faut employer des gens armés aux travaux les plus paisibles, comme la culture des champs ou la garde des troupeaux. Le jour même qui précéda mon arrivée à Taroudant, les Howara avaient volé un troupeau de trois cents moutons et de cinquante bœufs appartenant aux gens de la ville. Ces derniers font naturellement de même quand ils le peuvent, de sorte que batailles et brigandages, meurtres et assassinats, ne cessent jamais. C’est une anarchie complète, et ni le sultan ni un chef influent quelconque ne sont en état d’y mettre fin. L’oued Sous pourrait être une des plus riches et des plus belles provinces de l’empire du Maroc, comme elle était, dans une haute antiquité, un royaume aussi célèbre par sa civilisation et par le haut développement de son industrie que riche et peuplé. Ici la nature donne tout à l’homme : un climat magnifique et sain, un sol fertile et des trésors de tout genre, en plantes et en minéraux. L’abandon de ces belles provinces par le gouvernement marocain est le fait d’une erreur grossière ; l’établissement de bonnes routes, bien gardées, et la nomination d’un gouverneur juste et énergique, disposant de troupes suffisantes, pourraient faire d’un territoire très peu productif une source importante de revenus pour le sultan.

La partie méridionale de l’Atlas, dans la région que j’ai traversée, ne consiste plus en ce grès rouge si largement répandu et si puissant, mais en schistes, et surtout en schiste argileux et quartzeux, qui sont également dressés verticalement. Dans beaucoup d’endroits ils contiennent des dépôts de minerais, particulièrement de pyrite de cuivre et de fer oligiste. Le cuivre est connu depuis longtemps, et les habitants de l’oued Sous savent en fabriquer qu’ils travaillent adroitement.

De puissantes masses de fer oligiste se montrent un peu au nord-est d’Emnislah. On prétend qu’il existe aussi du minerai de plomb argentifère. Il est évident qu’une fois venu le temps où l’on pourra faire dans l’Atlas occidental des recherches géologiques plus précises, on y trouvera une foule de gisements métallifères. Il n’existe pas de roches éruptives ; elles apparaissent beaucoup plus à l’est, où elles ont été réellement observées par d’autres voyageurs. Dans la plaine de Marrakech on trouve des masses d’obsidienne et d’autres roches éruptives sous forme de cailloux roulés qui ont été entraînés par les rivières. On a souvent agité la question de savoir si l’Atlas a des glaciers : la majorité des observateurs répondent négativement. Dans ma rapide traversée des montagnes, je n’ai rien pu observer qui indiquât leur présence de chaque côté des massifs de l’Atlas, au nord et au sud. Il y a de puissantes masses d’érosions : j’observai sur le versant nord, ainsi que je l’ai dit, une couche très importante de ces débris, mais je n’ai vu nulle part de vraies moraines. D’ailleurs, il ne serait nullement impossible que les montagnes du centre de l’Atlas, hautes de plus de 12000 pieds, aient eu des glaciers ; on sait que les plus méridionaux sont ceux de la Sierra Nevada, en Espagne ; mais la différence de cinq degrés de latitude n’est pas si importante qu’un phénomène de ce genre n’ait pu se produire dans un massif montagneux aussi haut et aussi puissant. Les sommets de la chaîne centrale sont encore aujourd’hui couverts de neige pendant la plus grande partie de l’année ; on me dit même que quelques-unes ont un manteau de neiges perpétuelles.

L’Atlas est encore couvert, au Maroc, de forêts étendues ; leur dévastation n’a pas été poussée aussi loin qu’en Algérie. Il est tout à fait impossible de tirer parti de ces richesses forestières, car il n’y a pas de routes, même dans la partie nord et peu accidentée du Maroc. En revanche, on peut craindre qu’il ne se produise à la longue un déboisement constant, quoique fort ralenti par l’étendue considérable de la région boisée : il semble déjà s’être produit par places, comme il paraît à l’irrégularité du débit des rivières du nord du Maroc, et à l’inégale répartition des quantités d’eau pluviale qui peut avoir tant d’importance pour ces contrées agricoles. Les Berbères de l’Atlas cherchent toujours à cultiver une plus grande étendue de terre et sont entraînés à déboiser un peu ; mais on sait que la chèvre surtout fait un tort immense aux forêts, et c’est l’animal domestique le plus répandu dans l’Atlas.

Les Berbères eux-mêmes n’ont guère besoin de bois ; ils construisent leurs maisons en argile et en terre, sans chevrons ; ils ne connaissent pas la navigation : de sorte que l’étendue forestière est encore assez considérable dans l’Atlas marocain. Il n’y a pas là de forêts épaisses, comme on en trouve ailleurs ; ce sont des bois très clairsemés ; du reste, le grès rouge quartzeux, si dominant dans cette région, n’est pas un bon sous-sol pour une forêt. Une couche de végétation ne peut s’y développer que là où il est fortement décomposé et où une épaisseur d’humus argileuse s’est formée ; mais on voit très fréquemment la roche nue apparaître dans ces terrains de grès. Il est difficile d’admettre que les forêts de l’Atlas fourniront jamais du bois de construction aux pays situés en dehors du Maroc ; mais elles seront certainement utilisées quand, plus tard, un gouvernement se décidera à tirer parti des richesses minérales de la montagne.

Le monde animal ne peut être important dans cette région ; le célèbre _lion de l’Atlas_ n’y existe pas ; les panthères s’y montrent çà et là. Une sorte de mouflon, comme j’en vis un en captivité dans une kasba, se voit dans les vallées les plus éloignées, où se tiennent également sans doute d’autres espèces d’animaux vivant dans les forêts. Les Berbères ne sont point chasseurs et se contentent de faire paître leurs troupeaux ou de cultiver leurs orges. Nous voyions fréquemment le vautour et l’aigle planer dans les airs, et souvent nous dérangions le corbeau des Alpes de son repos paresseux. Je n’ai pas vu beaucoup d’oiseaux chanteurs, mais il y a sans doute, pendant l’hiver, un vol d’oiseaux de nos pays qui se rend par-dessus l’Atlas dans le désert.

La faune des insectes est naturellement aussi fort riche, mais très peu connue. Il m’a été impossible d’en recueillir ou de faire des observations quelconques à cet égard ; dans un voyage aussi rapide que le mien, toutes les conditions nécessaires manquaient pour cela. Il est certain que les sciences naturelles tireraient d’énormes bienfaits d’une exploration spéciale de l’Atlas. On peut en donner comme exemple le voyage botanique de l’Anglais Hooker, dans lequel les deux vallées d’Amsmiz et d’Aït-Mesan furent seules explorées complètement ; dans la dernière on ne trouva pas moins de 375 espèces de phanérogames, et dans la première 223 seulement ; parmi celles-là, 146 espèces étaient communes aux deux vallées. De ces diverses plantes, 75 sont endémiques, c’est-à-dire poussent exclusivement dans l’Atlas et dans les parties voisines du Maroc.

La zoologie serait enrichie de la même manière de nombreuses espèces nouvelles, et il est triste que ces belles montagnes, placées si près de l’Europe et relativement si aisées à atteindre, soient et doivent rester longtemps presque inaccessibles aux savants. La constitution géologique de l’Atlas n’est connue également que d’après un petit nombre d’observations isolées, auxquelles on doit plus ou moins de confiance.

Le massif de l’Atlas est caractérisé surtout par sa longueur en ligne droite ; il n’y en a aucun en Europe qui en ait une semblable. Cela ne s’applique, du reste, qu’à la partie marocaine de ces montagnes. A l’est du nœud montagneux du djebel Aïachin, elles se fondent en un plateau ondulé, pour se transformer de nouveau plus tard en une suite de montagnes moins hautes qui atteignent la Méditerranée en Tunisie. Du cap Noun sur l’océan Atlantique jusqu’au cap Bon sur la Méditerranée, ce système montagneux a une longueur de 2300 kilomètres, dont 1050 dans le Maroc, 950 en Algérie et 300 en Tunisie. (Voir Chavanne, _l’Afrique vue de nos jours_.)

Le nom d’Atlas n’est aujourd’hui nulle part en usage en Afrique ; les Arabes n’ont même pas de nom pour désigner l’ensemble de ces montagnes, mais donnent une appellation à chacune de leurs parties, les pics particulièrement hauts, les cols, les vallées, etc. Au contraire, les Chelouh appellent le pays Idrar-en-Drann, d’Adrar, « montagne ». L’Atlas marocain consiste en un certain nombre de vallées longitudinales très étendues, et cette forme est beaucoup plus répandue que celle des vallées transversales. Il existe peu de ces dernières ; elles sont courtes, étroites et découpées peu profondément.

On doit remarquer, au sujet de la constitution géologique, que vers le nord les couches les plus récentes sont les plus développées, tandis qu’au sud les formations les plus anciennes dominent ; l’Atlas n’a donc pas une construction symétrique, comme en quelque sorte les Alpes, où les terrains récents se groupent autour d’un noyau central plus ancien. Une formation de grès rouge joue dans l’Atlas occidental un rôle très important : jusqu’ici on n’a pu déterminer très exactement son âge. Par contre, dans les montagnes du Rif, sur la côte nord africaine, les couches les plus anciennes paraissent être voisines de la mer, et les plus récentes se montrent vers le sud.

Entre ces deux chaînes de montagnes s’étendent les plateaux fertiles de l’Algérie, et ce n’est qu’à l’ouest de l’Algérie et à l’est du Maroc que des groupes de montagnes moins hautes réunissent par une sorte de chaîne transversale les deux grandes chaînes et séparent la plaine basse du Gharb marocain ou Tell algérien de la région des steppes[21].

Comme je l’ai déjà fait remarquer plusieurs fois, l’Atlas marocain s’élève lentement en partant du nord, et descend rapidement vers le sud. Mais il faut tenir compte aussi des chaînes de hauteurs situées au delà de l’oued Sous et que l’on a nommées l’Anti-Atlas. Tout y est inversement disposé. La pente nord est très escarpée et consiste dans les mêmes roches que le versant méridional de l’Atlas. Vers le sud, l’Anti-Atlas descend peu à peu et se perd en une quantité de chaînes de collines, devenant de plus en plus basses et plus adoucies. Comme la vallée de l’oued Sous, l’oued Noun forme également une coupure profonde, mais moins large, dans les terrains paléozoïques de l’Anti-Atlas. A ces couches se rattachent les formations peu inclinées du calcaire carbonifère du Sahara nord, qui descendent profondément vers le sud, jusque dans la région où le granit et les éruptions de porphyre forment les limites du véritable désert de sable, dans lequel n’existe pas un caillou ; ces couches carbonifères reparaissent profondément vers le sud, à la descente dans la vallée du Sénégal ; elles constituent là le plateau el-Hodh.

Parmi les nouveaux travaux géologiques, les observations de Ball, pendant son voyage avec l’expédition d’Hooker dont j’ai parlé, sont les seules à remarquer, ainsi que les recherches de von Fritsch et de Rein. Ces observations n’ont pu être qu’isolées ; mais elles ont une valeur d’autant plus grande qu’à leur défaut on ne connaît presque rien de l’Atlas marocain.

Les montagnes du Rif, qui consistent surtout en massifs isolés et en chaînes, et qui vont de Tétouan sous différents noms jusqu’au Tell algérien, pour finir au cap Sidi-el-Hadj-Mbarek, ne paraissent pas se relier à la véritable chaîne de l’Atlas : le nom de Petit-Atlas, donné par les Français à quelques-uns de ces groupes de montagnes, ne peut pas indiquer que le Rif est simplement une aile du grand Atlas placée un peu au nord de lui et moins puissante.