CHAPITRE VIII
MARRAKECH EL-HAMRA.
Arrivée à Marrakech. — Le gouverneur. — Notre habitation. — Nos visiteurs. — Les Juifs. — Leur oppression. — Fête de la naissance du Prophète. — Réjouissances publiques. — Revue. — Fantasias. — Processions de la Zaouia. — Marché du jeudi. — Baladins. — Préparatifs de voyage. — Adieux. — La ville de Marrakech. — Sa fondation. — Murailles et portes. — Maisons et rues. — Administrations. — Prisons. — Marchés. — Bazars. — Nombre des habitants. — Bâtiments publics. — Écoles, etc. — Lépreux.
La place sur laquelle nous avions dressé nos tentes le soir de notre arrivée à Marrakech est un carré dont un des côtés est occupé par la mosquée el-Koutoubia ; le palais, d’extérieur très simple, du chérif Mouley Ali, l’oncle du sultan régnant et frère du précédent, fait un angle droit avec la mosquée.
Les deux autres côtés de la place sont fermés par des murs de jardins : à deux des angles débouchent des rues étroites venant des autres quartiers de la ville ; dû reste la place est assez abandonnée et sert de dépôt de toute espèce d’ordures et de décombres. D’après les apparences, elle est dans un quartier tranquille et détourné ; aussi peu de gens y passent ; ils ne montrent aucun signe d’amitié ou de haine lorsqu’ils voient un Roumi.
Quoique nous soyons arrivés tard dans la soirée, notre entrée à Marrakech n’est pas restée longtemps inconnue. Notre guide de la veille, qui, nous l’avons appris ensuite, est un savant renommé, a répandu la grande nouvelle. Le chérif Mouley Ali nous envoie de bonne heure quelques serviteurs avec un grand pot de lait frais ; en même temps il se fait excuser de ne pas nous avoir envoyé de vivres dès la veille ; mais il n’a appris notre arrivée que le matin même. Vers dix heures nous allons voir le gouverneur de la ville et cherchons en même temps à obtenir de lui une maison. C’est un jeune homme d’environ trente ans qui occupe ce poste élevé. Il nous reçoit assez bien, s’informe du but de mon voyage et me promet toute sa protection tant que je demeurerai dans la ville. En même temps il donne l’ordre de nous faire préparer une maison, et désigne un vieux machazini pour nous accompagner en permanence. A peine étions-nous de retour à nos tentes, que quantité de machazini survinrent et nous invitèrent à les suivre. Les bagages furent vite chargés sur les animaux, et nous nous rendîmes, en traversant une grande partie de la ville, à une place nommée Djema el-Fna, où se trouvait notre maison. Elle était assez grande, n’avait qu’un étage et avait été habitée par quelques Anglais qui avaient été engagés comme instructeurs des troupes. Quand j’appris le nom de la place, je me souvins de ce qu’en dit un Français, Lambert, qui a vécu longtemps à Marrakech : « Il n’y a point au Maroc de promenades publiques ; le seul endroit de récréation pour le peuple est la grande place de Djema el-Fna, où, l’après-midi, des comédiens, des conteurs d’histoires, des jongleurs et des saltimbanques de tout genre donnent leurs représentations. En général, la place de Djema el-Fna est le rendez-vous de tous les vagabonds de la ville, et pendant la nuit il est dangereux d’y passer seul. C’est là que se trouve également la muraille où sont plantées les têtes des suppliciés. » Mon soldat me tranquillisa pourtant, et m’assura que je serais parfaitement en sûreté dans ma maison. Elle avait une vaste cour, avec des écuries. Au premier étage se trouvaient quelques grandes et belles chambres, mais absolument vides. Le sol et les murs étaient garnis de jolies faïences de beaux modèles ; les portes conduisaient sous une véranda, qui donnait sur la cour ; une seule des chambres avait une fenêtre sur la place. De la terrasse de la maison nous avions une belle vue sur une partie de la ville et, surtout vers le sud, sur la longue et magnifique chaîne de l’Atlas, dont les sommets et les pentes étaient couverts de brillants champs de neige. Un Juif avait loué l’une des chambres et l’avait remplie de marchandises de toute sorte et surtout de plante de henné (pour teindre les ongles, etc.), de kif (chanvre à fumer), de dattes, etc. Il fut forcé d’évacuer cette pièce, de sorte que nous pûmes nous installer aussi bien que possible dans cette grande maison.
A peine y étions-nous entrés, que le pacha nous envoya un magnifique présent d’hospitalité, afin que nous fussions pourvus de vivres, au moins pour le premier jour : un mouton, six poulets, dix pigeons, trente œufs, dix livres de sucre, du thé, du café et du fourrage. La lettre du sultan avait fait certainement ici grand effet et elle fut convenablement respectée.
Dans le reste de la journée, beaucoup de visites nous arrivèrent, surtout à cause de mon compagnon Hadj Ali, dont les titres de chérif et de parent d’Abd el-Kader étaient déjà suffisamment connus. Un savant de l’endroit, parent éloigné d’Hadj Ali, nous fit surtout dans la suite de fréquentes visites ; il enseignait dans une mosquée les sciences les plus variées : architecture, chimie ou plutôt alchimie, poésie, etc., et savait aussi jouer aux échecs. Il vivait assez médiocrement d’une pension que lui faisait une mosquée subventionnée par le sultan. De nombreux Juifs venaient également nous voir, et l’un d’eux m’apporta un paquet de lettres qui avaient été remises chez le consul allemand de Mogador. Ce dernier m’apprit en même temps qu’un crédit m’était ouvert chez lui au cas où mes ressources seraient insuffisantes pour continuer mon voyage. C’était d’ailleurs la position dans laquelle je me trouvais. Afin de pouvoir consacrer tout mon temps à la ville de Marrakech, j’envoyai à Mogador mon compagnon Benitez avec un pouvoir, pour aller me chercher des fonds. Il partit le 18 février avec deux serviteurs ; il avait à faire cinq jours de route et par des pays qui ne sont pas toujours très sûrs.
Le nombre de nos visiteurs s’accroissait chaque jour, et, d’après les habitudes du pays, nous devions leur offrir du thé, ou les inviter à prendre part aux repas, quand ils se trouvaient là aux heures déterminées. Quoique tout le monde sût bien que j’étais Chrétien, on n’en prenait pas le moindre ombrage, et je ne vis jamais aucun indice de fanatisme religieux. Je revêtis néanmoins dans les rues le costume maure, afin de ne pas trop attirer l’attention du petit peuple, et de visiter sans entrave les marchés très fréquentés : toute sorte de saints suspects errent à Marrakech, et, pour se faire une auréole, ils auraient pu aisément exciter le peuple contre moi, de telle sorte que mon machazini d’escorte eût eu grand’peine lui-même à me protéger.
Le bruit s’était vite répandu que je voulais aller à Timbouctou ; je m’attendais à ce que chacun cherchât à me détourner d’une pareille entreprise, mais, au contraire, nous reçûmes un grand nombre de conseils, de lettres de recommandation, etc. ; on m’avertit seulement de me défier du pays de Sidi-Hécham, que je ne pouvais éviter qu’avec peine ; chacun croyait qu’une fois ce pays passé il n’y aurait plus de danger à craindre. Quelques Juifs qui faisaient un commerce assez important voulaient profiter de cette circonstance pour aller à Timbouctou et me proposèrent un voyage en commun : je n’avais qu’à acheter une grande quantité de marchandises, ils en fourniraient de même une proportion correspondante, et de cette façon nous entreprendrions une expédition commerciale à frais et à bénéfices communs. Ils demandaient un contrat écrit, accepté par moi et approuvé d’un délégué de l’Alliance israélite, société fort active au Maroc. Au début, toutes ces conditions ne me parurent pas inacceptables. Je savais combien il est difficile d’atteindre Timbouctou ; je connaissais en outre quelques familles juives, celle par exemple du rabbin Mardochai es-Serour, habituées à faire du commerce au Soudan, et avec leur concours je pensais atteindre plus facilement mon but. J’espérais aussi que, dans leur propre intérêt, les Juifs, en faisant tout leur possible pour transporter les marchandises à Timbouctou, m’y conduiraient en même temps et en toute sûreté.
Par un grand bonheur, cette affaire échoua. On exigeait de moi que j’achetasse une quantité très importante de marchandises, dont le prix aurait beaucoup trop dépassé les ressources mises à ma disposition ; les Juifs pensaient avec raison qu’une entreprise aussi risquée ne pouvait avoir quelque raison d’être qu’en lui donnant une grande extension ; je n’en avais pas les moyens, comme je l’ai dit. D’un autre côté, je vis clairement que pour moi ce ne serait pas une bonne recommandation que de voyager avec des Juifs marocains : j’aurais pu sûrement compter être dépouillé ; en conséquence je rompis toute négociation.
Le 19 février je visitai le grand marché hebdomadaire, qui se tient en dehors de la ville, sur une large place ; j’y avais fait conduire mes deux mulets pour les vendre, mais je n’eus aucune offre acceptable. L’activité est très grande dans la foule bigarrée qui couvre ce marché, et où se rencontrent déjà beaucoup de Berbères de l’Atlas et de nombreux Nègres. Les différents articles mis en vente sont classés par groupes, de façon à faciliter les recherches. L’occasion d’acheter ici des esclaves nègres ou négresses n’est pas rare.
A mon retour je rencontrai de nouveau des Juifs hors de la mellah ; ils me contèrent longuement les avanies auxquelles ils sont exposés ; il existe entre autres un ordre du sultan d’après lequel toutes les maisons du quartier juif doivent être de même hauteur ; celui qui avait une maison plus élevée que les autres a dû la raser jusqu’à leur niveau. Les allures de ces Juifs, dont une partie était très riche, produisaient une impression pénible. Ils ne pouvaient aller que pieds nus dans les rues et portaient leurs pantoufles sous leur bras. Aussitôt qu’ils entraient chez moi, ils remettaient triomphalement leurs pantoufles, à la grande colère des Arabes présents, car ils croyaient fermement que je pouvais leur assurer protection. Dans les appartements ils reparaissaient pieds nus, comme il est de mode et de bon ton partout au Maroc. Au moment de sortir, ils remettaient de nouveau leur chaussure jusqu’à la porte de la maison, et reprenaient leur marche pieds nus de cette porte à celle de la mellah. Dans le quartier juif ils pouvaient mettre leur chaussure, mais en tout autre endroit ils se seraient exposés aux plus grandes insultes. Cette loi s’applique aussi bien aux hommes qu’aux femmes ; c’est une des raisons qui font que les femmes et les filles des Juifs riches quittent très rarement leur quartier, et qu’elles passent presque toute leur vie dans les rues étroites de la mellah.
Le 23 février commencèrent les grandes fêtes qui ont lieu chaque année pour l’anniversaire de la naissance du Prophète. Déjà quelques jours auparavant plusieurs cheikhs et caïds des environs étaient arrivés avec de nombreuses suites. L’oued Sous et les différentes vallées de l’Atlas avaient même envoyé des députations. Pendant ces jours de fête elles sont toutes les hôtes du sultan, représenté par son oncle Mouley Ali.
La partie principale des réjouissances consistait en une grande revue et en fantasias, qui eurent lieu le matin du 23 février dans la grande plaine au sud et en dehors de la ville. Toute la garnison de Marrakech s’était mise en mouvement ; les troupes de ligne, vêtues de rouge, comme les machazini montés ; en outre, presque tous les chefs des tribus environnantes, de même que les gouverneurs de province et des districts voisins, apparurent avec de grandes et brillantes escortes de machazini. Une foule extrêmement nombreuse était sortie depuis le matin par la porte du sud et s’étendait en un large demi-cercle autour de la masse des troupes, qui comptait plusieurs milliers d’hommes et attendait l’arrivée du représentant du sultan. Parmi les spectateurs, les femmes surtout étaient en grand nombre ; le corps complètement enveloppé dans un grand manteau, le visage presque entièrement caché, elles demeuraient très patiemment sous un brûlant soleil et observaient curieusement tous les nouveaux arrivants, en échangeant leurs remarques sur eux avec une grande liberté de langage. Les différentes tribus s’étaient formées en groupes distincts sous la conduite de leurs caïds ; la plupart de ces hommes étaient montés sur de très beaux chevaux, magnifiquement harnachés. Partout la plus grande pompe était déployée pour célébrer cette fête, qui est en même temps une sorte d’hommage rendu au sultan. L’arrivée de son représentant fut annoncée par des coups de canon ; l’artillerie avait été postée sur les murailles de la ville et elle fit retentir ses pièces à la grande joie du petit peuple.
L’oncle du sultan parut enfin à la tête d’une escorte nombreuse et richement vêtue. Deux magnifiques étalons berbères étaient conduits devant lui ; lui-même montait un cheval tranquille, très beau également, qui était couvert d’un harnais vert, parce qu’il appartient à une famille chérifienne et que le vert est la couleur sacrée du Prophète. Aux côtés de ce personnage marchaient à pied des machazini, tenant des morceaux d’étoffe blanche avec lesquels ils chassaient les mouches ; derrière venait une grande cavalcade de hauts fonctionnaires, tous sur des chevaux magnifiques et richement harnachés, et escortés d’un grand nombre de machazini. L’oncle du sultan chevaucha avec sa suite, au bruit continuel du canon, jusqu’auprès des troupes, prit position, et alors chaque tribu, sous la conduite de son caïd ou de son cheikh, accourut au petit galop et se groupa autour de lui. Le représentant du sultan adressait à chaque tribu une courte allocution, faisait une prière et la renvoyait. Chacune apportait successivement son hommage au sultan. A l’écart des autres tribus s’en tenaient quelques-unes qui, me dit-on, étaient particulièrement nobles et d’où l’on tirait autrefois les premiers machazini, de véritables soldats vassaux. Elles ne galopèrent pas vers l’oncle du sultan, mais, après en avoir fini avec les autres, il alla vers elles, et le même cérémonial se répéta. Le grondement de l’artillerie et le pétillement de la mousqueterie des askars vêtus de rouge (troupes de ligne) retentissaient sans interruption pendant cette solennité : aussitôt qu’une tribu s’éloignait, quelques-uns de ses cavaliers commençaient leurs folles fantasias, et l’ensemble formait un tableau vivement coloré, éclairé par un soleil ardent.
[Illustration : Femme marocaine en toilette de rue.]
Une troupe d’Arabes algériens, qui avaient fui leur patrie et s’étaient fixés dans ce pays, apparut également pour rendre hommage au sultan ; il s’y trouvait un fils et un parent de Si Sliman, le cheikh bien connu qui a joué un rôle brillant dans les guerres d’Abd el-Kader contre les Français et que j’avais rencontré à Fez quelques mois auparavant. Les Algériens saluèrent également mon compagnon Hadj Ali et lui demandèrent des nouvelles de leur patrie. Ils ne renoncent pas encore à la disputer aux Français, qu’ils haïssent, et du Maroc ils conspirent contre la France. Le sultan a assigné à la grande famille de Si Sliman un territoire auprès de Marrakech, où elle est provisoirement à l’abri des poursuites des autorités françaises. Si Sliman lui-même vit d’ailleurs, comme je l’ai dit, presque toujours à Fez, dans le voisinage du sultan.
La cérémonie ne fut pas terminée avant midi, et dans cette vaste plaine presque sans arbres le soleil brûlait ardemment. Le représentant du sultan rentra en ville suivi des troupes brillantes des différentes tribus qui s’étaient montrées et qui affirmaient ainsi de nouveau leur soumission. Les askars rentrèrent également et, après eux, la masse de gens qui avaient assisté à cette revue comme spectateurs. Cette foule était composée principalement des classes inférieures de la population : ouvriers, Nègres, femmes et tous les parasites qui se groupent dans l’entourage du représentant du sultan et des autres hauts fonctionnaires. Les éléments plus distingués, appartenant à la bourgeoisie aisée et commerçante, se tiennent écartés de ces fêtes dynastiques ; ils ne sont pas du tout contents du gouvernement actuel, se plaignant amèrement du défaut d’indépendance du sultan et du brutal manque d’égards des fonctionnaires et des grands de l’empire.
Je laissai écouler la grande masse du peuple et rentrai alors à cheval dans la ville, suivi de mon escorte et fatigué de mon long séjour dans cette plaine exposée au soleil. Pendant les heures brûlantes du jour tout fut tranquille dans la ville, mais vers cinq heures commencèrent sur la place, devant ma maison, les jolies fantasias des différentes tribus du voisinage de Marrakech, et de ma terrasse je jouis facilement de ce coup d’œil. D’ordinaire, dix à vingt cavaliers d’une seule et même tribu se mettaient en ligne et commençaient alors leurs jeux. On fait d’abord quelques foulées au galop avec des rênes très raccourcies ; puis, à un signal, on rend la main, et les chevaux partent à fond de train. Les cavaliers font toutes sortes d’évolutions avec leur long fusil à pierre ; ils se dressent sur leurs larges étriers, se retournent en arrière, sautent à pieds joints sur leur selle, jettent leur arme en l’air et la rattrapent adroitement, puis, à un signal donné, tirent une salve de coups de fusil. Cette scène est dominée par les cris farouches du public, les hurlements des cavaliers et le hennissement des chevaux, éperonnés à la plus forte allure. Quand les fusils sont déchargés, tous les cavaliers reviennent lentement et font place à une autre tribu. Les accidents sont fréquents dans ces courses folles. Leur ensemble constitue certainement un jeu guerrier et représente la méthode d’attaque du pays ; on retrouve chez tous les Arabes l’usage d’attaquer avec impétuosité et en anéantissant tout ; s’ils rencontrent de la résistance, ils disparaissent aussi vite qu’ils sont venus.
[Illustration : Femme marocaine en costume d’intérieur.]
Une telle fantasia produit un très grand effet, tant par le coloris varié des vêtements des cavaliers, que par la bigarrure des harnais de leurs montures. Pour une fête aussi solennelle que celle de la naissance du Prophète, on avait amené les meilleurs chevaux, en les ornant de brides de cuir rouge, de mors soigneusement argentés et d’étriers élégamment ciselés ; quatre ou cinq couvertures de couleurs différentes sont superposées sur le dos de chaque cheval, puis vient la selle, recouverte de cuir rouge, étroite, fortement relevée en avant et en arrière. Les cavaliers eux-mêmes portent par-dessus leur large chemise blanche un cafetan de drap de couleur, puis un burnous blanc ; des pantoufles de cuir jaune ou des bottes à l’écuyère de cuir coloré, avec les immenses pointes de fer vissées qu’ils emploient au lieu de nos éperons. Le poignard, dans un fourreau élégamment orné d’argent, pend à une ceinture de soie de couleur. De la main droite le cavalier tient son fusil, souvent long de six pieds ou davantage et dont le fût est orné d’incrustations en argent ou en ivoire, tandis que le canon porte de larges bandes d’argent et des arabesques gravées. Quelques douzaines de cavaliers ainsi équipés, galopant à une allure folle, avec leurs vêtements flottant et brillant au loin dans le clair soleil, forment en vérité un magnifique spectacle ; je comprends facilement que les Marocains ne puissent s’en rassasier.
Ces fantasias se prolongèrent devant ma maison très tard dans la soirée, et y attirèrent une grande foule. Les premières étoiles apparaissaient quand les derniers cavaliers disparurent sur leurs chevaux épuisés, pour aller prendre leur part de l’abondant repas du soir distribué par le représentant du sultan.
Le jour suivant, 24 février, les fêtes se prolongèrent encore. Le ciel s’était couvert, et le baromètre était tombé de 5 millimètres depuis le soir précédent, mais la pluie ne se montra pas, et les fantasias recommencèrent, devant ma maison ainsi que dans quelques parties de la ville, avec le même intérêt de la part du public. Elles ne furent interrompues pendant quelque temps que par la procession de la Zaouia, ordre religieux qui célèbre ses orgies effrayantes lors de cette fête. Le chef-lieu de cette confrérie se trouve, comme on le sait, à Meknès ; c’est là qu’a eu lieu, il y a peu de temps, l’élection d’un nouveau chef ; à Marrakech le fils du directeur mort récemment à Meknès fait fonction de chef. Je dois aussi remarquer que la lie du peuple prend une part presque exclusive à ces exhibitions et à ces processions stupides de la Zaouia ; les meilleurs éléments de la bourgeoisie s’en tiennent éloignés et y voient, comme tout homme de sens, une abomination ; mais ils ne peuvent protester autrement et doivent laisser les choses suivre leur cours.
La procession de la Zaouia traversa ce jour-là la place où se trouve ma maison, de sorte que je pus la voir commodément sans être trop facilement remarqué. Son approche se fit connaître au loin par un bruit confus, roulement de tambour et sonneries stridentes de longues trompettes ; puis apparut l’avant-garde, groupe d’environ cinquante femmes de la plus basse classe, la plupart Négresses, le visage découvert, et portant de misérables vêtements déchirés. Elles dansaient en poussant des cris incompréhensibles et en faisant toutes sortes de contorsions. Puis venait une bande de jeunes garçons, _voyous_ de la plus basse espèce, qui conduisaient quelques veaux destinés à être plus tard tués et dépecés. Cette bande cherchait aussi à se mettre au diapason de la fête en dansant et en titubant, en agitant la tête, en sautant, en hurlant, etc.
Ensuite arriva le gros du cortège, précédé d’un homme muni d’un grand sac dans lequel il jetait l’argent qu’on lui donnait de tous côtés : suivait le saint, le chérif, vêtu d’un cafetan vert, coiffé d’un turban vert, monté sur un cheval blanc, conduit à la main par quelques hommes. Ce chérif était du reste également Nègre, et regardait stupidement et sans faire un mouvement la foule qui s’agitait autour de lui. Derrière le chérif étaient portés quelques drapeaux, puis venait une musique, qui faisait un vacarme d’enfer. Enfin arrivait une foule comptant une centaine d’hommes, presque tous de la plèbe la plus vulgaire, vêtus de haillons, effrayants de saleté et pleins de vermine, qui dansaient en poussant des hurlements sauvages et sautaient de telle sorte que l’écume sortait de leurs lèvres. Un groupe spécial était formé des gens qui s’estropient volontairement ; ils portaient toute espèce d’armes antiques, haches, piques, couteaux, et s’en déchiraient surtout la figure et la tête, à tel point qu’ils étaient inondés de sang ; c’était un coup d’œil affreux sous tous les rapports ! Beaucoup couraient à quatre pattes, en aboyant comme des chiens ; d’autres devaient être maintenus de force : ils étaient devenus fous furieux et auraient pu causer facilement des malheurs. Quelques chiens rencontrés par cette foule furent mis en pièces et dévorés tout crus séance tenante.
Cette procession se meut très lentement et s’arrête souvent pour exécuter certaines danses ; elle mit longtemps avant d’avoir défilé complètement devant ma maison ; pendant des heures on entendit dans les rues voisines le bruit sauvage de cette foule imbécile et fanatique, qu’une caste de prêtres sans conscience emploie pour arrêter les progrès de la civilisation étrangère. Les Maures intelligents, qui vivent surtout d’affaires, et les paisibles laboureurs arabes ne verraient certainement aucun mal à ce qu’un État chrétien s’occupât plus des affaires marocaines que cela n’a été possible jusqu’ici. Il est vrai que l’auréole des sultans, et surtout celle des chourafa, ces mendiants sacrés et sans nombre, en serait fortement amoindrie.
Quoique à Marrakech la procession de la Zaouia soit déjà tout à fait effroyable, celle de Meknès la surpasse encore en abominations. De même qu’à Marrakech, la mellah est fermée à Meknès, car personne ne serait à même d’arrêter la foule furieuse ; des Chrétiens n’ont jamais pu encore se trouver dans cette ville à pareil moment ; en tout cas ils seraient certainement forcés de s’y cacher. On dit que, plus d’une fois, des Nègres esclaves ont été déchirés par la foule en délire.
Les fantasias des Berbères durèrent encore plusieurs jours. Beaucoup d’entre eux étaient venus de fort loin et voulaient tirer tout le parti possible de leur séjour dans cette grande ville ; d’autres, qui n’étaient pas dans les meilleurs termes avec le gouvernement marocain, regagnèrent aussi vite que possible leurs montagnes natales et se contentèrent des témoignages de politesse les plus indispensables, qu’ils ne pouvaient différer de rendre au représentant du sultan. Sur le visage de beaucoup des fiers habitants berbères des montagnes on lisait combien peu volontiers ils rendaient hommage à ce dignitaire, et combien ils haïssent la population efféminée des grandes villes, où les intrigues de cour se machinent et s’exécutent. Le Berbère a un sentiment élevé de la liberté, que la domination séculaire des Arabes n’a pas étouffé.
Le baromètre avait continué à baisser pendant les derniers jours, mais aucune pluie n’était survenue ; la puissante chaîne de l’Atlas était environnée, il est vrai, d’épais nuages, et, pendant qu’à Marrakech nous jouissions d’une température très douce, sur les hauts sommets il devait tomber des masses de neige, au souffle des rudes vents de février.
Le 26 eut encore lieu un grand marché du jeudi. J’y allai pour acheter, s’il était possible, une paire de bons mulets ; mais ils ne valaient pas moins de 40 douros (200 francs), prix trop élevé. Comme, de plus, il y avait très peu de chameaux, je retournai en ville sans acquisition. Le soir, le ciel se couvrit ; un violent vent du nord-ouest, qui tourna bientôt au nord, s’éleva et chassa de sombres nuages sur tout l’horizon vers l’est et vers le sud. On remarquait de fréquents éclairs dans les nuages qui couvraient l’Atlas ; mais pas une seule goutte de pluie ne tomba sur les plaines desséchées de Marrakech.
Les fantasias de la journée furent interrompues par des représentations de chanteurs, de danseurs, de baladins et de charmeurs de serpents. La place où se trouve ma maison sert à ces exhibitions, et il s’y trouva bientôt une foule nombreuse et reconnaissante, qui vit avec étonnement un Nègre de l’oued Sous jouer avec quelques gros serpents, auxquels les crochets venimeux manquaient ; un autre avalait de l’étoupe et retirait de sa bouche des rubans aux couleurs variées. D’autres écoutaient des conteurs d’histoires, ou regardaient les danses beaucoup moins calmes de quelques jeunes garçons, bien vêtus, disposés à se louer aux amateurs. Comme dans presque tous les pays orientaux, ce vice infâme est répandu généralement au Maroc ; chacun des hauts fonctionnaires entretient un plus ou moins grand nombre de jeunes Nègres castrats.
Les différentes députations des provinces voisines rentrèrent peu à peu dans leurs pays, et les fêtes prirent fin. Je commençai alors mes préparatifs pour mon voyage du désert, car je pouvais acheter à Marrakech certains articles de meilleure qualité et à plus bas prix que de l’autre côté de l’Atlas : j’acquis ainsi au marché un chameau de l’oued Sous pour 26 douros, et pour ma sûreté personnelle je me fis donner par le cadi (juge) un certificat de propriété : je commandai également des outres de peau de mouton, à 3 douros environ la pièce. Le 28 février, mon compagnon Benitez revint de Mogador, où je l’avais envoyé. Il me dépeignit le chemin comme très mauvais et très pierreux, et la marche tout entière comme très fatigante ; l’un des chevaux revenait fortement blessé. Benitez m’apporta une caisse de divers objets nécessaires pour le voyage, de même que 5000 francs en monnaie d’argent espagnole et française ; j’y perdis quelque argent, car là-bas on aime mieux les pièces françaises de cinq francs que les pièces espagnoles de cinq pesetas, et on leur donne une valeur supérieure. J’étais d’ailleurs heureux d’avoir pu réaliser, sans beaucoup de difficultés, de nouveaux moyens pour exécuter mon voyage d’après le plan que je rêvais. De l’argent emporté d’Europe il ne me restait plus que quelques milliers de francs, en sorte que je commençai mon entreprise avec une somme extrêmement restreinte. Il est vrai que je ne devais payer qu’après mon expédition mes deux compagnons et interprètes, ainsi que mes serviteurs ; j’espérais donc avoir assez d’argent pour acheter une certaine quantité de chameaux et des marchandises pour le voyage de Timbouctou. La grande affaire était d’arriver à la lisière nord du désert sans être détroussé.
Le 29 février fut encore un jour de grande fête pour les Maures et surtout pour les gens de l’oued Sous, qui sont nombreux ici. Ils firent une procession avec un bœuf, destiné à être sacrifié ensuite et dont la viande devait leur être partagée en grande partie. Une procession de la Zaouia eut également encore lieu, et quelques habitants du Sous s’y distinguèrent surtout en se blessant eux-mêmes avec des couteaux et des haches. Ce jour-là il plut enfin ; on disait que dans les environs de la ville la pluie tombait depuis longtemps et en grande quantité.
L’un des Juifs qui viennent nous voir constamment part demain pour Mogador ; je donne à cet homme, nommé Mimon, des lettres pour le consul allemand Brauer, auquel je fais aussi des commandes de conserves, de médicaments, etc., qui doivent m’être envoyées à Taroudant. Il y a en effet des moyens de communication plus commodes et plus fréquents de Mogador à l’oued Sous que de ce point à Marrakech. Quoique plus tard je sois resté longtemps à Taroudant, ces objets ne me sont jamais parvenus : j’ai dû en conclure qu’ils avaient été égarés.
Pour le voyage projeté au désert il me fallait acheter des marchandises en grande quantité : des provisions et des articles destinés à servir de présents. J’achetai pour mes serviteurs plusieurs fusils à pierre indigènes, car je n’avais emporté d’Europe qu’une petite carabine Mauser et quelques revolvers ; puis une grande quantité de riz, de thé, de café, de sucre, de bougies, d’étoffes ; quelques livres de prières arabes, de l’essence de rose, des parfums, etc. Tous ces achats diminuaient déjà considérablement mon numéraire. Le temps était constamment sombre et pluvieux ; le baromètre était toujours plus bas de 10 millimètres que le jour de mon arrivée à Marrakech.
Le 2 mars il m’arriva un courrier du consul Brauer de Mogador, avec quantité de lettrés d’Europe, qui me réjouirent extraordinairement ; c’étaient les dernières nouvelles que je devais recevoir pour longtemps. Deux de mes serviteurs, un certain Achmid et un homme de l’oued Sous, qu’on nommait d’ordinaire Sousi, déclarant qu’ils ne pouvaient partir avec moi, je les congédiai.
Parmi les provisions que j’emportais était un grand sac de pain biscuité. Au Maroc on trouve partout un très bon pain de froment en petites miches plates ; j’en fis faire plusieurs centaines, qui furent coupées en quatre et recuites dans cet état : cela fit une sorte de pain biscuité, qui se conserva très bien dans l’air sec du sud et me rendit d’excellents services. Je recommande cet objet d’alimentation, très simple, très économique et agréable sous tous les rapports, à ceux qui voudraient faire un voyage semblable. Je conservai sous sa forme l’argent qui me restait : on accepte partout volontiers les pièces de cinq francs, même à Timbouctou et au Soudan.
Le 4 mars était encore marché du jeudi ; j’y acquis un second chameau, très vigoureux, pour 32 douros ; il devait porter jusqu’à 400 livres, tandis que l’autre ne pouvait porter que 3 quintaux. Celui de mes chevaux qui avait été à Mogador était si fortement blessé que je craignis de le perdre en route ; j’achetai donc un âne très vigoureux, pour le prix respectable de 13 douros.
Je dois d’ailleurs faire remarquer que le conseil qui m’avait été donné d’acheter des chameaux était fort mauvais. Ces animaux sont incapables de faire un voyage par-dessus l’Atlas, et j’eus toutes sortes d’ennuis avec eux. Il faut employer exclusivement des mulets et des ânes quand on voyage dans les montagnes. De plus, les chameaux du Maroc ne valent rien pour les voyages au désert, de sorte qu’il me fallut plus tard échanger, avec perte, mes deux chameaux.
Les Juifs qui auraient volontiers été à Timbouctou vinrent souvent me trouver ; mais je finis par leur déclarer nettement que je ne pouvais entreprendre avec eux une expédition commerciale ; je prétextai que je n’avais pas assez d’argent, ce qui d’ailleurs était rigoureusement vrai. Le 5 mars j’écrivis encore quantité de lettres et renvoyai le courrier à Mogador ; malgré l’insécurité des routes en quelques points du Maroc, les lettres arrivent toujours à leurs destinataires. Ces derniers jours, le temps s’était éclairci, et mon départ put être fixé au 6 mars.
Je fis ma visite d’adieu au gouverneur, qui me souhaita tout le bonheur possible pendant mon voyage ; il m’était surtout reconnaissant de ne lui avoir créé aucun embarras et de n’avoir amené aucun conflit avec les indigènes. Il me fit remarquer que je lui avais tenu tout ce que je lui avais dit en arrivant, c’est-à-dire que je ne désirais qu’une maison pour me loger et un machazini pour me garder. Il me les avait fournis dès le premier jour, et depuis je ne lui avais plus rien demandé. Il m’en était très reconnaissant. Beaucoup d’étrangers sont évidemment à charge aussi bien aux autorités du Maroc qu’aux habitants parce qu’ils élèvent de trop grandes prétentions et qu’ils transforment ce qui leur est accordé par complaisance en un tribut dû à leur dignité d’Européen. Chez les Arabes on a un sentiment très fin du tact et de la bonne éducation, et l’on reconnaît volontiers le cas où un Roumi cherche à se rendre agréable. Ce n’est pas d’ailleurs fort difficile, et bien des voyageurs diminueraient ou même éviteraient une foule de difficultés, s’ils consentaient à vivre moins dans le cercle des idées natales et s’ils tenaient compte des usages du pays.
Quand je lis la description faite par le baron de Maltzan de son voyage au Maroc, et surtout de son séjour à Marrakech, j’y trouve bien des choses incompréhensibles. Un homme qui parlait l’arabe aussi bien que ce voyageur aurait certainement pu se montrer très librement dans Marrakech, et n’aurait pas eu besoin de se déguiser en Juif. Est-il possible que, dans le peu d’années écoulées entre le séjour de Maltzan et le mien, les circonstances aient changé aussi complètement, et que les idées des Maures sur les étrangers aient pu se modifier à ce point ? C’est ce que je puis difficilement admettre. Après Maltzan, l’expédition anglaise de Hooker, puis celle de Fritsch-Rein ont passé à Marrakech : mais ces messieurs ne font pas mention de désagréments qui leur soient arrivés dans cette ville. Il dépend presque toujours de l’Européen de s’entendre avec les indigènes.
_La ville de Marrakech el-Hamra._
Nous possédons une suite de descriptions de cette ancienne capitale, dues à différents voyageurs dont la plupart, il est vrai, n’ont pu y demeurer que peu de temps. Hooker et de Fritsch donnent des renseignements précieux ; Maltzan dépeint son court séjour, et le livre de Conring donne également différents détails. Jusqu’ici la description la plus exacte est encore celle du Français Paul Lambert, auquel nous devons aussi un plan de la ville.
Marrakech est une vieille ville et a été, prétend-on, fondée au onzième siècle de notre ère. Sidi Yousouf ben Tachfin s’y serait d’abord établi et y aurait attiré les habitants de la ville d’Agmat, un peu au sud, et d’origine romaine. Marrakech doit s’être accrue rapidement, car des le siècle suivant elle était citée comme une des plus grandes du Maroc. Son enceinte est encore aujourd’hui très étendue, et, pour la suivre complètement, il ne faut pas moins de deux heures. Comme toutes les villes marocaines, elle est entourée de murs très épais. Ceux de Marrakech sont hauts de plus de vingt pieds et percés de sept portes. Ces murs, quoique consistant seulement en un mélange d’argile et de petites pierres fortement battu, auraient suffi jadis pour rendre un siège très difficile ; ils sont naturellement sans importance au point de vue de la guerre moderne ; d’ailleurs, en beaucoup d’endroits, ils tombent en ruines, et l’on croit inutile de les relever.
Comme je l’ai dit, Marrakech est sur un plateau d’environ 500 mètres d’altitude, au pied de l’Atlas, qui en paraît extrêmement voisin ; il faut pourtant deux petites journées de marche pour atteindre les avant-monts du nord. Ce plateau, surtout dans sa moitié septentrionale, est couvert de nombreux palmiers et oliviers ; vers le sud et le sud-ouest il est fort pierreux.
Les sept portes de Marrakech sont : 1o Bab el-Hammam (Porte du Bain), de la forme bien connue des portes mauresques, en fer à cheval, et avec des créneaux et des poivrières ; 2o Bab el-Debbagh ; 3o Bab el-Ailahn ; 4o Bab el-Chmis (Porte du Jeudi), parce qu’on arrive de là au grand Soko el-Chmis (Marché du Jeudi) ; 5o Bab er-Roumi (Porte des Étrangers), qui unit la ville aux bâtiments du sultan ; 6o Bab el-Tobihl, qui conduit en pleine campagne ; 7o Bab ed-Dokanah, qui mène au faubourg réservé aux lépreux. A chaque porte se tiennent une grande quantité de machazini, qui la gardent et qui examinent les entrants ; c’est là aussi qu’est payé l’octroi pour les marchandises et les animaux, et à cet effet il s’y trouve toujours quelques employés. Les portes sont fermées le soir ; les étrangers accompagnés de machazini y ont accès après la fermeture ; cette coutume se retrouve dans tout le Maroc. La mellah est également fermée la nuit.
Aux abords des portes, les rues sont larges, mais dans l’intérieur de la ville elles forment un réseau serré de ruelles étroites et malpropres ; les fabricants de poudre sont en même temps balayeurs des rues et utilisent les ordures déposées hors de la ville à la production du salpêtre.
La plupart des maisons ont un rez-de-chaussée, où se trouvent les meilleures pièces ; presque chacune d’elles a un puits dont l’eau sert à son entretien ; l’eau potable vient des puits et des citernes publiques. On construit les maisons uniquement en briques et en solives ; les pierres sont peu en usage. Les plus belles maisons se trouvent dans les quartiers de Zaouia el-Hadhar, Sidi-Abd-el-Asyz, Kat-ben-Ayd et Riadh-Zittoun. Il n’y a pas de promenades publiques ; néanmoins l’intérieur des murs renferme de nombreux et grands jardins, ainsi que des places publiques, et la moitié nord seulement de l’espace enclos par les murailles est couverte de maisons.
La ville est administrée de la façon suivante : un caïd ou gouverneur, qui représente le sultan ; son chalif, un chef de la police (moul-el-dhour), un directeur du marché (mohtasseb), deux juges (cadi), un administrateur des mosquées et fondations (nadher). Chaque métier a en outre son président (amin), et chaque quartier a son chef spécial (mokkadem et nadher).
Il y a trois prisons, dont une juive ; l’une, dans la citadelle, est spécialement destinée aux prisonniers d’État. J’ai décrit plusieurs fois la triste situation de ces endroits ; à Marrakech les prisons sont toutes souterraines ; la plupart des condamnés portent des chaînes, mais ils peuvent circuler dans de vastes salles. Ils ne reçoivent pas de nourriture, et en sont réduits à la charité publique, au produit de travaux faciles ou au secours de leurs parents.
Marrakech a deux grands marchés (soko), l’un du jeudi, l’autre du vendredi. Le premier (Soko el-Chmis) est le plus important. On y vend surtout des chevaux, des chameaux, des mulets, des bœufs et des ânes. Pour acheter un animal, on commence par l’examiner ; puis le vendeur doit garantir qu’il n’a pas été volé ; enfin le marché est conclu devant le commissaire du marché (adoul), qui pour cela prélève une petite somme.
Le marché du vendredi est tenu sur la place de Djma el-Fna, que j’ai déjà citée.
La ville a différents bazars : deux kaïsseria, où l’on vend des étoffes étrangères et des ustensiles ; le Soko el-Atarin (Marché des Épices), pour la vente du sucre, des épices, des drogues, etc., et un Soko Smata pour les travaux de cuir. Les autres artisans sont répartis dans certaines rues et dans certains foundâqs.
La mellah (quartier des Juifs) est très étendue. Les Juifs sont exposés aux chicanes et aux humiliations les plus grandes, et la visite du célèbre promoteur de l’Alliance israélite, sir Moses Montefiore, n’y a rien changé.
Tous les produits du sol sont soumis à un impôt (enkess), et les revenus en sont assez importants. Le marché aux grains, où se vend aussi le sel, se trouve au milieu de la ville et se nomme Rhaba. Tout près est le Soko el-Ghezel, marché des tissus et des fils, où à certains jours se vendent aussi des esclaves.
Lambert comptait en 1860 environ 50000 habitants pour la ville de Marrakech et établissait la liste que je reproduis ci-après, parce qu’elle représente en général la population d’une ville marocaine.
Négociants en gros 100
Marchands (tissus et épices) 500
— (étoffes d’habillement et tapis) 300
— d’huile, de bois, de charbon, de poterie 1000
Fabricants d’étoffes d’habillement et de tapis,etc 800
Forgerons, charpentiers, quincailliers, etc 350
Fabricants et marchands de cordons, etc 250
Tanneurs, cordonniers, savetiers 1500
Savants et étudiants 800
Prêtres et notaires 150
Agriculteurs et propriétaires 1200
Maçons, manouvriers, portefaix 2500
Meuniers et bouchers 600
Mendiants et vagabonds 1500
Employés du gouvernement 400
Nègres du gouvernement 2000
Soldats 2000
Machazini (soldats vassaux) 500 ----- Total 16450 -----
Si l’on ajoute à ce chiffre un nombre égal de femmes, une quantité d’enfants correspondante et environ 6000 Juifs, on a, à peu près, le chiffre de 50000 âmes. Beaucoup d’habitants ont, il est vrai, plusieurs femmes, mais la majorité doit se contenter d’une, les gens aisés pouvant seuls se permettre ce luxe.
Marrakech n’est pas une ville industrielle comme Fez, et ses produits ne jouissent pas d’une réputation aussi grande que ceux des autres villes, comme Rabat et Tétouan.
On y compte une centaine de moulins, qui sont mus par des chevaux, et près de quatre-vingts fours publics. Il y a également un certain nombre de bains publics.
Comme monuments se faisant remarquer par leur beauté architecturale, il n’y a que la Koutoubia, la grande mosquée, qui mérite d’être citée ; les autres mosquées sont de vastes bâtiments sans mérite particulier. On raconte que l’une des portes de la mosquée el-Mouezzim de même que la Bab (porte) el-Chmis viennent d’Espagne et en ont été apportées par le sultan Mansour, ainsi que la porte conduisant à la kasba, qui vient, dit-on, morceau par morceau, d’Algésiras.
L’eau abonde à Marrakech, et les réservoirs sont alimentés par des aqueducs venant des montagnes environnantes.
Les palais du sultan, avec leurs jardins, occupent un espace immense et forment tout un quartier de la ville ; mais ils n’ont aucune valeur architecturale.
Il existe beaucoup d’écoles, et les enfants sont envoyés très jeunes dans les _hadar_, où les _tholba_ sont chargés de leur faire apprendre par cœur le Coran et de leur donner quelques leçons d’écriture. Ceux qui veulent se perfectionner vont aux _mdersa_, où l’on étudie les livres des vieilles bibliothèques. Après un séjour de plusieurs années dans ces dernières écoles, l’élève devient _thaleb_ et peut alors entrer dans les différentes carrières du service public.
En dehors de l’enceinte se trouve une colonie pour les lépreux ; il leur est strictement interdit d’entrer dans la ville ; ils ont une mosquée et une prison particulières et, en général, une administration spéciale pour leur communauté. Même dans cette colonie, nommée el-Hara, il y a un quartier séparé pour les Juifs.
La zaouia Sidi-bel-Abbès est une grande institution de bienfaisance où les pauvres reçoivent des aumônes et l’hospitalité de nuit ; c’était aussi jadis un lieu d’asile pour les gens recherchés par le gouvernement.
Marrakech était certainement une ville extrêmement riche, grande et bien administrée, qui a beaucoup perdu par suite du séjour presque constant de la cour à Fez. Comme tout le Maroc, elle montre les traces les plus évidentes de la décadence ; tant que des conditions tout à fait nouvelles ne se produiront pas dans les affaires politiques et religieuses de l’empire, toutes ces villes jadis puissantes ne pourront se relever ; il ne peut sortir aucune vie nouvelle des ruines mahométanes.