Chapter 10 of 14 · 3981 words · ~20 min read

Part 10

--Oh! vous êtes littéraire!

--Oui, comme un livret-guide! fit le jeune homme, riant. Mais il me faut être littéraire et scientifique pour soutenir dignement l’œuvre paternelle!

--C’est vrai! Vous êtes _publisher_?

--De naissance! Les Clozel exercent le métier d’éditeurs depuis plus d’un siècle et demi. Mais aujourd’hui la profession comporte des exigences plus lourdes, en raison des acquisitions incessantes de toutes les sciences--physiques ou métaphysiques.

Ces explications étaient, en réalité, dédiées à Mme Airvault, vers laquelle le jeune homme se détournait. Raymonde continuait d’ouvrir et de refermer des annuaires de commerce, des indicateurs de chemins de fer, et s’attentionnait à étudier des modèles de tracteurs agricoles ou des gravures de modes.

... Pendant quarante-huit heures, Valentin Clozel resta commensal de l’Hôtel de la Grande-Bretagne, disparaissant entre les repas, mais consacrant fidèlement ses soirées à converser avec miss Marwell.

--Mon flirt! disait triomphalement Titania, faisant sonner son aimable rire en grelot d’argent.

Mais, ainsi parlant, elle envoyait une malicieuse chiquenaude dans la direction de Rosalinde...

La pluie tomba, tout le matin du troisième jour, escamotant le paysage. Plus d’autre horizon que les masses humides. Une éclaircie se produisant enfin, vers le milieu de l’après-midi, Raymonde fut déléguée à plusieurs courses en ville: _chemist_, _perfumer_, etc. Les diverses missions accomplies, la jeune fille se trouvait à proximité de la terrasse Saint-Martin. Elle céda à la tentation d’y monter. Elle aimait ce belvédère dominant un vaste cercle, et d’où le rêve s’élançait, comme d’un tremplin idéal.

Aujourd’hui, lumière et lignes se brouillaient dans une grisaille presque uniforme. D’innombrables coulées bleuâtres indiquaient seulement les reliefs. Les glaciers des cimes lointaines, çà et là, révélaient faiblement leurs névés entre les vapeurs flottantes. Cette monotonie de l’espace parut désolante comme le désert du néant à l’âme passionnée. Raymonde crut apercevoir, dans le morne infini, l’image de son avenir, et son cœur sombra d’angoisse. Elle s’assit près de l’église, et son regard chercha dans le vide une clarté d’espoir.

Une forme humaine se dressa soudain, projetant de la vie dans cette perspective morte. Mlle Airvault jeta un léger cri.

--Ne vous effrayez pas! dit Valentin Clozel, et ne vous indignez pas non plus, si je vous avoue que je vous guette, depuis mon arrivée ici, avec une patience d’apache. Mais vous êtes toujours accompagnée. Et j’imagine que vous vous méfiez de moi, que vous me fuyez.

Elle murmura d’une voix indistincte:

--Pourquoi désirez-vous tant causer avec moi?

--Parce que j’ai beaucoup de choses à vous dire! répliqua-t-il résolument. J’attends le moment propice depuis des mois. Cette occasion désirée, j’ai cru la saisir, un jour, chez Mme Forestier. Mais je fus dérangé... Et puis la guerre n’était pas finie. Je me fis scrupule de vous troubler. Et je déchirai la lettre où je vous déclarais que vous voir, vous entendre, c’était une jouissance jamais éprouvée et dont je ne me lasserais jamais! Voilà!

Elle se détourna davantage. Mais elle ne parvenait pas à réprimer le tremblement qui l’agitait toute. Ses lèvres pâlies articulèrent:

--Ce n’est pas bien de parler ainsi... à la meilleure amie de la chère Évelyne.

--Évelyne! répéta Valentin avec l’accent du plus profond étonnement. Pourquoi me nommer Évelyne Davier? Elle n’a rien à faire avec la question dont je vous entretiens.

--Si, si!... Tout le monde suppose... Et ses parents, les vôtres croient peut-être... C’est si naturel!... Je ne veux pas être une cause de chagrin pour elle... ni pour son père.

Le jeune homme s’irrita.

--Mais Évelyne n’est pour moi qu’une gentille camarade... Je me moque de ce que le monde suppose... et même de ce que les familles combinent, du moment que mon bonheur personnel est en jeu. Ce que je sais pertinemment, c’est que vous m’avez conquis sans le chercher. Pourquoi n’ai-je plus vu que vous, subitement, dans le salon Forestier, un jour que vous organisiez une charade pour les petits? Vos yeux, vos gestes, votre voix si gaie et si chaude... tout cela me poursuivit dès lors. Je compris la passion foudroyante de Roméo. Point n’est besoin de comparaisons romantiques! Je vous aime de toutes mes forces. Ces deux jours, passés dans votre ombre, ont encore accru mon sentiment. Tout ce que je sais de vous me charme! Croyez-vous pouvoir m’aimer un peu, comme moi, je vous aime tant?...

Frissonnante, Raymonde essaya de couvrir de ses mains le flamboiement qui la brûlait du front au cou. Valentin saisit victorieusement les poignets blancs et dégagea le visage dont les paupières palpitantes dérobèrent le regard.

--Ma chère aimée!... Je crains de m’illusionner. Cependant, j’espère... Répondez! M’aimez-vous?

--Je vous en supplie, fit-elle très bas. Ne me tourmentez pas ainsi! Ce que vous voulez est... généreux, mais irréalisable... Je suis une modeste institutrice... Vos parents doivent désirer pour vous une alliance... plus appropriée à leur situation.

--Cela n’entre pas en compte, je le répète! Mes parents sont de braves gens... Ils se sont mariés eux-mêmes par inclination... Puis, hélas! je demeure leur enfant unique. Mon frère aîné a été tué au début de la guerre; ma jeune sœur est morte de la grippe l’hiver dernier. Quand j’amènerai une fille aimante et bonne dans leur maison en deuil, ils lui ouvriront les bras!

La suggestion de l’heureuse vision entraînait le jeune homme à un élan que Raymonde, éperdue, esquiva:

--Je vous en conjure, réfléchissez!

--Je réfléchis depuis des mois. L’heure est venue d’agir! On n’a jamais trop de temps devant soi pour être heureux!

--Ayez pitié de moi! dit-elle alors, les mains jointes.

Valentin recula d’un pas; avec une inquiète attention, il considéra la face bouleversée de celle qui le suppliait.

--Vous êtes sincère! reprenait-elle. Vous parlez avec décision, et vous pensez que toutes choses s’arrangeront à votre gré. Moi, tout au contraire, je crains, parce que j’ai déjà connu trop de déboires et de peines. N’entamez pas ma force en me faisant accepter trop vite des rêves qui me laisseraient, s’ils s’évanouissaient, sans courage pour ma tâche. J’avais deviné... oui, presque! les sentiments que vous venez d’exprimer, parce que... moi-même...

--Oh! Raymonde! Raymonde! je ne me trompais donc pas!

--Non! non! Mais... je craignais pour Évelyne... Je me haïrais de la faire souffrir! Et puis, avant tout... vous m’entendez bien, il y a maman! Maman qui a tant souffert et d’une façon si poignante, si imméritée! Vous ne savez pas tout de nous! Je ne veux pas que ma chère mère soit jamais humiliée! Je préférerais ne jamais me marier!... c’est pour cela que je vous redis: Réfléchissez... Soyez prudent! Ayez pitié de moi!

Valentin demeurait immobile, perplexe et stupéfié. Ces phrases agitées, mais pleines de sens et de volonté, tombaient en froids glaçons dans son âme exaltée.

Le masque viril, aux linéaments réguliers, sculpté comme dans la pierre par quatre ans de fatigues et de dangers, se resserrait, durci par l’effort mental. Ainsi devait-il paraître, sous le casque, aux heures guerrières! Cette lutte intense, au surplus, ne déchaînait-elle pas autant d’idées en conflit qu’un départ pour l’assaut, et le même désir de vaincre?

Le jeune homme eut besoin de toute son énergie pour dominer ce tumulte intérieur. Mais son amour sortait plus ferme et plus grand du combat.

--Raymonde, fit-il avec gravité, les paroles que nous venons d’échanger valent des promesses. Vous avez raison. Je veux que vous soyez désirée, appelée. J’agirai en conséquence, avec la circonspection que vous me recommandez! C’est déjà être heureux que de croire le bonheur possible! Ah! ma petite bien-aimée!... Je vais partir dès ce soir! mais je prendrai congé sans que vous soyez là. Car je ne saurais pas dissimuler mon ivresse! Au revoir!... Je vous emporte dans mon cœur!

Elle n’eut pas besoin de répondre. Son regard exprimait tout ce que la voix n’eût su traduire.

... Une heure plus tard, Valentin Clozel annonçait son brusque départ à miss Marwell et à Mme Airvault. Raymonde, malencontreusement remontée dans sa chambre, après le thé, pour liquider sa correspondance attardée, ne se trouvait pas présente. Le jeune homme, très correct, regretta de ne pouvoir offrir ses hommages à Mlle Airvault et pria les deux dames de lui servir d’interprète.

--Vous la retrouverez à Saint-Germain! fit malicieusement miss Daisy... Tandis que, nous autres, nous serons privées pour longtemps du plaisir de vous revoir!

--Peut-être! Je voyagerai, le semestre prochain, pour secouer les dernières traces de poudre et de boue des tranchées et poursuivre mon initiation professionnelle!

--Alors, si le destin vous amène du côté de Menton, n’oubliez pas que nous comptons passer l’hiver et le printemps sur la montagne, en face la mer!

--A merveille! Je rêve de gagner Gênes et Milan par la magnifique route de la Riviera!

--Voyez comme tout s’arrange! s’extasia la taquine fée Titania. Vous nous apporterez des nouvelles de notre Raymonde, _won’t you_?

III

--Alors, chère enfant, c’est bien décidé: vous ne m’accompagnez pas à Paris, ce tantôt?

--Mais, petite mère, mon après-midi est engagée. Je ne voudrais pas manquer ce cours de puériculture qui, vous le savez, m’intéresse tellement!

--Je le sais! C’est pourquoi je n’insiste pas davantage! Ah! si Antoinette de Gatrey ne m’avait téléphoné, ce matin! Mais elle désire mon avis pour l’agencement de son nouvel appartement. Elle est si peu pratique, la pauvre! Et puis, il y a le bottier, le fourreur et mille corvées!

Mme Davier inscrivait des indications sur son agenda, qu’elle renfermait dans un sac de broderie de perles au fermoir d’or.

--Peut-être dînerai-je avec Antoinette. Ne vous inquiétez donc pas si je rentre un peu tard.

--Bien, petite mère. Restez tranquillement à vos affaires. C’est si fatigant de courir Paris! Je surveillerai les devoirs de Loys quand il rentrera du lycée.

--Merci, Évelyne!

Et Mme Davier ajouta, avec l’envie irraisonnée d’être agréable en quelque chose à la jeune fille:

--Si j’en trouve le temps, j’irai jusqu’à la rue de Tournon, pour le mardi de cette bonne Mme Clozel.

--Elle sera certainement heureuse de vous voir! répondit Évelyne avec simplicité.

C’était jour de consultation. La sonnette ne cessait de retentir. Sans revoir son mari, Mme Davier monta dans l’auto qui la transporta à la gare.

Tandis que le train l’emmenait vers la capitale, un sourd malaise tourmentait ses esprits. Tous les motifs allégués pour ce déplacement n’étaient que mensonges. Et les yeux purs et sincères d’Évelyne émouvaient en elle un sentiment d’humiliation, presque un regret.

En définitive, qu’allait-elle faire à Paris? Tout bonnement, retrouver son frère, qui l’introduirait dans un dancing réputé. Son manteau de fourrure cachait la tunique constellée d’acier qui la moulait.

Le proposition chuchotée par Stany avait réveillé chez la jeune femme un avide désir de s’échapper du logis trop bourgeois, de replonger dans l’atmosphère capiteuse, de goûter au plaisir violent qui anesthésie à force d’ivresse, comme un soporifique.

Depuis quelque temps, Fulvie était obligée de constater un phénomène effarant. Entre l’époux qui se dépensait à des tâches austères et la jeune fille, gracieuse et bonne, qui montrait dans les moindres choses, sans y prétendre, la passion du dévouement, la conscience déprimante d’une infériorité morale s’imposait trop souvent à l’orgueilleuse femme. Une lente transformation s’opérait en elle, atténuant ses virulences, sapant l’égoïsme impérieux et exigeant de son caractère. Mais elle regimbait, résistait à l’évolution, accusait l’assoupissement de la vie familiale, qui rouillait ses ressorts, diminuait en elle l’énergie, peut-être la jeunesse.

Et elle voulait retenir son véritable _soi_, cette personnalité mentale à laquelle on est habitué comme à l’image physique reflétée par la psyché. Elle cherchait à retrouver la Fulvie audacieuse et impériale, cueillant à la ronde l’admiration et le désir des regards, la Fulvie devant laquelle tombaient en moissons les hommages, comme les fleurs venues de la foule pleuvent devant la ballerine ou le torero.

Quelques heures d’amusement, de vertige, la rendraient à elle-même, retrempée, revivifiée, ayant rejeté toutes impressions maussades et grises.

A la sortie du train, Fulvie s’engouffra dans le métro. Devant elle s’assit un officier bleu horizon. Elle vit le chiffre brodé sur le képi. Ses mains gantées se tordirent nerveusement dans le large manchon. Son cœur s’enveloppa de deuil.

Ce chiffre, c’était le numéro de _son_ régiment! Cet homme avait peut-être connu celui qui gisait dans un coin ignoré de la Champagne, celui qui, jadis, marivaudait avec tant d’esprit et de hardiesse dans le cercle du Parterre de Latone! Jours enfuis, joies évaporées, préférence secrète dont les preuves n’étaient plus que cendres!

Elle sortit du souterrain, vibrante encore de ces réminiscences. Comme il semblait l’aimer! Et comme elle l’eût aimé!

Devant la glace d’un étalage, Fulvie s’arrêta pour rectifier sa coiffure. Elle s’étudia d’un regard clairvoyant. Trente-cinq ans! Oui, la limite dangereuse de la maturité. Et l’âge se dénonçait à de sournois indices: plissement des paupières, empâtement du menton, un je ne sais quoi de plus massif et de plus lourd dans l’ensemble.

--La lutte finale! pensa-t-elle avec amertume. En avant, tout l’arsenal défensif préconisé par Lina Cavalieri dans _Femina_, autrefois! Aurai-je la patience de me vouer à ce travail de bagne?

Ses emplettes effectuées, Mme Davier se trouva, boulevard Haussmann, tout près du siège administratif de l’importante maison d’automobiles dans laquelle son frère était employé depuis peu. Elle avait projeté d’y entrer pour obtenir de Stany un lieu et une heure de rendez-vous plus précis--la friture du téléphone, le matin, ayant empêché la communication.

--Je suis la sœur de M. de Lancreau, attaché à l’usine de Levallois-Perret, dit Fulvie à l’huissier superbement galonné d’or. Pouvez-vous lui demander à quel endroit je dois l’attendre?

Pendant que l’homme, obligeamment, opérait, Mme Davier examinait la pièce, meublée avec une savante sobriété, et décorée de dessins et de photographies des dernières créations sorties des ateliers. Une impression de confiance la réconforta. Ce Stany, à travers ses innombrables avatars, possédait le talent acrobatique de retomber toujours d’aplomb. C’était une chance qu’il eût trouvé, dans cet établissement puissant et prospère, une «situation d’avenir».

Ah! mon Dieu! ces situations dites _d’avenir_, le pauvre garçon, en avait-il essayé! Et d’ordinaire ce fameux avenir n’allait pas plus loin que cinq ou six mois! Tantôt la mirifique entreprise quittait Stany, en s’écroulant; tantôt c’était Stany qui laissait l’entreprise, pour des causes insaisissables et indéfinissables.

Il était temps, pour cet éternel gamin, d’arriver à la stabilité permettant un mariage sérieux, qui achèverait de l’assagir.

L’huissier, le récepteur à l’oreille, écoutait les explications qui lui étaient données. Puis, se tournant, placide, vers Mme Davier, il prononça:

--M. de Lancreau, madame, depuis ce matin n’appartient plus à la maison.

Mille bluettes dansèrent devant les yeux de Fulvie. Elle sortit, sans rien demander de plus, possédée par une rage froide.

Tous ses griefs légitimes contre son frère lui remontaient en mémoire. Que de choses, cachées à son mari, et dont elle avait fait violemment reproche à cet incorrigible fou! La conduite de Stany, durant la guerre, avait blessé sa fierté. Homme, elle eût autrement soutenu le vieux nom patronymique et ne se fût pas contentée d’un office de gratte-papier dans un bureau de l’arrière.

Fulvie s’étonnait que le docteur n’eût émis aucune observation à ce propos. Elle interprétait cette abstention comme une preuve de complet dédain. Davier, évidemment, voyait en son beau-frère une parfaite non-valeur.

--Je ne suis pas loin de cette opinion aujourd’hui! s’avoua-t-elle en serrant les dents. Que s’est-il encore passé? Quel mobile à ce renvoi?

Elle se rendit rue Lafayette, à l’hôtel meublé où habitait Stany. Là, nouvel échec: la gérante, avec un sourire pincé, l’avertit que M. de Lancreau n’était plus son locataire. Et elle ignorait son adresse actuelle.

Mme Davier, sidérée, courba la tête sous une honte. Sans aucun doute, Stany était parti de là, congédié, endetté. La sœur s’en alla précipitamment, à la fois démontée, inquiète et exaspérée.

--Encore et toujours des fugues! Ah! c’en est trop! Il abuse de mon indulgence!... J’en ai assez de ses jérémiades, de ses repentirs, aboutissant toujours à des demandes d’argent! Il faut qu’il se range! Ma patience est à bout.

La jeune femme marchait frénétiquement, pour soulager la surexcitation de ses nerfs. Soudain elle sentit la fatigue. Le jour de novembre pâlissait. Elle distingua, près de Notre-Dame-de-Lorette, un autobus qui desservait la rive gauche et passait devant la rue de Tournon. Eh bien! puisque tout le plan d’escapade craquait, par la faute de cet idiot de Stany, du moins acquitterait-elle une partie du programme annoncé, en faisant visite à Mme Clozel.

Mme Davier monta donc dans l’autobus. Quelques instants plus tard, elle gravissait le large escalier de l’aristocratique logis dont la famille d’éditeurs occupait le vaste premier étage depuis plus d’un demi-siècle.

IV

Malgré les deuils de ces dernières années, Mme Clozel gardait sa porte ouverte à ses amies, chaque mardi, de quatre à sept. A ces réceptions très simples se retrouvaient à peu près régulièrement les mêmes personnes, imprégnées de l’esprit de charité et dévouées, pour la plupart, à des œuvres d’aide sociale.

La mère de Valentin s’avança, avec une urbanité empressée, vers la rarissime visiteuse. La haute dignité de cette femme, dont le chagrin avait givré la chevelure châtain et creusé les tempes, mais qui conservait tant de lumière dans son large regard et dans son beau sourire, intimida l’altière Fulvie. Son ton s’adoucit, prenant le diapason de la voix accueillante.

Cependant Mme Clozel, laissant ses intimes poursuivre à leur guise l’entretien en cours, installait Mme Davier à un guéridon, lui versait elle-même une tasse de thé, l’entourait de petits soins hospitaliers, et s’asseyait à ses côtés pour déguster une infusion de camomille.

--Le docteur est toujours extrêmement occupé?

--Il se surmène! A peine aborde-t-il la maison! Sans cesse on l’accable de missions nouvelles! Je lui reproche d’excéder ses forces!

--Je le conçois! Mais ce sont de nobles excès! fit Mme Clozel. Et vous devez manquer de conviction en les lui reprochant!

Tout en buvant à petits coups le breuvage aromatique, la mère de Valentin demandait d’un air très calme, mais avec une imperceptible hésitation:

--Votre mari n’a-t-il pas été le tuteur d’une jeune fille, Mlle Airvault?

Les oreilles de Fulvie tintèrent à l’assourdir. Les nerfs ratatinés, la jeune femme parvint à garder une apparente indifférence:

--Ah! mon Dieu, oui! Mlle Airvault représente encore une de ces corvées... scabreuses... que mon pauvre docteur n’a pas la force morale de refuser... Une situation... particulièrement délicate... des circonstances... difficiles... Il se laissa toucher... Enfin!...

En achevant ces petites phrases rompues et sournoisement ambiguës, Fulvie jeta un coup d’œil vers Mme Clozel qui, les yeux baissés, surveillait la fusion du sucre dans sa tasse. Et affectant l’intérêt, très naturellement, Mme Davier demanda:

--Vous avez entendu parler de cette jeune fille? Désire-t-on des renseignements sur elle?

Mme Clozel fit un effort qui, visiblement, lui coûtait.

--Oui,... je... on... quelqu’un désire s’enquérir près du docteur Davier... Et puisque je vous voyais... je supposais...

--Il s’agit peut-être d’un changement de position... pour cette personne... Un poste plus avantageux, probablement?

--Probablement, oui... Je crois que oui! acquiesça précipitamment la bonne mère de Valentin.

--Ah! tant mieux! laissa tomber Fulvie, car cette pauvre enfant ne possède aucune fortune!... Mais, toutefois, si cette petite enquête était déterminée par... une intention... de mariage, engagez vos amis à se renseigner... s’il se peut... au Parquet de Versailles... sur le père.

Les lèvres de Mme Clozel blanchirent, et ses yeux gris foncé, si semblables aux yeux de son fils, se dilatèrent.

--Le père?...

--Oui, le père fut mis en prison pour une accusation de vol, qui ne fut jamais bien tirée au clair! acheva Mme Davier, se levant et fermant son écharpe de zibeline. Quand je vous disais que le docteur avait accepté là un rôle scabreux!

Ayant déposé cet obus, elle ne songea plus qu’à précipiter sa sortie. Décidément, cette après-midi à Paris ne lui réservait, jusqu’au bout, que déboires et mécomptes! Elle ne s’étonnerait pas d’un déraillement pour couronner le tout!

Au fond d’elle-même, Fulvie, en s’analysant, eût trouvé une honte de sa rosserie. Maintenant elle se rendait compte de la perfidie de ses insinuations. Mais une fureur de déchirer quelqu’un à coups d’ongles l’avait saisie en entendant nommer Raymonde par cette moutonnière Mme Clozel. Plus un doute à garder: ce bêta de Valentin s’était féru de la gitane!

Quelque chose de plus qu’une antipathie fouettait le courroux de Mme Davier. Le caprice de ce jeune homme allait faire avorter un projet matrimonial, arrangé dans la cervelle de Fulvie, et qui, pensait-elle, eût satisfait tout le monde.

Évelyne, à force de tact, de mesure, de bonté, était parvenue à se faire estimer de sa belle-mère. Si personnelle que fût la jeune femme, elle rendait justice à la sœur de Loys et souhaitait pour celle-ci un établissement heureux.

La combinaison Valentin Clozel représentait exactement le genre de mariage s’harmonisant aux goûts et au caractère de la fille du docteur Davier. Fortunes solides, familles considérées, toutes les conditions extérieures s’assortissaient merveilleusement. Et--Fulvie croyait le deviner--le chaste cœur d’Évelyne inclinerait sans contrainte vers cette union.

Et voici que l’irruption de la bohémienne aux yeux dévorants, dans ce champ réservé, bouleversait les plans, rompait les calculs les mieux établis! Mme Davier vouait de grand cœur la funeste créature aux gémonies, et croyait s’animer de colère généreuse alors qu’elle concentrait, sur la seule tête de Raymonde, les mécontentements accumulés dans ce néfaste jour.

V

Le docteur n’était pas encore rentré, quoique l’heure du dîner fût dépassée. Fulvie eut le temps de quitter la tunique pailletée pour enfiler une robe d’intérieur moins clinquante, avant que son mari parût, animé, exultant.

Dès que la famille fut réunie autour de la table, Davier laissa déborder son allégresse.

--Je suis en retard! Mais vous m’en excuserez sûrement. La grande affaire que nous travaillions à mettre sur pied, Desroches et moi, va enfin devenir viable. Nous avions déjà obtenu des donations d’immeubles. De Terroy a recruté des philanthropes qui nous assurent, par leurs libéralités, les fonds de roulement. Les grands industriels, employant la main-d’œuvre féminine, nous soutiendront. Bref, dès le printemps prochain, trois asiles s’ouvriront, aux alentours de Versailles, pour les jeunes filles qui, trop souvent, sont obligées de passer immédiatement de l’hôpital à l’atelier.

Évelyne se leva pour aller déposer un baiser sur le front de son père, et revint silencieusement à sa place.

--Oui, reprit le docteur, redoublant d’entrain, les arrangements pratiques sont enfin conclus. Les ouvrages d’appropriation vont commencer. En avril au plus tard, les convalescentes, les anémiées trouveront trois maisons de repos en pleine campagne--modestes mais tranquilles--avec des distractions variées, intelligentes et saines.

--Je vais donner mes quilles et mon jeu de tonneau! s’écria Loys enthousiaste. Et aussi mon croquet!

--Très bien, mon petit homme!... Elles auront aussi une bibliothèque choisie...

--J’offre mes livres de jeunesse, dit Évelyne.

--Parfaitement, ma vieille demoiselle. Vous pourrez y joindre des études et récréations musicales élémentaires, car à Marly nos hospitalisées jouiront d’un piano, Mme Forestier donnant les meubles avec le logis. Enfin, M. de Terroy fera don de boutures et de greffes, afin que nos «Jennys ouvrières» apprennent la culture en chambre. Elles recevront encore chez nous des notions d’enseignement ménager... et de bons conseils.

--Idéal! murmura Évelyne, les yeux humides et brillants. Oh! papa, que tout cela est beau et bien!...

Mme Davier branla un front soucieux.

--Soit! mais combien de tracas et de désillusions j’entrevois pour vous, à travers cet éblouissant programme! D’abord, trouverez-vous un personnel capable de l’exécuter?

--Le personnel sera très restreint. Les pensionnaires collaboreront au service de la table, de la cuisine, des dortoirs, du jardin.

--Mais où vous procurer des directrices assez fermes et clairvoyantes pour maintenir, en bon ordre, ce petit monde turbulent?

--Desroches connaît quelqu’un pour la maison de Viroflay. Quant à celle de Marly, Mme Forestier avait elle-même fixé son choix.

Évelyne, rayonnante, levait vers son père un regard d’entente affectueuse que Fulvie saisit au passage. Un soupçon naquit.

--Et quelle est la personne désignée par Mme Forestier? demanda-t-elle, regardant son mari en face.

A cette question catégorique, le docteur répondit du ton le plus naturel:

--Mme Airvault. Elle est radicalement guérie, et je crois qu’elle conviendra très bien à ces fonctions délicates... si elle veut bien les accepter.