Part 4
Peu après cette exhibition, les départs commencèrent.
Raymond se préparait aussi à la retraite. M. de Terroy lui posa la main sur l’épaule.
--Restez, je désire vous parler.
Dès qu’ils furent seuls, le vieillard laissa éclater son mécontentement. Quelqu’un lui avait révélé les imprudences d’Airvault--peut-être celui-là même qui avait entraîné le jeune homme devant le tapis vert. Et M. de Terroy, effrayé, assumait le soin désagréable d’avertir son protégé et de le tancer vertement.
Airvault, décontenancé, ne songea pas à nier sa faute. Oui, il avait joué, oui, une sorte de folie s’était déchaînée en lui; oui, il s’était laissé éblouir par le mirage d’une fortune acquise en quelques coups heureux. Étourdi par les premiers gains, il avait vu, en un éclair, la santé et le repos de Madeleine assurés, la vie précaire et étroite transformée en aisance.
Et tous ses espoirs se volatilisèrent encore plus vite qu’ils n’avaient surgi. Maintenant, c’était la gêne, la dette, l’enlisement...
Il fut facile à M. de Terroy d’extraire la morale de cette expérience décevante. Raymond, avec élan, promit de ne plus jamais toucher une carte. Alors l’excellent confesseur, prenant acte de ce serment et confiant en la contrition du coupable, le réconforta avec bonté, et lui remit une avance de trois mille francs pour se dégager des créanciers les plus pressants.
Puis, toujours délicat psychologue, M. de Terroy, comme pour ramener le jeune homme vers les préoccupations d’art qui seraient son salut, exprima le désir d’obtenir, de la pendeloque du collier, un dessin plus fin, plus exact que la photographie ne saurait le donner. Ainsi offrait-il à son obligé une occasion facile de lui être agréable. Raymond, le comprenant ainsi, se proposa pour reproduire le camée minutieusement. Puis il s’en alla, trébuchant, aveuglé, dans le trouble de ses émois encore effervescents.
Le lendemain, c’était le départ pour Montmorency. En traversant Paris, Raymond soldait la facture du magasin d’abonnement. Tout le jour ensuite, il vaquait à sa tâche professionnelle, surveillant et guidant peintres, électriciens, tapissiers, mettant la main aux décors des plafonds. Le soir, il s’échappait pour retourner au tripot, versait son dû entre les mains du joueur chançard, et pris par l’heure tardive, couchait près de la gare du Nord, pour retourner, dès le lendemain matin, au chantier, l’âme allégée.
Dans le train, il parcourut un journal, sans prêter attention à l’entrefilet annonçant le décès de M. de Terroy.
Le soir seulement, en arrivant à Versailles, il apprit la mort de son bienfaiteur. Il eut juste le temps d’assister le lendemain aux obsèques, envoyé cette même après-midi jusqu’à la Baule pour y étudier le plan de vastes chalets. Le propriétaire des terrains l’emmenait ensuite à la Roche-Bernard, afin d’obtenir son avis sur l’agrandissement possible d’un château. Ces pérégrinations, les pourparlers, les examens retinrent l’architecte absent huit ou dix jours.
Pendant ce temps, sans qu’il s’en doutât, des abîmes s’ouvraient pour l’engouffrer dès son retour chez lui.
La mort de M. de Terroy avait donné lieu à des commentaires confus. Le vieux domestique, descendant de sa chambre et trouvant les portes extérieures non fermées, crut à un oubli de son maître. Mais en découvrant le cadavre rigide sur le tapis, la cordelière de la portière dans sa main crispée, comme arrachée au cours d’une lutte, Eugène s’affola, appela au secours les locataires de l’allée, parents de Philomène, et tout ce monde crut d’abord à un assassinat, suivi de vol.
Mais l’examen médical conclut à une rupture d’anévrisme. Instinctivement, en se sentant tomber, le vieillard s’était cramponné à un appui quelconque.
De prime abord, à l’inspection des lieux, rien ne parut dérangé. Aucun des objets de valeur, décorant le studio, n’avait été soustrait.
Cependant Eugène fit remarquer que le petit trousseau de clés de M. de Terroy demeurait pendu à la serrure du cabinet florentin où il avait coutume de laisser des sommes assez rondes pour s’éviter la peine de remonter à sa chambre. Le portefeuille se retrouva à sa place, garni de quelques billets. Mais tout à coup, dans le désordre de ces heures bouleversées, le vieux serviteur se rappela le coffret d’argent, où l’amateur avait serré des pierreries et le collier de camées acquis la veille, et qui était resté, le soir précédent, en permanence sur une console.
Il fut impossible de retrouver la précieuse boîte, montrée dans la soirée aux habitués du mercredi.
Eugène communiqua à la police les noms des invités qui étaient présents, lorsqu’il avait apporté le café. Les uns et les autres furent interrogés discrètement. Tous se souvenaient d’avoir vu les camées; tous s’accordèrent à déclarer que Raymond Airvault était demeuré le dernier en tête-à-tête avec M. de Terroy.
Il fut facile de savoir qu’une facture présentée au domicile de l’architecte, l’avant-veille, était demeurée impayée, et que le 13 juin, à neuf heures environ, Airvault se présentait au magasin de Montmartre pour acquitter la note et les frais.
Dès cette première et rapide enquête, les soupçons devaient donc se porter sur le malheureux. Le mandat d’amener envoyé chez lui, tandis qu’il pérégrinait à travers la Bretagne, ne put le toucher. Les absents ont généralement tort. La police «informa» dans le quartier. On fit sortir tout le venin des jalousies inconscientes et stupides, le fiel du mercanti dédaigné pour le voisin, les ragots des commères harpies, prêtes à déchirer jeunesse, beauté, amour, et à mal interpréter ce qui dépasse leurs cervelles obtuses,--bref, les diffamations, les calomnies que la justice officielle accepte comme «informations» et qui constituent _l’opinion publique_, tombèrent avec ensemble sur le ménage Airvault.
Mme Airvault, malade, vit avec stupeur la police entrer chez elle, et l’interroger sur les faits et gestes de son mari--qu’elle ignorait en partie. Une perquisition des meubles amena la découverte du camée.
Plus de doute! L’architecte avait profité de la mort subite de son protecteur pour faire main basse sur le coffret, et soustraire peut-être de l’argent. Le juge, débonnaire, mais pessimiste, avait acquis trop d’expérience pour admettre que rien fût impossible.
A son retour, Raymond eut la pénible surprise de se trouver sous le coup d’un mandat d’arrêt. Abasourdi, effaré par ces complications imprévues, surmené de travail et d’inquiétudes de toutes sortes, Airvault, à sa première comparution devant le juge d’instruction, ne sut se défendre qu’en criant son indignation et sa douleur.
Quoi! on pouvait l’accuser d’une action aussi basse! Quoi! en voyant tomber inanimé le protecteur qu’il vénérait, au lieu d’appeler au secours, il n’eût pensé qu’à s’emparer d’une boîte de bijoux? Pour qui le prenait-on? C’était idiot autant qu’infâme!
Ces dénégations désordonnées n’eurent point de prise sur le magistrat blasé. Un coffret précieux avait disparu lors du décès de M. de Terroy. Il avait bien fallu que quelqu’un l’emportât. Le domestique était hors de cause... D’ailleurs l’architecte Airvault se trouvait en possession d’un fragment du collier volé.
Alors Raymond, essayant de se ressaisir, secondé par Maître Bénary, chercha frénétiquement le moyen d’établir son innocence par une complète franchise. Il avoua la dette de jeu, ignorée jusque-là du juge, indiqua la caverne où il s’était laissé dépouiller, raconta ensuite dans les plus petits détails son dernier entretien avec M. de Terroy, donna le chiffre des avances faites par celui-ci, et dit pour quelle cause le camée lui avait été confié.
Tout échouait devant ces réalités: à personne il n’avait parlé du joyau remis en dépôt, et les derniers prêts n’étaient pas mentionnés sur ses livres de comptes.
... Chaque fois qu’il arrivait à ce nœud, dans son interminable plaidoyer mental, Raymond sentait naître en lui ce délire furieux qui conduit au suicide.
--Comment sortir de ce lasso? Comment?
Depuis vingt-cinq jours, il était écroué, rongé d’anxiété, terrassé par l’humiliation, écarté de sa femme languissante que ces perturbations allaient tuer.
... Le braconnier s’étira, bâilla bruyamment comme une bête qui beugle, s’assit sur son séant, et grattant de ses dix ongles sa tignasse laineuse, grogna:
--Vont-ils bientôt apporter la soupe, ces veaux-là? Quelle heure est-il?
--J’ai entendu sonner trois coups, jeta brièvement Airvault.
--Ben alors, recommençons de pioncer!
Il s’affala et reprit son somme. Raymond, abîmé de nouveau en sa tragique méditation, se répéta:
--Non! Je suis visionnaire! Cet atroce cauchemar va prendre fin!... Ou c’est à douter non seulement de la justice des hommes, mais de celle de Dieu!
VIII
La porte aux lourdes ferrures s’ouvrit.
--On vous demande au cabinet de M. le Juge d’Instruction.
Airvault se leva, excédé. Quel nouvel assaut allait-il soutenir? Il suivit son guide à travers les passages qui, communiquant de la prison Saint-Pierre au Palais de Justice, lui évitaient du moins le déplaisir des regards curieux.
Un homme attendait sur une banquette du couloir, entre deux gardes de Paris. Airvault n’y prit point attention, tout à son inquiétude, tandis que s’ouvrait la porte de la pièce où il avait subi la question ordinaire et extraordinaire.
Maître Bénary, qui causait avec le juge d’instruction, vint à son client, un sourire jouant sur ses lèvres rasées.
--Airvault, excusez ce procédé étrange, dit l’avocat presque enjoué. Je n’ai pas voulu vous voir en particulier avant cet interrogatoire, afin que votre loyauté éclatât de façon plus convaincante aux yeux de notre juge.
Étonné, indécis, l’inculpé regarda craintivement le magistrat. Il lui parut que cette physionomie de myope, au nez de rat fureteur, s’était éclairée et que les gros verres du binocle ne se braquaient plus sur lui de la même façon agressive.
La voix un peu chevrotante était aussi moins acidulée.
--Airvault, commença M. Verbois avec une certaine bienveillance, je ne vous cache pas que deux faits nouveaux se produisent, capables d’atténuer un peu les présomptions qui vous sont défavorables. Vous prétendez toujours que le camée, trouvé en votre possession, vous fut remis par M. de Terroy afin que vous en reproduisiez le dessin?
--Je ne puis prétendre autre chose puisque c’est l’exacte vérité.
--Il est très fâcheux que vous n’ayez pas pris note de cette commande.
--J’ai exécuté bien d’autres petits travaux pour M. de Terroy sans en prendre mention. Et d’ailleurs, je fus bousculé par des besognes pressantes, en cette période.
--Vous ne vous souvenez pas d’en avoir parlé à personne?
Raymond, pour la millième fois, se creusa la tête.
--Je n’en ai pas eu le temps. A peine ai-je échangé quelques mots avec ma femme, le soir et le matin. Et en quittant Versailles de bonne heure, je ne rencontrai qu’une personne, le docteur Davier, courant chez un malade. Naturellement, je ne pensai qu’à lui recommander ma pauvre Madeleine.
--Vous en êtes bien sûr?
L’architecte, surpris de la question, leva les épaules en soupirant.
--Je ne suis sûr de rien. Mille soucis me donnaient la fièvre. On me menacerait de pendaison que je ne saurais davantage vous répéter les propos échangés avec notre médecin, tandis que nous marchions du côté de la gare.
M. Verbois rajusta son binocle.
--Heureusement pour vous, les souvenirs du docteur sont plus nets.
Raymond se tourna vers Maître Bénary dont le sourire s’accentuait.
--Hé! oui, fit l’avocat, la Providence, qui vous est propice, Airvault, m’a placé, moi aussi, sur le chemin du docteur Davier. Et je lui ai joué le mauvais tour, à cet excellent ami! de le faire citer devant M. le juge d’instruction, pour que vous bénéficiiez de son témoignage. Dans votre rapide rencontre avec Davier, vous lui fîtes part de votre programme de travail surchargé, et incidemment vous parlâtes de cette gravure d’un joyau ancien que vous deviez exécuter pour M. de Terroy.
Airvault écoutait, la tête bruissante.
--C’est possible! dit-il. Je m’épanche facilement avec le docteur. Mais, pour être franc, je ne me souviens pas le moins du monde de ce que j’ai pu lui dire.
--Le vraisemblable est, cette fois, véridique! rétorqua Maître Bénary.
Et avec une candide et inconsciente impudence, l’avocat ajouta:
--Où donc, au surplus, Davier aurait-il pêché ces détails?
--Quoi qu’il en soit, Airvault, la déposition de M. le docteur Davier corrobore votre persistante assertion, constata M. Verbois, de bonne grâce.
Il pesa sur un timbre. Un huissier parut.
--Faites entrer Gaston Bridou.
La minute suivante, se présentait, flanqué de ses fidèles gardiens, l’homme entrevu par Raymond sur la banquette du couloir,--gros, blafard, les joues molles, avec des yeux fuyants sous d’épaisses paupières--le type d’un ex-larbin tombé parmi la basse canaille.
--Gaston Bridou, fit le magistrat en désignant Airvault, est-ce bien cet homme qui vint, le 13 juin, à huit heures du matin, vous proposer l’achat de deux topazes et d’un médaillon?
Raymond sentit son cœur s’arrêter, sous le regard bigle qui le toisait. Ah! penser que son honneur, sa sécurité dépendaient de la clairvoyance et de la bonne foi de cet être crapuleux!
Mais Bridou secouait la tête.
--Non! monsieur le juge, ce n’est point mon individu. L’autre était long comme un jour sans pain et pas plus épais qu’un couteau. Sont-ils de coterie? je n’en sais rien. Mais je jurerais que la grande asperge, malgré sa barbe, n’est autre que Fonfonce-les-Pincettes--bien connu dans le quartier des Halles. Aussi soupçonnant quelque chose de louche--car je suis honnête, monsieur le juge!--je n’ai pas voulu acheter ferme. Je lui ai dit de repasser. Il s’est douté du coup. Il n’est point revenu chercher ses bibelots qui me fichent à présent dans l’embarras. Je ne savais pas qu’ils avaient été signalés par les journaux et volés à Versailles, ça, je vous le jure!
--Il suffit. Vous vous expliquerez au Parquet de Paris. Vous vous rappelez bien exactement l’heure où l’inconnu déposa chez vous les bijoux en question?
--Oui! je n’avais encore enlevé que le panneau de ma porte. Et mon café chauffait sur le gaz, tandis qu’il me racontait ses boniments. Il était donc dans les environs de huit heures, peut-être cinq minutes en plus ou moins--pas davantage. Car je suis un homme réglé dans ses habitudes, monsieur le Juge!
--Très bien! Allez maintenant!
Bridou sortit, tout en bredouillant des protestations et des doléances. M. Verbois se retourna vers l’architecte:
--Voici le second hasard qui vous avantage: l’arrestation de ce brocanteur qui, saisi pour une tout autre affaire, se hâta d’expliquer, afin d’alléger son cas, la possession des bijoux dont il soupçonnait bien la provenance. Mme Lermignot a reconnu le médaillon. Ce camée faisait partie du collier. Le voleur devait être novice, car il eut opéré autrement. Mais le besoin d’argent le pressait sans doute! Il n’importe! L’évidence est trop forte pour que je ne m’y rende pas! Votre présence à Versailles est attestée à l’heure même où l’inconnu entrait chez ce brocanteur près de Saint-Eustache. Et en admettant l’hypothèse que vous eussiez soustrait les bijoux--ne vous révoltez pas, attendez la suite du raisonnement!--et que vous eussiez remis ces objets à un complice, vous n’auriez pas eu la candeur, évidemment, de parler au docteur Davier de la pendeloque à reproduire et que vous gardiez de par vous. Ces coïncidences vous sont donc extrêmement favorables.
Le sens des mots pénétrait mal encore l’esprit ébranlé du pauvre Raymond. Mais la mine de plus en plus épanouie de Maître Bénary, ainsi qu’un baromètre annonce la fin d’une tempête, lui prédisait un revirement heureux.
Le magistrat continuait:
--Reste contre vous la question des dépenses, faites le lendemain du décès de M. de Terroy, alors que vous manquiez de numéraire la veille. Cependant, vous avez avoué le prêt accepté, avec une spontanéité dont il faut tenir compte. Et si vous n’avez pas songé à inscrire celui-ci, dans cette période troublée, sur votre livre, en désordre depuis la maladie de votre femme, vos registres antérieurs mentionnent des avances, faites à diverses reprises par M. de Terroy et remboursées par vous en plusieurs versements. Le défunt était donc coutumier envers vous de telles libéralités. J’ajoute que son neveu et héritier, au courant des générosités de son parent, accepte votre promesse de paiements échelonnés. Il a toujours refusé de croire en votre culpabilité, et le docteur Davier vous fait la même confiance. Sans être péremptoires, ces marques d’estime plaident pour vous. Je me fais un devoir de le reconnaître. Et puisqu’on parle de plaidoirie, concluait le juge avec un clignement d’œil vers Maître Bénary, j’ai grand’peur que nous manquions l’occasion d’entendre votre éloquent défenseur!
L’avocat s’inclina courtoisement.
--Mais je vous sais gré, au contraire, monsieur le Juge d’instruction, de me préparer des loisirs par ces beaux jours d’été.
M. Verbois, s’adressant de nouveau à l’architecte, achevait avec quelque embarras:
--Les apparences étaient contre vous. Mais voici des circonstances nouvelles qui ébranlent, il faut en convenir, les présomptions accusatrices. Dans cette incertitude, il serait abusif de vous retenir, celui qui pourrait se constituer partie civile se refusant d’ailleurs à vous poursuivre. Je vais donc rédiger une ordonnance de non-lieu. Vous pouvez vous considérer comme libre!
Airvault chancela, saisi d’un tremblement. Quelque chose comme un râle s’étrangla dans sa gorge. Il n’osait croire à ce qu’il avait tant espéré.
Maître Bénary, charitable, s’empressa vers lui pour l’assurer de l’heureux dénouement.
--Allons! dit-il en lui frappant amicalement l’épaule, tout est bien qui finit bien. J’étais tranquille, averti, par mon intuition professionnelle, de votre parfaite innocence. Et la vérité, tôt ou tard, finit par éclater. Félicitons-nous que ce soit assez tôt.
Le juge d’instruction, lui, gardait un maintien compassé et gêné. Peut-être se reprochait-il d’avoir montré trop de précipitation. Jadis, à ses débuts, par excès de circonspection, il avait laissé filer un notoire criminel. Depuis lors, il se cuirassait contre la crédulité et pressait l’action.
Peut-être aussi, à cette minute, en dépit des preuves tangibles ou morales disculpant Airvault, conservait-il des doutes intimes sur celui qu’il relâchait, tout en se redisant la grande maxime qui incite juges et jury, même sceptiques, à l’indulgence: «Mieux vaut risquer de laisser impuni un coupable que de commettre une erreur.»
Le défenseur d’Airvault l’accompagna jusqu’au seuil de la prison.
--Allons, mon ami, les mauvais jours s’achèvent. Reprenez courage! Pressez votre déménagement... sommaire. Le temps d’enlever ma robe et je vous attends au greffe, où l’ordre d’élargissement va parvenir. Nous sortirons d’ici ensemble. Ce soir, vous dînerez chez vous!
Raymond refit le sombre chemin jusqu’à la cellule ignominieuse. Mais le carcan qui lui broyait la gorge s’était desserré. En un tour de main, il rassembla papiers, linge et effets. Le repas du soir arriva.
--Tiens! fit-il à la brute qui se levait du lit avec un grognement d’aise, prends ma part de soupe, et sans au revoir!
Au greffe, tandis qu’on lui restituait les menus objets qu’il avait dû déposer lors de son arrestation--montre, couteau, porte-monnaie, épingle de cravate--la colère et l’amertume l’envahirent. Pêle-mêle, il remit dans sa poche ces choses familières, dont la vue et le contact désormais n’éveilleraient plus que des réminiscences abominables: la fouille, la mensuration... Leur séjour dans la geôle les souillait--et il en était de même pour sa personne, imprégnée de l’impure atmosphère.
Mis en liberté, Airvault laissait quand même derrière lui les traces ineffaçables de son passage dans le séjour du crime. Les indices du bertillonnage, les empreintes de ses doigts, son signalement, son nom, ceux de ses parents et de sa femme demeuraient immatriculés sur les pages d’un registre d’écrou, parmi des noms infâmes.
La figure réjouie de Maître Bénary vint à propos éclairer la triste pièce et ramener les idées consolantes, entraînant vers l’espoir.
Une délicate inspiration vint à l’avocat: épargner à l’homme éprouvé la honte de passer sous cette arche terrifiante de la porte extérieure, qui semble devoir inscrire à son fronton l’exergue désolant: _Lasciate ogni speranza, voi che intrate._
--Nous allons faire le tour par le Palais, dit-il, prenant le bras de Raymond. Je vous reconduirai jusqu’à votre logis.
IX
--Papa!
Ah! cette joie où l’âme se fond! Presser dans ses bras un corps enfantin, chair de votre chair! Lire dans des yeux limpides le ravissement et l’amour!
Les rancœurs, les hontes de l’injuste captivité s’oublièrent, une minute, dans la félicité de cet embrassement qui consacrait la délivrance!
Sa fille suspendue à son cou, Raymond se dirigea vers le lit, où l’appelait le regard de velours, baigné de brume. Les bras blancs amaigris se tendirent. Et sans parler, les trois êtres qui s’aimaient demeurèrent unis, frémissants, éplorés.
Tout à coup, Raymond desserra les tendres liens et se rejeta en arrière:
--Je n’aurais pas dû vous toucher tout de suite, ô mes immaculées, avant d’avoir lavé ce que cette fange où j’ai trempé a déposé sur moi! Il me semble qu’un relent nauséabond se dégage de ma personne! De l’eau! de l’eau!
Il disparut dans le cabinet de toilette et bientôt après s’entendit le jaillissement de la douche. La violente émotion du premier contact s’amortissait cependant chez Madeleine. Immobile, elle s’absorbait en une pénible méditation. Quand Airvault revint dans la chambre, rafraîchi, détendu, il retrouva sa femme mélancolique et grave. Il lui prit la main. Elle le fixa longuement, et il baissa les yeux.
--Chérie! dit Madeleine avec effort, s’adressant à la fillette, y a-t-il quelque chose à la cuisine pour faire dîner ton papa?
--Oui, oui, maman! Philo avait acheté des œufs et une grande tranche de jambon. Et il reste des biscuits et des cerises. Peut-être manquerons-nous de pain! Je vais bien vite en chercher! dit vivement Raymonde.
Avec diligence, courant de la chambre à la cuisine et de la cuisine à la chambre, l’enfant rectifiait sa tenue, coiffait son canotier, saisissait un grand sac, fouillait dans un porte-monnaie, toute à son affaire--telle qu’une mère de famille qui part au marché--et s’écriait finalement, très animée:
--J’apporterai le guéridon près de ton lit, maman, et j’y mettrai le couvert pour nous trois. Comme ce sera gentil! Je vais acheter aussi un morceau de gruyère, de peur de disette!
Elle s’évapora là-dessus, comme une petite sylphide emportée par le vent. Airvault demeurait stupéfait.
--Mais on dirait une parfaite ménagère!
--Oui! Heureusement, son cœur la guide, fit la mère. Que serais-je devenue sans ma Raymonde! Et je dois bénir aussi l’excellente femme qui, sur la recommandation du docteur Davier, a bien voulu s’intéresser à notre misère! Car nous avons été traitées en parias! Ah! que ce fut dur!
Elle s’arrêta pour étancher ses larmes. Airvault gronda, dans un sanglot:
--Ah! ce camée fatal! Ce juge obtus, têtu, tâtillon...
Madeleine l’interrompit de ce regard droit, qui plongeait jusqu’au fond de la conscience de l’homme.
--Oui, tout cela fut horrible! Mais la première cause, la faute qui t’a rendu suspect, qui a prêté au doute, et fourni des motifs à l’accusation?... Oh! Raymond, Raymond! Toi qui aimes ta femme et ton enfant, te laisser tenter par des plaisirs de viveur, céder aux entraînements d’oisifs et de détraqués! Et cela, tandis que je gisais sur ce lit, abattue par le mal!
Il hasarda une sourde excuse:
--Le vertige! L’espoir fou d’acquérir d’un coup tout ce qui nous manque pour assurer le lendemain et te voir tranquille!...
--Peut-être! Mais le dangereux moyen! A quelle catastrophe as-tu couru?... Et puis, ce fut un étonnement si poignant d’apprendre que tu as agi à mon insu, lâchant la bride à des passions que j’ignorais être en toi! C’est un homme inconnu qui se révèle!
Tandis que je m’exténuais à dévider ces idées, pendant mes heures de fièvre, j’en arrivais à m’étonner que des gens tels que M. Bénary et le docteur Davier puissent te garder leur confiance!
--Oh! Madeleine, ce que tu dis là est la plus dure des punitions!
--Que de reproches pourtant je serais en droit de t’adresser! Raymond! Toi, si travailleur, si rangé, tu as épuisé notre réserve! Huit mille francs de dilapidés! Et tu restes endetté!
--Je travaillerai double! Je vendrai certains bibelots. Mais pardonne-moi! Ne me parle plus si sévèrement!
--Tu as trop souffert pour que j’insiste davantage! fit-elle, épuisée et touchée. Mais bénissons ceux qui nous ont protégés dans cette affreuse passe! Sans l’inlassable bonté du docteur Davier, tu ne me retrouverais pas ici... Je ne serais plus de ce monde! Ah! ce qu’il m’a prêchée, réconfortée, apaisée!
--C’est encore grâce à lui que la geôle s’est ouverte aujourd’hui, murmura Airvault.
Il laissa tomber son front accablé sur la couche et très doucement, la malade joua, du bout des doigts, avec les courtes boucles noires.
--Mon ami, mon cher mari! reprenons courage! La vie recommencera!