Part 7
Évelyne lui savait gré de ses efforts, et le témoignait avec le plus d’expansion possible. Mais souvent, ces programmes trop copieux dépassaient les forces de la fillette; elle revenait exténuée, le cerveau débordant d’images trépidantes, les nerfs secoués, et des nuits de fièvre, des cauchemars, des lendemains migraineux, succédaient à ces courses agitées.
Évelyne, si on l’eût consultée sur le choix des distractions, eût opté avec transport pour deux heures de tranquille promenade aux côtés du père dont elle restait privée--dans le parc de Versailles ou les jardins de Trianon, si poétiques en leur tristesse hivernale.
--Quelle est cette brunette aux yeux noirs, avec laquelle je vous ai vue plusieurs fois dans la cour? demanda, un jour, Mme Davier à sa belle-fille. Quand elle ira à un bal costumé, qu’elle se travestisse en gitane! elle sera merveilleuse! Dites-le-lui de ma part. Comment l’appelez-vous?
--Raymonde... Raymonde Airvault! prononça Évelyne avec une instinctive répugnance.
--Airvault? chercha Mme Davier. Où donc ai-je entendu ce nom?
Une lueur se fit. Elle reprit, dévidant ses réminiscences, sans les admettre comme conjectures:
--Airvault? Je sais maintenant. C’était le nom de cet homme, accusé de vol chez M. de Terroy... et dont votre père soigna si assidûment la femme. Rien de commun, naturellement, avec votre petite compagne?
Évelyne baissa les yeux, changea de couleur et se tut.
--Comment, ce serait leur fille!... Oh!...
Un étonnement immense arqua les beaux sourcils au-dessus des yeux sombres, allumés d’indignation.
--J’étais loin de supposer que Mlle Duluc consentît à recevoir des enfants issus de pareilles gens! articula Mme Davier, la lèvre gonflée de mépris. Je vous croyais placée dans un milieu irréprochable et distingué.
Tout à fait malheureuse, Évelyne osa poser la main sur le manchon de loutre et supplia de toute sa ferveur:
--Oh! petite mère! Il y a ici des filles de fonctionnaires supérieurs--même des nièces de ministres--que leurs parents n’osent pas placer dans des couvents, à cause du gouvernement, vous savez! et qui ont reçu la meilleure éducation. Toutes aiment Raymonde! Elle est si originale, si complaisante! Ne dites pas! je vous en conjure!... ce qui... le malheur... car ce n’était pas vrai... Ce n’était pas vrai! non! papa l’a toujours dit! Et si cela se connaissait ici... ce serait terrible pour elle... Elle doit partir au printemps, d’ailleurs!
--Ne vous agitez pas ainsi! répliqua la belle-mère, de plus en plus froide. Je me respecte trop pour m’abaisser aux délations, sachez-le bien! Mais je suis surprise et déçue. J’espérais--dans votre propre intérêt--qu’on se montrait ici d’un accueil... plus restreint! Il est vrai, acheva-t-elle avec ironie, que votre père, entiché de cette famille, a dû se porter caution de son honorabilité!... Ne pleurnichez pas, petite! C’est un moyen sûr de m’indisposer! Et abordons un sujet beaucoup plus passionnant! Je vous ai commandé, pour les prochains congés un joli fourreau de velours bleu. On tirera chez nous la galette des Rois, après deux heures de danse. Vous pourrez inviter tous vos jeunes amis de Paris et de Versailles!
L’enfant dut passer de la tristesse à la joie, et exagérer la gratitude sans satisfaire encore tout à fait l’orgueil exigeant de Fulvie.
Le jour où elle vint chercher sa belle-fille pour les vacances de fin d’année, Mme Davier découvrit, à travers le fourmillement de visiteurs qui remplissait le parloir de l’institution, une capote de velours noir, ornée d’une cocarde verte. La porteuse de cette coiffure vieillotte, en rencontrant l’œil noir de Fulvie, se tassa sur elle-même comme pour offrir moins de prise au regard fulgurant. Mais Raymonde Airvault, se glissant entre les groupes, parvenait au bonnet panaché de vert, et en compromettait l’équilibre par une accolade impétueuse.
--Oh! Philo! que c’est aimable à vous de venir me voir! Je l’écrirai à maman! Comment allez-vous?
--Bien mieux! Et Très-Petit aussi! Il est remis des misères de la mue, et il chante à réjouir tout le quartier.
Raymonde, à ce moment, reconnaissait Mme Davier et ébauchait une révérence incertaine. Fulvie tourna le dos et entraîna Évelyne, dès que celle-ci apparut. Aussitôt qu’elles furent en tête-à-tête dans le train, la jeune femme donna libre cours à sa colère.
--Décidément, la présence de votre Airvault attire, à la pension, des personnes bien vulgaires! Je n’en fais pas compliment à Mlle Duluc!
Évelyne avait à peine eu le loisir d’entrevoir la «personne vulgaire» qui causait avec Raymonde. Cependant, toujours dominée par le désir d’une entière sincérité, la fillette ne voulut pas feindre l’ignorance.
--J’ai cru apercevoir Philomène, fit-elle craintivement. Est-ce d’elle que vous parlez?
--De qui serait-ce? répliqua presque brutalement Mme Davier. Pensez-vous que j’aie lieu d’être contente? Cette maudite vieille a trouvé un prétexte pour se rapprocher de vous et vous empoisonner de son venin!
Évelyne éleva la main pour un serment solennel.
--Je vous jure, maman, que je ne lui ai jamais parlé depuis que je suis ici. Comment cela pourrait-il se faire? Elle n’est pas inscrite sur ma liste.
--Objection sans valeur! Elle peut vous faire communiquer tout ce qui lui plaira par cette petite bohémienne!
Devant la nécessité de mettre exactement les choses au point, la fillette trouva le courage de s’expliquer avec un calme relatif:
--Je ne crois pas que Philo écrive à Raymonde. Je sais seulement que celle-ci lui a confié la garde d’un oiseau très aimé. Philo ne doit pas même être venue encore à Saint-Germain. Elle aura pensé consoler un peu par sa visite Airvault, qui doit rester presque seule à la pension, en l’absence de son père et de sa mère, alors que tout le monde part en congé.
--Jolie consolation que la visite de cette commère! ricana Mme Davier.
Et, d’un haussement d’épaules, elle laissa comprendre que le piètre incident était clos.
Elle n’en gardait pas moins un ressentiment qu’elle ne s’abaissa pas à confesser. D’un naturel altier et impérieux, Fulvie considérait la moindre infraction à ses ordres, même à ses désirs, comme une offense inoubliable. Sans déclarer ses rancœurs, elle en voulut à tous ceux qui ramenaient devant elle la figure détestée qu’elle entendait balayer de son chemin.
Les congés terminés, elle prit de moins en moins souvent le train de Saint-Germain. A ses confidents, elle déclara, avec grand découragement, renoncer à une entreprise qu’elle devait reconnaître impossible,--la conquête d’une malheureuse enfant dont la mentalité était faussée... On la plaignit, on la cajola; ses amis s’ingénièrent à la dédommager de ce mécompte.
--Cette pauvre charmante Fulvie! Un mari déjà âgé, d’une profession austère. Et trouver tout de suite la charge d’une grande niaise, ingrate par-dessus le marché!
La naissance de Loys survenant peu après la mort de M. de Lancreau, Mme Davier avait passé dans une quasi retraite les deux premières années de son mariage. Maintenant, Évelyne écartée,--cette longue fillette qui, en l’appelant _Petite Mère_, lui causait tant d’agacements intimes--la brillante jeune femme put s’abandonner à ses vrais penchants, réprimés jusqu’ici par la force des choses.
Pourvue actuellement de larges ressources, elle sut mettre en valeur sa beauté par une élégance raffinée. Tout de suite, elle fut cotée étoile dans la Foire aux Vanités. Sa présence contribuait à l’ornement d’un salon. Les invitations se multiplièrent.
Stany, lancé par ses relations de journal et de théâtre, l’intéressa à une vie soi-disant artistique, artificielle et fascinante. Fulvie devint une assidue des petits vernissages, des répétitions générales, des premières et des avant-premières dans les théâtres boulevardiers ou les boîtes à musique montmartroises.
Ah! qu’il était de son goût ce tourbillon d’éternel galop! Avec délices, la jeune femme bondit au plein milieu de ce gai tumulte. Il fallait être dans le train: elle prit le rapide-éclair!
En trois mois elle gagna ses grades. Désignée par son frère à l’attention des petits soiristes, elle se vit attribuer un cliché particulier dans la classification de la galerie vivante: «La belle Mme D... au galbe impérial!»
Et, dans la chronique mondaine d’un grand journal, Fulvie eut un jour l’enivrante gloire de voir mentionner «ses épaules sculpturales, au grain marmoréen», et la toilette «inspirée qui révélait sa vénusté!»
II
Cependant Raymonde, en présence réelle à Saint-Germain-en-Laye, vivait déjà virtuellement au Chili. Son imagination turbulente s’emparait de l’avenir pour le transporter dans le présent.
Quelles félicités elle cueillerait dans le fabuleux Eldorado, peuplé de si belles légendes, qui roule des cailloux d’or dans ses torrents, et en face duquel s’élève l’île de Robinson Crusoé! Et cette seconde île encore, dont parlait papa, et où habitèrent, il y a très longtemps, des amazones gouvernées par une reine nommée Ciel-d’Or!
Raymonde se répétait à elle-même ces choses merveilleuses, comme autrefois elle redisait _Cendrillon_ ou _Peau d’Ane_, mais elle se gardait d’en importuner Évelyne. Ses lettres à son père et à sa mère se terminaient toujours par un joyeux: _Hasta luego!_ (A bientôt!)
La date de la réunion restait incertaine, dépendant du rétablissement de Mme Airvault. Vers février, le directeur du sanatorium prévint que la cure était en bonne voie, mais qu’une prolongation de quelques mois en assurerait le complet succès. Airvault répondit que le sacrifice devait être efficace: il se résoudrait donc, ainsi que sa femme elle-même l’y engageait, au délai nécessaire. D’ailleurs ses travaux personnels allaient l’obliger prochainement à divers déplacements, et son patron, M. Vielh, devant revenir au Chili en août, les deux passagères novices profiteraient de cette occasion pour leur traversée.
Raymonde ne put s’empêcher de pleurer un peu en apprenant cet ajournement. Mais sa mère l’engageait à la patience. L’enfant tut ses regrets.
Lorsque la volée d’oisillons s’éparpilla au départ de Pâques, une sensation de nostalgie et d’isolement glaça l’adolescente. Mlle Duluc, apitoyée, chercha des diversions. Elle présenta la petite pensionnaire à sa voisine, Mme Forestier, femme exceptionnellement bonne et intelligente, qui, ayant perdu ses propres enfants, retrouvait l’illusion des joies écoulées en s’entourant de jeunesse.
Déjà Raymonde avait été reçue à une petite fête d’arbre de Noël. Mais cette fois, seule à la pension et mieux connue, elle vint presque journellement près de l’aimable vieille. Elle y rencontrait nombreuse et amusante compagnie.
Dès que les enfants entraient chez Mme Forestier, ils se sentaient chez eux, dans une république vraiment régie par la devise: Liberté, égalité, fraternité.
Croquet, trapèze, tennis, tonneau, etc. pour les récréations extérieures. Au dedans, un vaste salon, un piano, des livres illustrés, des jeux de toutes sortes, un Guignol, des placards remplis de hardes et de chiffons pour les déguisements de charades. Ah! les bonnes heures de rires, de danses, de facétieuses inventions, de folâtre allégresse dont les éclats secouaient la vieille demeure, de la base aux greniers où grimpaient souvent les audacieux envahisseurs!
Et, sereine au milieu du vacarme, Mme Forestier, à ceux qui appréhendaient pour elle la fatigue, répondait avec douceur, en regardant les portraits souriants de ses disparus:
--Fatiguée? oh! du tout! Je remercie les chers enfants de ramener de la vie dans ma vieille maison. Il me semble ainsi entendre les miens.
M. le docteur Forestier, de l’Académie de Médecine, avait été le professeur du docteur Louis Davier, qui entretenait avec la vénérable veuve des relations déférentes. La présence d’Évelyne à la pension Duluc resserra ces rapports.
Maintenant le médecin était en possession d’une auto, qui lui permettait de se déplacer plus aisément. A diverses reprises, il amena Évelyne aux réunions enfantines, durant les congés, et il enleva Raymonde, pour des excursions charmantes à travers la forêt où verdoyait le printemps.
Les deux promeneuses jasaient comme des pinsons. Quel plaisir de rouler par les avenues, et de courir à pied, dans d’étroits sentiers, pour cueillir des brassées d’épines blanches ou de primevères! Et les intéressantes et vivantes leçons d’histoire devant l’espace nu où s’érigeaient jadis les pavillons royaux de Marly,--évanouis comme des palais de nuages--ou bien près de la vasque en ruine où fut baptisé Louis IX, dans la très révérée église de Poissy!
--On devrait amener ici tous les Louis de France, déclarait gravement Évelyne, afin qu’ils deviennent bons et justes comme Saint Louis.
Parfois, du faîte d’un coteau, entre les hêtres et les chênes, apparaissait la fumeuse perspective de la ville énorme, se confondant avec les brumes du ciel.
--Comme c’est petit, Paris, vu d’ici! s’étonnaient les petites.
Et le docteur, rêveusement, contemplait cet angle de l’horizon, où se concentraient les attractions magiques, pour lesquelles sa femme abandonnait le foyer.
Ainsi les vacances s’écoulèrent, plus légères et plus rapides que ne l’avait espéré l’enfant solitaire. Et Raymonde commença, pleine d’ardeur, le trimestre qui la conduirait enfin au jour du départ.
Déjà la seconde quinzaine de juin commençait.
Une température d’orage, cette après-midi-là, appesantissait les têtes sur les pupitres, pendant que se poursuivait la dictée monotone. La porte de la classe s’ouvrit. Une femme de chambre avança la tête.
--Mademoiselle Airvault. Tout de suite, chez Mademoiselle!
Interloquée, Raymonde se leva. En quelques secondes, son cerveau tourna et retourna des hypothèses fantastiques. Pourquoi la mandait-on de cette façon inusitée et inopinée? Quelle faute avait-elle commise à son insu? Puis des espoirs extravagants l’emportèrent.
--Y a-t-il quelqu’un chez Mlle Duluc?
--Oui.
--Un monsieur?
Un signe affirmatif. La fillette réprima ce cri:--Papa! ce doit être papa! Elle n’osa interroger de peur d’une déconvenue, et précipita sa course vers le bureau de Mme la Directrice.
Un monsieur, en effet, était assis vis-à-vis de Mlle Duluc. Non pas celui qu’elle supposait; quand même une figure familière et aimée: le docteur Davier.
Mais pourquoi ce silence quand elle approcha? Pourquoi ces yeux de pitié? Pourquoi les lèvres de Mlle Duluc tremblaient-elles? Avec une prompte intuition, la fillette sentit une tristesse flottant en l’air, et qui l’imprégnait avant qu’une parole eût été prononcée. Sa pensée vola du côté où elle savait un péril.
--Maman? balbutia-t-elle d’une voix éteinte, à peine perceptible.
--Ta maman va bien et sera ici dans deux jours au plus! répondit le docteur.
--Alors? fit-elle, très bas, voyant qu’il hésitait. Et elle devinait que cette suspension serait suivie d’un choc effroyable.
Le médecin se détourna. L’institutrice prit les poignets de l’adolescente, l’attira, et la regardant au fond des yeux:
--Raymonde, oui, votre maman se met en route pour venir ici! Il faut que sa petite fille la soutienne, vous m’entendez bien! dans une épreuve qui est cruelle pour vous deux! Rappelez-vous que Dieu afflige souvent ceux qu’il aime!
L’enfant, effarée, fixait sur sa maîtresse des prunelles immenses, vides de pensées. Mlle Duluc joignit les petites mains entre les siennes, et dit gravement:
--Prions Dieu, Raymonde! Prions pour qu’une âme qui vous est bien chère trouve la félicité et le repos éternels. Dites après moi: Notre Père qui êtes dans les cieux, bénissez le père que vous m’aviez donné et que vous rappelez près de vous!
--Papa! Oh!
Un cri rauque de bête blessée. Le corps mince plia en arc, la tête pendant en arrière.
Le docteur enleva l’enfant dans ses bras, l’étendit sur le divan. Mlle Duluc courut chercher du vinaigre, des sels, de l’eau de Cologne. Mais la syncope évitée, des sanglots déchirants se firent jour, si violents, si pressés, qu’ils semblaient devoir briser la poitrine haletante.
III
Le surlendemain, Raymonde de nouveau était appelée au salon de Mlle Duluc. Une femme, dont le chapeau et les vêtements portaient la poussière d’un long voyage, se leva à son apparition. D’un élan, la fillette tomba sur la poitrine de sa mère.
--Oh! dis, dis, maman! ce n’est pas possible!
--Tous les malheurs sont possibles pour nous! murmura Madeleine.
Mais ces mots amers s’étouffèrent dans l’embrassement frénétique qui maintenait sa fille contre son sein.
Enfin, elle atteignait donc cette consolation suprême, vers laquelle convergeaient uniquement ses désirs, durant l’interminable trajet: envelopper de ses bras la petite créature née de ses entrailles. Dans le désastre où tout sombrait, l’infortunée ne gardait plus de vivant en elle que l’instinct maternel.
Mais si grand, si chaud était cet amour, où s’épandait son être, pour ainsi dire, que Mlle Duluc, présente à la scène, vibrait de tous ses nerfs devant l’enlacement pathétique de ces deux douleurs: la mère et l’enfant.
--Maman, oh! ma maman chérie! Je ferai tout, tout, près de toi pour remplacer papa en ce que je pourrai! balbutiait Raymonde (et son cœur sincère s’exhalait dans ces effusions). Mais après tout, est-ce bien vrai, cette chose affreuse? Ça s’est passé si loin! Ce n’est peut-être pas sûr! Dis, si ce n’était pas vrai, pourtant!
Madeleine, d’un hochement de tête, repoussa la velléité d’espoir. En quelques phrases sans lien, elle relata péniblement les simples et tragiques péripéties.
Une dépêche de M. Vielh--l’architecte de Paris dont Raymond faisait exécuter les plans à Talca--parvenait, quarante-huit heures auparavant à Lézins: «Reçois nouvelle décès d’Airvault. Regrets sympathiques.»
Quand ce pli lui fut remis, Madeleine demeura assommée, stupide, se refusant à croire que si peu de mots continssent des vérités aussi atroces!
Puis elle avait bâclé ses bagages, comme dans la bousculade d’un incendie, songeant seulement à télégraphier au docteur Davier: «Mari décédé. Prévenir Raymonde.» Et elle n’était sortie de son hébétude réellement que dans le train qui l’emportait, à toute vitesse, vers la France.
M. Vielh, à Paris, l’avait reçue avec des égards pleins de commisération, sans lui fournir aucun éclaircissement, instruit lui-même par une dépêche concise, signée d’un contremaître et ainsi notifiée: «Airvault disparu, voyage. Catastrophe. Mort probable.»
Une lettre explicative allait suivre, vraisemblablement. Au surplus, par suite de cet événement déplorable, M. Vielh avancerait de quelques semaines son départ pour le Chili, primitivement fixé en août.
Ah! cette date d’août! Le départ en commun arrangé par Raymond, et dont toutes deux avaient anticipé la joie! Si souvent, l’enfant s’était imaginé les délices de la traversée, sa mère près d’elle, et l’approche, jour par jour, de ce débarcadère où sourirait, hélas! celui qui n’était plus! Le même regret amena, pour les pauvres femmes, une recrudescence de larmes.
Surmontant sa faiblesse, Madeleine achevait rapidement le récit de son entrevue avec le patron de son mari: rendu à Talca, M. Vielh promettait de tout mettre en œuvre pour connaître les circonstances dans lesquelles son malheureux employé avait trouvé la mort, et obtenir la constatation légale du décès, sans laquelle rien ne pouvait se régler.
Mme Airvault s’arrêta. Une sueur de fatigue et d’angoisse perlait à ses tempes, et de grands cernes se creusaient autour de ses doux yeux embués. Mlle Duluc devina les anxiétés que la malheureuse, le cerveau encore vacillant, hésitait à concevoir et qui ajouterait une harcelante torture au grand brisement moral. Les multiples embarras d’ordre pratique, qui suivent la disparition d’un chef de famille, allaient s’accroître, dans la conjoncture présente, de toutes les complications, causées par la distance, le mystère, le milieu étranger.
Saisie de pitié, l’institutrice, tout naturellement, songeait à la protection qui s’était maintes fois manifestée en faveur de l’enfant, et qui, certainement, saurait guider la veuve à travers les difficultés de la situation.
--Êtes-vous allée à Versailles prendre conseil du docteur Davier?
--Non! Je suis venue ici tout droit en quittant Paris.
--Voulez-vous que je téléphone? Peut-être le docteur se trouve-t-il chez lui! En tout cas, nous saurons à quelle heure il pourrait vous recevoir, ce soir ou demain, afin de ménager vos pas et vos forces.
--Oh! que de reconnaissance, Mademoiselle! Merci! Je n’ai plus une idée!
Mlle Duluc décrocha le récepteur et demanda la communication:
--Pour Versailles? Dix minutes au moins d’attente.
--Bien!
L’institutrice était demeurée en tiers aux premières minutes de la visite--craignant, pour la mère et la fille, une émotion trop violente: elle se tenait ainsi prête à les secourir, tout en les assistant de sa muette sympathie. Maintenant elle pensa qu’il serait discret de les laisser seules. Mais comme elle faisait mine de sortir, Mme Airvault, d’un geste effrayé, la retint par sa robe:
--Oh! restez, Mademoiselle, je vous en prie! Je n’ai pas l’habitude du téléphone! Et puis, la voix si faible, les oreilles bourdonnantes, je suis incapable de me faire comprendre et d’entendre moi-même.
--Ne craignez rien! Je passe seulement dans la pièce voisine et je reviendrai aussitôt que la sonnerie se déclenchera.
Quand Mlle Duluc rentra, au premier tintement, elle retrouva les deux femmes, unies comme elle les avait laissées, leurs cœurs se réchauffant au contact l’un de l’autre.
Dans l’appareil, une voix féminine, un peu sèche, demandait:
--Que veut-on?
--Madame, c’est Mlle Duluc, de Saint-Germain, qui désire parler au docteur, si c’est possible!
--Bonjour, Mademoiselle. J’espère qu’Évelyne n’est pas souffrante.
--Du tout! du tout! Rassurez-vous, Madame! Mais il y a ici, en ce moment, une personne qui a besoin des conseils du docteur, non pas tant comme médecin que comme ami. Et nous désirerions savoir à quelle heure elle doit se présenter.
--Mais à l’heure des consultations! de deux à quatre. Trop tard aujourd’hui! Au fait, demain est jeudi... le jour que le docteur se réserve maintenant à cause de votre élève, je le soupçonne. Mais si cette personne veut dire son nom, le docteur sera prévenu dès son retour et vous téléphonera pour fixer le moment qui lui convient.
La voix s’était adoucie en modulant ces explications, avec une intention de bonne grâce.
--Oh! madame, je vous en remercie vivement! répliqua Mlle Duluc. Il s’agit de la mère d’une de mes élèves, revenue de Suisse après l’annonce d’un malheur affreux, et qui souhaite les bons avis du docteur Davier: Mme Airvault!
--Quel nom dites-vous?
La voix lointaine s’exacerba avec une telle âcreté que la mère et la fille en perçurent les éclats discordants.
--Airvault! par un A! appuya Mlle Duluc, croyant s’être mal fait comprendre.
--Ah!
Un silence se fit après cette exclamation. Puis, brusquement, ces mots furent jetés, cassants comme une grêle de cailloux:
--C’est bien! On préviendra le docteur. Adieu, mademoiselle.
Mlle Duluc, étourdie par ce leste congé, réfléchit trop tard, en quittant l’appareil.
--C’est vrai! Je n’ai pas eu le temps de me concerter avec vous avant de répondre, Mme Airvault. Peut-être ne comptiez-vous pas rester à Saint-Germain aujourd’hui? On ne sait à quelle heure le docteur rendra réponse! Alors, que ferez-vous?
Madeleine, recrue de fatigue et de désespérance, eut un mouvement des épaules si résigné, si exténué, si abandonné à la destinée, que l’institutrice voua toute sa compassion à cette épave, palpitante et brisée.
--Ce que je ferai? murmurait Mme Airvault. Le sais-je? Les circonstances le commanderont. Je ne puis rien... qu’attendre le retour de M. Vielh et suivre la ligne de conduite que détermineront ceux qui veulent bien s’intéresser à nous.
Et comme pour répliquer à une objection qui ne lui était pas adressée, humblement, Madeleine ajoutait:
--Ce qui me tente le plus, ce serait de demeurer à proximité de ma chérie. Je ne suis plus dangereuse... Le docteur du sanatorium me recommande seulement d’accroître ma force de résistance. Hélas!
Le téléphone impérieusement lui coupa la parole. Mlle Duluc se précipita vers l’appareil. Et aussitôt son visage s’éclaira.
--Oh! docteur, que vous êtes bon!... Merci, merci!... Oui, oui, elle va vous attendre ici! A tout à l’heure!
--Vous avez compris, Mme Airvault? fit-elle, la communication achevée. Le docteur Davier, arrivé tout de suite après mon appel, remonte en auto et dans quelques instants, vous le verrez! En attendant, il est nécessaire que vous preniez quelque réconfort, ne bougez pas. Je vais vous faire apporter ici quelques aliments.
Du lait, des œufs, des confitures et des biscuits furent déposés devant Madeleine. La légère collation n’était pas achevée que le docteur Davier paraissait dans le petit salon.
Raymonde courut vers lui. Il frôla ses cheveux d’une caresse et tendit la main à la veuve qui, suffoquée d’émotion, essayait vainement d’articuler une parole.
Mlle Duluc entraîna son élève.
--Votre présence redoublerait l’attendrissement de votre mère. Laissez-la s’expliquer librement avec son médecin--dont le temps, d’ailleurs, est si limité.
Madeleine recommença son récit douloureux. Cette fois, ainsi que l’avait intelligemment supposé l’institutrice, elle vidait tout son cœur, en laissant sortir non seulement les regrets, mais les appréhensions et les effrois.