Chapter 6 of 14 · 3986 words · ~20 min read

Part 6

Airvault s’en alla, perplexe. Tous les avantages de l’expectative imprévue chatoyaient déjà dans sa vive imagination: curiosité du long voyage, du pays exotique, mœurs nouvelles, attrait de la tâche considérable, fierté de servir l’art français. Avec quel entrain, il eût clamé un oui! enthousiaste, quatorze ans plus tôt!

Mais d’autres destinées étaient liées à la sienne.

En cette occurrence, il éprouva le besoin d’un avis judicieux et désintéressé. M. Bénary--dont l’expérience eût pu l’éclairer--passait ses vacances en Hollande. Restait le docteur Davier. Au lieu de rentrer à la maison, Raymond dirigea sa bicyclette vers la rue de Satory.

Il eut la chance de trouver celui dont il souhaitait le conseil.

Le docteur le reçut dans son cabinet de consultation. Le jeune architecte s’excusa de son importunité. M. Davier s’était montré--non seulement le médecin--mais l’ami bienveillant, le soutien moral de la famille éprouvée. Il serait apte plus que tout autre à juger les complications présentes--qui d’ailleurs mettaient en jeu l’intérêt de la malade.

Encouragé, Raymond exposa alors l’offre transmise par M. Menou et ne cacha pas la séduction qu’elle exerçait sur son esprit. Ah! quel soulagement, s’il pouvait mettre de la distance et du temps entre lui et l’ambiance actuelle! Respirer à l’aise! Lever enfin la tête comme son honneur intact lui en donnait le droit!

Ses souffrances, ses aspirations, ses anxiétés, se déversaient en tumulte devant l’auditeur sympathique. Le médecin, pensif, écoutait avec une visible émotion. Quand Raymond se tut, Davier murmura:

--Il est toujours délicat et difficile de se substituer à autrui pour examiner ce qui lui convient ou non. Cependant, j’ai beau tourner et retourner la question, je crois, de bonne foi, qu’en tout temps elle eût mérité sérieux examen. Dans un pays plus neuf que le nôtre, vous serez moins étouffé qu’ici. Vous y trouverez des chances plus nombreuses d’élargir votre carrière--et, en premier lieu, l’apaisement qui vous est si nécessaire, à cette heure.

--Ah! puissiez-vous dire vrai! s’écria Raymond, acceptant avec ardeur l’approbation qui encourageait ses espérances. Mais Madeleine? Madeleine, que dira-t-elle? Se résignera-t-elle, sans trop de déchirement, à mon éloignement momentané?

--Votre femme est sensée autant que sensible! déclara posément le docteur. Et là, j’interviendrai pour la persuader--en lui dévoilant la vérité sur son état. Ne craignez rien! L’argent qui vous sera versé bientôt permettra enfin de réaliser ce qui s’impose: un séjour de quelques mois dans un sanatorium de montagnes. Alors le mal sera enrayé. Et elle rejoindra son mari et reprendra la vie familiale, sans craindre de contaminer son enfant.

--Oh! docteur! C’est à ce point? balbutia Raymond, interdit. Madeleine se désespérera. Cette révélation va la tuer!

--Non, parce que je lui démontrerai que son cas est guérissable. C’est ma conviction. Mme Airvault comprendra que son premier devoir est d’affermir sa santé pour redevenir elle-même, et ramener la joie dans votre intérieur qui se reconstituera plus heureux, plus fortuné, sous un ciel favorable.

--Ah! docteur, dites-lui tout cela! Vous serez, une fois de plus, notre sauveur. Seulement, objecta le pauvre homme, tourmenté d’une nouvelle inquiétude, voici ce qui entravera tout et bouleversera Madeleine: que faire de notre fille pendant ces quelques mois d’attente?

--N’avez-vous point de parents à qui la confier?

--Il ne nous reste, à l’un et à l’autre, que des cousins éloignés, indifférents, avec lesquels nous avons peu de relations.

--Une pension? Un couvent?

--Raymonde y souffrira à la fois et d’être privée de nous et de s’y sentir isolée. C’est beaucoup pour un cœur comme le sien!

Le docteur pensa, par analogie, à la tendre petite tourterelle qu’il devait écarter du nid. En ce rapprochement d’idées, une inspiration jaillit.

--Airvault, de ce côté encore, nous allons découvrir une solution. Votre fillette et la mienne ressentent l’une pour l’autre une de ces irrésistibles affections d’enfant qui restent inoubliables et deviennent parfois une force. Dès que je suis seul avec Évelyne, elle me parle de Raymonde. Elles se voient très souvent au parc. Maintenant, je vais vous confesser une décision prise dans l’intérêt de ma fille. Au début d’octobre, je la place dans un petit pensionnat de Saint-Germain, dont la directrice m’est parfaitement connue. Nos enfants éprouveraient une joie immense à se retrouver, et ainsi ce ne serait plus un exil ni pour la mienne, ni pour la vôtre. Vous allez en juger! J’entends Évelyne dans le jardin.

Le médecin ouvrit la porte vitrée.

--Viens ici, mon amour!

La fillette entra, éclairant la pièce de sa robe rose et de sa chevelure d’or.

--Voici le papa de ton amie Raymonde.

Évelyne salua, d’un joli sourire, pendant que le docteur poursuivait:

--Nous sommes en train, M. Airvault et moi, d’élaborer un dessein où tu peux nous aider. Que dirais-tu si ta petite camarade passait l’hiver avec toi, chez Mlle Duluc?

Évelyne laissa tomber son livre et frappa des mains.

--Ce que je dirais? Mais que ce serait une chance sans pareille!... Pas d’attrape, au moins? Ça va se faire?

--Oui, mais il faut toi-même entrer dans le complot et disposer Raymonde à ce parti!

--Comment? s’écria la fillette exultante. Mais c’est déjà fait. L’autre jour, nous causions pension, toutes deux! Et nous avons conclu que ça deviendrait presque un paradis... si nous y étions ensemble!

Les deux hommes échangèrent furtivement un regard attendri et amusé:

--Voilà comment les enfants devancent les combinaisons des parents! soupira le docteur. Éternellement Rosine déconcertera Bartolo! Ah! petites têtes de poupées! Ainsi, Airvault, rassurez-vous! Les choses s’arrangeront comme la raison nous engage à le souhaiter! Avant une heure--puisque vous devez rendre promptement réponse--j’irai chez vous afin de préparer ma malade!

Le soir même, en effet, le médecin, avec une fermeté calme, instruisait Madeleine de la nature de son mal, d’une façon catégorique. Mais après avoir démontré la gravité des symptômes constatés, le péril qu’offrait la cohabitation pour l’enfant, M. Davier, paternellement, réconfortait la jeune femme éperdue en lui infusant la certitude de la guérison, si elle se plaçait dans les conditions désirées.

Et alors Raymond expliqua quelle proposition lui était faite, quels avantages immédiats et palpables permettraient aux éprouvés de recouvrer le calme d’abord, puis, au delà de cette passe troublée, l’espérance, la félicité de la réunion, la marche en avant vers un avenir plus beau.

--Ta santé surtout et avant tout, Madeleine! Point de vrai bonheur pour personne de nous trois si tu ne redeviens solide, alerte, enjouée! Ne pleure pas! Que te demande-t-on? Quelques mois de sagesse, de philosophie, pendant lesquels tu te diras: Tous les jours, je travaille pour ceux que j’aime en me guérissant, en me fortifiant; tous les jours, j’avance vers le but que nous désirons! Alors, tu t’endormiras chaque soir et tu te réveilleras chaque matin plus contente.

Madeleine étendit ses mains diaphanes.

--Tu as raison! Je ne veux pas pleurnicher sottement. Nous avons tous besoin de courage. Et je penserai que la séparation eût pu être sans terme!

Longuement, avec un tendre respect, Raymond baisa la joue pâle.

--Tu l’as dit un jour: la vie recommencera! Et voilà que la Providence nous en offre le moyen. Vivons pour notre fille! Pour elle, je lutterai! Pour elle, tu vas t’appliquer à guérir!

--Et soyez bien tranquille à son sujet! observa le docteur presque gaiement. Évelyne, tout à l’heure, m’a recommandé, avec beaucoup d’importance: «Papa, dis bien à Mme Airvault qu’elle ne se tourmente pas de laisser Raymonde à Saint-Germain! Je veillerai sur elle!»

XIII

La collaboration d’Airvault fut acceptée.

Une quinzaine se passa en multiples préparatifs. Le jeune homme dut faire face à une foule d’obligations urgentes. La première de toutes fut de conduire sa chère femme dans l’abri montagnard de haute altitude, choisi par l’entremise du docteur. Un ami de M. Davier avait été traité avec succès à Lézins. Le même établissement reçut Madeleine.

Raymonde accompagna ses parents, afin d’alléger à sa mère la tristesse et la fatigue du voyage. Ainsi la fillette connaîtrait-elle le pays où sa pensée irait retrouver sa maman. Les cimes neigeuses, les glaciers, les pentes vertigineuses couvertes de bois, les vallées alpestres, le grand ciel pur exaltèrent l’enthousiasme de l’adolescente.

--Oh! maman, c’est si beau! Tu guériras! Je m’imaginerai tout cela en t’écrivant et en priant pour toi!

L’entourage prévenant, la chambre inondée de lumière, le balcon d’où l’on semblait planer dans l’espace infini, le diagnostic encourageant du docteur, les exemples probants qu’il citait, tout concordait à inspirer confiance. Et pénétrés d’optimisme, grisés d’espoir, ces trois êtres qui s’aimaient tant supportèrent avec une résignation presque joyeuse l’heure des adieux.

--Après... après... quel bonheur! répétait la petite Raymonde.

Et ces mots naïfs résumaient leurs intimes impressions.

De retour à Versailles, la fillette, active et zélée, aida son père à ranger et à classer les objets qui garnissaient l’appartement; l’essentiel du mobilier fut entassé dans une mansarde de la petite maison où vivait Philomène.

--Si nous ne revenons pas ici, dit Airvault, je vous donnerai mission de brocanter ces meubles; gardez pour vous, dès maintenant, en remerciement de votre obligeance, ces fauteuils, cette lampe, cette portière, et ces diverses babioles qui rendront votre logis plus confortable.

Comme témoignage de sa gratitude envers ses protecteurs, Raymond laissait à Maître Bénary un vieux miroir de Venise: au docteur Davier, une coiffeuse empire, incrustée de bronze doré. Au neveu de M. de Terroy, il apporta, en gage des trois mille francs qu’il ne pouvait encore solder, un souvenir de famille: le chef-d’œuvre de son trisaïeul, le compagnon serrurier Airvault, dit Franc-Cœur--un petit puits de fer forgé, d’une délicatesse aérienne.

--Mais c’est une pièce de musée, mon garçon! fit M. de Terroy, qui, grand horticulteur, vouait aux fleurs et aux arbustes l’affection que son oncle avait donnée aux arts. Ce travail dépasse la valeur du prêt qui vous fut fait...

--Et dont vous ne connaissez le chiffre que par mes aveux! dit Raymond avec chaleur. Ah! monsieur, pour avoir cru en ma bonne foi et accepté ma parole comme véridique, alors que tout se tournait contre moi, je voudrais trouver un don, des mots, capables d’exprimer toute ma reconnaissance.

M. de Terroy, gagné par cette émotion si sincère, tendit brusquement la main au jeune homme. Raymond s’inclina comme pour la baiser.

--Monsieur, vous me dédommagez, en une seconde, de mes pires souffrances. Que de fois j’ai souhaité qu’il fût possible aux morts de revenir attester la vérité! Votre oncle eût ratifié les moindres détails de ma confession!

--Mon oncle vous estimait, repartit M. de Terroy à sa manière ronde. Et puis il se connaissait en hommes. Vous aviez joué. Il vous a reproché votre faute. Quelqu’un qui le touchait de près--oui, Airvault! je fus celui-là!--lui donna jadis l’occasion des mêmes reproches. Je n’ai donc pas le droit de vous jeter la pierre. Mais se laisser entraîner par la fièvre du baccara--ou profiter bassement de la mort d’un être qu’on respecte--ce sont deux actions bien différentes. Je vous crois incapable de la dernière, qui est le fait d’un vil goujat--ou d’un inconscient!

Cette affirmation, dépourvue d’éloquence, mais énergique et convaincue, réconforta Airvault comme un stimulant, pendant les dernières et graves dispositions qui lui restaient à prendre. Le jour de la rentrée des classes, il mena lui-même sa chérie au pensionnat de Saint-Germain. La vue du bon visage de Mlle Duluc et du riant jardin renouvelèrent les impressions favorables de sa première visite. Et ce fut en toute quiétude qu’il abandonna sa fille à cette femme aux yeux maternels.

D’ailleurs, Évelyne Davier arrivait bientôt, escortée seulement de son père--Mme Davier ayant dû demeurer près de Loys, en l’absence de la nurse. Les deux petites se prirent aussitôt par la main pour se donner mutuellement du courage, en adressant à ceux qu’elles adoraient un: Au revoir! trempé de larmes.

Les deux pères, contenant le trouble qui les remuait, sortirent ensemble. Airvault fit des adieux pénétrés au docteur.

--Je pars pour Paris et je n’aurai plus occasion, je suppose, de revenir à Versailles. Tout est liquidé, en ce qui concerne mes affaires personnelles. J’ai cédé le bail de mon appartement et vendu nombre de bagatelles embarrassantes. Ainsi ai-je pu payer un semestre d’avance à Mlle Duluc et envoyer une forte provision à Lézins, assurant le séjour de Madeleine jusqu’en avril. Enfin, les paperasses de l’assurance sur la vie sont signées d’hier. S’il m’arrivait malheur, permettez-moi de compter sur vous pour guider les chères créatures que je laisserais derrière moi. Et promettez-moi de servir de tuteur à ma Raymonde.

--Je vous le promets! Mais chassez les noirs papillons! Tout ira bien!

--Merci! Vous m’enlevez un poids oppressant! Maintenant, au travail! Je pense m’embarquer à Pauillac, avec mon patron, vers la fin d’octobre.

--Alors, en route pour la fortune! dit le docteur, secouant une dernière fois la main de l’architecte. Je vous souhaite tous les succès.

Raymond se redressa, un éclair jaillit de ses prunelles noires.

--Je souhaite mieux: l’honneur! Ah! trouver le damné gredin qui profita de l’inertie de M. de Terroy pour enlever ce maudit coffret, voilà ce qu’il faut me désirer!

Ils se quittèrent sur ces mots, Airvault devant traverser la ville pour prendre la direction de Paris, tandis que le docteur revenait au train de ceinture, qui, par Marly et Saint-Cyr, le ramenait à Versailles.

Une songerie profonde le retint, immobile et morne, près de la portière, indifférent à l’éclatante parure automnale des prairies et des forêts qu’il semblait contempler. La figure crispée de l’homme calomnié se maintenait seule devant ses yeux, effaçant même la douce image d’Évelyne.

Une scène de tendresse et de grâce familière éclaira opportunément les brouillards tristes de son esprit, quand il rentra en son home. Fulvie, assise dans le jardin tiède, embaumé par les héliotropes et les roses, berçait dans ses bras, contre son épaule, l’intraitable Loys, qui, en l’absence de Mary, agité et quinteux, venait de _faire une colère_.

Mme Davier s’était dépensée en de tels efforts qu’une rougeur de fatigue avivait la pâleur ambrée de son teint.

--Heureusement, sa nurse revient demain! Je n’en puis plus! fit-elle, plaintive et rieuse à la fois. Il est aussi méchant que put l’être Duguesclin, ce petit monstre! Après tout, c’est peut-être ainsi que les héros débutent! Écoutez, Monsieur, une berceuse que me chantait ma grand’maman:

Son œil le dit: il est fait pour la guerre! De ses lauriers comme je serai fière!

(C’est vrai! Vous irez à Saint-Cyr!)

Il est soldat, le voilà général! Il court, il vole: il devient maréchal!

--Avancement rapide! objecta le père, admirant la menotte aux ongles mignons qu’il tenait entre deux doigts.

En attendant, sur mes genoux, Beau maréchal, endormez-vous!

Loys se taisait, insensiblement assoupi par la mélopée, les câlineries et les baisers.

Fulvie était charmante dans cette attitude de Madone. Une confiance amicale sourit dans le regard qu’elle leva vers son mari.

--Tout s’est bien passé à Saint-Germain? demanda-t-elle à demi-voix.

--Très bien! L’enfant s’est montrée raisonnable et soumise à souhait.

--Ah! tant mieux! J’en suis bien aise pour vous autant que pour elle! Écoutez, mon ami! Je n’ai pas voulu vous accompagner aujourd’hui. Je craignais--à tort ou à raison--de rendre plus pénible par ma présence ce changement qui est, j’en conviens, une épreuve pour la chère petite. Mais demain, j’irai seule, à l’heure de la récréation, porter à Évelyne cette jolie boîte de vannerie fine--voyez là, sur le guéridon.--Je l’ai remplie de friandises qu’elle distribuera à ses compagnes.

--Excellente inspiration! fit le docteur, touché de l’aimable prévenance.

Il remercia sa femme d’un baiser qui glissa ensuite vers le petit front moite. Une bouffée d’espoir rafraîchit son âme.

Comme il prenait le sentier conduisant à son cabinet, le médecin avisa un petit carré de carton, gisant sur le sable, au milieu d’effilochures et de brindilles de fil.

--Un billet de chemin de fer! Perdu par un client, peut-être?

Mme Davier rit à gorge déployée.

--Du tout! La femme de chambre s’était installée à cet endroit pour rafistoler le pardessus d’été de M. Stany--car, en bonne sœur, je prends soin de sa garde-robe. Une poche était percée, et dans la doublure se promenaient un porte-crayon, des timbres, une cigarette, et un billet de retour que le susdit jeune homme dut frénétiquement chercher en repartant de Versailles pour Paris. Ah! Ah! Que cela ressemble bien à du Stany!...

Le docteur examinait le ticket. La date restait nettement marquée: le 12 juin 1912.

Il voulut rejeter sur le sol le minuscule carton. Quelque chose de plus fort que sa volonté fit resserrer ses doigts frémissants.

Davier entra dans son cabinet, s’assit à son bureau, considéra encore la petite chose banale avec une stupeur horrifiée.

--Non! il ne s’est pas présenté ici, ce jour-là, non!... D’ailleurs, Fulvie et moi, dînions au dehors!... C’est fou!

Sa pensée recula comme une bête qui se cabre.

Ses yeux pâlirent. Une rigidité singulière durcit son masque. Puis, d’une impulsion rapide, il ouvrit un tiroir et lança le ticket tout au fond.

Après quoi, le docteur attira une revue médicale et concentra son attention sur le procès-verbal de la dernière séance de l’Académie de Médecine.

Et un voile épais se tendit, dans les profondeurs de son âme, recouvrant l’idée effarante qui avait failli surgir.

DEUXIÈME PARTIE

FATALITÉS

I

Raymonde, d’un grand geste de triomphe, éleva en l’air deux enveloppes, pour les montrer de plus loin à Évelyne qu’elle rejoignait dans la cour gazonnée de la pension.

--Deux bonheurs aujourd’hui, cria-t-elle, emphatique. Vois un peu! Un rayon qui vient de Suisse, un autre du Chili, et qui tombent ici pour illuminer mon cœur!

--Alors, bonnes nouvelles, Rara!

La fillette baisa les deux missives.

--Oh! si bonnes! Maman va de mieux en mieux! Elle apprend l’anglais, un petit peu, en causant avec sa voisine de chambre et de véranda, une «miss» charmante. L’espagnol lui serait plus utile. Papa sait déjà très bien se faire comprendre! Il commence à se plaire à Talca. Il dit que j’aimerai ce peuple où la fierté des hidalgos se corse de l’orgueil des Indiens Araucaniens! Penses-tu, Lynette! Je vais voir des Peaux-Rouges, comme dans le «Dernier des Mohicans!» Et les Andes, si hautes, et le Pacifique! Un rêve! Mais papa m’engage--pour me taquiner--à devenir moins bavarde, parce que je ferais scandale! Tout le monde, au Chili, est étonnamment réservé. Le silence des rues, écrit papa, étonne nos oreilles européennes. Mais comme c’est drôle, poursuivait Raymonde, levant le nez vers le ciel où les nuages bas de décembre s’effrangeaient, çà et là, pour laisser deviner une traîne de pâle azur. Ici, nous sommes en plein hiver; tout est triste! A peine quelques petites graines rouges aux fusains; plus de feuilles aux arbres de la forêt! Et là-bas, ils jouissent de l’été! Des roses partout, magnifiques! Et des grandes lianes roses et blanches, et des fruits en abondance, des cerises délicieuses! Que nous serons heureux tous trois dans ce paradis!

Évelyne, brusquement, fondit en larmes. Raymonde, déconcertée, arrêta net son dithyrambe.

--Que te prend-il, Lynette?

Insensiblement, les deux amies s’étaient écartées des écolières qui, dans l’espace découvert, couraient et sautaient pour se réchauffer. L’œil vigilant de Mlle Duluc découvrit, entre les massifs, la fillette en larmes. Promptement, la maîtresse inquiète accourut:

--Évelyne, ma petite enfant! vous êtes-vous fait mal? Qu’est-ce qui vous chagrine?

Elle rapprochait tout contre elle la jeune affligée, et considérant Raymonde avec une certaine sévérité:

--Est-ce Airvault qui vous a peinée?

Mlle Duluc sentit contre sa poitrine le grelottement du petit cœur éperdu. Incapable encore de répondre, Évelyne dégagea son bras et saisit à l’aveuglette la main de son amie.

--Non! Non! Airvault ne saurait me faire de peine volontairement. Mais elle m’en fera beaucoup, néanmoins... quand elle s’en ira. Tout à coup, l’idée de ce jour... joyeux pour elle, triste pour moi, s’est présentée. Et cela m’a été cruel.

Ton son corps trembla dans un long frémissement. Mlle Duluc resserra son étreinte.

--Sensitive! Nous n’en sommes pas là! Ne souffrons jamais d’avance. A chaque jour suffit sa peine.

Préoccupée, en considérant Raymonde dont les yeux s’humectaient, la sage éducatrice se demanda si elle ne devait pas s’efforcer de distendre cette amitié trop chaleureuse. Évelyne, comme avertie intuitivement de la pensée de sa maîtresse, leva son regard noyé et confessa avec une loyauté humble:

--C’est très bête de ma part. Raymonde me parlait seulement des fleurs et des fruits du Chili, et de son papa, et de sa maman. Je me suis imaginé alors le bonheur qu’ils auront à se retrouver. Et j’ai pleuré: voilà tout...

Un monde de regrets, d’aspirations, tout ce que contenait un cœur d’enfant vibrant et tendre, se décelait dans ces simples mots. Mlle Duluc en fut remuée.

En se représentant la figure fine et douce du père, l’orgueilleuse beauté de la seconde épouse, l’institutrice comprenait sans peine le malaise intérieur qui motivait le bannissement de l’orpheline. Ce qu’Évelyne, sans le définir, enviait à son amie, plus déshéritée de la fortune, c’était cette richesse que rien ne remplace dans le lot des trésors humains: le nid tiède et quiet où l’enfant se blottit avec délices entre ses parents affectueusement rapprochés.

Raymonde, démontée, attristée, cherchait de naïves consolations.

--Mais notre séparation ne sera pas éternelle, ma Lynette. Le Chili n’est pas le pôle! Tu viendras nous voir. Et puis, je viendrai me marier en France, parce que les enfants qui naissent là-bas sont Chiliens, et je veux que mes enfants soient Français.

A cette déclaration, pour le moins prématurée, Mlle Duluc fut prise de fou rire.

--Et ta ta ta... Votre fougueuse imagination prend le mors aux dents, Airvault! Tout en approuvant vos sentiments chauvins, je vous préviens qu’il est un peu trop tôt pour parler mariage! Avant d’aborder ces problèmes d’avenir, il vous reste à résoudre beaucoup de problèmes d’arithmétique! Et votre premier devoir comme Française, c’est de savoir à fond votre syntaxe afin de bien connaître votre langue. Ce qui ne m’empêchera pas, pour vous amuser, de vous passer une grammaire espagnole. J’eus l’ambition à votre âge, d’apprendre le sonore langage de Cervantès, avec un vieil ami. Mais s’il avait passé son enfance en Espagne, il avait dû perdre beaucoup de mots sur la route, et il étouffait le reste dans sa barbe chenue. Cependant je garde encore souvenir d’une bien belle chanson.

Et Mlle Duluc gaiement fredonna, en ajoutant immédiatement la traduction:

Un peluquero se fué a misa Y como ne sabia rogar Pedia a todos los santos Si no hai pelucas que peinar...

Un perruquier fut à la messe, Et comme il ne savait pas prier, A tous les saints il demandait S’ils n’avaient pas de perruques à peigner!...

--Oh! que c’est gentil! s’écria Raymonde électrisée. Mademoiselle, apprenez-moi cette drôle de petite chose! Je la chanterai à papa!

--Et puis, observa Évelyne, j’aime ce pauvre homme qui offrait aux saints ce qu’il pouvait faire!

--La même idée que le «Jongleur de Notre-Dame»! dit Mlle Duluc. Il n’est point d’effort, humble et sincère, qui ne soit bien accueilli là-haut, même quand il paraît absurde aux yeux des hommes. Rappelez-vous-le toujours, mes petites!

Les jeunes yeux rayonnaient maintenant. Le sourire avait refleuri sur les lèvres fraîches. Ainsi, habile et prudente, Mlle Duluc gagnait la confiance de ses élèves et parvenait à régler les mouvements des âmes adolescentes, si vivement impressionnables.

Elle ne chercha pas à éloigner l’une de l’autre les deux fillettes, jugeant après étude attentive, que leurs natures se complétaient. Également droites et aimantes, mais Raymonde, plus énergique, plus ardente, d’esprit plus prompt, entraînait à l’action la rêveuse et passive Évelyne. Le docteur Davier, en disposant l’institutrice à la sympathie envers la famille Airvault, lui avait dit les mérites de l’enfant dont il connaissait le courage, le dévouement et la fierté.

Le premier trimestre se passa donc sans secousses, rempli par le travail et l’apprentissage d’habitudes nouvelles, les nostalgies apaisées par les douceurs de l’amitié et de l’espérance.

Mme Davier, ainsi qu’elle en avait annoncé l’intention, vint assez souvent visiter sa belle-fille à ce début d’hiver. Les jours de sortie, elle emmenait Évelyne à Paris et lui offrait des divertissements agréablement variés: matinées au Cirque ou au Français, réunions dansantes, visites des grands magasins, haltes dans les pâtisseries réputées.