Chapter 11 of 14 · 3917 words · ~20 min read

Part 11

Mme Davier resta imperturbable, mais le verre de cristal dont elle étreignait la tige se brisa. L’eau se répandit sur la nappe.

--Admettons que ce soit un bon présage! dit-elle avec un rire forcé, en passant la première dans le petit salon.

Loys, suppliant, tirait la manche de sa grande sœur.

--Lynette, montons, dis! Je ne viendrai pas à bout de mes problèmes sans ton aide!

La jeune fille prit l’enfant par la main.

--Allons, vite, chéri! Et comme j’ai un peu mal à la tête, je demande permission aux autorités de me coucher ensuite sans redescendre.

--Couchez-vous tout de suite si vous souffrez, fit Mme Davier. Loys abuse de votre obligeance!

--Du tout! Sa confiance m’honore et me réjouit! répliqua Évelyne, avec son aimable enjouement.

Fulvie suivit d’un œil troublé les deux jeunes silhouettes. Ses colères, refoulées à grand’peine, se manifestèrent sous forme de juste et violente indignation.

--Ah! je n’en puis plus de voir cette pauvre petite, si candide, si aveugle, si dupe, sur le point d’être victime de votre crédulité! Oui, vous, son père, avec une confiance obstinée, vous prêtez la main à ceux qui trahissent votre enfant et lui préparent une douleur peut-être irrémédiable!

--Qu’est-ce à dire? interrogea Davier, blêmissant.

--Soyez franc avec vous-même. N’eussiez-vous pas accepté facilement Valentin Clozel pour gendre?

--Je... je ne me suis pas posé la question... dit le médecin en hésitant. Mais où voulez-vous en venir?

--Eh bien! je suis certaine qu’Évelyne ne considérait pas ce garçon avec des yeux indifférents. Je puis vous annoncer, sans me vanter du don de seconde vue, une prochaine visite de M. Clozel père, pour une proposition de mariage... qui ne concernera pas Évelyne. Son fils s’est toqué de la transcendante Raymonde. Je m’en aperçus à Vevey. C’est pour cela que je précipitai le départ de cette ville. Je vous avais toujours prédit que votre complaisance pour ces aventurières vous serait préjudiciable un jour ou l’autre. Ce jour arrive. Vous avez couvé une vipère pour mordre le cœur de votre fille!

--Vous allez trop loin! murmura Davier, en qui se redressait le sens de la justice, au milieu d’un chaos de douloureuses anxiétés. Vous allez trop loin! répéta-t-il, la gorge étranglée, le visage altéré, mais reprenant la maîtrise de sa pensée et de ses sentiments. Admettons que Valentin se soit épris de Raymonde, que celle-ci réponde à cette inclination. Il ne s’ensuit nullement qu’elle ait comploté de trahir son amie: l’amour souffle où il veut. Et il n’est pas certain non plus que le cœur d’Évelyne ait parlé, comme vous le présumez.

Ces représentations sensées tombèrent dans l’âme agitée de la femme comme de l’eau projetée sur des charbons ardents et en activèrent follement l’effervescence. Fulvie, presque tragique, bondit de son fauteuil, droite devant son mari.

--Vous le prenez vraiment avec un calme... qui me laisse fort à penser. Toujours des excuses pour les torts et les fautes de ces gens! Et voici que vous rapprochez d’ici... cette femme!... Que dois-je en conclure?...

--Seulement ce qui est la vérité. Cette femme a subi de rares tortures. Ceux qui le savent ont cherché à améliorer son destin en la réunissant à sa fille. N’en cherchez pas davantage.

Et soutenant sans faiblir, de ses yeux noyés de tristesse, le défi des noires prunelles brûlantes, Davier proféra:

--Ce que vous devez penser surtout, Fulvie, c’est que votre mari vous aima avec une tendresse dont vous ne connaissez pas la profondeur et qu’il préféra toujours sacrifier son repos au vôtre.

Elle sentit, dans ces mots, une sincérité et une force qui lui imposèrent, en même temps qu’une amertume dont elle n’osa pas demander explication. Sans savoir pourquoi, elle prit peur, baissa les paupières et resta muette.

La femme de chambre, à cet instant, entrait dans le petit salon.

--Madame! J’ai omis de dire à madame que, peu après son départ, M. de Lancreau a téléphoné pour dire à madame que, envoyé aujourd’hui en mission, il ne pourrait retrouver madame comme il était convenu. Il viendra ici demain ou après-demain. Madame m’excusera de mon oubli?

--Oh! très bien! répondit Fulvie distraitement.

VI

Le train emportait Raymonde Airvault, ce jeudi, de Saint-Germain à Versailles. Philo, très malade, réclamait une visite de la jeune fille. Et celle-ci, avec la permission de Mlle Duluc, accourait au chevet de la pauvre vieille qui la désirait comme une dernière joie.

D’autres nouvelles, reçues au même courrier le matin, ajoutaient à l’émoi que lui causait cette démarche suprême près de l’humble amie mêlée au passé. La jeune fille, dans l’isolement du wagon, lisait et relisait ses lettres avec un trouble croissant.

La première, datée de Menton, provenait de sa mère. Plusieurs feuillets de papier pelure: un véritable journal.

Dimanche 16 novembre.

«Le soleil brille sur les montagnes et sur la mer. Mais la vraie lumière, pour ta pauvre maman, c’est le sourire de ta photo, posée près de mon encrier. Quel bonheur si je pouvais jouir réellement de ta présence, comme le cher et excellent docteur me le fait espérer!

«Cette solution arriverait à point pour me permettre de quitter miss Marwell sans la froisser ni l’affliger. Une de ses parentes se trouve appauvrie par de grandes pertes. Daisy ne peut guère lui venir en aide qu’en l’appelant à me remplacer. Mais jamais elle ne s’y décidera dans la crainte de me peiner. Elle est si délicate et si bonne! Ainsi mon départ, motivé par cette nomination, satisferait tout le monde, sans blesser personne.

«Dieu nous prendrait-il en pitié? Le printemps dernier, j’avais fait connaissance, ici même, d’une famille italienne d’honorables commerçants. Un des frères du patron est établi directeur de banque dans la partie sud du Chili. Ce banquier vint lui-même en France pour deux mois, afin de revoir sa mère. Mis au courant de mon histoire, il me promit de faire des recherches, qui seraient d’autant plus efficaces qu’il possède des relations dans toutes les classes.

«Ce brave homme, de retour au Chili, n’a pas oublié sa promesse. Dans sa dernière lettre à son frère, il dit avoir retrouvé trois rescapés de l’horrible incendie de Chillan. Ceux-ci, la veille de la catastrophe, dînèrent avec un architecte français, qui leur parla des plans de l’hôtel futur et qui, fatigué, les quitta pour aller se mettre au lit. Dispersés après le sinistre, ils n’eurent pas connaissance de l’annonce publiée par les soins de M. Vielh, ou négligèrent de se déranger. Quoi qu’il en soit, tous trois, pris séparément, ont répété les mêmes détails et les mêmes affirmations. Leurs dépositions, dûment légalisées, vont être adressées à la Compagnie d’assurances, qui ne saurait plus alors différer l’exécution de son contrat sans mauvaise volonté notoire.

«Ainsi, ô ma chérie, ton pauvre bien-aimé père, mort d’une façon si cruelle, ne sera plus insulté par des suppositions calomnieuses!

Mardi.

«Chérie, M. Valentin Clozel nous a visitées hier, et m’a demandé une entrevue ce matin. Ensemble nous sommes sortis pour une promenade au Cap-Martin, et longuement il me parla de toi.

«Oh! ma petite, je l’aime de te distinguer, de t’apprécier, d’exprimer avec une si belle ardeur son désir de te donner sa vie. Il serait bien le compagnon loyal, aimant, intelligent et énergique que je souhaite pour ma chère fille.

«Mais quelles inquiétudes m’assaillent! Je me mets à la place de sa mère, et je conçois trop bien l’alarme qu’elle doit éprouver. Tant de jeunes gens se laissent entraîner par la violence de leur passion vers des filles indignes! Elle ne te connaît pas, et tout ce qu’elle peut apprendre l’engagera à la méfiance. Penses-y bien. Ne te prépare ni des regrets ni des remords qui gâteraient votre avenir à tous deux, car l’emportement de son amour le ferait passer par-dessus toutes les oppositions. Mais, la griserie dissipée, ne t’en voudrait-il pas?

«Je lui ai raconté notre grande épreuve, l’accusation qui atteignit ton père et nous désespéra. Je dois t’avouer qu’il me parut fortement secoué par cette révélation inattendue.

«Sois forte et calme. Quoi qu’il arrive, songe au refuge que t’offre le cœur maternel. Je t’embrasse de toute mon âme.

«Madeleine AIRVAULT.»

Une larme avait maculé ces dernières lignes, que Raymonde frôla pieusement des lèvres.

Il lui suffit d’ouvrir la troisième enveloppe pour qu’un fluide brûlant parcourût ses veines. C’était seulement un petit carton, griffonné de quelques lignes.

«Vous me défendez de vous écrire, très méchamment. Aujourd’hui, j’enfreins l’ordre. Je suis à Menton, j’ai causé avec votre délicieuse mère.

«Les chagrins qui vous frappèrent l’une et l’autre et disjoignirent vos existences excitent plus ardemment mon désir de vous apporter bonheur et sécurité à toutes deux.

«J’ai écrit à mes parents dans ce sens. Déjà ma mère--si bonne, de compréhension si haute, elle aussi--avait reçu ma confidence. Elle sait que j’aime comme on ne peut aimer qu’une fois.

«Je lui affirme de nouveau que votre pensée, plus que jamais, remplit ma vie. J’épouse votre passé, et je veux la direction de votre avenir.

«Je vous aime. Je ne saurais trop le redire. Et--je me le jure à moi-même--j’acquerrai le droit de vous donner le baiser dont j’ose à peine écrire le souhait ici!

«Vôtre à jamais.

«VALENTIN.»

L’arrêt en gare de Versailles obligea Raymonde à redescendre du rêve dans le monde actif. En suivant la foule, elle réfléchit qu’à cette heure il lui restait quelque chance de rencontrer encore le docteur Davier et qu’ensuite elle se trouverait libre de donner l’après-midi à la malade.

Quelques pourparlers furent nécessaires, rue de Satory, pour faire fléchir la consigne, le médecin interdisant sa porte les jeudis. Cependant, dès que sa carte eut été transmise au docteur, Mlle Airvault fut introduite dans le cabinet de consultations. M. Davier se leva pour la saluer et abrégea, d’un geste, les excuses.

--Non, Raymonde! Vous ne me dérangez jamais, parce que je sais que vous ne venez pas ici sans raison sérieuse. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui à Versailles?

--Un billet, écrit sous la dictée de Philomène Pradin, qui, étant _au plus mal_ (ces mots sont soulignés), demande instamment à me parler.

La face pâlie et amaigrie du docteur parut s’amenuiser encore; ses yeux se voilèrent.

--Ce n’est pas moi qui l’ai soignée, murmura-t-il. J’ignorais qu’elle fût à cette extrémité.

--J’ai reçu aussi une lettre de maman, contenant des nouvelles importantes qu’elle me prie de vous transmettre. Le mystère dont s’enveloppait le décès de mon père est en passe de s’éclaircir.

Brièvement, la jeune fille relata l’histoire, en lui donnant pour conclusion la pensée exprimée par Madeleine.

--Dieu merci! mon pauvre père ne sera plus insulté, dans sa tombe, par des conjectures mensongères. S’il en était ainsi de toutes les erreurs dont il fut victime! Mais la justice d’En-Haut prend heure, tôt ou tard!

Davier baissa les paupières et ne répondit rien. Raymonde, avec rapidité, pour éviter à son tuteur une perte de temps, transmettait les remerciements de Mme Airvault, la joyeuse espérance inspirée par le projet de Marly...

--Comme elle sera contente, en recevant ma lettre, qui se croise avec la sienne et qui lui apprendra l’heureuse solution! Ah! que de gratitude s’ajoute à tout ce que nous vous devons.

Le médecin inclina la tête. Intimidée et refroidie par cet étrange silence, Raymonde balbutia:

--J’aurai l’ennui de ne pas voir Évelyne tantôt, puisqu’elle devait visiter Mme Forestier. Elle vient à Saint-Germain tandis que je suis à Versailles!

--Elle est à Versailles et ne peut vous recevoir. Grippée et alitée depuis deux jours!

--Ah! mon Dieu! j’observais bien en vous quelque chose d’anormal. Mais rien ne vous inquiète, n’est-ce pas?

--Jusqu’ici non! Mais la grippe débute souvent d’une façon insidieuse. Par mesure de prudence, je prescris l’isolement, et je compte appeler une infirmière.

Raymonde, atterrée, pressa la main du père.

--Oh! que je vais souffrir d’ignorer... Mais vous téléphonerez à Mlle Duluc?...

--Oui, mon enfant, oui!

--Vous direz à Évelyne que je pense à elle, que je vais entrer à Notre-Dame exprès pour elle, dans l’église où nous nous sommes connues! Oh! j’oubliais cette triste chose... oui, qui rend encore plus triste ma visite à Philo. Elle est soignée chez sa sœur... qui habite toujours près de la grille de l’ancien hôtel de Terroy!

--Ah!

Il avait tressailli, frappé, lui aussi, de la coïncidence pénible qui ramenait la jeune fille au lieu du drame ancien.

Ce fut avec la terreur du but à atteindre que Raymonde s’élança vers l’avenue de Saint-Cloud.

VII

Elle se retrouva bientôt devant la grille franchie par son père, sept ans auparavant, un soir de juin.

Comme en ce temps-là, le portail restait béant, laissant libre l’accès de l’allée pavée qui menait au perron du petit hôtel.

Sans oser jeter un regard de ce côté, Raymonde frappa à la porte de la première maisonnette basse, à la haute toiture percée de lucarnes en saillie.

Des savates traînèrent sur le carrelage. Et dans l’entre-bâillement parut une figure, usée plus que vieille, paupières sans cils, teint cireux, cheveux jaunâtres roulés en un minuscule chignon.

--Ah! Mademoiselle Airvault, que vous êtes gentille d’être venue! Elle ne cesse de vous demander. C’est son idée fixe.

--Si j’avais su, je serais venue plus tôt.

--Cela a été subit. Et tout de suite le cœur a flanché... Elle est très bas, très bas...

Tout en susurrant, la vieille femme traversait la cuisine pour ouvrir la porte d’une seconde pièce où deux lits, bout à bout, se rangeaient au long de la muraille. Sur la couche la plus éloignée, Raymonde aperçut Philomène, soutenue par une pile d’oreillers, les mains errantes sur les draps. Des mèches grises, échappées au bonnet, retombaient sur le visage cachectique, où luisaient des yeux de fièvre.

C’était la première fois que la jeune fille entrevoyait les transes des ultimes combats. Maîtrisant son effroi et sa pitié, elle s’approcha de la moribonde et posa un baiser sur la tempe flétrie.

--Rara! ma jolie petite Rara si bonne! Enfin!

--Je ne vous savais pas malade, chère Philo! Vous m’auriez vue déjà. Où souffrez-vous?

--Partout! Mais bientôt je ne souffrirai plus... Te parler va me soulager. Après je m’en irai sans crainte vers le bon Dieu... Adèle, laisse-nous.

La voix saccadée avait pris une force soudaine. Adèle sortit, obéissante.

--Je me tiendrai à côté, mademoiselle. Si vous aviez besoin de moi...

Philo surveilla la porte, qui se referma strictement. Alors les prunelles de braise plongèrent un âpre regard dans les beaux yeux, jeunes et brillants.

--Tu es jolie, Rara, de plus en plus!... Et voici l’âge du mariage! Je m’en tourmente!

--Pauvre bonne amie!

--Non... pas si bonne! J’aurais dû parler déjà depuis deux ans... J’ai retenu cela, par affection pour Évelyne, pour son père... C’est Ernest, mon neveu, le fils d’Adèle, mort durant la guerre dans un hôpital de Paris, qui s’en inquiétait aussi, dans sa conscience. Adèle ne sait rien. La tête pas assez solide et puis trop de chagrin!... Mais, en repassant ses fautes, Ernest retrouvait celle-là. Il m’a révélé à moi seule, et à son confesseur, comme il se reprochait de n’avoir pas dit à propos... ce qu’il savait. Il faut toujours dire la vérité. A l’âge d’homme, il voyait combien il avait été coupable. Mais alors c’était un gamin, et il avait une peur affreuse des magistrats... Ah! j’étouffe! Pourvu que j’aille jusqu’au bout! Ouvre la croisée.

Raymonde, épeurée, entr’ouvrit le battant. La malade aspira l’air froid qui parut la ranimer, et reprit en rassemblant toute son énergie:

--C’était par cette fenêtre que le pauvre petit devait guetter... ce soir-là, pour fermer la grille. Il vit entrer et sortir tout le monde. Mais quelqu’un vint sur le tard, juste avant que ton père ne s’en retournât. Ernest attendit longtemps sans voir repasser l’homme, si longtemps que l’enfant s’endormit. Voilà ce qu’il n’osa avouer à sa mère, qui était dure et sévère, et de peur d’être traduit en justice et accusé, lui aussi. Il se faisait des chimères... qui se calmèrent quand ton papa fut relâché.

--Oh! mon Dieu! pourquoi tout cela n’a-t-il pas été élucidé à temps! s’écria désespérément la jeune fille.

--Oui! c’est la grande faute... la mienne comme la sienne!... car moi, Philo, oui, Philomène Pradin! répéta la mourante, passant ses doigts décharnés dans ses cheveux, j’ai su la négligence d’Ernest. Il était plus libre avec moi. C’est à cause du père d’Évelyne que j’ai retenu ce que je pensais. J’ai essayé de lui insinuer mon soupçon. Il n’a pas compris... Et voilà pourquoi j’avais tant pitié de vous tous! Je cherchais à vous obliger... pour réparer un peu... Mais, maintenant, il y a un autre tribunal à craindre... et je te dis ces choses, parce qu’il faut que ton père soit mieux innocenté...

La voix, sortie en violent éclat, sombra subitement. Il sembla aussi que la raison, surexcitée par l’effort, déviât et faiblît au bout de la tâche. Philomène, retombée sur ses oreillers, ne murmurait plus que des lambeaux de prières, coupés de mots sans suite, où passait sans cesse le nom du docteur Davier.

Raymonde, prostrée au chevet sur une chaise de paille, les mains à ses tempes douloureuses, essayait de démêler les aveux confus qui venaient de l’étourdir. Mais quelque chose échappait à son examen. L’énigme restait sans solution. Une poignante impatience l’envahit et la remit debout, près de la mourante.

--Philo, complétez, je vous en adjure, vos révélations. Votre neveu connaissait-il l’homme entré le dernier?... Écoutez-moi! Entendez-moi! Il faut que je sache tout!... Quel était cet homme?

La lueur vacillante des yeux troubles se raviva quelques secondes.

--Oui... tu dois savoir... Il ressemblait... nous avons cru... Un vaurien... le frère de Mme Davier...

Raymonde se rejeta en arrière, accablée et déçue. Elle regretta d’avoir prêté l’oreille à des divagations de délire, où subsistait une aversion tenace.

Elle avait ouï dire que l’âme, dans la détresse des derniers débats, exhale souvent le secret de ses sentiments dominants. Ernest avait pu se reprocher, lui, sa déposition incomplète, devant les magistrats. Mais la tante, dans sa rancune contre la seconde épouse du docteur, sous prétexte d’une vague ressemblance, ne trouvait rien de mieux que d’identifier le coupable supposé avec le frère de celle qui l’avait expulsée!

Quelle créance apporter à ces dangereuses imaginations de monomane? La jeune fille s’interdit d’en écouter davantage.

--Vous devez être fatiguée, dit-elle. Je vais appeler votre sœur.

Avec la divination suraiguë que donne l’approche de l’heure, Philo sembla percevoir les réflexions de la jeune fille. La main squelettique saisit le poignet mince.

--Adieu! Va-t’en! Pardonne comme dans le Pater Noster! Mais va, oh! va prévenir le docteur Davier, sans faute! Je veux le voir! Promets d’y aller.

Une seconde d’hésitation, puis Raymonde balbutia:

--J’irai... Et je vous pardonne, au nom de mon père comme au mien!

... Une terreur superstitieuse la précipita hors de la maison maudite. Elle s’enfuit par la vaste avenue et le dédale des rues voisines, guidée par l’instinct qui oriente l’oiseau sur le chemin du retour.

Dans l’obscurité naissante, Notre-Dame érigea son vaste vaisseau. La jeune fille se jeta dans l’église et, agenouillée, enveloppée de la douce pénombre de la nef, essaya de se recueillir, de se ressaisir, de coordonner ses idées emmêlées.

Elle pria, de toute sa ferveur, pour celui qui avait été persécuté au delà de la tombe, et sa pitié s’étendit à la malheureuse dont la conscience s’agitait au bord de la mort.

«Requiescat in pace! Pauvre femme ignorante!... Pourtant?»

De nouveau, le doute obsédant, implacable, s’implantait, envahissait la pensée. Pourtant?... Oui, pourtant, il y avait un coupable! Quelqu’un avait commis l’acte répréhensible.

«Quelqu’un autre que mon père! Quelqu’un qui pouvait entrer, à front découvert, dans ce salon hospitalier! Quelqu’un qui ne sortit pas par la voie habituelle et se déroba! Si le petit Ernest avait dit vrai!»

Elle se courba sur le prie-Dieu et, en dehors de sa volonté, les déductions continuaient de s’enchaîner d’elles-mêmes, avec logique et vraisemblance. Stanislas de Lancreau était un vaniteux, un médiocre, un incapable! Tout le monde le savait, et l’on supposait bien que le docteur Davier ne pouvait estimer ce déplorable beau-frère... Mais le docteur adorait sa femme, choisie par amour.

Raymonde se débattit avec angoisse contre la suggestion.

--Qu’il ait soupçonné la vérité sans la dévoiler! Non, non, je ne consentirai jamais à l’admettre!... Et si c’était là, néanmoins, le secret de sa générosité inlassable envers nous? Ce serait à n’avoir plus foi en personne!

Elle se revit, enfant enthousiaste, élevant son protecteur au niveau des plus grands, l’assimilant aux nobles modèles des vertus civiques ou guerrières, épris d’idéal, de désintéressement, de dévouement! Militaire, à son sens, il eût été l’émule de Hoche, ce Hoche à qui elle eût voulu offrir une fleur, chaque fois qu’elle passait devant sa statue. Dans la vie politique, il se fût montré l’égal de ce ferme et austère Bailly, dont elle étudiait avec amour les effigies sculptées et peintes, dans la salle du Jeu de Paume et au Musée, en leur attribuant une ressemblance avec la physionomie mélancolique et fine du médecin.

Devait-elle renier cette longue admiration et ce respect? Ah! ce serait le pire des supplices! Un écroulement intérieur!

--Mon Dieu! cria-t-elle en son cœur, délivrez-moi de ces insinuations perverses, de ces présomptions, irrévérencieuses et iniques! Surtout, que cette torture je la subisse seule! Et que ces perplexités déchirantes soient épargnées à ma pauvre mère!

Brisée, mais un peu apaisée, Raymonde quitta l’église et se dirigea vers la rue de Satory, afin de remplir la promesse faite à la mourante.

Mais le docteur, parti pour Paris où il dînerait, ne devait rentrer que tard. La jeune fille ne put songer à confier verbalement au domestique ni à expliquer sur une carte à découvert, la requête d’une femme détestée de Mme Davier. Elle reprit le chemin de la gare où l’appelait l’heure.

Là elle acheta une carte-lettre, et sous la lampe de la salle d’attente, griffonna ces lignes, qu’elle jeta ensuite dans la boîte de la station.

«Philo vous réclame instamment pour vous dire... les mêmes choses qui m’ont bouleversée! Mon père serait innocent du délit dont il fut accusé à la légère!

«Je n’en ai jamais douté. Mais eût-on pu fournir la preuve, en temps voulu, pour le décharger de ce poids honteux? Voilà la question qui m’affole!

«A vous, à Évelyne, mes constantes pensées.

«RAYMONDE.»

VIII

A l’heure même où Raymonde Airvault, fiévreuse et accablée, s’embarquait pour Saint-Germain-en-Laye, son nom remplissait un grave colloque dans le cabinet de l’éditeur Clozel.

Entre les affaires urgentes qui, cette fin de jour, appelaient le docteur Davier à Paris, il n’en était point de plus importante ni d’aussi épineuse que cette entrevue avec le père de Valentin.

M. Clozel lui ayant demandé la faveur d’un entretien particulier, le médecin, aisément, devina l’objet de la conversation désirée. Mais préférant que le conciliabule eût lieu ailleurs que chez lui, il répondit que, devant se rendre dans la capitale pour différentes démarches, il irait lui-même trouver l’éditeur, boulevard Saint-Michel, avant la fermeture des bureaux.

M. Clozel, quand le visiteur honoré se présenta, se répandit naturellement en effusions reconnaissantes. Il était extrêmement confus de ce que le docteur se fût dérangé pour lui rendre service. Mais M. Davier excuserait deux pauvres parents, mortellement inquiets, qui voyaient leur dernier fils, empoigné par la passion, décidé à tout braver, à tout risquer...

--Représentez-vous notre angoisse. Nous ne connaissons pas cette jeune fille. Elle mérite peut-être les éloges exaltés que lui décerne Valentin. Mais l’amour rend aveugle! Peut-être aussi n’est-elle qu’une créature habile, flirteuse, artificieuse et intrigante... adroite à dresser ses pièges?

--Non! non! tranquillisez-vous à cet égard. Raymonde est trop spontanée, trop franche et trop fière pour s’abaisser à de pareilles ruses.