Part 12
--C’est ce que nous a déjà affirmé Mme Forestier. Mais vous la suivez depuis plus longtemps. Mieux que quiconque, vous êtes au courant des antécédents--non seulement de la jeune personne--mais de la famille. Ah! docteur, docteur, voilà le point scabreux! Ni ma femme ni moi ne sommes gouvernés par l’intérêt. Nous avons dû subir des sacrifices trop douloureux pour ne pas sentir l’inanité, l’impuissance de l’argent. Le manque de fortune ne serait donc nullement un grief valable contre la jeune fille choisie par Valentin. Mais quelque chose prime tout à nos yeux: l’honneur! Notre nom modeste est sans tache. Il nous en coûterait terriblement, à l’un et à l’autre, de voir notre enfant s’allier à des gens... tarés, indignes d’estime, ayant une flétrissure dans leur passé...
Le médecin serra son pardessus, comme dans le frisson d’un froid subit.
--Les Airvault ne sont ni tarés ni indignes, prononça-t-il avec lenteur. Ils furent malheureux, simplement.
Clozel considéra son interlocuteur d’un œil perplexe. Comment les assertions du mari contredisaient-elles si complètement les imputations de la femme? Que signifiait cette divergence? La matière importait trop pour que l’éditeur ne se décidât pas à sonder le mystère. Il dit, hésitant:
--Mme Clozel a su, par Mme Davier elle-même, que le père de cette jeune fille fut emprisonné quelque temps.
Fulvie!... Ah! dérision! Un rictus releva les lèvres rasées du docteur.
--Airvault, oui! fut victime de la détention préventive, inculpé d’un vol qu’il n’avait pas commis. L’accusation tomba d’elle-même. La seule faute du pauvre homme avait été de tenter la chance du jeu. Mais ceux qui le connaissaient, le sachant incapable d’un larcin aussi stupide qu’odieux, tinrent à cœur de lui servir, en quelque sorte, de caution morale.
En termes laconiques et précis, M. Davier narra le fait-divers, la mort subite de M. de Terroy, la disparition du coffret d’argent, la découverte du camée-pendentif dans un tiroir du dessinateur, toutes les circonstances futiles et fatales qui projetaient l’idée de culpabilité dans le cerveau d’un magistrat à la fois blasé, sceptique et timoré.
M. Clozel écouta ce récit avec une attention soutenue. Mais, en dépit de sa volonté de bienveillance, sa physionomie et son attitude trahissaient la gêne, l’anxiété, le découragement.
--Tout cela est certainement pitoyable! déclara-t-il quand le docteur eut achevé. Et je ne m’étonne pas que ces réminiscences vous émeuvent! Vous avez suivi, jour après jour, les vicissitudes de cette famille. Vous pouvez prendre parti en connaissance de cause. Nos positions respectives, pour juger des choses, sont bien différentes, car moi, j’ignorais ces gens jusqu’à l’heure où mon fils me déclara qu’il passerait par-dessus tous les obstacles, comme son tank, afin d’épouser Mlle Airvault.
La voix plus basse, M. Clozel formulait l’objection capitale:
--Dans l’histoire fâcheuse, il reste cette grave lacune: le coupable n’a pas été découvert.
Le docteur fut repris de ce frisson qui, tout à l’heure, le secouait de la tête aux pieds. Il ferma le col de sa pelisse et lança un coup d’œil vers la grande horloge comtoise, qui égayait, de son cadran de faïence et de son balancier de cuivre, les sombres cartonniers verts et les étagères de livres.
--Excusez-moi de vous quitter! dit-il, en se levant. Je suis loin d’avoir achevé mes courses! Et j’ai un dîner de confrères.
M. Clozel, la tête penchée sur l’épaule, le front labouré de plis, se mit en devoir de reconduire son visiteur. Celui-ci, la main sur le bouton, se retournait:
--Mon cher ami, remettez-vous. Tout ce que je vous ai dit est exact. Mais j’ai tout lieu de croire que la vérité absolue se dévoilera... Je l’espère. Prenez patience. Temporisez avec votre fils. La jeune fille qu’il a en vue se montrera digne de votre confiance. Patience encore une fois!
Il ajouta, après une légère pause, entre haut et bas, presque bégayant:
--Peut-être vous appellerai-je... un de ces jours. Laissez tout alors et venez sans tergiverser! Au revoir!
Le docteur traversa les bureaux, la tête haute et le pas ferme. Mais, en tournant la rue Saint-André-des-Arts, il fut obligé de s’appuyer à la muraille, chancelant, une main crispée sur la poitrine. Le spasme réprimé par un effort immense, il reprit sa marche, sans égard pour son malaise et traînant ses membres courbaturés.
Minuit sonnait quand le médecin rentra chez lui. Parmi les diverses communications qui l’attendaient, se trouvait le billet de Raymonde, apporté à la dernière distribution.
Louis Davier, cette nuit-là, ne connut pas le sommeil. Dès sept heures, il commandait l’auto pour se rendre avenue de Saint-Cloud.
Mais sa visite, si matinale qu’elle fût, avait été devancée: Philomène Pradin était entrée dans le grand repos.
IX
La funèbre vision de la couche mortuaire s’ajouta au cortège d’idées noires qui pressaient Davier.
Au devant de ces multiples tristesses, planait une crainte, menace harcelante, qui reléguait dans la pénombre toutes les autres appréhensions, si poignantes qu’elles fussent.
Depuis les confidences de M. Clozel, confirmant les suppositions de Fulvie sur l’amour qui portait Valentin vers Raymonde, Davier ne cessait de creuser cette énigme: sa femme aurait-elle deviné aussi juste en ce qui concernait Évelyne? L’enfant, au cœur si tendre, avait-elle conçu une espérance condamnée à se flétrir?
Ah! s’il n’en était rien? Si ces conjectures tombaient à faux? De quel soulagement serait pour le père cette certitude qui lui donnerait plus de liberté d’action!
Aussitôt revenu à sa maison, le docteur monta à la chambre de la petite malade. Évelyne, couchée, paraissait idéalement enfantine avec le serpent doré de sa longue natte, ondulant sur la chemise finement brodée d’où se dégageait le col mince et laiteux.
La jeune fille, souriante, présenta son front poli au baiser paternel.
--Mon méchant docteur va-t-il enfin me permettre de me lever aujourd’hui? fit-elle, espiègle. J’en ai assez d’être clouée au lit! Et je ne veux pas d’infirmière! Je ne me sens plus du tout malade!
--Non! mademoiselle, charitablement, a passé son rhume à son petit frère! Le voilà en observation!
--Oh! que je regrette! Pauvre chéri! Mais tu le guériras vite, papa!
--On y tâchera! En attendant, vous resterez recluse, pour ne pas semer çà et là vos microbes! Ne te crois pas encore hors de cause, fanfaronne! Au lit! Au lit!... Et la tête au repos!... Que vois-je? Encore un bouquin!... Et d’importance! Un in-octavo pour le moins!
Et le docteur attirait une brochure, glissée sous l’édredon. Évelyne agrippa vivement le volume.
--Oh! papa! Il te paraît lourd! Et c’est une lecture si savoureuse, si réchauffante qu’elle vous enlève, vous ravit! L’histoire de la chère petite sœur Thérèse! Elle me transporte au troisième ciel!
--Reste sur la terre, mignonne, car je ne saurais te suivre si haut! repartit Davier, s’asseyant sur le fauteuil, placé au pied de l’élégante couchette laquée.
Et jetant un coup d’œil circulaire autour de la chambrette, décorée d’aquarelles et de gracieuses futilités:
--Tiens! j’avise là, près de la fenêtre, une encoignure tout indiquée pour un petit bureau de marqueterie que j’ai déniché quelque part, et qui, surmonté d’un vieux miroir, fera ici le plus bel effet du monde!
--Papa! tu me gâtes trop! Sans cesse, tu inventes de nouvelles gentillesses!
--Pour te retenir... ou pour me faire regretter... Car, je ne m’abuse pas!... Un jour, il faudra te céder! Que peut un pauvre vieux papa quand l’amour se met de la partie? Et puis, je serai enchanté--nonobstant--de faire sauter des petits-enfants sur mes genoux!
Sous le voltigement des paroles badines, l’âpre arrière-pensée continuait sa marche. L’œil du causeur contredisait le ton plaisant. Acéré, attentif, il épiait les moindres fluctuations de la physionomie transparente.
La peau nacrée du jeune visage se rosait légèrement. Les prunelles bleues, où dansait d’abord une lueur gaie, s’embuèrent de rêve. Puis Évelyne, les paupières lentement abaissées, s’immobilisa dans le silence. Mais sa pensée ne demeurait pas inerte. Une flamme monta à son front, ses lèvres s’agitèrent sans qu’aucun murmure en sortît. La jeune fille, enfin, dirigea vers son père un regard paisible.
--Tu parles de petits-enfants, papa! Je crains que tu ne puisses faire sauter sur tes genoux tous ceux que je veux te donner!
--Comment? As-tu l’intention de devenir une mère Gigogne?
Elle rit, puis, mutine, affirma avec un mouvement de tête volontaire:
--Oui! Oui! Mère Gigogne! Mère Gigogne d’une certaine façon!
Et aussitôt, étendant la main pour saisir celle de son père:
--Peux-tu m’écouter cinq minutes? Je vais te raconter une historiette.
--Va, Schéhérazade! acquiesça-t-il, le cœur étreint d’une frayeur mystérieuse.
--Cela date de mon dernier été à la pension. Il y a donc deux ans. Nous nous promenions toutes en forêt, un peu à la débandade. Nous venions de quitter la route des Loges pour prendre une avenue transversale, où nous nous amusions à chercher les derniers muguets. Au débouché d’un carrefour, nous fîmes la plus charmante, la plus amusante rencontre; une très jeune religieuse franciscaine,--ah! je la vois encore avec son bandeau blanc appliqué sur le front, et son ruban rouge et son crucifix, et cette expression de sérénité céleste!--une jeune religieuse donc nous apparut, poussant devant elle une grappe de marmots. Ils étaient tout petits, de l’âge où, trébuchant encore, l’enfant cherche la jupe de sa mère. Mais leurs menottes maladroites eussent déchiré l’étoffe légère du voile, si elles s’y étaient suspendues. Alors, pour les réunir et leur fournir un appui, la petite sœur tenait le milieu d’une énorme corde à puits, nouée de place en place, et les petites pattes se cramponnaient aux nœuds. Rien n’était plus touchant que ce vivant chapelet, si ce n’est la béatitude dont rayonnait l’angélique figure du guide... De ce jour, papa, mon rêve d’avenir se fixa!
--Évelyne!
Davier retirait brusquement sa main pour la porter devant ses yeux. L’enfant se souleva sur sa couche et, d’un souple glissement, parvint près de son père.
--Papa, cela devait se dire un jour ou l’autre. Pardonne-moi de te faire un peu de chagrin. Mais tu m’aimes trop, dis, pour m’empêcher... pour t’opposer!... Tu me ferais tant de peine!
De ses deux bras, elle attirait la tête qui résistait, et en baisait la tempe avec une tendresse ardente.
--Papa, mon bonheur est là! Comment t’en étonnerais-tu? Ne m’as-tu pas donné l’exemple en consacrant ton savoir, tes soins, tes forces au service des affligés? Me reprocheras-tu de me vouer au bien? Non... Dès que ta surprise sera passée, tu te diras: Dieu me bénit en indiquant à ma petite fille la voie où elle trouvera la sécurité!
Il eut un rire amer.
--Étrange bénédiction! Oh! malheureux que je suis!...
--Non! non! se récria-t-elle avec énergie. Pas malheureux! Je t’en conjure, ne dis pas ce mot injuste! Réjouis-toi avec moi! Je ne suis pas faite pour la lutte! Je me trouverai abritée dans une vie de retraite et de prière qui convient à ma nature, et qui, seule, peut satisfaire les besoins de mon cœur! Réjouis-toi, ô mon père que j’aime tant! Laisse-moi suivre l’appel! Ne regrette rien, rien, puisque j’irai vers mon bonheur! Je remercie Dieu de t’avoir eu pour père! Je veux que tu le remercies de venir vers ta fille!
Elle se pressait contre lui, roulant sa tête blonde câline sur l’épaule courbée. Hors de lui, Davier saisit le corps fluet aux aisselles, recoucha l’enfant, rabattit les couvertures et l’édredon d’un coup de main.
--Tu vas prendre froid! murmura-t-il d’une voix entrecoupée. Fais attention!
Et se dérobant aux supplications muettes du regard éploré et des mains jointes, le père sortit précipitamment de la chambrette pour descendre d’un trait à son cabinet.
Là, il s’écroula dans son fauteuil, les coudes sur la table, la poitrine soulevée de tumultueux sanglots.
--Évelyne! Mon ange! Se peut-il!...
La logique des choses lui apparaissait frappante, évidente, implacable!
L’enfant sans mère, étendant les bras pour y enfermer les orphelins et souhaitant une maternité innombrable! La jeune fille, effleurée peut-être d’un chaste espoir que le destin démentait, cherchant un idéal plus haut, l’Amour Éternel! Quel rigoureux enchaînement de causes, de faits et de conséquences!
Cher lis, trop suave et trop délicat pour de vulgaires contacts! Sans doute, Évelyne serait-elle prémunie des heurts grossiers et des déceptions communes, dans l’existence, fleurie de joies mystiques, qu’enviait son âme innocente! Mais pour le père, quel holocauste sanglant que le renoncement imposé!
Dans la consécration d’amour, que la vierge prononcerait avec allégresse, l’homme voyait le sacrifice de l’agneau immaculé, victime propitiatoire. Et il se courbait en tremblant, sentant, réel et tangible, l’enserrement de la Main Toute-Puissante. Tôt ou tard, l’heure arrive, l’heure de l’Immanente Justice que nul ne peut méconnaître, et qui se manifeste aux yeux mêmes de l’incrédule.
Au fond de sa conscience, le voile, trop longtemps maintenu, se déchirait en lambeaux, laissant visible la Vérité, le fantôme de la Faute initiale.
Jadis, il l’avait aperçue d’un éclair, cette Vérité haïssable, rigoureuse! Il refusa de l’examiner de près, car il se serait vu contraint de la manifester au dehors. Tout dérivait de là!
Maintenant, elle venait, irrésistible et barbare, elle s’abattait sur lui, elle remplissait son horizon!
Un choc interrompit la lutte morne où il s’épuisait: la perception d’une présence.
Sa femme, debout de l’autre côté de la table, se penchait vers lui. Il n’avait pas entendu le frôlement des pas sur le tapis, et sa figure, couverte de larmes, démasquée à l’improviste, montrait un tel égarement que Fulvie s’alarma.
--Grand Dieu! en quel état je vous retrouve! Qu’avez-vous? Évelyne serait-elle plus mal?
Une sincère inquiétude se lisait dans les yeux élargis de la femme. Le médecin secoua la tête.
--Non! rassurez-vous! Heureusement l’enfant va mieux. La fièvre a disparu.
--Alors?... Alors?... répéta-t-elle, intriguée.
Il la pénétra de ce regard triste, empreint de douceur, de pitié et de tendresse qui l’avait remuée, un jour, et faiblement, la voix si altérée que le timbre ne s’en reconnaissait plus:
--Ne m’en veuillez point si je ne vous réponds pas... immédiatement. Bientôt vous saurez tout ce qui doit se savoir...
Le mystère accrut l’angoisse de la jeune femme. Malgré sa bravoure naturelle, le courage lui manqua pour récidiver ses questions.
Elle dit, après une pause, avec embarras:
--Je regrette, étant donné vos préoccupations, d’avoir consenti à recevoir Stany à dîner, ce soir.
Elle ajouta, de plus en plus gênée, et baissant son front humilié:
--Il doit partir demain pour le Midi... ayant encore changé de situation. Je me propose de le gronder à ce propos. Il n’est plus d’âge à se montrer ainsi versatile! Mais je vais lui téléphoner de venir plus tôt. Je le renverrai les adieux échangés.
Davier demeurait silencieux, les yeux détournés. Fulvie se dirigea vers la porte. Elle s’entendit rappeler d’une voix affermie et nette. Son mari se levait et disait:
--Ne changez rien! Laissez venir votre frère. Je vous prierai même d’accepter un convive de plus. M. Clozel devait me visiter aujourd’hui. Je vais l’inviter à se joindre à nous.
X
Le soir venu, Mme Davier fut, à bon droit, stupéfaite de voir, très maître de lui, presque en belle humeur, l’homme surpris, le matin, dans la prostration, voûté sous un faix--invisible, mais accablant.
Avenant, libre et dispos--tout au moins d’apparence--le docteur semblait uniquement occupé de rendre sa maison agréable à ses hôtes, dont il avait augmenté le nombre en recrutant Maître Bénary. La présence de l’avocat stimulait particulièrement sa verve.
Bénary, jadis fourchette réputée--épaissi et un tantinet congestionné en ces dernières années--dosait maintenant nourriture et boisson avec une circonspection peureuse. Et le médecin l’en taquinait:
--Voyons, cher bâtonnier, vous, l’honneur de la table française autant que du barreau, vous, le gardien des saines et nobles traditions culinaires, vous, l’amateur de truffes, de coulis savants, dégustateur averti de nos crus nationaux, vous, le digne héritier des Grimod de la Reynière, des Brillat-Savarin, des Charles Monselet, de tous les illustres gourmets gratifiés du beau titre de _fines gueules_, dois-je avoir la douleur de vous voir déserter l’élite des disciples d’Épicure! J’en suis à ce point indigné que mes transports me jettent dans une intempérance de langage cicéronienne, genre d’éloquence que je réprouve!
Maître Bénary gémit comiquement:
--Jusqu’à quand, ô Louis Davier, me lapideras-tu de tes invectives et de tes périodes ronronnantes! Ne raille plus un misérable à qui tu infliges la plus barbare comme la plus raffinée des tortures: le supplice de Tantale! Vainement me font risette tes flacons poudreux de Bourgogne et de Beaulieu! Mes narines flairent avec délices les voluptueux effluves des sauces succulentes! Mais, au bord de cette table, chargée de tout ce qui doit charmer les yeux et le goût, se dressent à mes regards effarés les spectres épouvantables que tu évoques, oracle d’Esculape: Goutte, Sciatique, Dyspepsie, Gravelle! _Vade retro, Satanas!_... Il m’est inutile de savoir que _bonum vinum lætificat cor hominis!_ car par tes ordres, ô Torquemada, désormais tristement _Bibo Vitellium!_
Le médecin se mit à rire et, se détournant vers Stany:
--Vous qui vous lancez vers le cinéma, voilà un thème splendide: la table tentatrice, les fantômes implacables, le gourmand terrorisé: ainsi peut-on rajeunir le sempiternel tableau de Macbeth et de l’ombre de Banco.
--Très humoristique! convint Stany qui, ayant reçu, avant le dîner, une vigoureuse mercuriale de Fulvie, en guise d’apéritif, se tenait coi et sage, entre son beau-frère et M. Clozel.
Celui-ci n’était pas moins ébahi que Mme Davier du tour imprévu que prenaient les choses. En se rendant à l’invitation du médecin, l’éditeur croyait recevoir, comme conclusion de la conversation de la veille, le supplément d’informations promis et qu’il attendait avec impatience. Se trouver en face de convives étrangers, entendre des propos presque folâtres, lui était fastidieux. Le père de Valentin se scandalisait presque de voir le docteur Davier si différent de ce qu’il paraissait d’ordinaire, enjoué et plaisant, alors que ses deux enfants, malades, étaient retenus à la chambre.
En désespoir de cause, pour rompre un mutisme qui semblerait discourtois, l’éditeur échangea quelques mots avec son voisin, Stanislas de Lancreau.
--Vous vous occupez de cinéma, monsieur?
Stany, sans se faire prier, exhala son enthousiasme et sa jubilation. Oui! Il avait eu l’extraordinaire faveur d’être présenté à Bonnet-Durapet,--le roi, pouvait-on dire, des cinés actuels--et ce potentat l’engageait comme régisseur d’une troupe qui opérait sur la Côte d’Azur. Mais ce n’était là qu’un pied mis à l’étrier. Stany comptait transporter à l’écran quelques actes, restés dans son tiroir. Sa cervelle fermentait. Il voyait partout des sujets à films.
--Je vous en fournirai un tout à l’heure, dont on peut tirer un effet sensationnel, dit Louis Davier qui, depuis un instant, écoutait son beau-frère. Hé oui! je suis homme d’imagination encore plus que de science!... Demandez à Maître Bénary.
--C’est vrai, dit l’avocat! J’ai souvenance de certains petits vers satiriques... Mais avec votre goût très classique, je ne vous vois pas du tout inspirant un scénario de cinéma!
Là-dessus, il partit dans une charge à fond de train contre le ciné, genre inférieur à la pantomime, à la lanterne magique, etc. Mais le docteur, railleur, l’interrompit.
--Mon cher, prenez-y garde! Ne pas suivre son temps, c’est avérer son âge, consentir à vieillir, rester en arrière avec les infirmes! Plus éclectique que vous, j’accepte avec curiosité ce mode nouveau d’expression scénique, qui peut fournir des moyens d’instruction et de documentation extrêmement variés et féconds. Les drames, enregistrés par le film, ressusciteront le bon mélo, éducateur des masses populaires, qui vont toujours du côté généreux et possèdent un sens de l’équité que je souhaiterais...
--Aux magistrats! Impertinent!
--Et à tous les gens de chicane! acheva en riant le médecin, se levant pour passer au salon avec ses invités.
Le café, les liqueurs, les cigares distribués, Mme Davier s’éclipsa quelques minutes pour courir au chevet de Loys. Quand elle revint, le sujet cinéma n’était pas encore épuisé. La jeune femme prit une broderie et s’assit près de M. Clozel.
Le docteur, assis au centre du groupe, près d’un guéridon, écrasa le bout de son havane dans un cendrier.
--J’attendais votre retour, ma chère amie, pour vous exposer le thème de mon drame cinématographique. Comme tout causeur mondain, j’appréhende de voir couper mes effets. Aussi je réclame l’attention générale! Cela s’appellerait le Voile Déchiré!
--De quel voile s’agit-il? fit Bénary. Serait-ce le Voile du Temple?
--Peut-être un voile d’odalisque! avança Stanislas. L’Orient comme décor, ce serait fameux!
Davier porta à ses lèvres un petit verre de vieux cognac dont il but quelques gouttes. Fulvie s’étonna de ce geste; depuis longtemps, son mari s’abstenait de tout alcool. Une sourde inquiétude s’éveilla en elle. La physionomie du docteur lui parut étrange; le sourire s’effaçait, les prunelles se fonçaient. Peut-être étaient-ce là simplement des symptômes de concentration intellectuelle. Négligemment, le médecin releva l’observation de son beau-frère.
--Oh! quant au décor, mettez-y toutes les somptuosités que vous voudrez!--Une ville d’art... Bruges, Florence, Venise... ou Versailles même! Pourquoi pas?... Et cela à n’importe quelle époque!... Donc, en un palais, rempli de chefs-d’œuvre, vit un vieux seigneur, dilettante, qui se plaît à réunir une société choisie!... Tenez! je vois très bien cette fête à Versailles... au XVIIIe siècle ou même de notre temps. Vous me suivez bien? ajoutait-il complaisamment à l’adresse de son beau-frère, assis en face de lui.
--Très bien! assura Stany, dont les yeux verdâtres cillèrent nerveusement.
--Une soirée touche à sa fin. Musiciens, dames et gentilshommes se retirent. Le vieux seigneur confère avec l’intendant d’un de ses domaines, qu’il estime particulièrement. Il lui fait don d’un collier pour sa fille qui vient de se fiancer, la jolie Maddalena. Tiens! malgré moi, mon imagination m’emporte vers Venezia! Je vois la scène poétique, la nuit étoilée, les gondoles, attachées aux pali, la barque emportant l’intendant Raynaldo qui s’éloigne... N’est-ce pas suggestif?
--Absolument! approuva Bénary, avec une subite ardeur. Je vois cela par vos yeux, si on peut dire!
--Enchanté de vous intéresser, maître! Mon vieux seigneur--admettons qu’il se nomme Lazzaro--quitte le péristyle, rentre lentement dans les galeries vides. Il atteint une pièce plus étroite, où il a rassemblé ses trésors artistiques les plus précieux. Soudain, une tapisserie s’écarte, un homme surgit. Lazzaro, violemment surpris, porte une main à son cœur qui craque d’effroi; il étend instinctivement l’autre vers la tenture de la paroi dont la frange s’arrache. Et il tombe, sans une plainte, sur le dallage de marbre.
L’inconnu, interdit lui-même devant cette chute, s’approche, s’agenouille, desserre la cravate. Au fait, Lazzaro portait-il une cravate?... Ça dépendra de l’époque choisie! Vous vous documenterez à cet égard.
--Parfaitement! bégaya Stany, allongeant les jambes et roulant une cigarette d’un air dégagé. Continuez! Je palpite!
--Si le début vous empoigne déjà à ce point, je dois tout espérer des péripéties qui suivent! articula Davier avec une ironique satisfaction. Notre individu palpe la poitrine, le pouls de l’homme inanimé. Plus rien! Un cadavre! Quoi faire? Sa mimique traduit son embarras. Pas un serviteur en vue! Et puisque les soins sont inutiles! Son regard tombe sur une boîte à bijoux, encore entr’ouverte, dans laquelle on a vu Lazzaro chercher le collier, destiné à la fille de son intendant Raynaldo. L’homme, qui est jeune et alerte, saisit la boîte, la cache sous son manteau, saute par la fenêtre. On le voit, dans le dernier tableau de l’épisode, raser les murs d’une ruelle et gagner ainsi le Rialto. Hein! que de couleur locale!
Fulvie, pâlissante, oubliait sa broderie. M. Clozel, penché en avant, observait, apercevant enfin le fil conducteur dans ce dédale où il s’égarait d’abord. Louis Davier s’était levé, allant et venant lentement devant la cheminée, mais s’arrêtant parfois droit en face de son beau-frère.
--Voici les serviteurs qui découvrent le mort. Rumeur. Émotion! Affolement du personnel! On constate la disparition du coffret. L’intendant est resté le dernier. On trouve le collier entre ses mains. Tumulte. Raynaldo est arrêté.
--Bref! encore une erreur judiciaire! remarqua Maître Bénary! Mais il s’en commet de tous temps! J’en ai connu, pour ma part, de bien regrettables! Je vous demande pardon de l’interruption, cher ami, et encore plus à vos auditeurs... dont je trouble stupidement le plaisir.