Chapter 2 of 14 · 3947 words · ~20 min read

Part 2

--Oui, je craignais que tu ne cherches trop longtemps! Il est venu des dames pour voir... Petite-Mère... Elles ont peur du soleil, du vent... Et tout le monde s’est réfugié à l’ombre, près du Bosquet d’Apollon. Alors, je suis restée en sentinelle pour t’avertir.

--Petite chérie!

Évelyne, enfantinement, avait pris la main de son père. Il sourit aux yeux bleus, si limpides, qui cherchaient les siens avec adoration.

--Papa, tu seras content. Loys a fait de grands progrès tantôt. Il dit un mot nouveau: Bonjour! Et il a marché deux pas, tout seul!

--Ce petit raton!

Dans cette allégresse paternelle qui lui dilatait l’âme, devant la charmante figure, imprégnée de lumière, levée vers lui, Davier, par contraste, revit avec pitié un pauvre petit visage d’enfant, convulsé de détresse.

--Tu connais bien, je crois, Raymonde Airvault?

--Oh! oui, papa! Je jouais avec elle... dans le temps... c’est-à-dire, expliqua l’enfant avec embarras, dans le temps où Philomène m’accompagnait. Nous nous entendions toujours très bien. Et nous avons été aussi compagnes de catéchisme à Notre-Dame. C’est elle qui répondait toujours le mieux aux questions de M. l’abbé. Je la vois moins depuis... depuis que nous sommes de la paroisse Saint-Louis.

Après son mariage, le docteur avait, en effet, quitté son logement de la place Hoche pour un petit hôtel de la rue de Satory, dont les fenêtres découvraient la fraîche perspective du Potager du Roi. Il eût souhaité entourer de toutes les fleurs, de tous les rayons, la jeune déité de son nouvel amour!

Évelyne reprenait, intéressée:

--Est-ce que tu as quelque chose à me dire de Raymonde? Tu l’as vue? Comment va sa maman? Et son pauvre papa?

--Tout cela est triste! Le chagrin plane sur cette maison.

--Oh! papa! Et nous sommes si heureux, nous. Ils ne manquent pas de pain tout de même, dis?

--Non. Nous n’en sommes pas à cette extrémité. Ils sont malheureux autrement, très malheureux.

--Oh! je vais prier à leur intention, ce soir!

--Oui, mon petit ange. Si quelque voix a chance de se faire entendre là-haut, c’est bien la tienne!

Mais ils achevaient de longer le Parterre du Nord. Et à l’ombre des charmilles, enclosant le Bosquet où Apollon, sous les traits idéalisés de Louis XIV, reçoit les services empressés des Muses, apparaissait un large cercle de chaises: robes multicolores, chapeaux fleuris, jaseries bruyantes, voix aiguës, rires en fusées. La bande des brillantes amies de Mme Davier, qui, svelte et brune, accoudée au dossier de son siège, une écharpe safran retombant mollement de ses beaux bras nus sur sa robe blanche, rééditait la pose gracieuse de la Joséphine peinte par Prudhon.

IV

Mme Davier regarda tranquillement approcher son mari, sans changer d’attitude, et répondit au bonjour du docteur en lui présentant rapidement son élégant entourage: «Mme de X., Mlle Z., et Mmes O. et Y.» Puis, la conversation entre dames reprit, capricante et caquetante, effleurant les derniers scandales parisiens, la pièce la plus macabre du Grand-Guignol, le livre osé, interdit aux honnêtes femmes, mais que toutes, naturellement, brûlaient de feuilleter.

Le médecin, lui, s’écartait vite du cénacle pour retrouver le baby dont la nurse guidait les pas trébuchants.

--Papapa! criait impétueusement Loys, montrant, dans un rire d’aise, les quatre petites perles dont s’enorgueillissait son bec rose.

--Est-il joli! admirait naïvement Évelyne, agenouillée sur le sable. Lâchez-le, Mary, pour montrer à papa comme il se tient droit. Mais monsieur est un paresseux, un petit poltron! Il n’ose pas se risquer à marcher longtemps seul. Fi! que c’est laid d’avoir peur, pour un garçon! Attrape-moi vite, Loys! Vite! Vite!

Elle se mit à tournoyer comme une jolie poupée-toupie, faisant voltiger sa jupe à portée du bébé qui étendait inutilement ses menottes, et riait aux éclats.

Mme Davier, au bruit des roucoulements qui s’entrechoquaient dans le petit gosier, posa sur son fils le froid regard de son bel œil noir.

--Arrêtez! fit-elle, d’une voix impérieuse. Vous lui donnez le hoquet! Il est très mauvais de l’énerver ainsi, alors qu’on le couche de bonne heure. Toute la nuit, cet enfant en sera agité. Je pense d’ailleurs qu’il est temps de le rentrer.

Davier n’osa s’interposer. Comme tout vrai savant, il demeurait timide devant une mère, et professait volontiers que les théories des médecins sont déjouées par l’intuition de la femme. Il laissa donc, sans protester, Mary saisir Loys, qui regimbait, pour l’asseoir, de gré ou de force, parmi les dentelles de la riche petite voiture.

Le père et la fille, instinctivement, évitèrent de se rapprocher. Évelyne, déconcertée et attristée, recula dans l’ombre de la charmille comme pour se faire oublier. Le docteur Davier, au contraire, s’avança vers le groupe de dames et prit une chaise, avec l’intention de se mêler à l’entretien.

La présence du médecin fit relever d’un ton la causerie. Mme O. raconta un drame qu’elle avait vu représenter en Allemagne: un magistrat, chargé d’une enquête, découvrait que l’auteur de l’assassinat était son propre fils, et après un combat entre son cœur et sa conscience se décidait enfin à taire l’horrible secret et à laisser le crime impuni.

--Les Catons sont rares à notre époque! opina la jolie Mlle Z., pour faire preuve d’érudition.

--Oh! à toute époque, je suppose! jeta Mme Davier.

--Et puis, vraiment, quelle vertu... surhumaine et inhumaine! s’exclama une vieille dame, un peu trop plâtrée, mais agréable quand même avec ses yeux noirs, pétillants sous des bouclettes blanches. Livrer son propre fils! Brr! Si personne n’en devait pâtir, j’estime que le pauvre magistrat père fit bien! Pour moi, j’eusse agi de même!... Et vous, docteur?

--Sait-on quelles lâchetés et quels héroïsmes sont en puissance au fond de notre être? observa le médecin.

--Ce qui revient à dire, compléta Mme Z., que l’occasion fait les larrons... et les Catons! Étrange filiation d’idées! Cet homme antique, maussade et chauve, m’amène à songer à Béatrice Lenda, qui prétend ressusciter les danses ninivites. Il paraît que les représentations données aux intimes, dans son petit hôtel de la rue Vélasquez, sont absolument ahurissantes.

--Mais, fit la vieille Mme Y., les yeux étincelants de malice plus que jamais, si j’en crois les racontars, votre cher mauvais sujet de frère, Fulvie, serait des familiers de la maison. Vous devez avoir des renseignements par Stany!

A ce nom, la physionomie altière de Mme Davier s’adoucit. Stany, unique frère de Fulvie de Lancreau, gai compagnon des années de misère,--alors que le père et les deux enfants subissaient les tiraillements de la gêne, l’instabilité du jour et l’insécurité du lendemain--demeurait, pour la jeune femme, une affection qui primait peut-être les autres.

Stany, inconstant, paresseux, mais d’une grâce câline de grand lévrier, trouvait toujours son aînée indulgente. Jamais le garçon n’avait pu franchir le pont-aux-ânes du bachot. Peu importait à son insouciance! Vaguement journaliste, vaguement dessinateur, vaguement musicien, bredouillant l’anglais et l’espagnol, il occupait un très obscur emploi dans une agence de voyages. A vingt-quatre ans, Stany n’entrevoyait aucune possibilité d’améliorer sa situation--sinon par un mariage avantageux.

--Plus tard, très tard! répétait-il quand on lui parlait avenir.

Avec un cynisme ingénu, il laissait entendre qu’il possédait, avec le nom de Lancreau, une valeur monnayable.

Cette lignée turbulente des Lancreau, tout en gardant la particule à travers mille avatars et de nombreuses mésalliances qui en brouillaient le vieux sang, résumait aujourd’hui ses défauts dans Stany, et ses charmes patriciens dans la belle Fulvie.

Le père, plaideur enragé, avait vu fondre l’héritage de sa femme dans des procès sans fin. Échoué en dernier lieu dans une pauvre maison du Chesnay, aux portes de Versailles, M. de Lancreau, frappé d’apoplexie sur la route, recevait, par pur hasard, les soins du docteur Davier, dont la voiture passait, au moment de l’accident. Le docteur accompagna le malade au logis de ce dernier; la médiocrité banale du lieu s’effaça devant l’apparition d’une jeune fille éplorée, d’une grâce royale.

La frayeur, le chagrin de Fulvie animèrent, ce jour-là, ses traits glacés d’ordinaire, et leur donnèrent la beauté pathétique d’une Iphigénie. Le médecin emporta, dans son âme, cette image saisissante.

Au cours des semaines suivantes, il revit toujours Mlle de Lancreau à travers ce prisme de la première heure, parée des mêmes attraits touchants. Les crêpes funèbres accrurent encore ce charme mélancolique. M. Davier, bouleversé, envoûté, se décida à solliciter la faveur de guider les destins de l’orpheline.

Fille si dévouée, elle serait certainement pour Évelyne la tutrice vigilante et aimante qui tiendrait la place de la mère disparue.

Fulvie avait alors vingt-cinq ans. Aucun parti convenable ne s’était présenté jusqu’ici. Dénuée de ressources, ne possédant ni les talents ni l’énergie morale qui suppléent à la fortune, elle se voyait bloquée dans une impasse lugubre.

Le mariage qui se proposait lui assurait l’évasion dans une existence confortable et un cadre élégant. Ce mari roturier, d’âge mûr, assoté d’amour, serait un serviteur plein de gratitude et de soumission.

Ces réflexions secrètes, les suggestions de quelques sibylles telles que Mme Y. déterminèrent donc Mlle de Lancreau à devenir Mme Davier. Encore drapée d’un deuil sévère, elle vint prendre possession du charmant hôtel, préparé avec sollicitude pour la recevoir.

Naturellement, l’amoureux médecin ne déchiffra point l’arrière-fond mental de la déesse. Elle se laissait aimer avec une condescendance qu’il voulut appeler délicate et ombrageuse fierté.

La joie, l’orgueil de posséder un fils, achevèrent d’asservir l’époux. L’heureuse mère du délicieux Loys prit sans peine l’autorité souveraine, et gouverna tout autour d’elle avec une froide et indolente dignité.

Parfois seulement un malaise indéfinissable assombrissait Davier. Il évitait de le préciser, ce malaise. Car alors, il eût dû constater tout ce qui manquait à ses vœux! Abandon des cœurs, fusion des âmes, vie familiale plus étroite et plus chaleureuse.

Et c’était surtout en considérant sa douce Évelyne--timide et contrainte devant une _Petite-Mère_, pourtant impeccable--que le père sentait, au côté gauche, une piqûre intense et profonde.

... Cinq petits doigts, tendrement, effleurèrent son cou. Évelyne se tenait derrière sa chaise. Sans doute, la partie de grâces était finie et l’enfant, en tapinois, revenait se blottir près du père adoré, qui, sans se retourner, d’un frôlement de la nuque, répondait à la caresse.

Mme Y. tout à coup jeta un cri coquet de naïade effarouchée.

--Qu’est-ce que je vois? Quand on parle du soleil... on n’évoque pas toujours Louis XIV... mais Stany de Lancreau apparaît... Bonjour, jeune prince! Bonjour!

Elle clamait sa satisfaction, bruyamment, agitant son ombrelle pour activer la marche du jeune homme qui s’avançait, d’un pas nonchalant et glissé, la tête inclinée sur l’épaule gauche, onduleux comme un roseau que balance le zéphir.

En approchant, il enleva son feutre gris, artistement cabossé, et découvrit de longues mèches, d’une dorure artificielle.

--Nous parlions de vous justement. Vous arrivez à point! s’écriait Mme Z.

--Mais toujours Stany arrive à point... pour réjouir les yeux de sa sœur! appuya Mme Davier, étreignant la main molle, onctueuse comme celle d’un prélat, aux ongles travaillés par une manucure experte. Eh! mais, dis-moi un peu, Lauzun, pourquoi tu t’es versé un flacon de teinture sur le crâne, afin d’accentuer ta blondeur naturelle?

--Oxygène? Henné? Camomille! piailla le cercle hilarant, autour duquel le beau jeune homme distribuait sourires et gentillesses.

Très sérieux, avec une charmante conviction et des yeux candides, il répliquait:

--Mais oui! je me suis laissé teindre! C’était de toute nécessité! Dans la saynète que je viens de jouer chez Lenda, on me dit: _Blond comme le perfide Eros aux cheveux couleur de paille!_

--Bravo! bravo! voici de la conscience professionnelle, se récria Mme O., pâmée de rire. Parlez-nous de Lenda?

--_Blond comme le perfide Eros!_ ah! que cela lui convient bien! approuva Mme Y., frappant Stany de son éventail d’ivoire. Allons, joli dameret, venez un peu ici me raconter vos prouesses! Où en est votre projet de journal artistique?

Stany tira un gémissement du plus profond de sa cage thoracique.

--Il est encore aux limbes, madame! A moins que Pluton ne veuille le délivrer en lui apportant un gros sac d’or!

V

Stany était spécialement antipathique au docteur. L’homme de travail et de raison ne pouvait admettre facilement les façons de faire et l’existence déséquilibrée d’un paresseux, d’un raté à la cervelle légère. Il s’étonnait, à part soi, que, rigoureuse en ses jugements à certains égards, la sœur de Stany montrât une indulgence complaisante aux folies du jeune muguet, rétif à tout conseil de sagesse.

Davier souffrait de la prédilection témoignée par Fulvie à son frère. Jalousie inavouée, scrupules d’une conscience susceptible, qui ne s’exprimaient pas tout haut.

Aujourd’hui, tandis que le cercle frivole faisait fête au «blond Eros» et que celui-ci, réfugié près de la sémillante douairière, batifolait futilement avec un éventail, en débitant des insanités, le docteur sentit grandir jusqu’à l’exaspération son énervement.

Mirage bizarre! A cet instant, il retrouvait l’impression laissée par le regard furtif de Philomène, et la gêne mystérieuse, réflexe de cette impression, le ressaisissait. Il lui devint insupportable de subir plus longtemps ce caquetage de volière et la vue du puéril efféminé «aux cheveux de paille.»

Davier se leva et s’excusant en quelques paroles d’un enjouement forcé:

--Pardonnez-moi, mesdames, de renoncer à l’agrément de votre compagnie. Mais le piéton insatiable que je suis a besoin de détendre ses jambes. Je vais mettre à profit le temps qui me reste avant le dîner pour marcher un peu.

Personne ne protesta pour le retenir--pas même Mme Y. qui, tout à l’heure, essayait subrepticement de lui soutirer une consultation. Fulvie étendit languissamment son bras encerclé d’or, en jetant un coup d’œil sur sa montre incrustée de brillants.

--Vous avez jusqu’à huit heures, cher ami! Inutile de vous recommander l’exactitude. Vous êtes toujours ponctuel!

Sur ce congé presque gracieux, le docteur salua à la ronde, puis s’achemina par l’allée voisine. Quelques pas plus loin, une mignonne compagne le rejoignait à la dérobée. Plus loin encore, hors de la portée des regards, une étroite menotte se glissait dans la main virile qui se resserra.

--Papa! Papa! La bonne promenade que nous allons faire, tous deux!

Tous deux!... Ces mots se chuchotèrent avec un frémissement d’amour et de joie qu’eût envié un jeune amant, au premier rendez-vous! Le cœur paternel tressaillit d’un émoi doux et profond.

Mais dans la tendresse de ces paroles, perçait une plainte involontaire. Davier étouffa sa pensée, et enveloppa plus fort, dans la tiédeur de ses doigts, le poing menu.

--De quel côté irons-nous, Évelyne? Dirige!

--N’importe où! J’aime tout ici, surtout avec toi! Tiens! disons bonjour à Mme Flore que voici avec ses petits enfants, et puis visitons aussi Mme Cérès et sa famille!

--Volontiers! Ces dames méritent bien que nous leur rendions nos devoirs. Et ensuite!

--Ensuite? chercha Évelyne s’excitant de bonheur, nous passerons, si tu veux, devant le char d’Apollon, puis nous rejoindrons le Miroir et le Jardin du Roi. Ainsi nous reviendrons juste à l’heure, en sortant par la porte de l’Orangerie! C’est bien dommage que nous n’ayons pas le temps d’aller à Trianon!

--Allons-y en pensée seulement, ce soir! Tiens! voilà ton amie Cérès, qui consulte avec inquiétude le ciel, afin de savoir si elle doit presser la rentrée de ses gerbes!

A travers les ramures épaisses, les rayons déclinants s’allongeaient en flèches brillantes; des éclaboussures de soleil revêtaient le sol d’un tapis, moiré d’or et d’améthyste sombre. Évelyne, grisée, babillait comme une alouette en plein azur, Et le père, s’accordant au badinage enfantin, laissait pénétrer en son âme, sourdement inquiète et dolente, l’apaisante fraîcheur des branches vertes, des sous-bois parfumés, du bruissement argentin de la jeune voix.

Soudain, les deux promeneurs passèrent, de la pénombre des longues nefs de feuillages, à l’éblouissement du grand espace découvert, où les eaux du Bassin d’Apollon et du Grand Canal réverbéraient le ciel éclatant.

A l’est, le château s’illuminait. L’astre, descendant vers l’horizon, baignait de feux plus ardents la demeure royale. Les fenêtres étincelantes paraient d’une double rangée d’escarboucles la majestueuse façade.

--Papa, tu sais, déclara posément Évelyne, je n’aime pas beaucoup Louis XIV. Il a été dur et méchant, parfois, et si capricieux! Mais, tout de même, il a créé de bien beaux jardins! Comme ça devait être joli, les carrosses, les chaises roulantes, les seigneurs à perruques, et les dames avec leurs grandes robes chamarrées! Et sur le canal, les gondoles, les fêtes vénitiennes! Tiens! il y a des petits bateaux qui voguent! Veux-tu que nous allions jusqu’à la Flottille?

--Pressons le pas alors!

Mais quel était, devant eux, ce gentilhomme corpulent et guilleret, qui marchait en dodelinant de la tête, au rythme d’une ariette chantonnée à quart de voix?

--Ah! Maître Bénary, deux rencontres en l’espace d’une heure, alors que nous restons parfois huit jours sans nous apercevoir!

L’avocat s’arrêtait et saluait, avec une grave courtoisie, la fillette rougissante.

--Oh! oh! docteur, mes compliments! Vous voilà en _bonne fortune_!

--Vous le dites! Et pour continuer à citer du Musset, Évelyne, tout à l’heure, à sa façon, pastichait innocemment les Trois Marches de Marbre Rose!

«Que de grands seigneurs, de laquais, Que de duchesses, de caillettes»

--De talons rouges, de paillettes! continuait l’avocat souriant. L’idée de cette évocation s’impose à tous ici! On vit dans le passé à Versailles! Et c’est pour cela qu’on y devient forcément collectionneur!

--A ce propos, avez-vous fait affaire avec Lermignot? Vous semblez de belle humeur?

--J’ai acheté la carte. Mais cette poussée de contentement provient d’une cause plus sérieuse.

Ils arrivaient à l’embarcadère. Évelyne regarda avec de grands yeux d’envie les heureux mortels qui prenaient place dans les bateaux.

--Ah! tenez, s’exclama Maître Bénary, la satisfaction me rend à mes goûts juvéniles! Je fus un intrépide canotier de la Marne, au temps où j’étais escholier! Gente demoiselle, vous plaît-il d’accepter une navigation en cette nacelle? Ainsi votre charmante présence excusera les fredaines d’un vieil étudiant!

--Bénary, mon ami, vous voilà déchaîné!... Mais le temps nous manque!

--Oh! accordez-moi seulement une demi-heure! Mes bras en auront vite assez! Cette voiture nous attendra et nous ramènera à la ville en cinq minutes!

Tant de convoitise ingénue éclatait dans les yeux de la fillette que le père céda. Ce fut vite fait d’arrêter un cocher d’abord, de louer une barque ensuite, de s’y installer. Maître Bénary, joyeusement, saisit les avirons.

--Merci du plaisir que je vous dois, gracieuse Évelyne! A présent, bravons l’essoufflement! Je vais vous dire en trois mots, Davier, la chance qui m’advient. En sortant de la caverne Lermignot, je trouvai un confrère parisien, qui venait dîner à Versailles. Tout naturellement, il me parla d’un fait nouveau, se rapportant au vol commis chez M. de Terroy, et qui semble devoir arranger les choses au profit de mon client.

--Ah! tant mieux! proféra le médecin.

Évelyne, qui filtrait entre ses doigts l’eau dorée, comme pour saisir les perles du sillage, redressa la tête, prise d’un intérêt subit pour la conversation.

--Voilà! continua Maître Bénary, sur le front duquel commençaient de saillir des gouttes de sueur. Un revendeur suspect du quartier des Halles, à Paris, vient d’être arrêté pour recel de marchandises, volées chez un grand commissionnaire en dentelles. On a trouvé chez lui, en outre, un médaillon du collier de Terroy et deux topazes assez grosses, signalées dans l’enquête. Il dit que ces objets lui ont été apportés par un inconnu, ayant un fort accent anglais, qui s’est dit fils de famille dans la dèche, et obligé de lessiver les bijoux de sa mère. L’homme, probablement grimé, portait une barbe fauve; il était grand, remarquablement mince. Or Raymond Airvault est de taille plutôt petite, les épaules larges, râblé comme un Espagnol, et je ne crois pas qu’il parle anglais.

Le docteur tenait les yeux fixés sur la perspective du canal de Trianon. Le magnifique escalier à balustres, dont les courbes harmonieuses s’élèvent avec grâce vers les beaux arbres du parc mélancolique, semblait absorber toute son attention.

--Comme Watteau dut aimer ce site! murmura-t-il.

--Oui, c’est délicieux! Mais que dites-vous de mon histoire!

--Je... je ne vois pas très bien, je vous l’avoue, en quoi ces circonstances peuvent favoriser votre client... Ne pourra-t-on supposer l’ingérence d’un complice?

--Soit!... mais il y a déjà doute, et que le doute s’accroisse, l’inculpé en bénéficiera! reprit vivement l’avocat. Ah! si Raymond pouvait justifier la présence de la sacrée pendeloque dans son tiroir! Parbleu! l’explication qu’en donne le pauvre diable est assez plausible! M. de Terroy, averti de ses folies de jeu, le retint après le départ de ses autres invités pour lui laver la tête. Airvault ne cacha pas ses torts, et confessa les embarras où il s’était jeté, par sa faute, la dette «dite d’honneur» contractée dans un tripot où un mauvais ami l’avait introduit, la facture refusée, etc., tout cela rendu plus critique par la maladie de sa femme. M. de Terroy, paternel envers ce garçon qu’il a aidé à diverses reprises, lui prêta trois mille francs pour sortir d’embarras.

--Fort bien! Je sais tout cela! Mais la pendeloque!

--Nous y arrivons! M. de Terroy avait montré à tous ses invités le collier Renaissance, acquis le jour même, et qu’il enferma, en leur présence, dans un coffret de vieil argent avec des pierres non taillées, dont il voulait faire composer une parure pour sa petite nièce. La pendeloque du collier était détachée. Quand il fut seul avec Airvault, il pria celui-ci de prendre le dessin de ce camée--dessin qui serait communiqué à une Revue artistique--et il lui confia le pendant pour quelques jours. Raymond, en arrivant chez lui, retrouva dans la poche de son gilet le précieux objet auquel il ne songeait déjà plus, et l’enferma dans le tiroir de sa table à dessiner. Il repartait, le lendemain matin, pour Montmorency où il surveille, comme vous le savez, la construction d’une grande villa; la pendeloque lui sortit de l’esprit. Quel malheur qu’il n’ait parlé à personne du travail commandé par M. de Terroy! Enfin, le fait nouveau aura pour résultat de faire pousser davantage l’enquête et vraisemblablement sur une autre piste.

--Une autre piste?

--Oui, à mon avis, l’instruction n’a pas tenu compte suffisamment de la disposition des locaux.

Eugène, le vieux domestique, s’étant couché vers dix heures, l’entrée du pavillon fut à peu près libre jusqu’à minuit. (Il faudrait aussi interroger d’une façon plus précise la bonne femme qui fut chargée de verrouiller la grille afin de connaître l’heure exacte de la fermeture.) Quoi qu’il en soit, les verrous de la maison même n’étaient pas tirés. Et il n’y a pas de trace d’effraction. Or, si vous vous rappelez bien la disposition du pavillon, il existe, à l’entrée, un petit salon, parallèle à l’antichambre, et contigu au studio. Quelqu’un a pu s’y tenir caché, attendre la sortie d’Airvault--peut-être pour exposer une requête à M. de Terroy, envahi toujours par les tapeurs. Admettons un tapeur.--A sa vue, notre ami, violemment saisi, s’écroule foudroyé. L’autre, soyons charitables! veut le secourir--constate que tout est inutile. Sa main tombe sur le coffret. Autant de pris! Puis il sort par les issues ordinaires--ou bien il saute sur le terre-plein du jardin et se laisse tomber de la terrasse dans la ruelle qui passe derrière la propriété.

--Oh! oh! maître Bénary, vous avez une imagination de romancier!

--Persifleur! Si vous aviez étudié l’affaire comme moi, ces probabilités vous paraîtraient vraisemblables. Mais je ferais mieux de garder ma voix pour la barre! Est-ce assez idiot de jacasser de la sorte en ramant.

L’avocat toussa, s’érailla, reprit souffle, et les avirons, quelque temps paresseux, s’animèrent avec une nouvelle vigueur. L’embarcation retournait vers le port. Évelyne, assise à l’arrière, sa chevelure blonde traversée de soleil, inclina sa tête caressante sur l’épaule de son père.

--Oh! quel bonheur si le papa de Raymonde revient enfin chez lui! Je voudrais que tout le monde crût M. Bénary!

Lentement, M. Davier écarta sa main, demeurée en abat-jour sur ses yeux, et il murmura, comme quelqu’un qui parle pour élucider ses souvenirs: