Part 10
Ces ruines courent encore à travers toute la campagne, et c’est, entre Tunis et l’emplacement de l’ancienne Carthage, une longue file d’arcades dressant à l’horizon des piliers de briques roses, et cela sur des longueurs de deux cents et de trois cents mètres, pour se briser tout à coup, quitte à se relever plus loin comme les tronçons d’un serpent qui, tout coupé, vivrait et remuerait. Oh! la tristesse et la mélancolique leçon de ces inutiles arceaux s’effritant à travers la plaine et racontant, durant des lieues, la grandeur à jamais disparue d’une civilisation qui n’est plus! Une partie de cet aqueduc subsiste, encore intacte, et c’est elle qui apporte du Zaghouan et jusqu’au château d’eau, tout à l’heure cité, le trésor des sources qui alimentent Tunis; mais les ingénieurs français l’ont absolument enterré, enfoui, sous des remblais, dérobant l’ancien travail romain à la malveillance des indigènes et aux intempéries des saisons, et c’est l’aqueduc qui fertilisait jadis les jardins d’Hamilcar qui alimente aujourd’hui les jets d’eau des palais des beys; et Tunis a confisqué pour ses patios et pour ses places les sources nourricières de l’antique Carthage, comme elle a volé les mosaïques et les piliers polychromes de ses temples pour en orner les portes de ses mosquées et les angles de ses minarets.
Selon l’inéluctable loi de nature, la ville moderne a dévoré la ville morte, empruntant ses plus riches parures aux ruines mêmes de la défunte; elle a secoué ses cendres au vent dans un crible pour y mieux trouver les amulettes rares et les joyaux précieux, et c’est avec les ossements de Carthage qu’est édifiée la séduction de Tunis.
Nous revenions de visiter le Bardo, le Bardo des anciens beys que vient d’entamer la pioche des démolisseurs et dont il ne reste plus à l’heure actuelle que la fameuse cour des Lions; nous avions traversé des lieues et des lieues de trèfle et de luzerne en fleur et, les narines encore emplies d’une odeur de miel, nous venions de nous engager par la porte de Bab-Sidi-Abdallah, dans l’enceinte des murs,--les murs flanqués à cet endroit d’une ancienne forteresse, dont l’incurie orientale laisse depuis des siècles envahir la base par des amoncellements d’ordures.
Elle sert aujourd’hui de poste ou de caserne; le sommet de ses grosses tours rondes s’effrite dans l’herbe rase de hautes pentes gazonnées, car non seulement les fossés ont disparu, insensiblement comblés, mais des entassements de détritus et de boue ont submergé peu à peu l’ancien fort; et c’est maintenant, à l’ombre des hautes murailles, des pelouses mamelonnées où toute une vermine populaire s’ébat gesticulante, bruyante et colorée autour de psylles, charmeurs de vipères, et de bateleurs, faiseurs de tours.
Toute la lie du faubourg est là, hommes et enfants accroupis et couchés dans ces pittoresques poses comme en possèdent seules les races de l’Orient, et c’est dans l’herbe verte la bigarrure et le chatoiement de toutes les nuances et de toutes les couleurs, gandouras mauves et roses, vestes turquoise, turbans brodés de jaune, chéchias et burnous coiffant les faces rases de toute la gamme des rouges et drapant les épaules de toute la gamme des blancs, une incroyable palette grouillante, remuante, avec çà et là des trous noirs de bouches grandes ouvertes et le mouvement de deux bras levés et jetés en avant. Toute cette joie populaire applaudit à deux énormes portefaix qui luttent, car il y a des lutteurs aujourd’hui à la porte Bab-Sidi-Abdallah et, le torse nu, moiré de sueur, les deux hommes, pantalonnés de caleçons de cuir, essaient avec des mouvements lents et cauteleux de félins de saisir chacun le cou de son adversaire; ils ont tous deux d’effrayantes carrures, des faces de brutes à longues moustaches et le crâne en pointe des Barbares qui ont brûlé le Parthénon; ce sont deux Turcs de Constantinople.
Voilà déjà une demi-heure qu’ils se malaxent les chairs sans parvenir à se tomber; la populace bat des mains à chaque reprise. Trois élégants aux yeux gouachés de kohl dominent de toute leur hauteur l’assistance assise en cercle; des rires d’enfants s’égrènent dans la foule, derrière nous, car nous nous sommes arrêtés à les regarder. Ce sont, coupées de minarets et de coupoles de mosquées, les terrasses du faubourg d’Al-Djazira descendant jusqu’à la mer, toute une dégringolade de cubes blanchis à la chaux, échelonnant jusqu’aux lacs les degrés inégaux d’un escalier géant. Chaque moellon d’une de ces marches est une demeure arabe, et nous dominons tout le panorama comme du haut d’une invraisemblable pyramide, dont la première marche baignerait dans la mer.
Vis-à-vis nous, de l’autre côté du golfe, ce sont les silhouettes épiques des montagnes célèbres, le Bou-Kœrnin, le Djehel-Ressas et le Zaghouan, la fameuse montagne des sources, toutes les trois déjà vaporeuses dans le crépuscule, trois arabesques couleur d’iris que le mirage de l’heure fait étonnamment proches et hautes (on croirait qu’on va les toucher du doigt). Dans quelques minutes, elles se profileront en noir sur un ciel de soufre, un horizon en ce moment d’or rose, qui s’altère et verdit déjà.
Des rumeurs confuses montent de la ville européenne; des âniers passent, poussant devant eux leurs petits ânes gris et blancs chargés de couffes; il descendent eux aussi vers la porte de France, et nous les suivons.
Le Bou-Kœrnin, le Djehel-Ressas et le Zaghouan diminuent à mesure que nous descendons; tout est mirage dans ces pays de lumière, illusion et déception. C’est l’heure de la sortie des ateliers, l’heure où l’artisan tunisien clôt les volets de son échope; la vie et le mouvement affluent dans les rues avec une frénésie inconnue en Europe; les cafés arabes regorgent d’une clientèle affairée, bavarde, gazouillante, et ce ne sont autour de nous que mélopées étrangement chantantes; ces gens-là ont comme une caresse dans la voix.
Près du quartier de la brocante, nous faisons halte à la place des conteurs; elle fourmille de monde à cette heure crépusculaire. Trois êtres haillonneux, fantômatiques sous leurs capuchons effrangés, se tiennent accroupis au milieu de la place; le plus âgé, une figure de buis perdue dans une barbe de fleuve, récite d’une voix de rêve, monotone, lointaine, je ne sais quelle légende du pays; de temps à autre, les deux autres reprennent sa dernière phrase en refrain et se frappent les paumes en cadence, puis ils se taisent et le vieux diseur de légendes continue; un tambourin en terre est posé devant eux. Autour, c’est la foule attentive.
Qui accroupis, qui debout, les Arabes écoutent tous dans des poses d’extase avec des yeux ravis: véritable peuple d’enfants, le merveilleux les enchante; de temps à autre, un sou tombe dans le tambourin en terre, qui sert de sébile aux conteurs; la nuit tombe; à peine distingue-t-on maintenant les traits de leurs visages... Des sons de derbouka ronflent dans les cafés voisins, des zouaves permissionnaires passent, se hâtant vers le jardin de Djelbirb; des chauves-souris tournoient dans l’air.
QUATRE ANS APRÈS
A BORD DE L’«ABD-EL-KADER»
Lundi 10 janvier 1898.
Quatre heures à bord de l’_Abd-el-Kader_, quai de la Joliette.
Malheur à celui qui s’exile, Dit un maussade et vieux refrain, En Sardaigne comme en Sicile Il retrouvera son chagrin. L’éviter est peine inutile.
«Comme vous êtes heureux de partir!--Croyez-vous?--C’est bien à vous de m’envier, vous qui venez de l’Inde!--Oui, mais je reste à Marseille cet hiver.--Vous auriez dû aller au Caire.--Peut-être, mais cinquante francs par jour de dahabieh, c’est un peu chaud pour mon budget.--Surtout, ne manquez pas Tripoli, c’est une ville turque qui vous enchantera.» Et, dans le salon du paquebot, le jeune ménage et les amis qui sont venus me dire adieu, me serrent la main et puis s’en vont. Sur Marseille, une diluvienne ondée n’a pas cessé de tomber depuis le matin; il pleut encore à seaux, et les cheminées des transatlantiques, les vergues et les hautes coques garnies de cuivre évoquent, dans la brume de plus en plus dense, une humide et fantastique vision de Glasgow; la température est moite et d’une extrême douceur. A cela près, ce Marseille pluvieux est aujourd’hui un port du Nord; sur les pontons autour de nous, c’est une armée de portefaix coiffés de sacs, un fracas de grues et de leviers montant le chargement du bord; d’autres portefaix sont à fond de cale, arrimant les sacs et les caisses de toutes provenances; c’est un tumulte assourdissant, et la pluie tombe toujours... Six heures, nous sommes encore à quai, nous avons déjà deux heures de retard avant d’avoir quitté le port; il nous faut attendre l’embarquement complet des marchandises... Une cloche, c’est le dîner; nous nous mettons à table; nous sommes treize, sans compter le commandant; le médecin et le commissaire du bord, les autres passagers sont déjà couchés dans leurs cabines, et nous sommes encore à quai... un bruit de chaînes, l’hélice racle et le bateau dérape.
Nous partons; en route pour Tunis. La mer est toujours douce quand il pleut.
Mardi 11 janvier.
Sept heures du matin, en Méditerranée, sur l’entrepont que lave à grande eau l’équipage. La nuit a été bonne; j’avais hâte de quitter cette cabine où la tête tourne, tant on y étouffe. Trois passagers tôt levés font comme moi les cent pas le long des bastingages; nous filons dans la brume, assez durement secoués par une mer d’un bleu d’encre de Chine, presque noire, aux vagues on dirait schisteuses. La notion de l’heure se perd à les regarder. Peu à peu, d’autres passagers se montrent: tous ont arboré des caoutchoucs et des casquettes extraordinaires; il y a des visages bien tirés, mais tous préfèrent la grande brise du large à l’air empuanti et au bruit de cuvettes des cabines. Autour de nous, la Méditerranée continue de chevaucher avec des lames dures et courtes, d’un bleu qui s’assombrit encore; à l’arrière, trois goélands tournoient, blancheurs planantes attirées par les déchets des cuisines.
Onze heures. Nous ne sommes plus que neuf à table, quatre passagers déjà manquent à l’appel, mais l’appétit de ceux qui restent fait honneur aux estomacs français, car, sur ces neuf, deux seuls sont Anglais et les absents sont Belges... L’Anglais déclare que les Français mangent des couleuvres, des anguilles de haie, aôh! comme il dit; je pourrais lui répondre qu’on lui en a fait avaler une de belle dimension, le jour où on lui a raconté cette histoire, mais il me plaît d’entretenir les illusions d’Albion.
Quatre heures. Les goélands, qui étaient trois ce matin, sont maintenant devenus essaim: ils sont seize, dix-huit, vingt et un, vingt-quatre, car on a peine à les compter à travers les ellipses et le caprice de leur vol; d’heure en heure, leur nombre s’augmente, d’où viennent-ils? Mais il nous suivent obstinément acharnés, comme après une proie vivante, à l’arrière du bateau; leur voracité est si grande qu’ils arrivent à planer presque sur notre tête; jamais je n’en avais vu de si près, on pourrait presque en saisir avec la main.
Oh! caresser le plumage vierge du goéland!
soupire un des plus jolis poèmes en prose de Judith Gautier, celui de l’_Ile de Siloë_, l’île où il pleut toujours! L’adorable bête, en effet! le gris cendré, presque blanc de son corps effilé comme celui d’un poisson, la large envergure de ses ailes, ses grandes ailes taillées en biseau comme pour mieux couper l’air, et la grâce, la mollesse de son vol comme bercé dans l’espace, leur brusque plongeon, comme une chute, les deux pattes pendantes pour fouiller la vague du bec, et, sur ce ciel de brume, les chassés-croisés, les lacs et les entrelacs et les arabesques imprévues de leurs planantes blancheurs.
Nous sommes installés deux ou trois à l’arrière et leur jetons des morceaux de pain. Ils tournoient avec des piaulements plaintifs comme jaillis même de l’écume du sillage, ce sillage où la Méditerranée labourée par l’hélice devient d’une transparence de saphir pâle, d’un bleu si liquide et à la fois si vitrifié qu’on ne se lasserait jamais de le regarder... Oh! le bleu de la vague bouillonnante et déchirée sous le poids du navire, comme il vous fait comprendre la fable des sirènes et toute la mer peuplée d’yeux et de cheveux de femmes des théogonies antiques!
Cinq heures. La mer se fonce, la brume augmente, les goélands se font plus rares, et ce brouillard plus dense dans le brouillard, à notre gauche, ce sont, seulement devinées, les côtes de la Sardaigne... L’_Abd-el-Kader_ danse de plus en plus, la nuit sera mauvaise.
Six heures. Nous ne sommes plus que six à table, trois passagers manquent encore; le bateau tangue horriblement, et chacun se dit avec angoisse: «Serai-je aussi malade?»
* * * * *
Mercredi, sept heures, en Méditerranée. Une mer terrible qui n’a pas cessé de faire rage toute la nuit; il y a douze heures que nous tanguons sans une minute d’accalmie; je n’ai pu fermer l’œil, la tête et l’estomac pris de vertiges, anéanti, depuis douze heures, dans l’affreuse sensation du sol qui se dérobe, et qui remonte brusquement sous vous, douze heures sans interruption de montagnes russes, songez à cela, Parisiennes, avec l’aggravation des paquets de mer s’écrasant aux hublots, des moments atroces, où l’hélice sortie de l’eau tourne dans le vide, _la casserole_, comme on dit à bord, et du bâtiment craquant dans toute sa charpente... Aussi, tous les passagers sont malades: je suis le seul debout, dans les premières du moins... Sept heures, et nous devions arriver à Tunis à cinq. Ces côtes, en face de moi, à travers la bruine, c’est la pointe de Bizerte; nous n’entrerons dans le canal de la Goulette qu’à dix heures, cela fera cinq heures de retard. La Méditerranée remueuse est d’un vert glauque d’Océan; elle est écumeuse et striée de lividités opaques qui me rappellent les mers démontées de mon pays, en mars. Bon, voilà qu’il pleut à verse, et nous tanguons toujours!
Un marin de l’équipage, une brune figure de Provençal aux étranges yeux clairs, vient à moi en prononçant mon nom. Où ai-je déjà vu, ce visage? L’homme se nomme, et je me souviens, à Hendaye, l’autre été, chez Pierre Loti, à mon retour d’Espagne... Léo Témesse. Il fut le compagnon de voyage de Lucien Viaud à travers la Galilée et les sables de Pétra, et c’est à lui que Pierre Loti a dédié la belle trilogie qui commence au _Désert_ et finit à _Jérusalem_... Comme on se retrouve! Oh! l’imprévu des voyages et des rencontres qu’ils comportent, Hendaye, la Bidassoa et Fontarabie fauve et morne dans le gris moiré du golfe de Biscaye, Lévy Durmer installé dans la villa de Loti et en train de faire son portrait, comme c’est déjà loin, tout cela!
Et nous nous retrouvons, le long des côtes de Tunisie, sur une Méditerranée tourmentée d’hiver; mais son service appelle mon interlocuteur ailleurs, nous nous serrons les mains: adieu! qui sait si nous nous reverrons jamais!
Onze heures, le déjeuner. Nous sommes trois à table, la pluie a cessé; la mer, d’un vert pâle comme dans les tableaux de Whistler, vient mourir dans des lueurs jaunâtres aux bords d’une grève plate d’un vert de jeune pousse; des gros cubes blanchâtres s’y ébauchent, qui sont des villas musulmanes. C’est, sur un ciel de lait, un paysage d’une douceur infinie, une harmonie de gris perle, de blanc de plomb, de vert glauque et de vert d’asperge qui fait songer aux plus fines et aux plus atténuées aquarelles de l’école moderne. Déjà, derrière nous, fuit une haute colline où blanchissent d’autres villas, c’est la montagne de Carthage avec son village arabe, villégiature de riches, Sidi-Bou-Saïd; puis la colline s’abaisse, et cette masse, d’un blanc lumineux, comme de l’argent sous le ciel bas, c’est la cathédrale fondée par Mgr Lavigerie, le cathédrale et ses Pères blancs. La mer est tout à fait calme, d’un vert limoneux de canal. Nous entrons dans le canal de la Goulette. Trois quarts d’heure encore, et nous serons à quai de Tunis.
Des visages non encore vus, des passagers inconnus, enveloppés de caoutchoucs et de plaids, envahissent la salle où nous mangeons; c’est un encombrement de valises, de fusils et de couvertures. Ce sont tous les cloîtrés du mal de mer qui remontent des limbes des cabines à la lumière du jour; nous arrivons.
QUARTIERS DE TUNIS
LA PORTE DE FRANCE
C’est, à Tunis, ce qu’est la place du Gouvernement à Alger, le centre du mouvement de la ville, mais du mouvement européen, la place des cochers, le rendez-vous indiqué des touristes. C’est là que sont groupés les grands magasins, les cafés, les libraires, tous les fournisseurs à l’instar de Paris et de Londres, dont peut avoir besoin Cosmopolis en déplacement. L’air d’une fausse rue de Rivoli avec son côté de maisons à arcades, c’est l’avenue de France avec, à l’horizon, les palmiers de la Résidence et la steppe encore à peine bâtie de l’avenue de la Marine. L’aspect en est médiocre et rappellerait à la fois la place Masséna de Nice et celle de la Liberté de Toulon, sans sa foule grouillante et déjà colorée d’Arabes en burnous, de Maltais, de Siciliens, de nègres vendeurs de macarons et de pâtisseries arabes, crieurs de bouquets de violettes et, pêle-mêle avec les Tunisiens vêtus à l’européenne, mais coiffés de chéchia à long gland de soie bleue, des ordonnances et des soldats de la place.
C’est une foule peuple, bavarde, affairée, stationnant en groupes haillonneux et querelleurs, des faces lourdes et moustachues de Maltais à côté des profils ciselés et des yeux aigus des têtes siciliennes; les complets jaunâtres, les sombreros déteints, les bonnets de fourrure et les bottes à hautes tiges chères à toute la racaille latine; et cela joue dans les buvettes, attablé le long des journées autour de cartes graisseuses; et ce sont des jurons et ce sont des menaces et des offres de service à l’étranger qui passe, mais proférés sur un ton chanteur et caressant dont la douceur zézayante étonne; et puis, sur ce fond roux de loques européennes, des faces camuses de nègre, taches noires rehaussées de la blancheur d’un burnous et du rouge vif d’un turban, l’envolement écarlate d’un manteau de spahi, le drap bleu soutaché de noir d’un costume de juif, l’éclat tapageur d’une couffe de piments frais qu’un Arabe emporte, la grotesque silhouette blanche d’une femme indigène, coiffée du hennin et trébuchant sur d’énormes hanches empaquetées de voiles, la joliesse claire et comme nickelée d’un dolman d’officier de chasseurs, et, dans des odeurs de jonquille, des relents de poisson frit et de beignets arabes, le caquetage assourdissant, la rumeur incessante et les voix enfantines des vendeurs et des camelots, dont la Porte de France semble être, de l’aube au soir, le perpétuel et bruyant rendez-vous.
LES SOUKS
Après la Porte de France, deux rues tortueuses, commerçantes et étroites bifurquent et montent vers la ville arabe. Parties d’une petite placette, on dirait réservée à l’industrie des cireurs et des pâtissiers arabes, elles s’enfoncent, odorantes et malpropres, entre des étals de bouchers, de marchands de légumes et de brocanteurs, dans un pullulement d’indigènes de tout âge et de toutes classes; marée arabe dont le flot qui monte et le flot qui descend emplissent de jambes nues, de gandouras, de burnous et de turbans les étroites travées, obstruées déjà de petits bourricots chargés de légumes, de provisions, et même de gravats de démolitions empilés dans des couffes; _Arroua, arroua_. Ce sont et la rue de l’Église et celle de la Kasbah; toutes les deux conduisent dans les Souks...
Les Souks sont le charme, la séduction et le danger de Tunis. Ils sont le charme des yeux, la séduction des sens attirés et pris par les couleurs, les nuances et les senteurs, ils sont aussi le danger pour les bourses, ils sont la dette embusquée derrière les colonnes rouges et vertes dont s’encadre chaque échope marchande. Les Souks, c’est le piège tendu par l’Orient à l’Europe, l’inévitable nasse aux fines mailles de soie, mailles ténues, chatoyantes, mais dont toutes se resserreront sur vous et vous prendront à la gorge, pour peu que vous ne sachiez point vous défendre contre la caresse enfantine du parler des vendeurs, l’enveloppement de leurs gestes et leur offre de _kaoua_ (le café qu’ils vous invitent, implorants presque, à venir prendre chez eux, au milieu de leurs coussins et leurs tapis d’Asie). Les Souks, c’est votre budget grevé pour des années, si vous ne savez pas éventer les ruses et les travaux d’approche des courtiers fripons et harceleurs, toute cette nuée de guides et de pisteurs que les Souks envoient chaque matin guetter l’étranger riche à la porte des hôtels, juifs et musulmans rapaces, juifs surtout dont le commerce arabe a fait des rabatteurs, affiliés et affidés aussi des Vieux de la Montagne contre la bourse des roumis, pisteurs et guides qu’une trouvaille heureuse d’un journaliste tunisien a baptisés du nom de Vautours,
Constantine a ses charognards, Tunis a ses vautours.
Les vautours des Souks! et sous leurs voûtes blanchies à la chaux et leurs toitures de planches disjointes, voici, baignés d’ombre et de lumière, les mille et un dédales du souk aux parfums, du souk des tailleurs, du souk des femmes et du souk aux étoffes, la cité même de la couleur, de la richesse et du clair-obscur...
Mystérieuse pénombre trouée çà et là d’un filet de soleil, une foule gesticulante et diaprée s’y démène, Arabes et juifs, les Arabes en gandoura rose, bleu turquoise, vert d’eau, mauve, orange ou gris de fer, les juifs en veste et culotte bouffante, la plupart en drap bleu pâle, reconnaissables à leurs mollets énormes et aux larges yeux noirs de leurs faces encore plus pâles et plus bouffies que celles des marchands maures; et c’est le souk des fruits secs avec ses jattes de bois et ses couffins d’alfa débordant de caroubes, de pois chiches, de pistaches et d’amandes, ses sacs de _beller_ et des régimes entiers de bananes et de dattes! Que de marchés longtemps débattus autour d’une livre de fèves grillées, que de conciliabules pour une poignée de raisins secs! La rue des Tamis le traverse, mais c’est auprès de la grande Mosquée de la Zitouna que l’émerveillement commence.
A peine a-t-on dépassé la haute colonnade interdite aux roumis (le temps d’une halte devant le grand escalier incessamment monté et descendu par des fidèles), vous êtes dans le souk aux parfums.
Odeurs à la fois écœurantes et violentes d’essences de rose et de jasmin, c’est, dans un long couloir-voûte soutenu par des piliers au coloriage brutal, une double rangée de boutiques aux boiseries peinturlurées avec un goût barbare, une galerie de véritables niches auréolées de cierges de toutes grandeurs, quelques-uns à cinq branches: cierges aux extrémités rouges, vertes et dorées, longs flacons de verre peints d’arabesques d’or, de verre bleu pour le kohl, de verre blanc pour les essences, toute une enfilade d’étroites petites chapelles d’une ornementation criarde où s’encadre, tel un Boudha dans la pénombre de son temple, un parfumeur indolent et blafard... Avec des langueurs de captifs derrière leurs comptoirs encombrés de flacons et de boîtes, ils se tiennent là le long des jours, les aristocratiques et pâles vendeurs du souk.
Une corde pendante à la portée de leurs mains pour les aider à se hisser dehors, ils demeurent là au milieu des vastes corbeilles remplies de henné et de souak, vous hélant nonchalamment au passage et sans autre mouvement que celui du fumeur faisant tomber les cendres de sa cigarette; pas d’autre appel au client. Un peu dédaigneux, efféminés et blêmes dans leurs longues gandouras de drap fin et de nuances mourantes, ils forment dans les Souks une classe à part.