Part 14
Au loin, la ville profile, hautes et blanches, ses murailles dentelées; derrière, ce sont les jardins avec leurs cyprès et leurs palmiers souples, et, dans l’enclos où l’eau des réservoirs dort, attendant la cruche qu’on y viendra plonger, des Arabes en burnous causent, indolemment couchés, groupe biblique, sans l’uniforme d’un spahi étendu parmi eux, spahis indigène échappé du camp et venu, lui aussi, pour surprendre les femmes, car elles défilent là une à une pour puiser aux citernes, leur cruche de terre sur l’épaule, les mystérieuses Orientales voilées.
Nomades aux hanches enroulées dans des cotonnades bleuâtres, petites filles aux yeux déjà mouillés de kohl et toutes bruissantes de lourds bijoux d’argent des épaules aux chevilles, Mauresques en longs suaires à la démarche balancée, toutes entrent dans l’enclos des citernes.
Pareilles à un cortège de lents et blancs fantômes dans cet endroit qu’on dirait plein de tombes, elles processionnent entre les dômes, et avec des indolences d’attitude et des gestes... (Loti écrirait millénaires, et, en effet, attitudes et gestes, depuis quatre mille ans et plus, n’ont pas changé), elles attachent leur cruche à une corde, la descendent dans la citerne, attendent un moment penchées, puis la remontent et la remportent suspendue sur leur dos par leur corde mouillée... et les hommes vautrés là, les regardent... Puis, c’est un vieil Arabe escorté de deux petits enfants qui à son tour vient y puiser; il s’agit de faire boire l’âne, l’âne de la famille demeuré sur la route, et c’est une joie que cette vieillesse caduque aidée de ces deux enfances encore maladroites pour manœuvrer la cruche, la corde et le baquet; puis viennent d’autres femmes et puis des chameliers.
Tout ce monde vient s’approvisionner, l’eau est rare dans la campagne: La citerne attirante réunit autour d’elle le Maure et le nomade, le désert et la ville, la brousse et la mosquée: c’est l’endroit où l’on rencontre les femmes, et Rébecca offre toujours à boire au chameau d’Eliézer.
Dans le pays du sable et du palmier, les amours de Jacob sont celles d’Hassen et d’Ahmed Ben Ali; l’Orient est stationnaire; depuis trente siècles ici, rien n’a bougé.
A BORD DU «TELL»
Mercredi 9 février.
A bord du _Tell_, en partance pour Tripoli:
Je suis l’antique amant de la jeune Aventure, En notre épithalame ivre d’embrun amer, Je veux vous mener, fils de l’Acte et de la Chair, Dénouer l’horizon ainsi qu’une ceinture.
Éperonné d’horreur et fouaillé d’éclair, Quand le vaisseau me suit et geint sous sa mâture, J’aiguise en mon élan vers la chose future L’angle passionné de l’étrave et la mer,
La coque se lamente et pleure la poulie: L’arbre au vallon natal rêve dans l’embellie; Seul, stupide et sublime, aux quatre cieux je tends
Mes yeux infatigués de nourrir les mirages, Ma lèvre, où l’homme altier sculpta pour tous les temps Cette soif d’infini qu’abreuvent ses naufrages.
Ces beaux vers de M. d’Humières, cette _Chanson de la Figure de proue_ qu’il me lisait, il y a un mois dans sa villa de la Mitre, à Toulon, ce m’est une mélancolique joie de me la réciter, accoudé aux bastingages du _Tell_, pendant que le lourd bâtiment s’enfonce dans la nuit au monotone et sourd roulement des vagues.
Je suis seul sur le pont, il y a cinq heures encore tout grouillant d’Arabes et de soldats, pitoyables bat’ d’Af et hâves disciplinaires embarqués pour Gabès, Gabès, ce sous-Cayenne du Sahel...
Il y a cinq heures, sur le quai de Sfax, encombré de hangars et de marchandises, c’étaient les cent pas, éperons sonnants et tailles cambrées, de toute une trôlée de sous-offs de spahis, maréchaux des logis venus là en bande voir partir le paquebot-poste. On vient bien, en province, voir passer les trains. Oh! la promenade des désœuvrés autour des gares, les tristes distractions d’une vie de garnison! Puis, ce furent les adieux de sveltes officiers venus escorter un des leurs à bord, l’embarquement grotesque de deux juifs retardataires, hissés avec des cordes hors de leur barque à bord du _Tell_ déjà sorti du port; et puis, dans le branlebas de la soupe sonnée pour le troupeau parqué dans l’entrepont, Sfax a disparu de l’horizon, Sfax et la plate étendue de ses campagnes semées de taches blanches dans le vert bleuâtre de ses jardins innombrables... tant de villas et tant d’oliviers!
Et maintenant, dans le silence et les ténèbres, je suis seul avec le lieutenant de quart à veiller à bord; seul, non, car deux points brasillants me dénoncent dans la nuit deux fumeurs, deux pauvres malheureux des compagnies de discipline qui, eux aussi, ne peuvent dormir. Dans l’entrepont, par le grand trou béant où la grue descend et monte les marchandises, je distingue un tas de loques et de formes humaines roulées dans des couvertures, soldats et Arabes couchés là pêle-mêle et dormant les uns sur les autres dans une torpeur de bêtes, pitoyables épaves que berce le roulis!
Jeudi 10 février.
Dans la nuit, un tumulte, des cris. Je monte sur le pont: le _Tell_ est entouré de voiliers, de grandes chaloupes fantômes montées par des Arabes... Ces capuchons dans l’ombre, des pirates de légende ou des pénitents blancs? Nous sommes mouillés devant Gabès, et ces spectres d’Orient à bord de ces voiliers qui paraissent si blêmes, ce sont des portefaix de l’oasis venus pour décharger les marchandises du _Tell_; puis une autre chaloupe accoste, montée par des rameurs, des Siciliens, ceux-là; et, toute la nuit, ç’a été un crissement de poulies, un fracas de caisses incessant et sourd. Les pauvres soldats, les indigènes de l’entrepont ont été dérangés brutalement; on démontait les planches où gisait leur sommeil; on aurait eu plus d’égards pour des animaux, et jusqu’à l’aube, nul d’entre ceux-là n’a pu fermer l’œil.
A sept heures, le hâve et frissonnant troupeau est descendu dans la chaloupe des Siciliens, qui les ont emmenés.
Une longue bande de sable et dix lieues de palmiers, verdure poudreuse dans de la lumière, c’est l’oasis; et une tristesse un peu niaise m’a pris en songeant à tous ces inconnus, mes compagnons de bord d’une nuit, et que je ne verrai jamais plus.
Sur le _Tell_, le déchargement a continué, et je n’ai même pas eu le courage d’aller à terre; nous repartions à midi.
Et, pendant cinq heures, ç’a été, dans une lumière éblouissante, le panorama de l’oasis avec, au-dessus des palmiers, les pâles ondulations des sables, et, à l’horizon des contreforts de montagnes rougeâtres, le Sahel, et à la lorgnette un indescriptible grouillement d’Arabes, trois ou quatre cents au moins, embarquant de l’alfa à bord d’autres voiliers rangés des deux côtés d’une longue estacade: l’alfa, le grand commerce de Gabès; Gabès, la plus belle oasis de l’Afrique, celle dont Pline a écrit: «_Ici, sous un palmier croît un figuier, sous le figuier, un amandier en fleurs, sous l’amandier un caroubier, puis un abricotier, un pêcher, et puis enfin du blé, de l’orge et toutes les fleurs._» Il y croît maintenant des spahis, des bataillons d’Afrique et des compagnies de discipline. J’ai préféré ne pas descendre à Gabès.
Même jour, quatre heures. Depuis midi, une mer unie comme une glace, une mer transparente et moirée dans une limpidité de ciel inconnue dans nos régions du Nord, la plus calme et la plus délicieuse traversée: heures inoubliables et d’autant plus légères!
Hors l’équipage, nous sommes, ma mère et moi, les seuls Français à bord; tous les passagers sont Arabes. Une flottille de petits bateaux à voilures orange, voilà notre seule rencontre en cette solitude azurée, toute une équipe de pêcheurs d’éponges, ces éponges dont la Méditerranée est si riche entre Sfax et Djerba. Ils ont amusé un moment nos regards, telle une jonchée d’écorces de mandarines à la dérive sur le bleu de turquoise des vagues, puis ils ont disparu, soudain évaporés.
Djerba, c’est la trépidation des treuils descendant les ancres. Nous mouillons si loin de l’île que la côte s’aperçoit à peine. Djerba, la villégiature des riches marchands des souks de Tunis; Djerba, la fabuleuse île de voluptés où Calypso retint, durant dix ans, captifs, Ulysse et Télémaque. Les fonds de sable s’y étendent si loin qu’il faut une heure et demie aux chaloupes de l’île pour arriver jusqu’au paquebot, et les voici qui se profilent à l’horizon, les felouques déjà turques de couleur et de forme, avec leur unique voile d’un beau jaune de safran et leur étroite coque recourbée.
Des Arabes les montent; les passagers qu’elles nous amènent diffèrent aussi par le costume des indigènes de Sfax et de Tunis. Ce sont des vestes sans manches, des espèces de gilets de soie cerise ou vert pistache passés sur des chemises flottantes. Race agile aux membres nerveux, passagers et matelots sont grimpés au mât et sur les vergues des embarcations.
Un incident: apparition de passagers insoupçonnés à bord durant la traversée. Quatre Arabes dont une femme, la plus empaquetée et la plus close de voiles que nous ayons encore rencontrée. C’est un épicier de Djerba avec sa mère et deux de ses serviteurs. Avec quel soin jaloux cette vieille musulmane se dérobe aux yeux roumis, non, cela n’est pas croyable, et quel aria pour la descendre! non, les tâtonnements de ce paquet aveugle et trébuchant sur les degrés de la passerelle, ses effrois séniles! En fin de compte, son fils la prend entre ses bras et la dépose comme un ballot, au fond de la barque; un des serviteurs jette une pièce d’étoffe sur ce corps inerte, puis il va s’asseoir aux côtés de son maître, tandis que la vieille Fathma gît sous son haïck et sa couverture, calée, tel un sac de grains sous une bâche, au milieu des caisses et des rameurs, effleurée par leurs rames et leurs gros orteils nus!
Les felouques s’éloignent, un poudroiement d’or les enveloppe; nous démarrons enfin, nous aussi. Comme un vol de flamants tournoie au-dessus de Djerba, lueur plus rose dans le couchant rose, Djerba, dernière étape en territoire français du _Touache_ qui nous emporte maintenant vers Tripoli!
TRIPOLI DE BARBARIE
Tripoli! la ville des mirages, mirages de la mer et mirages des sables dans son vert oasis empanaché de palmes, Tripoli l’Espagnole et aussi l’Orientale, Tripoli toute bruissante encore des harpes et des flûtes du cortège de la _Princesse lointaine_, Tripoli, qu’un poète, M. Edmond Rostand, consacrait cité d’azur et d’or, d’azur comme Césarée, Antioche et Solime, et d’or comme Ninive, Memphis, Alexandrie, par la magie de ses vers, quelquefois incorrects, mais si chantants, si fastueusement souples et un peu aussi, disons la vérité, par la grâce onduleuse et la voix d’agonie, caresse et mélopée, de Mme Sarah Bernhardt... Tripoli!... c’est-à-dire des minarets verts, des terrasses de palais et des dômes de mosquées au-dessus de hautes murailles que vient baigner la mer, un décor de ville turque dans une baie d’azur, le faste somnolent d’une cité du soleil allongée et rêvant au rythme lent des palmes, entre le vent du large et celui du désert...
Décor trompeur, déception du mirage; la ville est sale et le ciel gris; la felouque turque, qui nous mène à terre, fend à force de rames une eau lourde de sable, l’horizon est gros de pluie et sur le petit quai, où nous accostons, une bande d’énergumènes en guenilles, mendiants et portefaix arabes, nous accueille avec des gestes et des cris rapaces; il faut défendre contre eux notre bagage, c’est une vraie meute qui s’acharne après nous. Ils nous ont tirés de force hors de notre chaloupe et, pendant qu’ils nous assaillent d’offres et de demandes, _baschis, baschis, sidi, sidi, soldi_, il nous faut répondre à la police turque et tenir tête en même temps à la douane. Les uns réclament notre passeport, les autres fourragent curieusement dans nos malles, oh! les gros doigts malpropres de ces Turcs sur notre linge...
Nous parvenons enfin à leur en imposer en nommant le consul; quelques menues monnaies achèvent de les convaincre et, devant l’argument des pourboires, la pesante grille qui clôt tout le quai consent à s’ouvrir. Nous sommes dans Tripoli, mais ce n’est pas sans mal.
Et la déception continue. Les rues sont sordides, les étals des marchands déconcertent par leur désordre, le pied s’enfonce et trébuche dans la boue; ce ne sont que flaques d’eau, tas d’ordures et ornières. Rues voûtées ou plutôt enjambées par des arches, aucune d’entre elles n’a de nom; c’est la ville turque dans toute son incurie. Quelques buvettes tenues par des Maltais, des boutiques de perruquiers siciliens, voilà, parmi les rangées d’échopes, les seuls endroits où puisse se risquer un Européen; et pourtant que de pittoresque et de séduction dans les amas de citrons, de fenouils et d’oranges empilés devant les taudis arabes! Les logis indigènes, déjà si rebutants à Sfax, sont devenus ici tanières, la plupart sont pourtant peints de rose et de bleu; ce sont les mêmes fenêtres grillagées, les mêmes façades closes que dans la Tunisie, mais l’effroyable saleté turque étonne, même après l’insouciance arabe... et les corps de garde de la garnison, avec leur puanteur et leur aspect de caverne, et la lamentable tenue de la troupe, ces soldats turcs qui, sans leur fez, auraient l’air de mendiants, leur uniforme crevé aux coudes, leur pantalon en loques, leurs pieds nus dans la boue, toute la défroque de pièces et de morceaux de la fidèle armée du sultan, c’est à se demander de quoi vivent ces misérables; sont-ils payés? Cela, non, sûrement... Nourris, alors? Oui, car ils ont fière mine et, forts comme des Turcs, la plupart bombent de robustes torses dans le drap crevé de leur étroit veston...
Ils errent par les rues en se tenant par la main, comme des fiancés; musent aux étalages: nous leur donnerions des sous, si nous l’osions. D’autres passent, escortant un chameau chargé de tonnelets et de vieux bidons; à Tripoli, ce sont les soldats qui vont chercher à la fontaine l’eau des ménages d’officiers et la provision des casernes, soldats chameliers qui, au bout de trois jours, deviennent une des joies de la rue, plus foisonnante ici de foule et de pittoresque que dans toute autre ville arabe; car, malgré sa saleté, ses ornières et sa boue, elle déborde de vie, de couleur et de mouvement, la ville de la _Princesse lointaine_.
Plus dense qu’à Sfax et qu’à Tunis même, c’est, dans un extraordinaire grouillement d’Arabes de l’oasis et de nomades, un va-et-vient de juifs turcs, de marchands syriens, d’Arméniens même et de nègres de toute l’Afrique, un pullulement énorme de nègres, nègres géants pour la plupart, et du noir le plus noir; foule orientale où le roumi est rare, rare surtout l’Européen. Nous y faisons émeute, dans ces rues de Tripoli: notre présence y semble étonner jusqu’aux ânes et jusqu’aux chameaux; tout un peuple intrigué nous suit depuis le quai jusqu’à la porte de l’hôtel, cet hôtel de la Minerva qui, nous le tenons de l’hôtelier, héberge par an à peu près trente voyageurs. Mme Sarah Bernhardt révolutionne moins les badauds parisiens quand elle traverse le boulevard dans son cab. Évidemment, notre arrivée fait sensation.
Sensation, nous en ferons bien davantage tout à l’heure, quand nous visiterons la ville, escortés par un kawas, un des quatre grands nègres chamarrés d’or et de broderies qui veillent en permanence dans le patio dallé du consulat. M. Lacau (je tiens d’autant plus à citer son nom et sa courtoisie qu’elle n’est pas précisément monnaie courante à l’égard des gens de lettres, la complaisance du monde officiel tunisien), M. Lacau, dis-je, a tenu à nous faire accompagner à Tripoli par un des nègres attachés à son service, non pas que la ville ne soit pas sûre, mais il a voulu qu’on nous sût Français et sous son immédiate protection; car il ne faut pas oublier que c’est en Tripolitaine que furent massacrées et la mission Flatters et l’expédition Morès; l’accès de l’intérieur y est absolument interdit aux roumis; la politique ottomane y entretient la haine d’instinct et de religion des nomades pour l’Européen. Toute escorte est d’avance refusée à qui veut tenter l’excursion du désert; il y a là, échelonnés dans les sables, des villages et des oasis qui doivent continuer d’ignorer Gabès et les autres postes avancés de notre civilisation. Dans l’immédiat intérêt du commerce tripolitain.
Nous faisons donc le tour de la ville, dévisagés, non, dévorés par des milliers d’yeux... et c’est la visite à l’arc de triomphe de Marc-Aurèle, transformé aujourd’hui en buvette, beaux bas-reliefs, trophées d’armes et de boucliers du style emphatique et pompeux de l’époque, mais de la maçonnerie en remplit les arceaux; puis, par une espèce de chemin de ronde, dominant les remparts et le golfe, nous débouchons près d’une des portes de la ville, la porte principale, la seule qui reste ouverte pendant la nuit, celle par laquelle on gagne l’oasis, la porte des nomades et des grandes caravanes...
Porte de cité d’Orient, obstruée de grands murs, d’un escalier et d’une terrasse, tout le dédale ordinaire des constructions compliquées de l’Islam; sous ses hautes voûtes s’encadre la Méditerranée, ici finissent les remparts. En dedans et en dehors règne une animation extraordinaire; en dedans, c’est la place des casernes, un fourmillement d’uniformes loqueteux, le va-et-vient de trois mille soldats turcs logés là, à l’entrée de Tripoli, dans les contreforts même de la citadelle, la citadelle dont la façade baigne dans la mer. Forteresse espagnole bâtie par Charles-Quint, elle est à la fois prison de condamnés, résidence du pacha et caserne; par ses portes grandes ouvertes, c’est une enfilade de cours où se hâtent des soldats et rôdent des officiers, des parades de généraux, des piaffements de chevaux de selle et des baisements de main de subalternes; sous la porte de la ville défilent des bataillons de corvée, des patrouilles en armes, des cachas[3] des promeneurs et des convois de chameaux: c’est le centre du mouvement de Tripoli.
[3] Petites voitures à deux roues, attelées d’un seul cheval, rappelant les coricolos de Naples. Le cocher conduit, assis de côté sur le brancard de gauche; voiture très rapide, mais terriblement secouante, les seules qu’on ait à Tripoli.
En dehors, une fois les sentinelles dépassées, c’est le redoublement de fièvre et d’activité de trois grands marchés arabes installés là sous les remparts, un marché au pain, un marché aux légumes et un autre d’herbes sèches pour les bêtes de somme; un rassemblement, gestes et cris forcenés de plus de deux mille indigènes (étonnante, la vie de Tripoli). C’est là que vient s’approvisionner toute l’oasis; c’est là aussi la place des voitures des cachas peinturlurées et garnies de rideaux écarlates; là, la fontaine sculptée où les soldats-chameliers viennent emplir les vieux bidons à pétrole qui leur servent à porter l’eau; là, les oisifs et les promeneurs attirés par la mer et les cafés maures qui abondent dans ces parages; plus loin, ce sont des souks, souks de selliers et de brodeurs installés dans quatre grands bâtiments à arcades; puis encore des casernes (la Tripolitaine a une garnison de douze mille Turcs), des villas d’officiers, et puis les hautes tiges souples des palmiers, les fraîcheurs vertes de l’oasis dans un poudroiement lumineux, qui est le reflet du désert.
Et cela sent les épices, le safran, le pain chaud, la mandarine, la laine et la sueur; le vent du large remue toutes ces odeurs; c’est un tumulte de Babel, querelles de marchands, claquements de fouets, cris de chameliers et jurons arabes, et que de nègres dans la foule! nègres de Fezzan, nègres du Soudan et nègres d’autres pays encore. Le palais du pacha avance hardiment dans la mer sa silhouette de forteresse; de larges fenêtres garnies de treillages verts y dénoncent l’appartement des femmes, des odalisques y guettent peut-être notre promenade; cet endroit de Tripoli n’a pas son pareil au monde; on y sent battre la vie de tout un peuple, et l’heure y est délicieuse.
* * * * *
Plus délicieuse encore, parce que plus neuve et jamais avant ressentie, notre impression du lendemain dans l’oasis, et pourtant j’ai passé près d’un mois à Biskra, je connais El-Kantara et des descriptions d’enthousiastes m’ont fait vivre les splendeurs de Gabès.
C’est surtout aujourd’hui que le consul a tenu à nous faire accompagner d’un kawas; il y a soixante-dix mille Arabes dans l’oasis que nous allons parcourir; parcourir, non, traverser, car elles n’ont pas moins de douze lieues, les cultures de palmiers, d’orangers et d’amandiers en fleurs vers lesquelles nous emporte, au grand trot, une cacha choisie par le nègre consulaire.
Comme la veille, grand effarement par les rues; on s’attroupe encore sur notre passage, et le kawas nous est, en effet, nécessaire pour écarter les curieux; sous la porte, les sentinelles nous ont porté les armes, tous les honneurs. Les souks sont déjà loin, et maintenant, nous filons dans une route encaissée entre deux talus plantés de cactus et de palmiers, on dirait, d’argile rose, droits comme des murs, où la végétation d’Afrique s’adoucit des nuances les plus tendres; et, derrière ces talus, ce sont d’autres talus encore, d’autres murs rosâtres où se balancent des palmes, où bruissent des feuilles argentées d’oliviers. C’est à l’infini, aussi loin que la vue peut s’étendre, des parallélogrammes de terre et d’arbres fruitiers, et toujours des palmiers bordent chaque enclos, tels, en Normandie, des hêtres les fermes; et ce sont, en effet, des vergers, vergers d’amandiers, neige de pétales, plants d’orangers, illuminations d’énormes pommes d’or, bosquets de citronniers... Oh! la chute des citrons mûris dans l’orge, l’orge tendre en pelouses dans toute l’oasis! Puis, voici la pâleur des figuiers, et, crispés, tordus, convulsés et menaçant le ciel d’une sève de colère, l’obscénité des très vieux arbres, ce cauchemar d’écorce et de branchages, tout un champ d’oliviers... et la route tourne et fuit entre des verdures, des fruits et des racines, des racines énormes traînant en nœuds de serpents dans le sable des talus. Partout ce sont des fondrières; la pluie de la veille en a fait des lacs, l’eau monte jusqu’à mi-essieux; c’est la sensation d’une promenade dans un parc, un lendemain d’orage...
Cette bienfaisante pluie, elle a lavé le ciel et verni l’oasis, et c’est un parc de féerie avec des koubas blanches semées de place en place, des vieux murs arabes veloutés de mousse, toute une magie de frondaisons, de jeunes verdures et de fraîcheur, et cela au bord du désert, sur les frissons nacrés du plus invraisemblable ciel.
Le consul a bien choisi son jour en nous envoyant aujourd’hui faire cette promenade, car toute l’oasis est en fête, en fête comme la nature, et en fête comme le ciel. Une extraordinaire animation y règne; à tous les dix pas, nous croisons des Arabes et des chameaux chargés de sacs, et des ânons porteurs de couffes... Oh! les groupes bibliques de tous ces indigènes! Ils sont presque nus en Tripolitaine, ceux des campagnes surtout, pâtres et laboureurs vêtus d’une seule chemise ou drapés à l’antique, non plus du burnous, mais d’une grande pièce de laine, la _baraca_, comment ils l’appellent ici... Long suaire d’un blanc fauve, elle peuple l’oasis d’une foule d’Eliézer et de jeunes Jacob qui, isolés ou par groupes, se rendent comme nous au marché.
Souk-el-Djama, le marché du vendredi; il se tient à deux lieues de la ville, en pleine oasis, dans un bois de palmiers, à l’entrée du village d’Hamrouss, et ce village a une renommée.