Part 4
Comme une torpeur pèse sur tout ce quartier ensoleillé et morne: l’animation et le mouvement de la ville sont à cette heure sur la place du théâtre, où la musique des zouaves entame l’inévitable ouverture de _Zampa_ ou du _Caïd_; par intervalles de lointaines mesures arrivent jusqu’à la ville indigène, dont le silence ne s’en accuse que plus lourd et plus mort.
A l’abri d’un porche en ruines, des bras décharnés et de vieilles mains se tendent hors d’un amas de loques vermineuses; un affaissement de chairs implore au pied d’une muraille croulante, et une espèce de psalmodie traîne et marmonne, prière de mendiants, et c’est là, avec la dolente mélopée de la mer implacablement bleue au-dessous de la ville blanche, le leit-motiv de mélancolie et d’accablement de ce paysage monotone.
LES CHEMINS DE FER
Les chemins de fer espagnols, tant vilipendés et si décriés pour leur saleté, leur intolérable lenteur et leur manque absolu de confort, sont des rapides de luxe auprès des chemins de fer algériens.
Essayer de rendre avec quel laisser-aller tout oriental un train parti d’Oran à neuf heures du matin peut arriver en gare d’Alger à onze heures du soir, est une épreuve au-dessus des forces de quiconque a voyagé à travers les provinces. Sans barrières pour les protéger contre la malveillance toujours aux aguets des Arabes, les wagons vont à la dérive, d’une allure assez comparable à celle d’une mule qui trotterait à l’amble, sans secousse et sans vitesse d’ailleurs, dans la torpeur accablée d’interminables plaines d’alfas ou de plantations monotones, vignes et bosquets d’orangers, dont le feuillage luisant et dur aggrave encore, autre tristesse, la morne désolation du paysage.
A l’horizon, les chimériques montagnes, qui sont, avec les changeantes splendeurs du ciel, la féerie de ce pays, courent en sens inverse des trains, tour à tour bleuâtres et mauves avec, selon l’heure du jour, des éclaboussures d’or vert à leurs cimes ou des ruissellements de neige rose sur leurs pentes, neige rose à l’aurore, or vert au couchant; et c’est ici l’Atlas et ses hauts contreforts, dominant toute la plaine de la Mitidja avec Blidah couchée dans son ombre, aux pieds des oliviers de son vieux cimetière. Là-bas ce sont les neiges comme incandescentes du Djurdjura, le Djurdjura, ce Mont Blanc de la Kabylie, dont les crêtes baignées d’éternelles vapeurs trouent d’arabesques d’argent les réveils gris de lin, comme embrumés d’iris, de la rade d’Alger, et les crépuscules de braise et cuivre rouge, des ravins de Constantine.
Et sur ces fonds de décors dramatiques et grandioses, comme en rêvent parfois Rubé et Chaperon, la monotone végétation d’Algérie, avec ses palmiers en zinc et ses aloès de tôle peinte déroule la fatigante impression de ses verdures artificielles.
Ah! comme nous sommes loin des hautes forêts profondes et bruissantes des climats tempérés, hêtrées de Normandie pareilles à des temples avec les hauts fûts de leurs troncs doucement baignés de soleil, sapinières Lorraines hantées de clartés bleuâtres où des reflets de lune semblent être restés de la nuit dernière, chênaies de Bretagne qu’emplit encore l’horreur d’un bois sacré avec leurs clairières empourprées de digitales, où des pieds de druidesses et de fées ont passé.
Et l’accablant ennui de ces campagnes, pareilles à des berges abandonnées par la mer, avec, çà et là, un maigre chêne-liège ou un pauvre petit bois d’oliviers abritant la kouba en forme de mosquée de quelque pieux marabout! Ah! comme tout cela est différent des beaux Calvaires de granit du Cotentin et du Finistère, et comme la nostalgie nous prend, devant ces mornes carrés de chaux, des naïves madones de carrefour, joignant au-dessus des plateaux des falaises la prière sculptée de leurs mains ferventes.
En revanche, si le paysage est triste, l’élément voyageur est gai, grouillant, remuant et d’une couleur et d’un pittoresque! Celui des troisièmes, bien entendu, car, dans les premières, ce sont les inévitables Anglais à complets cannelle, à chemises de laine et aux innombrables colis encombrant les filets, obstruant tous les coins. A part un rare officier et un plus rare cheick en bottes de cuir rouge brodé d’or, drapé du burnous de drap bleu avec, autour du front, tout un enroulement de minces cordelettes brunes, l’élément des premières est désespérément anglais, sinon prussien et allemand. Ah! nous voyageons décidément peu en France, et ce que nous redoutons de traverser la mer!... Aussi, devant ces figures d’outre-Rhin et d’outre-Manche, avons-nous fui dans les troisièmes. Le personnel en est autrement amusant et curieux, mais plus odorant aussi. C’est, à vrai dire, le même que celui des diligences: colons espagnols, faces glabres de forçats, noueux et tannés comme des paysans de Provence; turcos permissionnaires aux yeux d’émail bleuâtre, au sourire carnassier, lèvres noires et dents blanches; zouaves en changement de garnison; prostituées d’Espagne en camisoles dorées sur des jupes de percale à fleurs, les joues roses comme celles des poupées, les sourcils au charbon, la voix rauque et la bouche humide, d’un rouge de fleur vraie au milieu de toute cette chair peinte; terrassiers poussiéreux avec leurs baluchons, leurs pelles et leurs pioches; arabes recroquevillés dans leurs loques, l’air de singes, les talons posés sur la banquette et leurs profils de chèvre tournés vers le paysage, tandis que leurs mains fines s’attardent, machinales, entre les doigts de leurs pieds nus; et tout ce monde mange, chante, chantonne en mélopée, boit à la régalade, les uns grattent des guitares, ce nègre, une calebasse. Le parquet gras est jonché d’écorces d’oranges, de miettes de pain et de papiers de charcuterie; un vieux juif d’un jaune de cire, évidemment rongé d’albuminurie, boit, avec la tension de cou d’une tortue, à même une bouteille de lait que lui tient une belle créature à châle jaune, sa fille. Deux Marocains, dont un du plus beau noir, chipotent au fond d’une vieille couffe un pestilentiel couscouss; un grand spahi couve d’un œil inquiétant un petit chasseur d’Afrique imberbe assis en face de lui, et un vieux mendiant, empêtré de chapelets et de loques, baragouine et gémit à chaque station, ne sachant où descendre.
ALGER SOUS LA NEIGE
Alger, 16 janvier.
Sous la neige, non; car la pluie et la grêle, qui viennent de faire trêve, ont changé en boue la neige tombée toute la matinée, lente, molle et silencieuse comme un grand vol assoupi de papillons blancs; et ç’avait été une sensation vraiment étrange, à la fois chimérique et piquante de réel, que ce réveil d’Alger sous la neige, d’Alger, la ville lumineuse et blanche apparue tout à coup terreuse, haillonneuse et jaune sous l’étincellement du givre et du gel.
Sa pouillerie de vieille ville arabe cuite et recuite depuis des siècles dans la crasse et les aromates, son incurie de belle fille à matelots paressant là en plein soleil, au clapotis des vagues, le front lourd de sequins, sur un amas douteux d’étoffes indigènes et de soies espagnoles, comme elle les accusait, la neige, cette éblouissante et froide floraison du Nord! De ses arêtes à la fois floconneuses et pures, de sa ouate posée, tel du vif argent, au bord d’un toit ou d’une terrasse, soulignait-elle assez les crevasses des murs et les lézardes honteuses des mosquées, lisérant d’un trait brillant les marches moisies d’un escalier, changeant en bouche d’égout telle entrée pittoresque de rue et chargeant si cruellement la décrépitude de la vieille Kasbah, que je n’avais pu me défendre d’un sourire, moi le compatriote de cette neige et le familier de ces abeilles du Nord qui trouaient si impitoyablement de leur aiguillon de glace la fausse blancheur légendaire de cette vieille mauresque, qu’on a cru si longtemps blanche, quand elle n’est qu’enveloppée de linges et d’étoffes éclaboussés de soleil. Et c’est à une vieille mauresque que je la comparais en effet, cette Alger jaune et lépreuse de ce matin de neige, à une vieille mauresque hideuse et tatouée, accroupie dans ses loques au bord de quelque fiord, dont les montagnes de la Kabylie avec leurs cimes neigeuses pointant au fond de la rade, transparentes et bleues, évoquaient le décor de banquises et d’icebergs.
Et une joie méchante me crispait et me dilatait tout à la fois le cœur de la voir à son tour enlaidie, grelottante et comme exilée sous les frimas et sous le gel, cette enjôleuse barbaresque, cette fille de pirates, et cette goule à forbans, qui m’a si bien pris au charme de ses caresses, si profondément endormi la mémoire et la volonté qu’elle m’a forcé à revenir cet hiver à elle, comme on revient à la morphine ou à quelque exécrable et savante maîtresse.
Forte de son climat et de ses paysages de clarté et de douceur, elle m’avait, cette ensorceleuse, enseigné la lâcheté et l’abandon, et jusqu’à l’oubli, l’oubli des anciens maux soufferts dont, avant de la connaître, j’avais pieusement gardé le culte.
Bois, m’a dit sourdement la fille aux yeux sauvages, Bois l’engourdissement et la mort sans réveil, Bois la volupté lente et l’oubli du soleil, Et le superbe amour des éternels servages. Bois, et tu connaîtras le dédain des baisers Et le calme puissant des désirs épuisés.
Cette invitation au Philtre, me l’avait-elle assez chantée et soupirée à l’oreille dans la langueur de sa brise chargée d’odeurs de narcisses et de fleurs d’oranger, dans le clapotis de sa rade baignée de clair de lune, et l’irritante monotonie de ses concerts de flûtes et d’aigres derboukas! Me l’avait-elle assez répétée et ressassée soir et matin, au fond des cafés maures de sa kasbah, comme entre les rocs descellés de son môle, la nonchalante Circé d’Afrique aux yeux gouachés de kohl, implorants et si noirs sous leurs longues paupières, comme éternellement lourdes d’un éternel sommeil!
M’avait-elle assez énervé et pris au charme de torpeur de ses regards peints d’idole et de sa voluptueuse lassitude! J’avais encore présentes à la mémoire des après-midi passées, indolemment accoudé au parapet d’un quai, à regarder sans émotion aucune, devenu comme somnambule, le bateau de France entrer ou sortir.
Le bateau de France... c’est-à-dire le courrier, les lettres des parents, des amis, toute la cendre hier encore chaude des inquiétudes et des affections, que dis-je, la braise encore plus vive des rivalités et des haines, les journaux et les nouvelles de Paris, mais cela m’importait bien en effet!
La Méditerranée était là, devant moi, soyeuse et bleue, toute de transparence et de lumière avec sa ligne de montagnes mauves à l’horizon; à mes pieds, c’était le petit port de l’Amirauté avec ses vieilles voûtes, son vieux palais surélevé d’un phare et les moucharabiehs du dey, la Marine avec son coin d’azur tout fourmillant de balancelles et de barquettes, et, le long de ses escaliers, son peuple remuant, bruyant et coloré de matelots, Siciliens, Italiens et Maltais; et derrière moi, enfin, la vieille Kasbah toute rongée de soleil étageant ses maisons en vaste amphithéâtre.
Le courrier de France pouvait bien partir, j’avais bu le philtre jusqu’à la dernière goutte et il avait opéré son effet, le magique breuvage.
Et voilà que, grâce à cette neige éblouissante et pure, celle qui m’avait versé l’affreux poison d’oubli m’apparaissait enfin sous son vrai jour, la gueuse. Les fleurs de mon pays, les floconneuses et froides floraisons, la neige et ses étoiles, la neige des bourrasques et des avalanches, avaient, telle une eau lustrale, dissipé le mirage, dessillé mes yeux.
L’hiver, celui de mes années d’enfance dans la brume et les embruns des côtes de l’Océan, s’était vengé du factice été de cette Alger mensongère, et elle m’apparaissait telle qu’elle était, la Mauresque, haillonneuse et ridée sous ses joyaux et son fard, les pieds cerclés de bracelets et frottés de henné, à la fois rance et parfumée dans des soieries en loques de sorcière et de fille; et, comme un amant enfin guéri d’une passion honteuse, d’un de ces chancres de l’âme qui vous font adorer les pires des maîtresses et vous attachent d’autant plus qu’elles vous font plus souffrir, je l’examinais curieusement sous ses oripeaux, je comptais férocement ses tares et ses rides et, revivant le mot d’un ancien viveur à une ancienne liaison dont le temps l’avait enfin vengé: Je la regardais vieillir.
Mais ça n’avait été qu’une vision; une pluie diluvienne s’était abattue sur cette neige et de l’Alger loqueteuse et givrée avait vite fait une ville de boue. Comme balayées par l’averse, les rues en un clin d’œil étaient devenues désertes et j’avais, maussade et déçu, regagné mon hôtel par les arcades Bab-Azoun, envahies d’une tourbe vociférante, petits cireurs et chaouchs puant la laine et la bête humide.
Alger, 18 janvier.
Ce pays que j’ai blasphémé se venge; j’ai la fièvre, une horrible fièvre à peau sèche et brûlante, à tête lourde et aux tempes martelées, comme sont les fièvres de ces climats, vraies dompteuses de nerfs et de cerveaux qui en trois heures vous abattent et vous vident un homme. Voilà déjà deux jours qu’elle me tient alité, cette fièvre, avec la tête si pesante et si veule que je ne puis la soulever de mon oreiller sans vertige et que, si je hasardais un pied hors de mon lit, je sens que je chancellerais. Dehors, la bourrasque fait rage, jetant des paquets de pluie contre les persiennes closes; j’entends la mer démontée courir comme une furie le long des quais, et depuis hier la rade est inabordable. Est-ce le vent du Nord, le siroco ou le mistral? Mais ce sont dans la nuit des cinglements de fouet, des hennissements et des temps de galop de chasse infernale. Comme la Méditerranée doit être belle cette nuit aux abords de la Pointe Pescade! et c’est dans ma pauvre tête hallucinée un éperdu tournoiement de cauchemars, d’images et de souvenirs les plus étranges et les plus disparates, un remuement de grains de sable au fond d’un grelot vide.
Où suis-je? Ces clameurs, cet incessant ululement du vent, ce bruissement d’ondée et cet éternel roulis oscillant sous mon lit, que semblent soulever des vagues! Où suis-je? En pleine mer, pendant ma dernière traversée; le bateau roule et tangue à travers la nuit noire, entraîné sur le dos de lames énormes; toute sa charpente craque et, contre les hublots hermétiquement clos de ma cabine, c’est un glauque et sourd moutonnement d’eau trouble, dont l’assaut violent et renaissant sans trêve me harcèle et m’écrase.
Nous passons près des Baléares.
Puis, tout à coup ma fièvre somnambule me transporte ailleurs. Cette mer déferlante au pied de hautes roches noires toutes ruisselantes de vagues, ces gerbes et ces jets d’écume fusant sous cette lune pâle entre des récifs en couloir, cette fuite échevelée de nuages dans cette nuit hivernale, et toute cette masse d’eau accourant de l’horizon en lames courtes et sifflantes à l’assaut de ce rivage morne, c’est la Pointe Pescade.
Oh! la silhouette abrupte et grosse de menaces de ces noires collines hérissées d’aloès et de raquettes de cactus sur ce ciel de janvier tumultueux et blême, et, à la pointe des promontoires, les créneaux blancs de sel et luisants sous la lune des forteresses barbaresques!
Que de fois, par de pareilles nuits, Barberousse et ses forbans abordèrent sous l’écume et la pluie aux escaliers à pic taillés à même le roc, tandis qu’au grillage épais des meurtrières des regards soupçonneux de mauresques voilées attendaient, désiraient et craignaient leur retour; car ils ne rapportaient pas que de l’or et des bijoux, les hardis pirates: filigranes de Gênes, velours de Venise et colliers de médailles syracusaines. Dans leurs bateaux plats et rapides ils ramenaient souvent, le bâillon dans la bouche, les mains liées et saignantes, de palpitantes captives chrétiennes, des filles de Sicile, d’Espagne ou de Provence, dont s’alarmait l’inquiète jalousie des harems.
Et la pluie redoublait aux vitres et la Méditerranée, devenue l’Océan, poussait de grands _hou, houhou_, sous les falaises retentissantes, et je n’étais plus en Alger, mais dans la petite ville normande de mon enfance, par un soir de tempête, les soirs de mer démontée avec les vagues sur les jetées courant entre les parapets et démolissant leurs vieilles estacades; oui, j’étais là-bas dans ma petite chambre de la maison paternelle; une fièvre ardente me martelait, comme aujourd’hui, le pouls et les tempes, et la sirène faisait rage, prolongeant ses longs cris dans la nuit pour avertir les bateaux et les éloigner des côtes.
C’étaient, dans ma pauvre tête, mêlées aux bruissements des rafales et des grains, de perpétuelles sonneries de cloches, mais de cloches énormes au lourd battant d’airain retombant sur mon crâne, un effroyable glas d’agonie torturée et d’angoissante détresse, et je me sentais haleter et défaillir, la poitrine trempée de sueur, tandis que de longs frôlements d’ailes s’enchevêtraient dans mes persiennes, des vols d’oiseaux de nuit, chouettes ou mouettes géantes à têtes de mauresques.
Alger, 23 janvier.
Le soleil éblouit; la rade, toute de lumière, s’arrondit délicieusement bleue dans la splendeur d’un matin mauve; les monts de Kabylie érigent, plus chimériques que jamais, des cimes incandescentes de neige, la fanfare des zouaves défile en marquant le pas sous mon balcon, un bouquet de roses rouges et de jonquilles embaume sur ma table, Alger m’a repris, j’ai bu encore une fois le philtre.
BLIDAH
BLIDAH-OURIDA
Théophile Gautier l’a chantée, Fromentin l’a peinte avec les plus clairs rayons de sa palette, auréolée de soleil et de fleurs. Paul Margueritte a, dans une page admirable d’énervement sensitif, décrit son atmosphère de caresse et de langueur, ce parfum, écœurant à la longue, de jonquille et de fleur d’oranger, qui est la respiration même de Blidah, Blidah dont la fragrance persistante et monotone finit par vous engourdir et vous lever tout à la fois le cœur, Blidah obsédante et charmeresse, telle la note doucement aiguë d’un joueur de flûte arabe, faite de rêverie de kief et de mélancolie qui somnole.
Et au pied de ses hautes montagnes, contreforts de l’Atlas ombreux et ravinés, aux transparentes roches bleues éclaboussées d’eaux vives, oueds et torrents bordés de lauriers-roses et d’amandiers neigeux, je ne pouvais pas mieux la comparer, cette _Blidah_ qu’un poète indigène a appelée _Ourida_, et que ses détracteurs ont traitée méchamment de _marchande de sourires_, je ne pouvais pas mieux la comparer qu’à quelque beau musicien venu de Smyrne ou d’Alexandrie, Asiatique aux lourdes paupières turques artistement bistrées, et chantant, échoué là, avec ses parfums et ses langoureuses attitudes d’oriental un peu efféminé, quelque ardente mélopée amoureuse, embaumant à la fois la fraîcheur de la neige et l’essence de rose et de bois de santal.
La fraîcheur de la neige, dont la blancheur ensoleillée étincelle et ruisselle aux cimes des montagnes surplombant de leur ombre les jardins de Blidah!
Cette essence de rose, que semblent distiller dans le clair-obscur de leurs ramures les micocouliers, les grenadiers et les rosiers en fleurs de ses innombrables bosquets, mimosas vaporeux de son jardin Bizot et figuiers centenaires de son _Bou-sacra_.
Ces enivrantes odeurs de santal enfin, comme remuées sous les pas de ses femmes voilées, à l’unique œil noir entrevu par la fente du haïck; et dans cette griserie de lumière, de fraîcheur et d’opprimants parfums, le joueur de derbouka, en qui s’incarnait pour moi le charme alangui et comme endormant de Blidah, s’évoquait à mes yeux au fond d’un café maure. Couché plutôt qu’assis sur une table octogone incrustée de nacre, les jambes et les bras nus hors d’une longue gandoura brochée de grosses fleurs sur fond jaune, une robe d’or couleur des jonquilles mêmes de Blidah, il chantait. Ainsi posé avec, au coin de son oreille, un gros bouquet de roses jaunes et de narcisses piqué sous sa chéchia, il laissait, le musicien d’Asie, traîner d’indolentes mains sur l’instrument à cordes, et sa voix gutturale un peu lasse, aux inflexions tour à tour molles et dures, égrenait ces paroles ferventes qui m’ont semblé être la chanson même de l’amant à l’amante ou du poète épris à la belle, à l’éternellement aimante Ourida.
Un or mystérieux Sommeille dans tes yeux. Telles d’étranges bagues, Dont l’éclat amorti luirait au fond des mers, J’accueille et reconnais d’anciens chagrins soufferts, Devenus des joyaux dans tes prunelles vagues.
De tremblants reflets bleus Coulent de tes cheveux. Pareille au clair de lune, Dont le calme argenté console les forêts De l’automne et des deuils, ta chevelure brune En glissant sur mon cœur assoupit mes regrets.
Des roseaux caresseurs Tes mains ont les douceurs. Les délicats arpèges Dont un pâtre nomade endormit autrefois Le roi Saül, mon front les trouve sous tes doigts Légers comme des fleurs et frais comme des neiges.
Ne sois donc pas farouche, Mais cache-moi ta bouche, Et, de tes doigts subtils Ayant fait un bâillon de caresse à mes lèvres, Verse au fond de mes yeux tes prunelles d’exils Et dans ta chevelure éparse endors mes fièvres.
LE CIMETIÈRE
Une route monte et sort des portes de la ville, puis s’enfonce presque aussitôt dans le creux verdoyant d’une gorge profonde, serpente au pied des contreforts de l’Atlas aux sommets baignés de fluides vapeurs, aux flancs bardés, comme des plaques de métal, d’incandescentes traînées de neige.
Et, à mesure que le chemin tourne et devient plus rude entre ces hautes collines plantées de pins et de chênes-verts, de successives hauteurs, jusqu’alors demeurées invisibles, apparaissent et surplombent. Des cimes s’échelonnent dans un ciel d’un bleu de vitrail, des murmures d’eaux vives jasent au pied des remblais de la route, des cascades bondissent de roche en roche dans la pierraille argentée d’un petit torrent de montagne, et des souvenirs de l’Oberland, évoqués par cette eau courante et cette fraîcheur ombreuse, vous poursuivent, combien vite démentis, il est vrai, par les haies de cactus, les bosquets d’orangers, l’invraisemblable violacé des ombres et la transparence infiniment douce et claire des lointains.
Le pays des mirages, en vérité, cette province d’Algérie, dont tout l’enchantement réside dans la limpidité de la lumière et la coloration des terrains et des ciels. La plaine de la Mitidja, laissée derrière nous au pied même des maisons de Blidah, apparaît maintenant dans le moutonnement bleu d’une Méditerranée. A travers le recul de l’horizon, ce ne sont plus les ondulations grisâtres d’un paysage d’Orient, mais le flux et le reflux d’une immense mer de lapis, dont l’immensité s’étend à l’infini entre les échancrures des rochers de la route et des contreforts du ravin.
Tandis que, charmés par cette vision de la plaine devenue sous le soleil un remous de saphirs, nous montons les yeux en arrière, un autre magique et prestigieux décor s’élabore et se dresse au tournant de la route.
Le cimetière d’El-Kébir, s’étageant en amphithéâtre au-dessus de son petit village arabe aux toitures plates et aux portes basses. El-Kébir et la pierre blanche de ses tombes et des deux koubas de ses marabouts ensevelis là, au flanc de la montagne, à l’ombre géante de séculaires oliviers. Les oliviers d’El-Kébir, le terrain vallonné, soulevé par leurs monstrueuses racines que rejoignent d’invraisemblables rampements de branches; et dans l’intervalle des troncs trapus, épaississant là comme une impénétrable forêt de légende, des blancheurs de neige, qui sont les premières crêtes de l’Atlas, et des rougeurs de pourpre qui sont des thyrses de lauriers-roses; blancheurs et rougeurs éclaboussées de lumière, comme baignées dans le ciel bleu. Une mélopée s’élève: ces voix douces et chantantes sont celles d’une école de garçons, l’école arabe du village même; et, tout en suivant notre guide, nous nous arrêtons une minute devant une dizaine de petites faces éveillées et brunes, coiffées de chéchias, se balançant en cadence d’un même mouvement rythmique au-dessus de petites tablettes de bois où courent, gravés, des versets du Coran. Assis, les jambes croisées, au milieu de toutes ces enfances accroupies, le maître d’école arabe agite, comme un bâton de chef d’orchestre, une espèce de férule en bois blanc, et son buste oscille sur ses hanches du même mouvement de balancier que celui de ses élèves.