Chapter 11 of 16 · 3928 words · ~20 min read

Part 11

C’est la noblesse même de Tunis commerçante: fils de grandes familles pour la plupart, ils s’étiolent durant l’hiver au milieu de leurs parfums d’ambre et de benjoin et de leurs cornes remplies de _ched_, mais vont passer, pour la plupart, la saison chaude à Djerba, où leurs parents ont des villas, et où ils pêchent et ils chassent, chasses au faucon, chasses au sloughi, comme des fils d’émir; puis reviennent à la saison des pluies reprendre leur longue immobilité d’idoles dans leur niche odorante et peinte et de nouveau s’étioler et pâlir en attendant les visiteurs.

A l’entrée des boutiques, des Arabes, clients ou amis (tout un cénacle), se tiennent assis sur des petits bancs et causent.

C’est Souk-el-Attarine, ou le souk aux parfums. Aussitôt après, s’ouvre en long couloir le souk des tailleurs.

Mêmes colonnettes peintes en vert et en vermillon, même jour de mystère tamisé par des planches en toiture, même rangée d’échopes, mais ici en estrade, assez larges et profondes. Dans chacune d’elles, sept ou huit indigènes, presque tous juifs, se tiennent accroupis en cercle et travaillent silencieusement. Coiffés de chéchias et vêtus de drap de couleur claire, leurs grosses jambes croisées dans l’attitude classique, ils taillent, ils cousent, très actifs, bien plus acharnés à leur tâche que les tailleurs d’Alger, ne lâchant leur travail que pour vous appeler et vous offrir, à des prix naturellement doubles et quadruples de leur valeur: «Une gandoura, sidi!» ou: «Sidi, un burnous!» Et quels burnous! Depuis le vert amande jusqu’au violet pâle des violettes de Parme.

Derrière eux, suspendue à des clous, c’est toute la défroque de l’Orient, gilets de moire, vestes brodées, gandouras aux nuances de fleurs.

Plus loin, c’est le souk aux étoffes, aux logettes petites et sombres, avec leurs marchands d’écharpes, de ceintures, de foutas et de haïcks. Puis voici des étoffes à turbans, brodées de soie jaune, des soieries d’Orient, de frêles tabourets incrustés de nacre et des gros chapelets d’ambre posés parmi les fusils damasquinés et les cimeterres de Damas; là aussi dorment, entassés l’un sur l’autre, les moelleux tapis de Kairouan à côté des tapis de Perse, et les portières de Stamboul bossuées d’arabesques d’or.

C’est ici que le roumi doit redoubler de vigilance, car c’est dans le souk aux étoffes qu’il est le plus guetté par les courriers pisteurs. Ils sont là confondus dans la foule arabe, épiant vos gestes, votre physionomie, et, à la moindre velléité d’achat par vous manifestée, ils sont sur vous, sollicitant pour vous conduire ailleurs.

C’est à qui vous indiquera un magasin où vous trouverez à meilleur compte le même objet beaucoup plus beau et beaucoup moins cher: «Viens par ici, sidi, viens!» Et l’un vous prend par le bras, et l’autre vous tire par la manche; un troisième, insidieux, a osé glisser sa main dans la vôtre. Songez! voilà peut-être une heure qu’ils vous suivent, une heure qu’ils vous étudient, attendent, avec quelle patience! le moment de la curée. Si vous ne savez vous en défaire, dix minutes après vous serez installé, devant une tasse de café, chez Djemal ou Barbouchi, les deux grosses fortunes de Tunis, Barbouchi et Djemal, dont les rabatteurs, entretenus à l’année, ont mission d’amorcer et d’amener tout étranger de passage dans les deux anciens caravansérails dont ils ont fait leurs cavernes, car c’est dans deux anciens marchés d’esclaves que les deux rusés Tunisiens ont empilé les objets les plus tentants, les armes les plus rares et les plus fastueux tapis de Turquie et d’Asie que puisse trouver un chrétien à Tunis.

D’ailleurs, dans la rue, la séduction continue.

Après le souk des brodeurs, voici le souk des selliers et la féerie de leurs harnachements de velours plaqués d’or et d’argent, le luxe barbare de leurs hautes selles brodées de soie, puis le souk des tisseurs, celui du cuivre, le souk El-Bey et le souk des teinturiers, le plus ancien de tous, dans la rue du même nom; le souk des teinturiers avec sa bordure d’amphores gigantesques et son vaste puits, dont l’eau servit peut-être à teindre les robes des suffètes de Carthage.

Il y a aussi le souk des libraires, le souk des orfèvres, mais c’est au souk des femmes que l’Européen s’arrêtera surtout charmé...

Là règnent en maîtres les vendeurs de costumes, de coiffures et d’oripeaux à l’usage des Tunisiennes; là s’épanouit, comme une flore, la gamme des nuances infiniment tendres, pantalons de soie mauve écrasés de broderies, brochés rose turc et bleu turquoise filigranés d’argent; et c’est dans un désordre qu’on croirait voulu, tant l’ensemble en chatoie et miroite, les coiffures pointues en argent et en or fin, les damas d’Orient à côté des brocarts de Lyon, des tons de fleurs et de métaux, des vestes de velours et des voiles de gazes, des tulles lamés, des caftans de drap rouge bossués de lourdes broderies d’or de princesses beylicales, des chaussures de toutes couleurs, depuis les clot-clot en bois verni, incrustés de nacre... jusqu’aux minuscules babouches de sultane, en argent repoussé et martelé comme de véritables bijoux; et là, dans une foule de plus en plus affairée, plus gesticulante et plus dense, gandouras et burnous se coudoient et s’agitent dans la fièvre et le brouhaha de la vente à la criée; des indigènes circulent à travers les groupes, criant à tue-tête en arabe, en mauvais français s’ils vous voient, le prix de l’objet qu’ils tiennent à la main. «Trois douros (quinze francs) une veste de velours mandarine treillagée d’argent.» Un hennin de juive, tout brodé d’or fin à rubans de soie vert pistache, m’est laissé à deux douros (dix francs); des vendeurs promènent des perles, la plupart mal montées et presque toutes baroques, et, sur tout ce bruit, toutes ces couleurs et sur tout ce mouvement, la Zitouna, interdite aux chrétiens, répand son ombre sainte, dressée au milieu des Souks ou plutôt les tenant groupés autour d’elle, si bien que de sa boutique, pour s’encourager à tromper et spolier le client d’Europe, le marchand musulman peut longuement fixer la mosquée et son fin minaret revêtu de tuiles vertes pointant vers le ciel, dont le dieu de Mahomet a exclu le roumi.

TUNIS SOUS LA PLUIE

Mercredi 12 janvier 1898.

Il ne faut jamais revenir: l’étonnement est la première des joies de l’homme qui voyage, et c’est tenter l’impossible que de vouloir être étonné deux fois par les mêmes aspects de race et de pays; et il n’étonne pas, mais il détonne et navre, cet Orient de misère qu’offre Tunis noyé de boue sous un ciel crevé de pluie.

La palette des couleurs s’est effacée, et, dans leurs costumes trop clairs, ce ne sont plus des nuances de fleurs que les Tunisiens promènent sous l’ondée, mais la lamentable et piteuse défroque d’un bazar oriental en faillite... et les gros mollets des juifs dans leurs bas blancs mouchetés de boue! et les pauvres jambes nues des bicots pataugeant dans les flaques d’eau jaunâtre, et la sordide impression de l’avenue de France, aujourd’hui, avec sa foule guenilleuse et mouillée de Maltais et de portefaix arabes encapuchonnés de vieux sacs de toile... Non, il ne faut pas revenir.

Jeudi 13 janvier.

Il pleut encore, il pleut toujours. Devant le Grand-Hôtel, c’est, armée de parapluies, l’inévitable nuée des courtiers pisteurs. Ils sont là, dépêchés au-devant de l’étranger par les Souks de Medina, et guettent la proie à ramener dans les repaires; ils me reconnaissent tous (à quatre ans de distance, quelle mémoire ont ces juifs! jugez de leur rancune contre les roumis, s’ils se souviennent avec autant de persistance des anciens affronts dont nous les avons abreuvés jadis); je décline leurs offres, et c’est aux Souks que je me rends néanmoins, les Souks dont les rues voûtées, ou tout au moins recouvertes de planches, m’offriront un sûr abri contre la pluie qui redouble.

Ils pullulent et foisonnent de la même foule colorée, diaprée et grouillante. C’est dans le clair-obscur des longs couloirs bordés d’échopes les mêmes groupes en burnous, les mêmes oscillations de turbans et de chéchias, la même promenade à pas majestueux et les mêmes salamalecs des gandouras de nuances tendres; Arabes riches circulant au milieu de la bousculade des courtiers juifs et des nègres commissionnaires, mais ce ne sont plus les Souks que j’ai connus... Tout aussi animés qu’autrefois, ils ont perdu l’aspect des _Mille et une Nuits_ qu’ils avaient dans le soleil: là aussi les costumes se sont fanés et les nuances se sont éteintes. Il faut l’azur éclatant des ciels d’été à ces groupements de foule et d’étoffes, il faut des bandes de ciel bleu dans l’interstice de ces planches disjointes; et, dans le cintre de ces voûtes, les dômes et les minarets des mosquées se détachent mal sur un horizon pluvieux, et puis le monotone crépitement de l’ondée sur ces toitures! Il me semble être encore sur le paquebot; non, il ne faut pas revenir.

Ils sont pourtant en rumeur aujourd’hui, les Souks: tous les marchands, arabes et juifs, y commentent, avec des oscillements de tête, des mouvements d’yeux et des grands gestes, un article de la _Dépêche tunisienne_ sur le prince Vautour. C’est un des leurs qui est visé dans l’entrefilet paru, un des pisteurs les plus connus de l’avenue de France, envoyé à Malte pour y racoler des clients.

Cet Arabe inventif aurait, grâce au faste oriental de ses costumes et à la suprême élégance de ses manières, réussi à se faire passer pour un prince de la famille du bey, et cela même auprès du gouvernement anglais. C’est en plein triomphe, au milieu d’un bal au cercle des officiers, que la vérité sur le faux prince beylical aurait éclaté, au grand scandale des jolies misses et des aristocratiques ladies, très sensibles (c’est le prince Vautour qui l’aurait affirmé depuis), au beau physique du dit; mais quand on s’appelle Ben-Amor! La chose m’est racontée tout au long chez Barbouchi, où je me suis laissé entraîner à prendre le kahoua. Kahoua, protestations d’amitié, joie délirante de me revoir, tout le grand jeu des effusions et des caresses, grâce auquel on espère me placer pour cinquante louis de broderies persanes et de tapis de Ladick. Les tapis sont, il faut l’avouer, merveilleux. A vingt-cinq louis, on pourra peut-être s’entendre.

Comme le prince Vautour en question est employé dans une maison rivale, on s’exclame et on s’esclaffe fort chez les Barbouchi, mais Tunis n’a pas lieu de triompher si insolemment des méprises de l’île de Malte, puisqu’il y a trois ans je ne sais quel aventurier, sous mon propre nom, non seulement faisait de nombreuses dupes de l’avenue de la Marine à la rue de la Kasbah; pouff à l’hôtel de Paris, escroqueries chez de nombreux marchands et toute la série des notes en souffrance, mais arrivait encore à placer de la copie et à la signer de mon nom dans la presse tunisienne, qui ne tarissait pas d’éloges sur le cher confrère. Et pourtant, l’hiver précédent, j’avais séjourné vingt jours à Tunis: c’est dire que j’y avais passé inaperçu! Si j’avais quelque vanité, quelle aventure mortifiante!... inaperçu à Tunis, ô Parisiens cités des premières, petites célébrités d’un soir, comment jamais reparaître sur le boulevard!

HALFAOUINE

Vendredi 14 janvier.

_Le quartier Halfaouine, maisons basses, un seul rez-de-chaussée, des fleurs jaunes et des herbes poussent sur les terrasses; une suite de dés à jouer d’inégales grandeurs, voilà les rues; chaque habitation s’ouvre en échope: ce sont en enfilades des friterias, poissons frits et beignets aux mêmes relents d’huile, des boucheries arabes avec le boucher assis en plein étal, les orteils nus, au milieu de ses viandes, boutiques de fruits et de légumes encadrées de régimes de dattes, de bottes de raves et de chapelets de piments, étals de potiers encombrés de jarres et de gargoulettes grossièrement peintes à la manière italienne, boutiques de charbon de bois et, à tous les dix pas, des barbiers et des cafés maures. Sur la place, vis-à-vis d’un café maure à péristyle enguirlandé d’une vigne (le fameux café maure reproduit par toutes les photographies) les huit coupoles blanchies à la chaux de la mosquée d’El-Aloui, huit mamelons d’un blanc d’argent sur le bleu laiteux d’un ciel d’aquarelle, et çà et là, dans une foule où la gandoura devenue rare est remplacée par le burnous, une énorme juive à bonnet pointu et aux petits souliers trop courts se dandinant comme une cane; chez les barbiers, quelques soldats du bey... impression de printemps de Tunis._

* * * * *

Ces quelques notes prises, il y a quatre ans, le moyen de les revivre sous la monotone et persistante pluie qui continue à noyer Tunis, une Tunis souillée, délavée et moisie dont une lèpre verdâtre a envahi tous les murs. De longues traînées vertes, du vert des lentilles d’eau, formées par des mousses imperceptibles, soulignent le long des dômes et des murailles les infiltrations d’eau, et font de la ville argentée (Tunis l’argentée, comme disent les Arabes), une inquiétante agglomération de dômes et de cubes livides et marbrés de veinures, telle une immense ruine sculptée dans du roquefort: Tunis d’hiver! Et, entre ses maisons comme atteintes de lèpre, la foule la plus laide et la plus sordide, la détresse des burnous et de toutes les loques sales que l’Arabe de Tunis ballotte entre ses jambes; des vieux bicots retroussés jusqu’aux cuisses et la fuite sous la pluie de jambes sèches et noires, profils de dromadaires et pattes de sauterelles d’Égypte, la majesté des marabouts déshonorée par le parapluie, et, enfin, cette silhouette inoubliable, ce grotesque rencontré, ici, à tous les coins de rues, les jours d’averse: un vieil Arabe à capuchon sautillant parmi les flaques d’eau, un couffin de provisions d’une main, dans l’autre une vieille ombrelle écrue; non, décidément, il ne fallait pas revenir.

LE QUARTIER JUIF

Samedi 15 janvier 1898.

Le quartier juif, après la porte de France et la rue des Maltais.

C’est surtout là qu’il ne fallait pas revenir; dans ces rues étroites et sombres, comme étranglées entre les maisons plus hautes, ces rues déjà sales par les temps de soleil. Non, il ne fallait pas revenir dans le dédale obscur des placettes et des impasses du quartier des juifs.

Ville morte au cœur même de la ville et qui ne s’anime que le samedi, j’avais il y a quatre ans aimé l’aspect morne et fermé de ses ruelles hostiles et de ses hautes demeures, leur air de forteresses derrière leurs fenêtres grillagées tantôt à l’espagnole, tantôt à la mauresque, toute cette vie sourde et dérobée d’une race comme en défiance et se gardant jalousement des autres; quartier bizarre resté bien moyen âge avec ses maisons en ruines surgissant tout à coup au milieu d’une rue ou au fond d’une impasse, tout ce labyrinthe de ruelles silencieuses et tristes, aboutissant parfois à la porte bouchée par des planches d’un vieux logis à l’abandon! J’y avais fait de si radieuses et lumineuses rencontres, car la juive, la juive tunisienne hideuse à trente ans avec sa large face blafarde, ses bajoues, ses fanons et sa taille déformée par les grossesses, la juive aux lourdes jambes caleçonnées de soie et d’or est délicieuse de treize à dix-huit ans, et il faut qu’elles soient bien charmantes, les juives de Tunis, pour résister au grotesque somptueux de leur costume.

La gorge libre sous une courte chemise de soie vert tendre, bleu turquoise ou rose turc brodée, c’est, de la ceinture aux chevilles, la soie mauve, blanche, ou jonquille, d’étroits caleçons, collants jusqu’à mi-cuisses, aux mollets cuirassés de lourdes broderies d’or, des caleçons qui valent parfois jusqu’à mille francs pièce et qui, bridant sur le ventre et leur serrant le bas des jambes, avec la mise en relief de fesses énormes, donnent aux juives déjà mûres, celles aux gorges flasques, un étrange aspect d’oies bardées prêtes pour la broche... Un bonnet pointu à banderole, la jolie coiffure des châtelaines de missel, casque comme d’un hennin leurs faces empâtées et blêmes, ces faces envahies par la lymphe juive et jaunes d’une graisse déjà vue à Paris sur le visage des baronnes; mais ces monstres, je l’ai déjà dit, sont les juives de trente ans.

Par contre, les enfants rencontrés aux coins des portes sont charmants, les petites filles surtout, d’une pâleur de jasmin avec leurs grands yeux noirs. Sous les chamarrures de leurs costumes, ils luttaient, ces petits juifs, dans mon souvenir, avec les enfants de Tlemcen, et les jeunes filles donc! les jeunes filles entrevues au fond des cours en train de faire la lessive, en chemise de soie brodée, tout comme les princesses des légendes, ou tassées l’une contre l’autre derrière le renflement grillagé d’une fenêtre, étaient-elles assez délicieuses sous leurs foulards de soie de couleur vive et le lustré de leurs luisants cheveux noirs, leurs cheveux du noir de leurs larges prunelles, leurs foulards du rouge de leurs bouches charnues.

Elles m’étaient apparues dans leurs blouses et leurs caleçons de soies claires comme autant de fleurs vivantes, les unes isolées sur leur tige, les autres groupées en bouquet..., fleurs de cire pourtant plutôt que fleurs vivantes, à cause de leur immuable pâleur... Je me rappelle encore un certain coin de rue avec un vieux mur blanc de chaux, couronné de glycines, et un ancien puits à large margelle, surmonté de ferronneries, dont trois petites juives tiraient de l’eau, groupe adorable et harmonieux allant du vert tendre au lilas clair. L’une d’elles était montée sur le puits pour aider au jeu de la poulie, et sa silhouette enfantine et parée se détachait, dans le soleil, sur le bleu soyeux du ciel: et cela ressemblait au début d’un conte, d’un conte des _Mille et une Nuits_. Je ne les ai pas retrouvées.

COMMENT ELLES VOYAGENT

MADAME BARINGHEL A CARTHAGE

Dans la plaine de Tunis, sur l’emplacement même de Carthage, à quelques mètres de la cathédrale des Pères Blancs, Mme Baringhel, Lord et Lady Quray, Lord Édouard Fingal, la marquise de Spolete et d’Héloé. Il pleut à verse, tout ce monde est engoncé dans des caoutchoucs, enveloppé de plaids et chaussé de snowboots; on ne distingue absolument rien, si ce n’est quelques vergues et quelques mâts formant hachures dans la direction de la Goulette; le Zaghouan, le Bou-Kornin, toutes les montagnes célèbres ont disparu dans la brume, c’est un spectacle de désolation.

Lord et Lady Quray de passage à Tunis qu’ils visitent en se rendant à Sofia; Lord Algernon vient d’y être nommé consul et fait son tour de Méditerranée avant de se rendre à son poste où il entre en fonctions dans les premiers jours de mars; l’homme géant, très blond, haut en couleur, très effacé et très correct, la femme très grande, trop grande presque, mais très belle, de la beauté classique d’une Junon, une des professionnelles beautés citées pendant dix ans à Londres; Lady Quray a bien trente-cinq ans.

Lord Édouard Fingal: dix-huit ans, beau comme un dieu grec, des cheveux d’un noir de jais bouclant naturellement, avec des yeux gris vert dans un visage de médaille syracusaine; produit évident d’un vigoureux croisement de races, d’origine irlandaise pourtant; fait loucher les Arabes et la marquise de Spolete.

La marquise de Spolete, Sicilienne, vingt-huit ans, en paraît quarante; petite, mince, sèche, mélange déconcertant de langueur et d’imprévue vivacité, tête étroite et longue, au menton accusé, éclairée par de splendides yeux pâles, des yeux d’un bleu comme mourant de désir; rejoint le marquis de Spolete, acquéreur d’immenses terrains entre Nabeul et Enfidaville; évidemment ruiné, vient se refaire en Tunisie.

Mme Baringhel, plus nerveuse et surexcitée que jamais, un peu fanée par la traversée, un peu hâlée surtout, mais toujours jolie.

D’Héloé, casquette russe en velours gris côtelé, immense caoutchouc mastic, plaid vert myrthe et vert olive, plus anglais encore que Lord Édouard Fingal, mais beaucoup moins beau.

Tous ces seigneurs braquent en vain jumelles et parapluies sous l’averse qui redouble.

Mme BARINGHEL.--Qu’est-ce que nous sommes venus faire ici?

D’HÉLOÉ.--Je me le demande.

MARQUISE DE SPOLETE.--Mais admirer des ruines, chère amie, songez, l’antique Carthage, la rivale de Rome, ce sol est plein de souvenirs, et tout le passé qu’il évoque!

Mme BARINGHEL.--Les souvenirs! Je ne suis pas encore à l’âge des souvenirs; puis, dans cet ordre d’idées, il n’y a que les miens qui m’intéressent. (_A d’Héloé._) Elle commence à m’agacer, moi, la Sicilienne, elle parle comme un guide Conty, pas même un Bædeker; nous a-t-elle assez ennuyés, en voiture, avec son histoire de Caton d’Utique... Utique, rivale de Carthage!

D’HÉLOÉ.--Carthage, rivale de Rome!

Mme BARINGHEL.--Rome, rivale d’Utique, ça se décline, c’est une femme pour musées! Nous avions bien besoin de nous en embarrasser! Avoir échappé aux courtiers-vautours pour tomber sur ce vieux cicerone!

D’HÉLOÉ.--Vieux! vous êtes dure.

Mme BARINGHEL.--Avec ce teint citron séché, vous avez des indulgences.

D’HÉLOÉ.--Que voulez-vous? en voyage...

Mme BARINGHEL.--D’autant plus qu’elle en sait beaucoup trop pour une femme de notre monde, et c’est d’un mauvais goût cet étalage de connaissances.

D’HÉLOÉ.--Ça vous humilie, hein?

Mme BARINGHEL.--Son érudition d’institutrice, moi? Vous êtes fou; mais écoutez-la parler; on n’est jamais assez difficile sur ses relations d’hôtel; quand cette femme-là serait une espionne...

LA MARQUISE DE SPOLETE, _à Lord et à Lady Quray, attentifs._--Le petit village, là-haut, ces koubas et ces villas arabes?

LORD QURAY.--Oh! yes, Bou-Saïd.

MARQUISE DE SPOLETE.--C’était la ville haute, celle où s’étageaient les immenses terrasses des palais de Carthage, l’emplacement même du quartier des riches, l’endroit où Flaubert, dans son beau roman de _Salammbô_...

D’HÉLOÉ.--Ça y est.

MARQUISE DE SPOLETE.--A fait rêver, les soirs de lune, l’ardente virginité de la fille d’Hamilcar.

Mme BARINGHEL.--Et Lady Quray ne bronche pas?

D’HÉLOÉ.--La phrase est dans le guide, c’est une vieille connaissance.

MARQUISE DE SPOLETE.--Vous vous rappelez la belle description du lever de soleil sur Carthage, dans le roman; la mer moirée et laquée d’argent avec le profil des montagnes du golfe et les chevaux consacrés au soleil hennissant vers l’aurore et frappant de leurs sabots dorés le parapet du temple.

Mme BARINGHEL.--Elle sait le roman par cœur.

MARQUISE DE SPOLETE.--Vous avez vu les citernes? toutes les données scientifiques portent à croire que le temple de Moloch s’élevait tout auprès.

Mme BARINGHEL.--Moloch fécondateur, elle va leur montrer le temple de la déesse, maintenant.

D’HÉLOÉ.--Voyons, ne vous agitez pas.

Mme BARINGHEL.--Le malheur est que le jeune Fingal reste insensible à toutes les avances. En voilà un, je crois, auquel la dame ne serait pas fâchée de dire: «Moloch, tu me brûles», mais _Love’s labour lost_, très shakespearien, le jeune lord! Il se méfie de la Sicile.

D’HÉLOÉ.--Taisez-vous, elle va nous entendre.

MARQUISE DE SPOLETE.--Et quelle disgrâce que cette pluie! Si la chance avait voulu que vous vinssiez ici quinze jours plus tôt, vous auriez vu, mais à croire pouvoir les toucher avec la main, le Bou-Kornin et le Zaghouan. La lumière de ce pays est si merveilleuse; vous vous rappelez, le Zaghouan, la montagne des sources, dont le célèbre aqueduc de Spendius et de Mathô apportait les eaux à Carthage.

LADY QURAY.--Mathô, aho, oui, je me rappelle; c’était M. Sellier qui avait créé le rôle dans la _Salammbô_, de Reyer; il était très bien, ce garçon-là, et la Caron donc, dans la _Salammbô_, divine.

LORD QURAY.--Divine, en effet. Moâ, je adore ses longs bras. Les longs bras, cela est très chaste.

Mme BARINGHEL.--Écrivez donc des chefs-d’œuvre. (_Du ton d’un enfant qui récite une leçon._) Vous oubliez le Bou-Kornin, ma chère, la montagne en croissant, tant chantée par Flaubert, la fameuse montagne de plomb où l’auteur a placé le défilé de la Hache. Sans ce brouillard, vous la verriez, la gorge où l’armée des mercenaires pressentit sa destinée tragique devant les lions crucifiés des deux côtés de la route!