Chapter 9 of 16 · 3845 words · ~19 min read

Part 9

Oh! ces grands yeux veloutés et hardis, presque d’animal, dans ces faces mordorées et rondes, le sourire à dents blanches, étincelantes, aiguës, de ces petites femmes fauves, car les petites filles y sont charmantes, mais que dire des femmes? Esquintées par les maternités et les basses besognes qui sont leur part dans la vie arabe, la poitrine et le ventre déformés, les seins ballants, fluents comme des poires blettes, le front tatoué de cercles et d’étoiles, les femmes sont hideuses,--hideuses à vingt-cinq ans! Elles se traînent, les jambes ignoblement écarquillées, sous un tas bariolé de vieilles loques; des lambeaux d’étoffes éclatantes et fanées pendent lamentablement autour d’elles, et le violent maquillage des peuplades nomades aggrave encore leur laideur. Leurs paupières éraillées et crayonnées de kohl leur font à toutes des yeux capotés et bleuis de vieilles gardes. Ces chairs flasques, ces paupières azurées et ces profils en somme très purs, j’ai déjà vu cela quelque part, mais très loin d’ici, en pleine civilisation, sinon pourrie, du moins très faisandée, à des centaines et des centaines de lieues de ce coin sauvage et primitif. Où cela? Je me rappelle maintenant: à Montmartre, dans certaines tables d’hôte de femmes, où il fut quelque temps de mode d’aller s’asseoir à l’heure du dîner, et des noms de belles en vogue sous l’Empire me montent aux lèvres: Fanny Signoret, Esther Guimont, des morphinomanes aussi, Clotilde Charvet, les sœurs Drouard. Le linge, rincé et avec quels procédés sommaires, toute cette femellerie indigène le charge sur ses épaules; la provision d’eau pour le ménage recueillie dans des outres s’ajoute par-dessus, accrochée par des cordes, et toutes, femmes et enfants, l’échine pliée sous le faix, regagnent le logis par les ruelles ensoleillées et puantes.

El-Kantara, porte du Désert!

THIMGAD

Quel opprimant cauchemar! Je m’éveille moulu dans ma petite chambre ensoleillée de l’hôtel Bertrand; le grondement du torrent, qui coule sous ma fenêtre, et le vert glauque des lauriers-roses en fleurs m’accueillent et me rassurent au seuil du réel; je saute à bas du lit, je cours à la croisée et l’ouvre toute grande sur le ravin. C’est l’air embaumé de la plus belle matinée, le frais de l’eau courante et le grand mur de schiste rose tout micacé de lumière sur le profond ciel bleu; j’aspire l’air à pleins poumons: c’est la sensation du naufragé arraché au gouffre, car j’avais glissé dans d’étranges ténèbres.

Rêve poignant, décevant, bizarre! D’où sortaient ces tronçons de portiques, ces longs fûts de colonnes? Pourquoi errais-je en ces décombres? et ces vieilles statues mutilées, ces socles dans le sable, comme il y en avait, mon Dieu! Où donc avais-je déjà vu cette ville de ruines? Et pas une herbe, pas un lierre... du sable et du sable partout; c’était une étrange solitude... Et quel silence! pas un oiseau dans l’air! Oh! cette ville morte transparente de lune, où l’avais-je déjà rencontrée, endormie dans la cendre vaporeuse du désert? Je reconnaissais cette voie sacrée aux larges dalles de marbre. Herculanum ou Pompéies; j’avais déjà aimé ailleurs les reflets d’eau et les moires de ces plaques de porphyre. Et tout à coup des formes s’ébauchaient dans les mouvantes ténèbres, la nuit s’emplissait de frôlements de voiles et c’étaient, mitrées comme des prêtresses hindoues et de flottantes gazes, telles des ailes de phalènes, autour d’elles déployées, c’étaient de sardoniques figures de femmes: comme un ballet ironique et cruel de menaçantes Salomés. Des joyaux verdâtres tintaient à leurs chevilles, perlaient en larmes pâles au creux de leurs seins nus et, sous la lune apparue tout à coup énorme au-dessus des colonnades des temples, leurs tuniques soulevées entre leurs doigts menus s’allumaient, tour à tour obscures et bleuissantes; et sous leurs pas muets la ville renaissait lentement. C’étaient des propylées, des terrasses de palais tout à coup érigées aux sommets des collines, et des arcs de triomphe se dressaient maintenant à l’extrémité des voies antiques; mais la ville demeurait déserte. Les Salomés phosphorescentes seules l’emplissaient, sorcières ou vampires, effroi des chameliers traversant le désert, et dont les méfaits racontés le soir à l’abri des _fondoucks_ enchantent la veillée des caravanes.

Et maintenant je me souvenais. Ces ruines évoquées, ressuscitées en rêve, c’étaient celles de Thimgad: Thimgad, la Pompéies du désert, que nous avions brûlée à notre passage, rebutés par les quinze lieues, trente lieues aller et retour, à faire à cheval, parmi les sables et la nuit à passer à Batna; Thimgad dont le regret nous obsédait maintenant depuis que ce peintre, rencontré à l’auberge et avec lequel nous avions dîné la veille, nous en avait fait de si merveilleux récits.

Des photogravures de l’Algérie artistique, des épreuves hors pair de Gervais Courtellemont, naguère admirées dans son atelier d’Alger, nous étaient revenues à la mémoire et, pendant que notre interlocuteur précisait un détail, animait d’une observation _de visu_ le vague un peu fantômal de nos souvenirs, la Pompéies du Sahara s’était peu à peu reconstituée dans mon cerveau visionnaire avec ses architectures d’apothéose, ses voies triomphales et les colonnades en terrasses de ses temples; et c’est Thimgad, joyau des civilisations disparues, maintenant enlisé dans les sables, dont le reflet avait toute la nuit hanté mon rêve; Thimgad, la ville romaine ensevelie dans la cendre mouvante et chaude des solitudes, comme jadis la vieille cité du roi Gralon dans les vagues de la mer; Thimgad, la ville d’Ys du désert.

Charme mystérieux des légendes contradictoires, antithèses de la tradition! Si les masses liquides de l’Océan avaient, rompant les digues, envahi la cité celtique, les eaux avaient abandonné la Pompéies africaine, les sources s’y étaient soudain taries, et, devant le vide des piscines et les vasques des fontaines à sec, tout un peuple désespéré et vaincu par la soif avait dû abandonner une colonie hier encore de luxe et de plaisir, tout à coup devenue une cité de détresse, la ville inhabitable!

Thimgad ou la ville de la soif... Et, jaillie avec l’eau d’une source du milieu du désert, le désert l’avait lentement reprise, chassant l’homme et la civilisation des théâtres, des temples, des palais et des bains. Les sables l’avaient peu à peu submergée, nivelant tout comme une marée montante, et si les fouilles des archéologues viennent de l’exhumer, elle n’en demeure pas moins morte sur son linceul de cendre rose, espèce de momie séculaire visitée seulement par les touristes et qu’évitent même les nomades craintifs... Thimgad la mal famée, effroi des caravanes!...

D’ailleurs, toute cette partie de l’Aurès est des moins rassurantes, et, si l’auberge où nous avons dormi fait face à la gendarmerie, ce n’est pas un vain hasard; le force armée est ici des plus nécessaires pour protéger les voyageurs. El-Kantara possède la plus mauvaise population de toute l’Algérie, c’est elle qui fournit le plus d’accusés aux bancs de la cour d’assises. Ancien repaire de bandits posté à l’entrée même du désert pour y détrousser les caravanes, El-Kantara a été pendant des siècles le mauvais pas de l’Aurès, le défilé sinistre et redouté. Assassins et voleurs de père en fils depuis les époques les plus reculées, les indigènes y ont la rapine dans le sang et tuent sans vergogne Européens et Arabes, autant pour s’en faire gloire que pour dévaliser; la femme d’El-Kantara n’épouse volontiers qu’un homme au moins convaincu de trois meurtres. La veille encore, à table, on ne parlait que du dernier assassinat commis dans le pays, et dans quelles circonstances atroces! L’enfant d’un garde-barrière, un indigène pourtant, surpris en plein jour, à trois cents mètres du village, par trois Arabes de l’oasis même, en l’absence de ses parents; et lequel, d’abord attaché par les pieds et les mains, était, après mûre délibération et quelques tortures préalables, saigné comme un jeune mouton; les parents avaient, à leur retour chez eux, trouvé le cadavre décapité, les membres encore liés sur la table où ces misérables l’avaient martyrisé des heures durant.

Et c’est cette aimable population que nous allons visiter à domicile. Ahmet, notre guide, un Berbère superbe aux yeux caressants, au rire enfantin et l’air si noble sous son burnous de laine brute qu’on dirait un émir, nous a proposé hier soir de nous conduire dans un intérieur arabe.

Il est charmant, cet Ahmet, et d’une si grande distinction avec ses mains fines, soignées, et l’harmonie de ses gestes lents, que nous l’avons hier invité à notre table. Le peintre, qui nous a fait dans la soirée de si belles confidences sur la population d’El-Kantara, prétend qu’Ahmet ne vaut pas mieux que les autres, que c’est simplement un bandit un peu plus civilisé, mais tout aussi rapace, doublé d’un _Kaouët_ (fournisseur de tout ce qu’on veut), et qu’il nous saignerait imperturbablement tout en gardant son air digne, s’il n’avait la crainte de l’autorité militaire et devant les yeux la présence constante des gendarmes.

Ce pauvre Ahmet! Et c’est dans sa famille qu’il veut nous mener, chez son oncle et chez sa mère, où demeurent ses frères, beaux-frères, belles-sœurs et cousins mariés. Mais on frappe trois coups discrets à ma porte, j’ouvre. C’est Ahmet lui-même avec son grand air calme et doux, son œil profond d’une insistance étrange et son geste caressant qui semble vous envelopper. «Tu es prêt? me dit-il de sa voix chantante; les autres attendent.» Les autres, ce sont ma mère, et les Jules Chéret avec lesquels nous voyageons depuis Alger. Je suis prêt: la guimbarde de l’hôtel nous conduit jusqu’au village; nous la quittons à l’entrée d’une ruelle poudreuse et ensoleillée, nous contournons quelques ruelles plus fraîches à la suite d’Ahmet, il heurte à une petite porte en contrebas du sol, on ouvre: nous sommes arrivés.

C’est une haute et vaste pièce sans fenêtre, d’aspect biblique avec ses larges piliers de pisé. Pas de plancher, de la terre battue ou plutôt piétinée; une autre porte est ouverte sur une cour intérieure, toute baignée de lumière, et cela crée dans la haute pièce où nous sommes une atmosphère de clair-obscur à travers laquelle s’ébauchent moelleusement un four à cuire le pain, d’immenses jarres remplies, les unes d’huile, les autres de grains, avec, à côté, des couffes bondées de dattes; pas de meubles, mais des peaux de chèvre faisant outres suspendues à des trépieds de bois brut, et des nattes pour dormir. Des jeunes femmes pâles, à l’air souffrant, pilent le couscous ou filent de la laine au fuseau; autour d’elles piaille une marmaille turbulente et morveuse; les femmes ont de larges anneaux de cuivre aux oreilles, le front tatoué d’étoiles bleues, et de grands yeux tristes gouachés de kohl; ce sont les sœurs et les cousines d’Ahmet; les enfants demi-nus nous entourent en nous demandant des _soldi_.

Par la porte de la cour, on entrevoit dans un bain de soleil le jardin planté de palmiers: les palmiers, le plus clair revenu de la famille; les murs en terre sèche du jardin s’effritent et ne le séparent même plus des enclos voisins; des citronniers et des arbres à cédrats égrènent dans la lumière l’or pâle de leurs beaux fruits. A côté, ce sont des abricotiers en fleurs, tout un floconnement rose, et la grande muraille de schiste d’El-Kantara occupe tout le fond, violacée de grandes ombres sous le soleil du Midi. De tous les côtés monte une puanteur infâme, une odeur âcre et suffocante de charogne et de détritus humains; les jeunes femmes qui nous ont suivis au jardin exhalent, elles, sous leurs colliers d’argent et de corail, un relent de chair moite et de poivre; Ahmet, qui nous propose des dattes à emporter, sent, lui, la mandarine et la laine fauve.

Odeurs écœurantes, épicées et musquées, qui sont, paraît-il, le parfum du désert.

TYPES DE BISKRA

_à Maurice Bernhardt._

Dans une échope, près du Marché, en sortant de la rue des Ouled-Naïls, de grossiers bijoux kabyles et des objets de sparterie s’étalent jusque sur la chaussée; deux Arabes les surveillent, dont un d’une merveilleuse beauté.

Grand, svelte et d’une pâleur ambrée qui s’échauffe et devient comme transparente au soleil, il a l’air vraiment d’un émir, ce marchand de pacotille, avec sa barbe frisée et noire, son beau profil aux narines vibrantes et sa bouche ciselée et dédaigneuse, sa bouche aux lèvres fines d’un rouge savoureux d’intérieur de fruit. C’est un nomade, le roi de Bou-Saâda, comme le fait sonner fièrement son compagnon; tous deux sont venus à travers le désert pour vendre leur camelote aux hiverneurs. Tandis que l’associé s’anime et vous bonimente son étalage avec des gestes de guenon caressante, toute une mimique que ne désavouerait pas un camelot du boulevard, le _roi de Bou-Saâda_, drapé dans un burnous de soie d’une blancheur lumineuse, se meut lentement dans le clair-obscur de la boutique, et, silencieux (car il ne sait ni anglais, ni français), promène autour de lui de longs yeux de gazelle d’une humidité noire et tout gouachés de kohl.

* * * * *

En sortant du parc Landon, un peu avant d’entrer dans le village nègre, une forme accroupie se tient immobile au bord de la route. Au loin, ce sont de maigres cultures d’alfa, quelques pâles avoines d’un vert de jeunes roseaux, le vert anémié de la végétation d’Europe sous ce ciel accablant, et puis de longues ondulations de sable; le désert couleur d’argile rose, avec çà et là les bouquets de palmiers des oasis les plus proches, les palmiers et leurs fines dentelures, comme découpées à même du bronze vert.

Figée au milieu de la turbulence de la marmaille indigène accrochée à nos pas, la figure accroupie tient, tendu vers d’hypothétiques passants, un infatigable bras nu. D’une maigreur étrange, décharné, et d’une chair si pâle qu’elle en paraît bleuie, ce bras obsède et fait peur; c’est celui de la Misère, et c’est aussi celui de la Faim, mais de la Faim agonisant au soleil, sous le plus beau climat du monde, devant la morne aridité des sables.

Il se développe, ce bras anguleux et fibreux, tel une tige flétrie d’aloès, de dessous un amas de cotonnades bleuâtres où une exsangue et dolente tête se tient penchée et dort.

C’est une poitrinaire, une fille de quinze ans à peine, aujourd’hui sans âge, sans sexe dans son effroyable maigreur, une des Ouled-Naïls les plus en vogue, il y a trois mois encore, de la rue de la prostitution, la plus recherchée certainement des hiverneurs cosmopolites de Biskra: Nouna, une indigène presque intelligente celle-là, fine d’attaches et de profil, entendant et parlant bien le français, et qui, au mois d’août dernier, venait danser le soir au cercle des officiers, tandis qu’étendus sur les nattes, des lieutenants, de spahis, des capitaines de zouaves demeurés à Biskra, fumaient des cigarettes en songeant un peu mélancoliquement aux camarades partis en congé.

Ce spectre de la phtisie, écroulé dans le poudroiement ensoleillé du chemin, a été une belle fille constellée de sequins, de lourds bijoux d’argent et, comme ses compagnes, coiffée de pesantes nattes bleues enjoaillées de plaques de verre et de métal: dans vingt jours, ce sera une morte.

Sa famille, son père ou son frère ou quelconque (car la mère en ces pays compte peu), depuis l’âge de douze ans, la promène et l’exploite; enfant, on la vendait aux officiers de la garnison, aux touristes anglais et aux cheiks du désert passant par là en caravanes; dans la journée, elle posait chez des peintres, et, le soir, dansait dans les cafés indigènes bondés de voyageurs. Aujourd’hui, les siens l’ont dépouillée: plus un bijou, plus un sequin, quinze sous de cotonnade bleue roulée sur son échine tremblante, et on l’envoie mendier sur les routes, et Nouna y meurt lentement, sans une plainte, une main machinalement tendue vers le passant, résignée de la morne résignation d’un animal, aujourd’hui bête à souffrance, autrefois bête à plaisir.

* * * * *

Hambarkâ et Mériem; les deux sœurs égyptiennes de la rue des Ouled-Naïls, la gloire et le seul charme, en vérité, de la prostitution de Biskra.

Hambarkâ, brune et colorée, très peinte, rappelant, dans sa robe de brocart jaune très raide, à manches larges, une vierge de l’école byzantine; Mériem, souple et mince, l’air d’un jeune sphinx aux yeux de gazelle, dans sa tunique de soie verte mordorée, le caractère de son visage, étroit et long, savamment accentué par une étrange coiffure de soie violette et de gaze noire. On voit que des peintres européens ont présidé à cet ajustement: chaque partie du costume a une valeur esthétique ignorée de l’Orient, où le soleil est, avant tout, le grand arrangeur des tons et des couleurs. A travers l’ignominie de la rue des Ouleds, à la fois parfumée et puante, Hambarkâ et Mériem déambulent fièrement toute la journée, la main dans la main, une fleur de grenadier derrière l’oreille et, quelquefois, dans la narine, ce qui est ici la coquetterie suprême.

Devant des portes entrebâillées de bouges, qui sont ici les lieux de plaisir, des écroulements de chair avariée, recrépie d’onguents et peinturlurée de fards, représentent, échoués jusqu’au milieu de la chaussée, et la Femme et l’Amour; de vieux rideaux de tulle à fleurs, des cretonnes voyantes, et, çà et là, quelques voiles bleuâtres lamés d’or enveloppent et enturbannent ces beautés avachies. Les mains, demeurées assez fines, se tendent machinalement vers vous, couvertes de tatouages et rougies de henné, et, sous de bouffantes tresses de laine noire, de gros yeux morts à paupières flasques, de veules yeux charbonnés de kohl roulent plus qu’ils ne regardent, reculés par l’ombre des fards dans le rond crayeux de larges faces à bajoues, d’une lassitude abominable. Et le goitre des mentons s’écroule et pend sur le ballonnement des gorges, et les gorges fluent sur le renflement des ventres; et, les cuisses grotesquement écartées, ces dames, assises à la turque sur le seuil de leur échope, s’occupent à faire brûler de l’encens et du benjoin sur des réchauds de cuivre: aimable invitation aux passants que ces tourbillonnements de fumée odorante. Derrière les portes entrebâillées, les marches apparaissent d’un escalier blanchi à la chaux qui mène à la soupente de ces vendeuses d’infini et d’amour; cela pue d’ailleurs formidablement la misère et la crasse; encens et benjoin sont de troisième qualité, et les relents des _friterias_ voisines, aggravés des pestilences du marché tout proche, impressionnent péniblement l’odorat du visiteur.

Au milieu de toutes ces infamies, Hambarkâ et Mériem promènent, comme deux jeunes princesses d’un autre temps et d’une autre race, leurs grâces de jeune animal et la sveltesse souple de leurs corps vierges... ou tout au moins demeurés tels, car Hambarkâ, qui se détaille elle-même, sans famille derrière elle pour surveiller la vente, et s’est faite l’éditeur responsable de sa jeune sœur, proclame bien haut et à qui veut l’entendre qu’avec elles deux il faut se résigner aux jeux savants de la Petite Oie, _frottir et non cassir_, tout comme nos flirteuses et prudentes mondaines. Au pays du soleil et des audaces arabes, ce _non cassir_ fait songer.

La hautaine Hambarkâ tient d’ailleurs à distance soldats et indigènes; conducteurs de caravanes, cheiks des tribus voisines et même maréchaux des logis des régiments de France peuvent venir heurter et crier à sa porte, elle ne s’adoucit qu’aux adjudants, et encore préfère-t-elle et de beaucoup aux officiers de la garnison les peintres français animés de justes défiances et les bons touristes anglais généralement fort généreux, lorsqu’il s’agit de Mériem et de _non cassir_.

Et pourquoi se prostitueraient-elles, puisqu’elles sont riches? Et il faut voir Hambarkâ faire ruisseler du bout de ses doigts fins les louis et les dollars de leurs triples colliers; elles donnent le café chez elles et consentent à se montrer nues, voilà tout. Le soir, elles dansent dans une espèce de café-chantant tenu par deux Arabes, et obtiennent ce qu’elles veulent de ce public de peintres américains, de touristes français, de vieilles misses, affolées de promenades à chameau et d’immoralités arabes, et de curieux de tous pays.

Ainsi s’exprime la donzelle. Malheureusement, tout l’échafaudage de ces ingénieux mensonges s’écroule devant deux mots de l’officier qui veut bien nous servir de guide. Nous le suivons dans une sorte de hangar bondé d’Arabes et de spahis indigènes, établissement à moitié café maure, à moitié fumerie pour amateurs de kief, et là, vautrés au milieu d’un tas de burnous et de loques douteuses, notre guide nous montre les amants de cœur de ces dames: celui d’Hambarkâ d’abord, un jeune Kabyle à la face camuse et souriante, magnifiquement vêtu d’une robe de soie verte (la couleur ici affectée aux pèlerins, retour de la Mecque, et aux pieux marabouts, la couleur sacrée), et celui de Mériem, un superbe nègre aux larges épaules, mais au nez rongé, genre de beauté galante déjà remarqué dans les maisons de filles de Constantine.

Ces deux seigneurs, tout rongé que soit l’un et tout sacré que paraisse l’autre dans sa robe smaragdine, n’ont pas l’air d’hommes à ne pas _cassir_.

Et c’est pourtant ce _non cassir_ qui a fait la fortune de ces dames. La colonie anglaise surtout est, paraît-il, d’un merveilleux rapport. Ces dames donnent le café chez elles et consentent à se montrer nues aux artistes, voilà tout.

PRINTEMPS DE TUNIS

Tout le ciel est en feu! Vois, tu meurs d’une mort de prince et de poète, Entre les bras rêvés ayant posé ta tête, D’une mort qui n’a rien ni de laid ni d’amer, Et devant un coucher de soleil sur la mer!

Était-ce le charme irrésistible de la comédienne qui les disait, ces vers? l’eurythmie de ses altitudes ou la langueur savante de ses gestes, le métal de cette voix à la fois délicate et vibrante, ou tout simplement l’art de cette mise en scène inoubliable, la splendeur de ce soleil couchant, tout de braise et de roses incandescentes à travers ces agrès et ces voilures? mais cette poésie, assez médiocre en somme, venait de m’ouvrir tout un autre horizon, et derrière les fumées bleues des encensoirs, aux sons des flûtes et des violes, la toile de fond représentant la lointaine Tripoli venait de s’évanouir, et c’est Tunis, Tunis l’_argentée_, comme on l’appelle là-bas, qui surgissait lentement devant moi, ville de féerie et de rêve, Tunis demeurée la cité légendaire qui hantait le sommeil des anciens croisés,

Une de ces cités d’ombre, d’or et d’azur

dont Victor Hugo excellait à ressusciter toute la gloire dans une rime:

Césarée, Antioche, Héliopolis, Assur:

Tunis combien déjà lointaine, hélas! et pourtant si présente encore... il y a deux ans; non point la Tunis des touristes, la ville européenne de la porte de France, le bruyant et coloré caravansérail des souks, ou la ville arabe et puante du quartier Halfaouine, mais la Tunis moins connue et bien autrement savoureuse de la porte Bab-Sidi-Abdallah, non loin du quartier de la brocante, auprès du château d’eau nouvellement construit au sommet de la ville pour y distribuer les eaux du Zaghouan; car il existe encore, le fameux aqueduc qui apportait l’eau de la montagne des sources à Carthage, l’aqueduc immortalisé dans la _Salammbô_ de Gustave Flaubert par l’équipée de Mathô et Spendius, l’aqueduc qui, une fois entamé par la hache du Lybien, vouait toute la ville et le peuple d’Hamilcar aux affres de la soif et à Moloch dévorateur.