Chapter 6 of 16 · 3984 words · ~20 min read

Part 6

Il y fait noir comme dans un four; c’est à la lueur d’une chandelle qu’on nous fait gravir un étroit escalier voûté où nos genoux, à chaque pas, heurtent la pierre des marches; la négresse, roulée dans des _foutas_[2] de couleurs voyantes, tourne à chaque degré vers nous le triple éclair de ses gros yeux et de son large sourire. Cela sent diantrement le mauvais lieu, mais la pénible impression cesse au premier.

[2] _Foutas_, cotonnade bleue à larges raies rouges et jaunes, dont se vêtent les négresses d’Alger.

Nous sommes dans la galerie à jour d’un patio mauresque. Une frêle colonnade de pierre, autrefois peinte et dorée, domine une cour pavée de faïences arabes, et un grand carré de ciel bleu semble un velum tendu au-dessus de nos têtes. C’est, avec la lumière enfin retrouvée, le somnolent et gai décor, moitié de rêve, moitié de réalité, d’un intérieur de palais de conte. Ce sont les fleurs de cire et le feuillage lustré de trois grands orangers, la retombée d’écume et de perles liquides d’un jet d’eau fusant hors d’une vasque, et, dans toute la demeure, une opiniâtre et douce odeur d’épices et de fleurs. Trois paons blancs se déploient au soleil, juchés çà et là, et un singe, enchaîné près du bassin, s’agite et grimace au milieu de dolentes tortues d’eau qu’il manipule curieusement entre ses menottes. Les pieds nus de la négresse courent silencieusement sur des nattes, et cet intérieur, avec ses animaux familiers, ses arbres odorants et son jet d’eau jaseur, nous fait songer, malgré nous, à quelque illustration de _Salammbô_.

Impression, hélas! trop vite dissipée, car la chambre où nous reçoit la dame du logis, meublée avec tout le confortable d’une rentière de la rue Lepic, possède un lit à sommier Tucker, une commode et une armoire à glace; les tapis sont même de fabrication française, des gros bouquets de roses en camaïeu sur fond gris, et Fathma a beau nous accueillir, assise, les jambes croisées à la turque, sur d’authentiques divans encombrés de coussins; sur son ordre, la négresse a beau nous servir le _kaoua_ musqué du pays dans des tasses microscopiques; sur un signe d’elle, enfin, une autre servante a beau jeter sur une espèce de brasero de cuivre les aromates de la bienvenue; la myrrhe et l’encens, mêlés aux senteurs des plantes, ont beau tourbillonner en minces filets bleuâtres hors du brûle-parfums..., le charme est rompu, nous ne sommes plus là. Cet acajou bourgeois, ces voiles de fauteuils au crochet et cette moquette vulgaire nous ont transportés dans le salon d’une manucure de la rue Bréda.

Fathma, en veste de soie blanche brodée d’or fin, des colliers de fleurs de jasmin autour du cou, expose en vain à nos regards la finesse de ses chevilles cerclées d’argent et de ses mains chargées de bagues. C’est d’une oreille distraite que nous l’écoutons nous expliquer sa toilette négligée à cause de son deuil, de ce beau-frère enterré le matin, et la splendeur passée de sa famille autrefois riche et puissante, aujourd’hui ruinée par les juifs; _Ces chiens maudits de youdis_, comme elle vocifère avec des éclairs dans ses beaux yeux noirs et des mains tout à coup menaçantes. Nous qui savons, et de source certaine, que la dame a pour amant de cœur un juif de la rue de la Lyre, qui écoule chez elle ses vieilles broderies et ses vêtements de femme démodés (car elles ont une mode aussi, en Alger, les princesses de conte), nous l’écoutons plus froidement encore nous proposer pour nos amies de France de superbes costumes de femmes arabes; et nous ne retrouvons un peu de notre rêve d’Orient qu’en prenant congé de la belle, dans le patio mauresque hanté par les paons blancs, où Fathma, descendue pour nous faire honneur, nous fera remarquer qu’elle a maquillé son singe. «Tu vois, j’ai mis du bleu à son œil et du rouge à _son_ figure pour qu’il soit plus joli.» Ce petit singe enchaîné qui, pour se distraire, tourmentait le long des jours deux sommeillantes tortues d’eau, ménagerie bien arabe d’une captive de harem, d’une odalisque oisive à la cervelle d’enfant.

DIVERTISSEMENTS ARABES

I

A Alger, rue de la Révolution, dans sa petite maison du quartier de la Marine, Fathma reçoit. Elle a invité ses amies à prendre le kaoua; depuis le matin, ses deux négresses trottent par les rues en escalier de la Kasbah, portant le bon message aux Leïlha et aux Nouna des maisons mauresques; et maintenant, parée comme une châsse, ses fines chevilles gantées de soie blanche, comme amincie par le ballonnement extravagant des grègues bouffantes, les tempes et le cou ornés de colliers de jasmin, Fathma attend, les coudes appuyés aux deux piles de coussins, les jambes savamment repliées sous elle, les babouches de velours rouge écrasé de broderies d’argent et de perles à peine retenues d’une crispation d’orteil.

Ses paupières outrageusement peintes, ses pommettes frottées de rose donnent à ce joli visage un inquiétant aspect de tête de cire; il n’y a pas jusqu’à ses dents, petites et courtes, telles des grains de riz, qui, dans le rouge écrin des lèvres carminées, ne fassent songer au sourire d’une poupée; et, sous ses soieries vertes et mauves, d’une nuance de bonbons fondants, et ses bijoux de filigrane, ce n’est plus le délicieux fantôme d’Orient entrevu dans le clair-obscur des ruelles de la ville arabe, mais une espèce de jouet fastueux à l’usage d’enfants trop riches, une idole automate qui siège et parade, immobile, dans l’atmosphère déjà épaisse de la chambre emplie de brûle-parfums.

Une à une, les invitées arrivent. Elles ont toutes laissé leur haïk et montrent toutes la même face de poupée effrontément peinte, couleur de meringue et de praline, sous les bandeaux d’un noir bleu, bouffants hors d’un foulard rose ou vert. Toutes sont somptueusement parées, et l’invraisemblable envergure de leur pantalon de soie leur fait presque à toutes une taille guêpée, mais leur donne en revanche une démarche de cane. Elles portent d’un même geste une main à l’œil droit et à la bouche en signe de bienvenue, et, après un gazouillement rauque, s’accroupissent en cercle sur les nattes. Toutes ont une suivante, quelques-unes, les plus riches, deux ou trois, qui vont se ranger silencieusement derrière leurs maîtresses et se tiennent debout contre la muraille.

Une esclave maugrabine circule entre les femmes et dépose auprès d’elles de minuscules tasses de café turc. Un orchestre arabe,--une flûte de roseau, une guzla et une derbouka--installé dans une pièce voisine entame son charivari déchirant et monotone. Une portière hermétiquement close dérobe aux musiciens la vue de ces dames, et, aux accents de la flûte rageuse et de la derbouka qui ronronne, des invitées se lèvent une à une, lancent leurs babouches loin d’elles, et, talons nus sur les nattes, piétinent, avancent et reculent sur place, tandis que leur ventre, tout à coup déplacé, oscille, rentre et se gonfle avec des remous de bassin de femelle en gésine: les spectatrices, elles, frappent en cadence la paume de leurs mains avec de rauques appels à la mode espagnole.

Ce sont là les plaisirs mystérieux de la danse du ventre... Puis Fathma fait apporter ses coffres. Il en est de bois de cèdre, il y en a en nacre, en bois de santal et en carton peint, fleuris de roses et d’œillets de couleurs criardes, d’anciens et de récents, et jusqu’à des coffrets de verre montés en bronze et capitonnés de soie tendre, venus du magasin du Louvre. Préalablement ouverts par les mains de Fathma, coffres et coffrets circulent au milieu de ces dames; ce sont la garde-robe et l’écrin de la maîtresse du céans. On regarde les bijoux, on palpe les soies, on admire les étoffes, l’orient des perles et la monture des bagues, et ce sont des querelles passionnées, des estimations rageuses, des compliments serviles, et des cris et des rires... Puis, tout à coup, Fathma se lève.

Tranquillement, elle ôte sa veste, sa veste de velours bossuée de pierreries; une autre veste apparaît en dessous; elle est de soie orange soutachée d’argent mat; elle ôte encore cette veste tandis que ses grègues bouffantes glissent et tombent sur ses talons; sous ses pantalons, d’autres pantalons apparaissent qui vont disparaître encore. Fathma se déshabille, les autres dames en font autant, elles sont toutes debout, et lentement, comme des chrysalides, se dépouillent avec des gestes las de leurs soieries et de leurs gazes; mais c’est pour reparaître vêtues d’autres gazes et d’autres soieries, dans de successives et imprévues transformations. Il y a toujours des vestes sous les vestes et d’autres pantalons sous les pantalons; c’est comme une éclosion de fleurs éternellement renaissantes sous un perpétuel effeuillement de pétales, un vol changeant et diapré de papillons s’engendrant d’un coup d’ailes en d’autres papillons.

Tout à coup, au milieu de cette lente et toute orientale exhibition, un temps d’arrêt, un effarement, presque un effroi, un grand silence. Fathma vient d’ôter sa dernière veste, une petite veste de soie blanche, et sourit triomphante; Fathma porte un corset, un corset de Paris, un corset mauve à fleurettes Pompadour, le dernier modèle de la rue de la Paix, l’article parisien... et Fathma est la seule. Les autres femmes l’observent en dessous, dépitées, rancunières, et Fathma, impassible, mais les coins de la bouche retroussés par un divin sourire, jouit délicieusement de leur envie et de leur stupéfaction.

Maintenant Fathma se rhabille; ses deux négresses lui passent tour à tour de bouffantes culottes de satin lilas, une chemisette de gaze lamée d’or et les autres pièces du costume. Les autres femmes en font autant; leurs suivantes les accommodent de vêtements non encore vus, apportés par elles, et quand, une fois rhabillées, toutes ont devant elles un tas chatoyant de soies et de costumes, les belles idoles s’accroupissent de nouveau au milieu des coussins; et les voisines, les autres dames du quartier et de la Kasbah, les amies et les connaissances en deuil ou moins riches sont introduites et défilent avec des gestes avides de guenuches; elles palpent le grain des étoffes, le relief des broderies, soupèsent les joyaux, admirent et potinent.

II

Dans l’atelier de Marchellemont, l’éditeur d’art de la rue de la Mer-Rouge, une étroite pièce oblongue située au premier d’une vieille maison arabe convertie en imprimerie, un entassement de bibelots et d’antiquités pittoresques, bizarres, des bijoux kabyles, de belles armes de fabrication arabe. Aux murs, des panneaux de velours de Scutari d’un jaune d’or frappé de vert, quelque chose de lumineusement trouble et doux, comme une vague trempée de soleil; par terre des tapis d’Asie, d’autres en poils de chameau et, dévalant des divans éreintés et comme crevés sous le poids des cruches et des bassins de cuivre jetés au travers, partout, à droite, à gauche, des écroulements soyeux d’étoffes et de coussins.

Nous sommes bien là une dizaine de Français, réunis au hasard de la rencontre, dix flâneurs venus par veulerie serrer la main, dire un bonjour en passant à l’ami Marchelle; les heures se traînent si voluptueusement vides et douces sous ce beau ciel d’Alger! Ne rien faire et rêver, se laisser vivre et songer, telle est la devise des hommes d’Europe attardés sur ces rives de paresse et de langueur.

Il y a un procureur général de la République, un avocat à la Cour d’appel en vacances, un professeur à l’École de médecine d’Alger, deux hommes de lettres en mal de _pérégrinations_ exotiques, un banquier de Constantine, un lieutenant-colonel de spahis, etc., et, tout en fumant d’excellent tabac turc, friable, soyeux et doré, nous causons--vautrés au revers des divans--femmes de France, d’Afrique, amour de tous les pays, de toutes les classes, de tous les climats,--le climat, ce maître tout-puissant des morales et des prostitutions.

Pour nous distraire, notre hôte, qui songe à tout, a fait monter deux _Ouled-Naïls_ du quartier de la Marine, deux petites filles du désert, prostituées et mendiantes, qui, affublées d’oripeaux et scintillantes de bracelets, rôdent le long des jours autour des cafés du boulevard de la République, offrant aux consommateurs de lire l’avenir dans leur main dégantée, leur œil somnolent de fauves au repos brusquement allumé à la vue d’un louis d’or.

Elles sont là, rentassées dans un angle, appuyées l’une sur l’autre dans l’attitude de deux bêtes traquées, sournoises et attentives, avec des yeux inquiets et des petites mains prêtes à griffer.

Des coiffures bizarres, carrées et dorées comme des mitres, s’écrasent au ras de leurs sourcils; et, avec leurs lourdes tresses de crin bouffant autour de leur ronde face olivâtre, un pitoyable rideau de mousseline à fleurs jeté comme un manteau sur leur robe de cotonnade rouge, elles évoquent assez la vision de deux petites idoles malfaisantes et stupides.

Elles nous observent de leur côté, immobiles, en silence.

Mais nous les avons assez vues. Marchelle se lève, leur chuchote je ne sais quel mauvais arabe à l’oreille et les pousse derrière une portière: elles résistent un peu avec un léger tourdion des hanches, mais il insiste et elles disparaissent avec lui... La portière se relève, les deux Ouled reparaissent et notre hôte avec elles.

Les deux petites idoles de terre brune sont nues, absolument nues; elles n’ont gardé que leurs lourdes coiffures tressées, piquées de longues aiguilles et de chaînes de métal. Leur peau, que Marchelle nous fait toucher, est froide et résiste sous le doigt comme du caoutchouc; une patine étrange lustre les méplats de leurs bras un peu grêles et de leurs fesses énormes; elles ont la gorge ronde, mais basse, le ventre en pointe et des cuisses en poire, avalées et renflées à la fois, d’un dessin ignoble; les reins sont pourtant creusés et d’une jolie chute. Mais une stupeur nous fige tous: leur corps est glabre et poli partout comme celui d’une statuette de bronze; aucune des touffeurs chères à Catulle Mendès ne jaillit et ne ponctue d’un frisson ombré les méplats et les creux: c’est la terrible _N’en a pas_ du roman de Zola, la _Grenouille Humaine_ de _la Terre_, et nous avons tous le même effroi horripilé de cette chair sans poil, odorante et froide; car une chaude odeur de suint et d’épices, d’aromates et de crasse, s’émane de ces deux nudités de bête, et c’est bien deux bêtes d’une espèce inconnue, inquiétante par ses côtés humains et simiesques, que ces deux Ouled posent indifféremment devant nous.

«Aucun succès, je vois cela, conclut notre hôte en congédiant ses deux bronzes d’art. Voulez-vous que je fasse monter Kadour?»

Kadour est le petit Arabe vêtu de drap bleu soutaché d’or, qui fait l’office de chasseur à la porte. Il a la mine éveillée d’un enfant kabyle, des dents de nacre et des grands yeux riants.

«Kadour! pourquoi?»

Et quand Marchelle, avec une insouciance toute algérienne, nous a mis au courant des qualités de Kadour: «Mais c’est épouvantable, s’indigne l’un des assistants, c’est un enfant, il n’a pas onze ans!»--«Bah! En Algérie, il y en a qui commencent encore plus tôt.» Alors, l’un de nous: «Mais vous n’avez pas de honte! il doit atrocement souffrir, cet enfant!» Et sur un geste vaguement négatif de Marchelle: «On voit bien que vous n’y avez pas passé», interrompt tout à coup le lieutenant-colonel de spahis, qui regrette aussitôt sa réflexion imprudente.

On n’en dit pas plus long ce jour-là.

BANLIEUES D’ALGER

MUSTAPHA SUPÉRIEUR

Devant nous, la ville hors la brume émerge Et s’éploie en dômes d’or Et se dresse En minarets de feu Ou tombe, de terrasse en terrasse, Vers la mer--blanche ville en sa grâce-- Et, derrière nous, l’éveil mystérieux de l’ombre.

VIELÉ-GRIFFIN.

Cette prose nostalgique et cadencée, évoquant la descente en amphithéâtre de je ne sais quelle blanche ville de songe vers le bleu de la mer, c’est la description même d’Alger, Alger prise en écharpe et vue de côté des hauteurs verdoyantes de Mustapha supérieur, Alger que les métaphores arabes ont comparée dans sa nonchalante attitude à une Mauresque couchée, dont la tête s’appuierait à la Bouzaréha, tandis que les pieds nus baigneraient dans la mer.

Au-dessus de la poussière incessamment remuée des rues Michelet et du plateau Saulière par les tramways du Ruisseau et de l’Agha, c’est ainsi qu’elle apparaît, cette Alger déjà lointaine et mensongère, d’autant plus blanche qu’elle est ensoleillée, d’autant plus attirante derrière sa ceinture de bois d’eucalyptus, qu’on ne sent plus à ces distances les écœurantes odeurs de détritus de sa Kasbah.

Oh! le service de la voirie des rues montantes et tortueuses de la ville arabe, ses ânes chargés de couffins débordant d’ordures, les tas de choux pourris, d’oranges avariées et de loques sans nom de ses impasses, et l’horrible impression du pied glissant dans je ne sais quoi de remuant et de mou par le clair-obscur de certaines de ses voûtes!

Et les émanations du marché de la place de Chartres, et les relents de friteria et de cuisine maltaise des arcades de la Marine! Comme on est loin de tout cela au milieu des orangers et des pêchers en fleurs de ces belles villas de Mustapha, Mustapha tout en profonds jardins aux pelouses peignées, aux massifs d’arbres rares éclaboussés de floraisons éclatantes, Mustapha pareil, avec sa suite d’hôtels princiers, de family-houses et son bois de Boulogne, à quelque Passy-Neuilly d’Alger, dont le château de Madrid serait l’hôtel Kirsch ou le Continental.

Hôtels de luxe à cinquante francs par jour pour Anglais spleenitiques et fils de maradjah cosmopolites et littéraires; villas mauresques avec patios de marbre, étuves et mosaïques hispano-arabes, à vingt mille francs la saison pour grandes dames juives en mal de troisième lune de miel, après veuvages tragiques ou divorces légendaires; anciennes maisons arabes tendues d’andrinople et de nattes et lambrissées de pitchpin, à l’usage de décavés du boulevard et de demi-mondaines assagies, venus guérir au soleil d’Afrique des suites d’éther et de morphine compliquées de culottes au club; maisons françaises à six étages avec téléphone, ascenseur et tout ce qui s’ensuit; demi-pensions de familles pour jeunes misses délicates, que le climat d’Alger achèvera sûrement; demi-cités d’ateliers pour musiciens névrosés et peintres amoureux de la lumière, que l’Algérie guérira et reverra désormais chaque hiver: tel est Mustapha supérieur avec ses larges avenues ombragées et montantes, bordées de terrasses enguirlandées de glycine et de lierre, empourprées de bougainvillias fin janvier, éclaboussées d’iris et de glaïeuls en mars, embellies de fleurs en toutes saisons. La résidence d’été du gouverneur y profile ses moucharabiehs et ses deux corps de bâtiment presque au-dessus du Bardo d’Alger, cette merveille dont l’architecture résume à la fois tout le Maroc et tout l’Orient.

Un temple protestant s’y trouve naturellement, et c’est, par l’adorable chemin des Aqueducs, cette avenue des Acacias de la ville des Deys, un perpétuel va-et-vient de cavaliers et d’amazones, amazones aux cheveux jaunes et à la gorge plate, cavaliers en tenue de tennis, pantalons de flanelle et souliers de cuir fauve, qui font de ce joli coin et malgré le ciel bleu et les belles fleurs d’Afrique un sot et prétentieux faubourg Londonnien.

Les _good morning_ et les _Ah! beautiful indeed_ y gargouillent de l’aube au crépuscule

Entre d’effroyables mâchoires à quarante-deux dents.

les mélodies de Tosti y font rage, les pieds plats y font prime, les _five o’clock tea_, et les _nine o’clock tea_ et les _twelve o’clock tea_ y emplissent les journées; les épiceries, les pharmacies et les crèmeries, toutes les boutiques y sont anglaises, les domestiques de Genève, et les hôtels tenus par des Allemands.

_Oh! my dear soul, Maud and Liliane are here certainly._

Oh! ma chère âme, Maud et Liliane sont ici sûrement.

LE RUISSEAU

_Le Ruisseau_, ainsi nommé parce qu’il n’y en a pas. Un petit village espagnol au bord d’une route poussiéreuse, une unique rue bâtie de maisons basses recouvertes en tuiles roses, des hangars de poteries qui sèchent là au soleil dans les perpétuels courants d’air de la Méditerranée toute proche, une odeur d’ail et d’anisette mêlée à d’entêtants parfums de lauriers-roses; des thyrses criblés de fleurs et l’azur profond de la mer d’Afrique barrant à l’horizon les cent mètres de plaine qui servent d’emplacement au village: voilà le Ruisseau.

De hideux tramways de la place Bresson y soulèvent toutes les demi-heures une âcre et tourbillonnante poussière; des diligences bondées d’Arabes, de colons crasseux et de zouaves permissionnaires y relaient à toute heure; au seuil des _aguardientes_, de grands gars au teint olivâtre se tiennent le long des jours accotés, les reins sanglés de ceintures flambantes, déhanchés et souples avec, rabattu sur leurs yeux noirs, l’immense chapeau gris des _nervi_ de Marseille.

Espagnols de Carthagène ou d’Alicante, que la misère et la paresse ont chassés de leur pays, ils ont fondé là, à un kilomètre d’Alger, à vingt portées de fusil à peine de la merveilleuse allée de bambous et du rond-point de ficus du Jardin d’Essai, une colonie à l’étrange aspect de bourg de Sierra et de banlieue parisienne.

Il y a du Point-du-Jour et des berges de la Seine dans cet amas de bicoques poussées au bord de la mer bleue, sur cette route aussi passagère que peut l’être à Paris l’avenue de Versailles; et cette écume de la population, longs gaillards aux gestes indolents d’hommes trop beaux pour rien faire, filles à la voix rauque, l’accroche-cœur en virgule sur la blancheur des tempes, la taille entortillée de châles de couleurs voyantes, rappellent, à travers d’indéniables différences de races et de climats, la clientèle des bateaux-mouches des beaux lundis d’Auteuil; mais, si le voisinage de l’Agha et de ses casernes (l’Agha, ce quartier de l’École militaire d’Alger) a mis dans tous les alentours comme un parfum de basse prostitution, relents du Gros-Caillou ou de la plaine de Grenelle, les grands flandrins à faces de bandit ont des navajas passées dans leur ceinture, des lueurs d’acier dans leurs yeux morts, et les filles à la démarche éreintée de roulures ont parfois un rouge œillet piqué et combien fièrement dans leurs cheveux pommadés et noirs.

De jolis airs de guitares y fredonnent le soir dans l’ambre lumineux et la chaude torpeur des crépuscules de mars; le Tango y piétine aux sons des castagnettes avec des cris aigus et des _olle_ rageurs, l’atmosphère y sent le rut et le carnage.

Cette chanson du Ruisseau, qu’un professeur d’Alger m’a bien voulu traduire:

Là-bas, près du Ruisseau, Y a des belles filles, Mercède, Carmencite, Pépite et Thérézon.

Là-bas, près du Ruisseau, Jotas et séguédilles Font au bruit des guitares et zitte et zette et zon.

Là-bas, près du Ruisseau, Y a des belles filles, J’y vais me promener, chantant une chanson.

Là-bas, près du Ruisseau, Je rencontre Inésille. Je lui cueille un œillet et lui dis: «Prends mon nom!»

Elle alors, ajustant Ma fleur dans sa mantille: «Ton nom! hé, pour quoi faire? n’as-tu pas des doublons?

«Là-bas, près du Ruisseau, «Faut pas craindre les filles. «Allons, grand innocent, suis-moi dans le vallon!

«Là-bas, près du Ruisseau, «Faut pas suivre les filles. «Des couteaux catalans luisent dans les buissons.»

Et, de mon gilet neuf Tirant de l’argent qui brille: «Conduis-moi dans ta chambre et là je t’aimerai.

«C’est parler en garçon,» Proclame alors la fille, «Viens donc, j’ai l’cœur chaud et te le prouverai.»

C’est sur les lèvres inconscientes d’un garçonnet de dix ans que je l’ai surprise un dimanche, à la tombée de la nuit, pendant que des filles engoncées de lainages roses et jaunes riaient bruyamment avec des chasseurs d’Afrique devant la porte d’une auberge; leurs amants en sombreros les surveillaient de loin, la cigarette aux dents; et le chanteur, lui, petit potier en herbe, rangeait sous un hangar jarres et gargoulettes.

NOTRE-DAME D’AFRIQUE

Au Sud-Ouest d’Alger, du côté opposé à Mustapha-Supérieur, après les rues Bab-el-Oued et du quartier de la Marine toutes grouillantes d’une équivoque population d’Espagnols et de Maltais, la route bordée de figuiers de Barbarie monte par la Carrière, et, laissant au-dessous d’elle les ruelles malpropres de Saint-Eugène, serpente et monte encore, quelque temps encaissée entre un double rang de petites villas.