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Part 8

Au milieu de cette mer de brouillard, Constantine et son chemin de ville, taillé à même le roc, se dressent et se découpent, tel un énorme nid d’aigle.

Nid d’aigle imprenable, repaire d’aventuriers et de forbans, dont l’assaut demeuré légendaire est peut-être le plus beau fait d’armes de l’histoire de la conquête! Constantine avec son enceinte naturelle de vertigineuses falaises et le gouffre béant de ses fossés perpétuellement assourdis par le fracas du Rummel.

Le Rummel! Il faut être descendu dans le lit du torrent pour pouvoir se faire une idée de cette horreur farouche et grandiose, de ces eaux jaunes et comme sulfureuses roulant un continuel tonnerre dans l’étranglement de ce couloir de roches. Hautes et verticales comme des murailles, on pourrait se croire dans le fossé de quelque forteresse de rêve, de celles que la fougue d’imagination d’Hugo a évoquées dans d’épiques dessins.

A droite, c’est la ville, Constantine, dont les toits de casernes pointent au-dessus de l’abîme; à gauche, c’est la falaise du chemin de la Corniche, dont les parapets de ciment courent à une hauteur prodigieuse à mi-flanc des rochers. Deux arches naturelles d’une pierre rougeâtre et comme craquelée relient les deux parois du couloir entre elles et forment une voûte géante, une sorte de crypte obscure, au-dessous de laquelle le Rummel, qui gronde, ressemble à un fleuve souterrain, à quelque Averne arabe enfermé dans la nuit d’une grotte infernale.

Et sur tout ce décor d’horreur et de vertige, sur ce gouffre de pierre pareil à une blessure, tout de crevasses et de déchirements, on ne sait quelle rougeur suintante impose l’idée de crime, de suicide et de sang. Ah! ce Rummel! Comment pouvoir y plonger le regard sans évoquer aussitôt toutes les vies humaines qui s’y sont englouties? Aventuriers hardis grimpant par les nuits noires aux crêtes de la roche et tentant quelque coup de surprise sur la ville imprenable, condamnés coupables et condamnés innocents, Mauresques adultères, esclaves de harem, cousues dans un sac et jetées dans l’abîme sur un signe du maître, et les cadavres aux yeux hagards des fous d’amour et des désespérés, combien ont tournoyé dans ce vide, les mains battant l’air et le cri d’agonie étranglé dans la gorge! Et les beaux corps souples aux aisselles épilées, à la peau douce blêmie par les aromates, et les bras musculeux et les poitrines velues s’y sont tous également écrasés. Et la légende du dernier dey, du cruel El-Hady-Ahmed, celui qui faisait coudre la bouche de ses femmes et hachait, par plaisir, à coups de sabre les corps ligotés de ses esclaves, ajoute encore à l’épouvante quasi sacrée de ces gorges, où son affreux souvenir plane comme un vautour.

Le dey de Constantine! Dans la roche à pic au-dessus de laquelle apparaît la ville, on vous montre un trou presque invisible à première vue, creusé au ras même des remparts. De loin, c’est un rond noir, curieusement placé juste entre deux palmiers se profilant, tels deux mains ouvertes, sur le ciel implacablement bleu. C’est le trou par lequel le capricieux El-Hady-Ahmed faisait jeter, cousues dans le sac des exécutions sommaires, les femmes de son harem qui ne lui disaient plus.

Et dire qu’à ce gredin, qui méritait pour tombe le ventre des _charognards_, nous avons fait des rentes! Il est mort en les mangeant dans sa villa d’Alger, sous le ciel limpide, devant la mer éternellement tiède, et son corps repose à l’ombre d’une mosquée, dans un terrain bénit.

Mais le couloir de falaises s’élargit, l’eau fangeuse écume, s’éclabousse d’argent, court, se précipite et, devant une immense échappée lumineuse, disparaît brusquement dans un formidable bruit d’enclume; c’est la cascade. Un autre abîme est là, mais alors en pleine échappée sur le plus merveilleux paysage: nous avons devant nous la vallée du pont d’Aumale. Fertile, toute en culture et semée de villages, elle s’étend à perte de vue et monte insensiblement, çà et là soulevée au pied de molles et vertes collines qui ne sont que les lointains contreforts de superbes et hautes montagnes. Leur chaîne emplit tout l’horizon, et la campagne avec ses petits villages semés par places dans des replis de terrain, ces premiers et ces deuxièmes plans de colorations différentes, ces routes en lacets et le serpenteau du Rummel luisant au fond de la vallée, apparaît comme un vaste panorama.

Pendant qu’à nos pieds fuient à une profondeur inimaginable des lieues et des lieues de pays, à des centaines de mètres au-dessus de nous Constantine se profile fièrement à la crête de ses falaises. Nous sortons du lit du Rummel et regagnons lentement la ville à la suite d’âniers arabes poussant devant eux leurs bourricots. Sous les arches ruinées d’un petit village de mégissiers aux terrasses couvertes de peaux, nous nous arrêtons un moment pour reprendre haleine. On entend toujours le Rummel gronder et mugir. Une curiosité nous penche au-dessus des parapets croulants; nous dominons justement le gué des Arabes, cinq ou six grosses pierres rondes et une passerelle de bois jetée à quelques mètres de la grande cascade, à l’endroit le plus profond. L’écume du torrent balaie par saccades la fragile passerelle. Trois Biskris noirs comme des grillons traversent en ce moment le gué, leurs chaussures à la main, leurs maigres cuisses nues fantasquement apparues sous leur burnous, retroussé jusqu’au nombril.

LA VILLE DES TANNEURS

_Pour le Docteur Samuel Pozzi._

Nous contournons, de l’autre côté même des gorges du Rummel, la formidable enceinte, toute de roches et de falaises, de la hautaine Constantine; le pont du chemin de fer d’une arche vertigineusement hardie nous a mis hors de la ville. L’abîme en entonnoir du torrent tourne et serpente au pied du vieux repaire des deys, et, de l’autre côté du vide, aux toits de casernes et aux hautes maisons à cinq étages, faisant face à la vallée d’Aumale, a succédé une agglomération de petites terrasses, de murs croulants, d’escaliers et de hangars, le tout roussi, couleur de tan, dévalant comme un troupeau de chèvres au-dessus d’un gouffre ignoble d’aspect et de puanteur.

Ce gouffre immonde, c’est le Rummel devenu, au pied du quartier des peaussiers, l’égout de leurs eaux et de leurs détritus. Les escaliers branlants, les toits et les terrasses s’étageant au-dessus du torrent, c’est la ville des Tanneurs.

Ce Rummel, qui tout à l’heure encore roulait avec un bruit d’enclume dans le grandiose et le clair-obscur de gorges presque infernales, le voici maintenant sur une distance d’au moins un kilomètre, du pont du chemin de fer au pont du Diable, devenu sentine et cloaque, et quel cloaque!... une sentine infâme, étranglée entre deux falaises à pic, dont l’une, rempart naturel de Constantine, étaie maintenant une ville obscène et malade, une ville de peste et de malaria pourrissant là, dans d’innommables fétidités, au-dessus de roches contaminées: des roches elles-mêmes putrescentes et chancreuses, se crevassant en fissures sinistres, en fistules atroces, quelque chose comme une gigantesque pièce anatomique du musée Dupuytren, un paysage retouché par Ricord, où jusqu’aux rares palmiers, poussés là dans les traînées d’un brun équivoque et jaunâtre, ont des aspects d’excroissances bizarres, mûres pour le thermocautère ou le bistouri du chirurgien.

Au-dessus de ce gouffre ordureux, béant comme je ne sais quel effroyable sexe, planent et tournoient de lents vols de vautours. Tout Constantine se vide dans cette partie du Rummel; l’éternelle pourriture de la ville arabe y coule et y suinte par toutes les fentes du rocher; et, attirés par cette pourriture, les _charognards_ (tel est le nom sinistre qu’on donne ici aux vautours) attristent de leurs longs cris plaintifs l’étroit couloir de falaises, où l’ébouriffement de leurs ventres argentés évoque au crépuscule l’idée d’oiseaux-fantômes, de vautours de limbes, surveillés de loin, du haut des toits de la ville, par la silhouette immobile des cigognes.

Tant de puanteurs et tant de larges ailes tournoyantes dans l’air! On songe malgré soi aux lugubres oiseaux du lac Stymphale, à d’épiques légendes de peste et de charnier, à des visions féeriques et fabuleuses comme en peignit Gustave Moreau, et cela dans le décor rocailleux et terrible que nous offrent ici même les gorges, où tant d’infâmes relents montant en bouffées chaudes justifient si bien le nom de Constant-sentine, donné par un loustic à l’ancienne ville des deys.

A mi-flanc de la roche, au-dessus d’un remblai de gazon, notre cocher appelle notre attention sur un trou plus ignoble encore. C’est, dans l’herbe courte du talus, un répugnant amas de loques et de vieux os, d’anciennes boîtes à sardines, de bidons à pétrole et de chiffons sordides, quelque chose comme l’entrée de la grotte du sphinx, mais d’un sphinx de banlieue, peint par Raffaëli.

C’est la retraite d’un marabout fameux, très honoré des Arabes qui le nourrissent... et le vont consulter par des chemins qui feraient peur à des chèvres. Toutes les ordures entrevues sont à la fois le mobilier, la garde-robe et la desserte du vieux prophète. Il vit là, dans ce cul-de-basse-fosse, sous les déjections suintantes de la ville indigène, les pieds dans le gouffre. Il vit, si cela est vivre, des aumônes et de la piété de la population de la plus sale de toutes les villes de la province. Sur un ciel gris de fer, que le couchant décompose et qui, par places, s’ensanglante et verdit comme une plaie, les terrasses de la ville montent et s’estompent en noir avec la silhouette plus grêle des cigognes. Dans le Rummel envahi d’ombre, l’envolement des vautours flotte plus indistinct; comme une forme s’ébauche de l’autre côté du gouffre, à l’entrée de la grotte du marabout. Je songe malgré moi à mes lectures de Gustave Flaubert: des souvenirs de _Salammbô_ me hantent, celui des mangeurs de choses immondes se précise entre tous; et je regagne la ville française, écœuré et pourtant charmé d’avoir touché de si près, à travers tant de siècles, les mœurs abolies des antiques Carthages.

LA RUE DES ÉCHELLES

Des ronflements de derbouka, des bruissements de soie et de moire, des jurons français, des rires gutturaux, espagnols ou maltais, et des mélopées arabes, des blancheurs de burnous et des étincellements d’uniformes, des odeurs de friture et d’essence de rose, des coins pleins d’ombre et des angles de rue inondés de lumière, un cliquetis de sabres et de molettes d’éperons sur des bruits de portes qu’on ferme et, derrière des judas grillés, des femmes immobiles et fardées apparues sous des voiles; une indéfinissable atmosphère de musc, de gingembre et d’alcool, empestant à la fois le suint et le drap de soldat, une rumeur incessante de voix et de pas, les bousculades et les attroupements d’une foule en fête, et, sur toutes ces silhouettes tour à tour éclairées et obscures, le bain de vif-argent d’une nuit lunaire et bleue, la fantasmagorie d’un ciel roulant un disque de nacre dans de translucides profondeurs de saphir; la rue des Échelles, la rue des Filles et de la Prostitution à neuf heures du soir, dans le vieux Constantine.

Oh! cette rue des Échelles, son pittoresque et son grouillement sous les traînées lumineuses de ses cafés maures! Comme nous voilà loin de la tristesse et du silence de la Kasbah d’Alger, si déserte et si noire dès huit heures du soir, si fantômalement blême dans le mutisme menaçant et le morne abandon de ses rues étranglées. Ici ce sont des allées et venues continuelles d’Arabes, de zouaves permissionnaires, de turcos et de spahis drapés dans de longs burnous. Voici trois indigènes qui s’avancent, lentement, en se tenant par la main, l’air de grands enfants égarés dans une ville de joie. Leur gravité souriante, leur haute stature, leur démarche calme font songer à la promenade à travers quelque Bagdad de rêve de trois princes des _Mille et une Nuits_. De chaque côté de l’étroite rue en pente, des échopes de _friterias_ et de marchands de beignets empestent auprès des cafés arabes aux consommateurs débordant en dehors, vautrés et couchés en tas sur des bancs; puis ce sont des attroupements de soldats devant des buvettes maltaises, des maisons de filles et des bains maures, le tout aggloméré sur un très court espace, dans la petite rue dévalant dans le noir avec une rapidité de torrent. Une incessante galopade d’uniformes la traverse; tous les quartiers de cavalerie, toutes les casernes de Constantine sont là ripaillant, fumant et cherchant de la femme. De larges judas grillés se découpent en clartés dans le bronze résistant de petites portes basses; dans la lumière, des filles apparaissent groupées, échelonnées dans des costumes de couleurs vives, en travers des marches d’étroits escaliers; des cours mauresques blanchies à la chaux, une chaux teintée de bleu qui met comme un éternel clair de lune, s’enfoncent sous de vagues colonnades; comme une illusion de palais de songe flotte à travers ces patios entrevus; des brûle-parfums fument à l’entrée.

Les filles, pour la plupart avachies et très grosses, sont assez jeunes pourtant; presque toutes juives, elles ont, malgré leur maquillage trop rose, leurs lèvres épaisses et leurs sourcils artificiellement rejoints, un certain charme mystérieux d’idoles. Les foulards lamés d’argent et les oripeaux verts et mauves brillants de clinquant, dont elles sont affublées, ajoutent au prestige du décor, et puis leur air d’indolence passive est bien celui qu’on prête aux houris des paradis de l’Islam. Quelques-unes sont coiffées en _Ouled-Naïls_ avec de grosses chaînes d’or leur barrant le front; de lourdes tresses de crin noir bouffent autour de leur grosse face pâle, du rouge s’écrase à leurs pommettes, et leurs mains tatouées, ensanglantées de henné, sollicitent le passant avec une grâce inquiétante et simiesque. Des Arabes s’arrêtent devant les judas; ils regardent, se consultent et vont promener plus loin leur curiosité somnolente; en somme, beaucoup de curieux et peu de clients. Si les lourdes portes de bronze s’entr’ouvrent, c’est devant quelques soldats de la garnison; mais uniformes et burnous se hâtent surtout vers le bas de la rue, dans la partie qui longe le ravin, où la prostitution espagnole et française raccroche effrontément debout sur le seuil de la _cella_ de la courtisane antique.

Néanmoins la foule augmente; un bruit d’armée en marche monte entre les maisons; des bouffées d’aromates s’échappent des bains maures; une patrouille de tirailleurs, faces courtes de fauves aux yeux rieurs et blancs, prend son _kaoua_, arme au pied, disséminée sur les nattes de deux cafés voisins. Une espèce d’arche jetée sur la rue et en reliant les deux côtés l’un à l’autre laisse voir dans une baie lumineuse des Arabes accroupis. Cette arche est un café maure. Par où y monte-t-on? Mystère! Les burnous et les turbans apparaissent suspendus dans le vide, comme dans un décor de théâtre; la rue grouillante et piquée de lumières s’enfonce par dessous; au-dessus, c’est le ciel nocturne baigné de lueurs coupantes comme d’acier bleui; à l’horizon, la silhouette des montages de Constantine.

Un attroupement d’indigènes nous arrête devant un café où des derboukas bourdonnent, des flûtes glapissent; une mélopée gémit, aiguë et monotone jusqu’à l’écœurement. L’établissement est bondé d’Arabes. Deux êtres exsangues, aux yeux tirés et morts, aux souplesses de couleuvre, deux danseurs kabyles y miment des déhanchements infâmes; leur sveltesse, extraordinairement creusée aux reins, s’y cambre dans des flottements de gaze et de tulle lamé, tels en portent les femmes. Leurs bras grêles se tordent en appels désespérés, presque convulsifs, au-dessus de leurs faces immobiles; leurs yeux sont peints, peintes leurs joues tatouées, et de courts frissons les secouent de la tête aux pieds, comme une décharge de pile électrique. Les assistants, les prunelles allumées, frappent en cadence dans la paume de leurs mains, tandis qu’un des danseurs lance un long cri de hyène et que redouble, plus assourdissant encore, le bruit des tamtams et des flûtes: c’est un café de fumeurs de _kief_.

EL-KANTARA

_A Georges Clairin._

Une immense, une haute muraille de schiste rose, d’un rose de terre cuite, mais une vraie muraille bien verticale et faisant angle droit avec le sol: elle a quelques vingtaines de lieues et court à perte de vue à travers le pays. Une étroite entaille la coupe, l’entaille d’une épée de géant qui l’aurait fendue de haut en bas, c’est El-Kantara ou la porte du désert.

Notre auberge, un rez-de-chaussée de cinq fenêtres, l’hôtel Bertrand, est au pied de cette muraille. En face, ce sont les bâtiments de la gendarmerie, et c’est tout le village français avec un four de boulanger et la maison du chef de gare; et l’ombre de l’immense montagne rose pèse tout entière sur ces quelques logis et ce serait l’absolu silence sans le grondement d’un torrent, qui roule derrière l’auberge entre un cordon de lauriers-roses et de palmiers poudreux.

Le torrent se précipite en longeant la route vers l’étroite entaille ouverte, comme une brèche de lumière sur le ciel; car, une fois la brèche dépassée, ce sont, pareilles à une mer figée, de vastes et mornes étendues d’un gris rose, des lieues et des lieues de pierres et de sables, avec à l’horizon d’autres chaînes de montagnes d’un rose de tuiles rongées par le soleil: c’est le Désert.

Ici finit l’Aurès; le Sahara commence.

Une tache d’un vert pâle s’étend de chaque côté du torrent, piquée çà et là de carrés jaunâtres: cette tache est l’oasis même, un oasis de soixante-cinq mille palmiers verdoyant tristement à l’entrée du Désert; les carrés de pisé jaunâtre sont les habitations arabes. Comme accroupies au ras du sol dans la torpeur étouffante d’un ciel blanc, quand un véritable vent de mer venu d’on ne sait où n’y souffle pas en bourrasque, elles sont d’une saleté et d’une puanteur repoussantes: village morne et poussiéreux avec, au coin des ruelles désertes, des amoncellements de haillons qui sont des indigènes lézardant au soleil. Encapuchonnés de burnous de la couleur du sol, ce qu’on voit de leurs jambes velues, de leurs bras et de leurs figures tannées est du vert culotté de l’olive ou du brun goudronneux du poil de chameau. Il y a de la momie dans leur attitude et leurs faces de terre; sans l’émail blanc de leurs profonds yeux noirs, on croirait à des tas de morts desséchés. Immobiles, ils tournent à peine la tête pour nous suivre au passage, d’un regard accablé; ils ne mendient même pas, et, devant cette détresse et cette indifférence, nous avons l’impression, par ces ruelles aveuglantes, d’une visite au pays du Désespoir.

El-Kantara, l’oasis entre toutes célébrée, renommée par les peintres! J’y pressens, moi, un immense montage de cou. Le palmier lui-même y est une déception; il y pousse par groupes de soixante à trois cents, clôturés de petits murs de terre et de galets pour la plupart effrités et croulants, et fait ainsi de la légendaire forêt de dattiers qu’on s’imagine un vaste échiquier de petites cultures privées, une véritable entreprise de maraîchers arabes, quelque chose comme un Argenteuil du Sahara dont le palmier serait l’asperge.

Le pays n’en a pas moins un grand succès auprès des manieurs de pinceaux qui prétendent trouver à El-Kantara des colorations extraordinaires; mais j’ai beau faire, mon enthousiasme demeure récalcitrant. Devant ce pays mort, comme enlisé dans ces sables, je ne ressens que plus désespérément le regret de l’ancien El-Kantara dont notre guide en capuchon nous raconte les splendeurs: l’El-Kantara d’avant la conquête, les progrès de la civilisation, les grandes routes et le chemin de fer, quand El-Kantara était vraiment la porte du désert, la porte d’or ouverte aux nomades du Sahara sur les villes et les marchés de l’Aurès, et que l’interminable défilé des caravanes s’acheminait lentement à travers les sables, les yeux fixés sur la grande muraille de schiste rose avec, à ses pieds, l’oasis et ses palmiers.

L’El-Kantara des caravanes!... Nous en visitons justement l’ancien caravansérail. Il tombe en ruines, et rien de plus triste que sa vaste cour à l’abandon entre quatre hautes murailles percées de meurtrières, à l’entrée d’une plaine de galets d’où nous dominons le village. Un vent brûlant et âpre y fait rage, qui nous coupe la face et nous met un goût de sel aux lèvres; et nous demeurons là, navrés, au milieu de ces ruines, avec dans les mains de pauvres petites roses de Jéricho ramassées dans la pierraille, et dans l’âme toute la détresse infinie des solitudes.

Mais un spectacle imprévu nous attend au retour.

Le ciel s’est tout à coup éclairci, balayé par le vent, et dans un coup de soleil le village arabe nous apparaît maintenant d’une netteté merveilleuse, détaché en pleine lumière sur la haute muraille de schiste rose, devenue fleur de pêcher.

C’est une vision d’une délicatesse inouïe, où la solidité des choses s’évapore pour ainsi dire en nuances et en transparences: les contours seuls demeurent précis. Et c’est au bord du torrent, tout à coup élargi et devenu rivière, une suite de jardins féeriques, de bouquets de palmiers aux panaches d’or pâle ombrageant des dômes et des terrasses. Des minarets s’élancent au-dessus de coupoles d’un blond fauve; toutes ces laides constructions de pisé jaunâtre semblent à présent des cubes d’ambre clair; le torrent roule des eaux de turquoise. C’est bien l’oasis rêvée des fumeurs de kief, la halte paradisiaque d’eaux vives et de frais ombrages promise aux croyants par le Prophète. Le hameau lui-même est devenu une ville immense, une ville de kalifes au bord d’un grand fleuve d’Asie, Damas ou Bagdad; au-dessus, la haute muraille de falaises roses miroite et resplendit, moirée par places d’ombres mauves... et c’était tout à l’heure un pauvre village berbère. Un rayon de soleil a suffi pour tout magnifier; c’est un mirage, mais nous sommes, il est vrai, au désert.

Vision délicieuse, mais éphémère, hélas! qui déjà s’atténue et, à chacun de nos pas en avant devient fumée et disparaît, paysage d’Afrique, terre des illusions qu’il faut voir de loin.

Un joli coin pourtant en rentrant au village: une fontaine pierreuse au tournant de la route avec tout un groupe de lavandières indigènes en train d’y tremper leurs loques. Une bande de petites sauvagesses enturbannées, d’énormes anneaux d’argent brut aux oreilles, des bracelets aux bras et aux chevilles, y dansent, haut troussées jusques aux cuisses, une espèce de pas de Salomé d’une grâce primitive et simiesque. Debout sur de grosses pierres plates, leur linge à laver étendu sous leurs pieds, elles détachent, avec un joli balancement du corps, un coup de jarret à droite, un coup de jarret à gauche, et piétinent en cadence, leur fine nudité inconsciemment offerte, à la fois souriantes et farouches, enjoaillées comme de jeunes idoles.