Part 5
Au-dessus de cette _zouaïa_ (école arabe), le cimetière étage en terrasse les taches blanches de ses tombes et deux espèces de palanquins de bois découpés à jour. Historiés et peints, il en monte des spirales d’encens bleuâtres: le culte des croyants entretient là d’éternels brûle-parfums, et rien de plus poétique, en effet, dans la solitude de cette gorge sauvage, que ces fumées odorantes tourbillonnant dans le clair-obscur des branches, au-dessus de vagues sarcophages enlinceulés de soieries orientales, car, Dieu me pardonne, ce sont bien d’anciens étendards japonais passés par le soleil et la pluie, mais où vivent encore, brodés d’or et d’argent, les chimères griffues et les vols de cigognes chers à la race jaune: des étendards de terribles _Pavillons Noirs_, rapportés par les tirailleurs indigènes des dernières campagnes du Tonkin et déposés là en trophées sur la tombe de leurs prophètes.
Des fillettes arabes, groupées au milieu des tombes avec la science innée d’attitude des races demeurées primitives, ajoutent au charme de ce cimetière la grâce de leur jeunesse enjoaillée de plaques de métal; leurs loques de percale rouge à fleurs noires ou d’indienne jaune à dessins roses égaient, comme d’une flore chimérique et vivante, la grisaille un peu monotone des vieux oliviers d’El-Kébir; mais gardez-vous d’avancer d’un pas, si vous tenez à votre vision. Le silhouette enfantine de ces petites sauvages est celle qui convient à ce cimetière de poupée; un pas de plus, et vous verrez subitement s’abaisser les tombes, et les deux koubas des marabouts, presque pareilles à des mosquées, réduites à des proportions de joujoux; la forêt de légende d’oliviers séculaires ne sera plus qu’un pauvre verger; car, dans cet illusoire pays de rêverie et de songe, tout est piège et mirage, et tout attrait est un danger. Ainsi les fillettes aux grands yeux de gazelles sont déjà nubiles, sinon prostituées; l’eau courante entre les thyrses en fleurs des lauriers-roses donne la fièvre, et ce torrent, qui porte ce nom doux entre tous de _Fontaine fraîche_, est presque empoisonné.
LA NOUBA
Le déjeuner s’était prolongé autour des petites tasses d’un café maure, et, conquis malgré nous par cette atmosphère de paresse et de lassitude heureuse qui est la respiration même de Blidah, nous suivions lentement, hors des portes de la ville, la petite route ensoleillée plantée de caroubiers et bordée de villas, qui va par les ombrages de l’ancien _Bois sacré_, le Bou-sacra arabe, rejoindre le champ de manœuvre de la Mitidja.
Des petits jardins des maisons de la route, propriétés d’officiers en retraite ou locations d’Anglaises poitrinaires venues mûrir leur phtisie au soleil, des senteurs de jonquilles et d’orangers en fleurs montaient, à la fois si douces et si violentes qu’une espèce de malaise exquis vous écœurait; certains dessous de batiste et de soie molle de certaines femmes un peu grandes, très sveltes, très souples et blondes, comme vouées à l’éternel demi-deuil de nuances violettes et mauves, dégagent ce parfum endormeur et puissant. J’en ai fait la réflexion depuis, mais ce jour-là, tout au charme de langueur de cette ville mélancolique et de ses jardins odorants, nous allions, l’âme et le cerveau vides, tombés dans un nirvana tout oriental, droit devant nous sans savoir pourquoi, au gré de la brise plus fraîche dans ce coin de vallée, les yeux caressés par l’invraisemblable limpidité du ciel, le front comme effleuré par des ailes soyeuses d’invisibles libellules.
A cent mètres de nous, derrière les baraquements du camp des tirailleurs, c’étaient les cris de commandements, les voltes, les demi-voltes et les évolutions de tout le champ de manœuvre à cette heure occupé par les temps de galop, les charges et l’école d’escadron des chasseurs d’Afrique; un peu plus loin, les marches et contre-marches, sac au dos et arme au bras, de l’infanterie en tenue de campagne. La voix des officiers éclatait jusqu’à nous, tonnante et brève, puis s’éteignait dans un brouhaha de foule en marche et de gourmades de sous-officiers rectifiant les mouvements des hommes; des taches rouges, qui étaient des pelotons de cavalerie, dévalaient dans un poudroiement lumineux, piquant de coquelicots subits le clair-obscur des branchages, tandis que les cottes bouffantes et les blouses grises des turcos mettaient dans le vert tendre de la prairie comme une fuite agile de lézards; et c’étaient, dans toute la vallée, des grandes ombres mouvantes qu’on eût pu prendre pour celles des nuages sans l’implacable pureté de ce ciel.
Et, dans la demi-torpeur de cette température de parfums et de caresses, nous allions éblouis et muets, sans prêter plus attention au vivant kaléidoscope du champ de manœuvre qu’aux Arabes croisés sur la route, juchés, les jambes pendantes, sur leurs petits bourricots et en accélérant l’allure, du bout de leur matraque et du légendaire _arrrhoua_ qui semble le fond de toute la langue orientale. Une espèce de vieille momie, face desséchée de sauterelle d’Égypte, accroupie dans la poussière de la route sous un cône mouvant de haillons, nous invitait en vain à tenter la chance et risquer notre argent roumi sur trois grains de cafés étalés devant elle sur un vieux numéro du _Gaulois_. Sous l’agilité de ses mains d’escamoteur, les trois grains de café disparaissaient et reparaissaient dans une fragile coquille de noix; deux muchachos, de neuf à quinze ans, stationnaient là attentifs, les mains croisées derrière le dos, en vrais petits hommes, mais se gardaient bien de confier un _soldi_ aux mains voltigeantes du magicien; ces _Comtois_[1] manquaient d’entente et ce vieux joueur de bonneteau du désert (car c’était bien le bonneteau que manipulait entre ses doigts exercés la forme humaine affaissée au bord du chemin) avait beaucoup moins de succès dans cette vallée de la Mitidja qu’un monsieur de Montmartre, installé avec sa tierce dans une allée du Bois, après les courses d’Auteuil. Il est vrai que le bonneteur arabe avait remplacé par trois grains de café les trois cartes obligatoires et que son boniment en sabir coupé de _sidi_ et de _macache bono_ n’avait pas l’entrain persuasif de nos joueurs de banlieue.
[1] _Comtois_, en argot parisien, complices, affiliés, associés.
Nous n’en faisions pas moins halte autour de ce Ahmet-arsouille, étonnés et ravis de retrouver dans ce coin de paysage arabe un jeu si foncièrement parisien, et nous allions peut-être, par pitié, risquer quelque monnaie sur les grains de café du vieux birbe, quand d’aigres sons de flûte, éclatant tout à coup derrière nous, à quelques pas de la route surplombant la vallée, nous attiraient tous dans un petit sentier hérissé de cactus, d’où nous découvrions la Nouba.
Non, nous ne nous étions pas trompés: c’était bien la musique des tirailleurs algériens, leurs fifres à la mélopée aiguë et monotone, leurs flûtes stridentes et leurs ronflants tambourins, toute cette musique un peu sauvage et comme exaspérée de soleil qui fut, l’année de l’Exposition, un des grands succès du campement des Invalides.
Que de fois nous avions été l’entendre, de quatre à cinq, assis à l’ombre des arcades du Bardo reconstitué d’après de sûrs dessins, attirés là par les grands yeux d’émail, les sourires à dents blanches et la grâce un peu simiesque des petits turcos enturbannés de rouge et haut guêtrés de blanc; et voilà que nous la retrouvions, et cette fois dans son décor indigène, sous le ciel implacablement bleu de son pays, au pied même des contreforts de l’Atlas, cette bruyante et monotone Nouba des joyeuses journées de flânerie et de griserie d’exotisme de l’année de l’Exposition.
Clairsemés en petits groupes dans une sorte de ravin que dominait notre sentier, ils étaient là, les petits tirailleurs emblousés de toile grise et haut ceinturonnés de rouge sur leurs bouffantes cottes bleues; ils étaient là, qui, les joues arrondies, s’essoufflant après leurs fifres avec d’étranges agilités de doigts, qui tourmentant d’une baguette impitoyable la peau tendue de leurs tambours.
Et des roulements de tonnerre et des cris aigus de sauvagerie emplissaient toute la vallée, tandis qu’arrêtés au milieu des cactus nous regardions surgir et s’animer au bruit de leur musique barbare toutes les splendeurs canailles et pourtant savoureuses de cette année quatre-vingt-neuf: ses danses javanaises, ses bourdonnants concerts et ses almées de beuglants; oh les ignobles déhanchées du théâtre égyptien et de la rue du Caire, la furie toute passionnelle et les odeurs d’ail et d’œillet des tangos pimentés des gitanes d’Espagne, la folie d’apothéose des fontaines lumineuses avec, au-dessus de cette immense fête foraine, les jeux de lumière électrique de ce chandelier géant, qu’était la tour Eiffel.
Et, comme nous nous taisions, immobilisés là, pris, je ne dirai point de nostalgie, mais comme d’un regret de cette année disparue sans retour et de cette Exposition dont aucun de nous trois ne verrait jamais l’équivalent peut-être, la Nouba tout à coup faisait trêve, et les voix enfantines et rauques nous hélaient: _Eh! moussu les Parisiens, payez-vous l’absinthe?_ De notre poste d’observation, les turcos, eux aussi, nous avaient reconnus.
Non pas individuellement. Bien embarrassés auraient-ils été de mettre un nom sur nos physionomies, mais, à travers nos vêtements fanés par la traversée et deux mois de chemins de fer algériens, ils avaient aussitôt démêlé, avec leur sûr instinct d’êtres à demi-sauvages, des silhouettes déjà vues; car, aussi eux avaient été à Paris pendant l’Exposition, et maintenant que, descendus dans leur coin de vallée, nous échangions avec tous ces moricauds de cordiales poignées de mains, et que, subitement entourés de paires d’yeux en émail blanc et de faces grimaçantes, nous serrions sans trop de dégoût, ma foi, ces doigts teints au henné et ces paumes au derme rude et brun, c’était un flux de questions enfantines et bizarres se pressant sur toutes les lèvres: «_Connaissions-nous la mère une telle, de l’avenue de Lamotte-Piquet_, quelque brasserie de filles sans doute, _le père un tel, de la rue Dupleix_, quelque hôtel meublé à la nuit, où ces fils d’Allah avaient peut-être initié des Françaises curieuses aux exigences et aux brutalités du désert. _Et le café de la rue Saint-Dominique où l’on dansait les jeudis et les dimanches soirs_, et la caserne de l’avenue de Latour-Maubourg, et la dame si aimable qui demeurait juste en face, la femme d’un caïd parisien, affirmait l’un d’entre eux, et pas le plus laid, ma foi!» Ces malheureux avaient emporté de Paris une singulière impression, uniquement faite de souvenirs de beuveries et de noces, le Tout-Grenelle de l’ivrognerie et le Tout-Gros-Caillou de la prostitution.
A vrai dire, nous ne savions que leur répondre et nous nous en tirions par d’énormes mensonges dont se contentait leur curiosité d’enfants; d’ailleurs, l’un d’entre eux, nanti par nous d’une pièce de deux francs, avait été chercher au cabaret le plus proche un litre d’eau et un litre d’absinthe; il en avait rapporté quelques verres, et toute la Nouba, maintenant assise autour de nous, dégustait lentement, à tour de rôle, le poison vert qu’interdit le Koran, mais dont nos soldats leur ont donné le goût, grâce au mutuel échange de vices, vices français contre vices indigènes, qui s’est fatalement établi dans notre belle armée coloniale.
Par acquit de conscience, nous portions aussi notre verre à nos lèvres; les turcos étendus, accroupis dans les poses familières à leur race, formaient autour de nous, dans ce coin de ravine ensoleillée et toute fleurie d’amandiers, un vivant et coloré tableau; nous avions l’air de trois dompteurs tombés au milieu de jeunes fauves; ils en avaient tous, pour la plupart, le muffle court, l’œil doucement bestial et les dents aiguës, presque tous l’attitude féline et le rampement allongé de sphinx, le ventre contre terre, le menton appuyé entre leurs mains petites. Un enfant indigène, en loques, apparu brusquement entre les raquettes d’un figuier de Barbarie, au-dessus du ravin, complétait le décor un peu théâtral de cette espèce de halte. Appuyé d’une main sur un long bâton, il nous regardait fièrement du sommet de sa roche, et sa silhouette fine au milieu de cette végétation épineuse, sur cet azur lumineux et brûlant, évoquait l’idée de quelque berger nomade, la figure d’un jeune pasteur biblique, d’un David enfant arrêté là avec son troupeau au-dessus d’une gorge hantée par des lions.
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Et j’ai toujours, parmi mes impressions d’Afrique, gardé un souvenir doucement nostalgique de cette journée passée au milieu de la Nouba.
LES AMANDIERS
Pendant que de froides haleines Glacent votre ciel obscurci, Pendant qu’il neige dans vos plaines, Sur nos coteaux il neige aussi:
Il neige au pied de la colline, Il neige au détour du sentier, Il neige des fleurs d’aubépine, Il neige des fleurs d’amandier.
CH. MARIE-LEFÈVRE.
Les fleurs d’amandier, cette neige de l’Algérie dont les Algériens sont si fiers, trouent depuis huit jours de leurs floconnements roses le bleu du ciel et de la mer; et toute cette banlieue d’Alger aux noms symboliques et doux comme des chansons de printemps: le _Frais-Vallon_, le _Ruisseau_, la _Kouba_, la _Fontaine bleue_, a l’air maintenant d’un paysage japonais avec ses replis de terrain, ses horizons de lumière éclaboussés, à chaque tournant de route, de branches étoilées d’aurore et de bouquets de givre en fleurs. Une exquise senteur de miel flotte imperceptible dans l’air, des jonchées de pétales roses traînent au revers des talus; et partout de grands troncs grisâtres aux branchages de clartés semblent autant de flambeaux allumés, tordant en plein azur de gigantesques girandoles flambantes.
Des enfants indigènes déguenillés et souples, l’air de beaux animaux avec leurs grands yeux noirs, se tiennent attroupés aux portes de la ville. Ils tiennent entre leurs bras de hautes branches fleuries qu’il offrent gravement aux promeneurs: les voitures de place, qui rentrent des environs, en ont leurs capotes remplies, et des têtes d’Anglaises à casquettes à carreaux et de messieurs à voiles verts émergent drôlatiquement du fond des victorias dans des enchevêtrements de ramures, tels des Botticelli de l’agence Cook dans une fresque du Printemps. Printemps d’Alger ou printemps d’Italie, elles en sont vraiment le signal et la fête, ces fleurs d’amandiers d’une neige si tendre, dont toute la province semble depuis huit jours illuminée. Il y en a partout, dans le bleu du ciel, aux balcons des hôtels, des pensions de famille, aux terrasses des villas, à l’avant des barquettes du port; les Espagnols de la place du Gouvernement en mâchonnent une fleur entre leurs dents, des Maures de la kasbah, drapés de burnous mauves, en ont des touffes piquées au coin de l’oreille, sous la soie voyante des turbans; des Anglais de Mustapha en arborent à leur boutonnière, et les âniers à jambes nues, qui trottent le long des routes, harcèlent d’une branche d’amandier le défilé de leurs bourricots.
C’est une illumination en plein midi, d’une telle caresse et d’une telle fraîcheur de nuance et de lumière qu’une inconsciente joie m’en fait délirer presque; une griserie des yeux, une ivresse de vivre me possèdent et, oubliant ma haine féroce des Algériens dont l’intolérant enthousiasme pour leur beau pays ferait prendre l’Algérie en horreur même à un peintre, (n’entendais-je pas, pas plus tard qu’hier, une dame d’Alger me soutenir qu’en France les roses n’avaient pas de parfum et les femmes pas de sexe sans doute...), j’en arrive à m’en aller rôder, titubant, par les chemins, les yeux éblouis de visions roses, une chanson aux lèvres comme un ivrogne... vraiment ivre de couleurs et de soleil.
Viens, enfant, la terre s’éveille, Le soleil rit au gazon vert, Le lis au calice entr’ouvert Se livre aux baisers de l’abeille. Respirons cet air pur, Enivrons-nous d’azur! Là-bas, sur la colline, Vois fleurir l’aubépine. La neige des pommiers Parfume les sentiers.
C’est une vieille mélodie de Gounod qui m’obsède, paroles de Lamartine, je crois; j’ai chanté tout haut comme un somnambule et le son de ma voix vient de m’éveiller brusquement.
La neige des pommiers Parfume les sentiers.
Je répète ces deux derniers vers et je ne puis m’empêcher de sourire, car moi aussi je vois clair dans mon cœur et comprends enfin le pourquoi de mon enthousiasme.
Ces amandiers neigeant aux revers des talus, ces branchages se détachant en clartés roses sur le bleu du ciel et de la mer, mais ce sont les pommiers de mon enfance, les pommiers des vergers normands et des côtes de la Manche: ces échappées d’azur à chaque tournant de route sont aussi bien de la Méditerranée que de l’Océan, l’Océan de lumière et de soie des belles journées de mai, quand, de Saint-Pol-de-Léon à Saint-Valery-en-Caux, pommiers, genêts et primerolles sont en fleurs. La _Fontaine bleue_, le _Frais-Vallon_, le _Ruisseau_, _Birmandres_, pourquoi pas _Yport_ ou _Vaucotte_. Les falaises de mon pays ont ces vallonnements et ces replis de terrain; la nostalgie chez moi s’est traduite aujourd’hui par un accès d’enthousiasme, et c’est une joie toute normande qui me fait depuis huit jours aimer Alger et sa banlieue, pareille à des paysages connus et chers.
FATHMA
PRINTEMPS D’ALGER
La floraison des amandiers, leur givre odorant, comme teinté de rose, s’allumant sur les côteaux de la Bouzareha et de la Maison Carrée, la dégringolade des rues de la Kasbah, lumineusement blanches, entre un ciel d’un bleu profond de vitrail, un ciel comme durci de chaleur, et la mer d’améthyste des printemps de là-bas, la mer de violettes, dont les poètes d’Alexandrie ont chanté l’invraisemblable aspect, la mer d’hyacinthe de Leconte de Lisle et de l’anthologie grecque...
Sur les quais en terrasse du boulevard de la République, c’était toute une gaieté débordante, affairée, les poursuites joueuses des chaouks et des petits cireurs, les grands yeux d’émail blanc brûlés de convoitise des spahis graves, les spahis drapés dans leurs longs manteaux rouges, et les sourires à dents étincelantes des Siciliens de la rue de la Marine, mâchonnant, en guise de cigarette, une tige de fleur. C’était aussi le va-et-vient des voitures de place bondées de misses rousses et roses, la capote encombrée de bottelées d’iris et de glaïeuls, les hèlements d’un siège à l’autre des cochers maltais, un œillet jaune piqué derrière l’oreille, et, dans la lumière, la joie et la douceur de vivre, la foule heureuse et nonchalante installée, ceux-ci à la devanture des cafés, sous les larges bâches éclaboussées de soleil, ceux-là, le coude au parapet des quais, et tous s’épanouissant au bon de l’air, devant la splendeur irisée des monts de Kabylie, cerclant d’arabesques mauves la rade et son immobilité bleue.
C’est dans ce décor tout de chatoiements et de caresses que m’apparut Fathma: Fathma, la beauté indigène à le mode, et dont la petite maison mauresque de la rue de la Révolution s’ouvrait, il y a cinq ans, encore très accessible aux curiosités des hiverneurs, contre une somme qui variait de dix à vingt francs. Grâce à Fathma, les touristes des agences Cook pouvaient pénétrer alors les pseudo-mystères d’un intérieur arabe. Prévenue par les chasseurs des grands hôtels, Fathma tenait à la disposition des visiteurs une tasse de kaoua, dont la générosité des clients pouvait augmenter le prix; un demi-louis était le taux officiel pour une visite. Fathma vendait aussi des broderies algériennes et des costumes arabes, des soieries et des velours d’Orient, le tout naturellement plus cher que dans les magasins d’antiquités de la rue Bab-Azoun, et, pour cinq à six louis, consentait, disait-on, à retirer devant le giaour un peu plus que son voile. C’était la femme à la mode d’Alger, le plat du jour offert à tout voyageur fraîchement débarqué; elle faisait partie du programme du parfait touriste et figurait sur certains guides entre une visite aux bains maures et une séance chez les Espagnoles du quartier de la prostitution; et voilà pourquoi nous l’avions jusqu’ici dédaignée, cette belle Fathma, étiquetée et classée au nombre des divertissements officiels de M. Perrichon. Nous demandions à la fois plus et moins aux repaires d’Alger; voilà près de deux mois que nous en explorions les fumeries et les bouges, et jusqu’aux posadas de banlieue, sans nous soucier de l’élégante Fathma et de sa réputation de beauté; nous ne l’avions même jamais rencontrée.
Et voici qu’elle nous apparaissait par cette limpide et bleue journée de printemps, singulièrement grande et svelte dans ses larges pantalons bouffants de soie blanche, et, sous le transparent haïk dont elle s’enveloppait, gardant une souplesse et une hautaine élégance jusqu’alors non rencontrées parmi les femmes d’Orient. Délicatement chaussée d’escarpins noirs, elle marchait devant nous, accompagnée d’une servante, comme elle hermétiquement enclose dans de bouffantes grègues et de longs voiles blancs. Le soleil la faisait comme lumineuse, spectrale et claire sous son amas soyeux d’étoffes, mais ses hanches n’avaient pas le moindre dandinement, ce dandinement canaille qui alourdit la marche de ses compatriotes et impose immédiatement à l’idée les vagues remous de la danse du ventre; mais ce n’était pas non plus le sautillement d’oiseau de nos frêles Parisiennes. Fathma marchait lentement, simplement, telle une princesse de conte arabe dans les allées sablées de poudre d’or de quelque jardin d’émir. C’était la démarche noble, à talons levés, du fameux vers latin:
_Patuit incessu dea..._
C’était en face de la mer, sur le boulevard de la République. Fathma ouvrait la porte du magasin Baralice, et nous pénétrions derrière elle; la présentation était vite faite, au milieu des photographies d’art et des bijoux kabyles des vitrines, par Mme Baralice. A l’épithète de _journaliste_, Fathma avait dressé l’oreille, en femme qui connaît la valeur d’une réclame. «Toi, depuis deux mois à Alger, zézayait-elle, d’une voix enfantine et gazouillante, au timbre un peu grave, et toi pas venu voir moi. Pourquoi?» Elle avait posé familièrement sur mon bras une main délicieusement fine et blanche, une main européenne extraordinairement soignée, et dont les ongles, brillantés par les poudres, luisaient comme du corail. Ses longs yeux noirs, à peine mouillés de kohl, fixaient et caressaient avec une insistance étrange, et, sous son dernier voile (car elle avait relevé son haïk), la pureté de son profil transparaissait comme à travers une brume de soie. C’était le type arabe dans toute sa beauté, nez droit et fin, lèvres ciselées, regard enveloppant et fier. «Toi être pas venu, reprenait sa voix zézayante, toi avoir eu tort. Tous ceux de ton pays viennent me voir; Sarah Bernhardt est venue; elle m’a donné ses gants comme souvenir. Coupée, non Coppée, aussi est venu; Loti aussi, et puis d’autres; quand viens-tu prendre le café chez moi? Je te montrerai les gants de Sarah, je les ai gardés dans une boîte; tu viendras, n’est-ce pas?» Et, avec une pudeur singulière dans ce manifeste raccrochage, «madame te donnera mon adresse». Et, s’étant inclinée devant Mme Baralice, elle ramenait son haïk soigneusement sur ses joues et quittait le magasin.
* * * * *
Rue de la Révolution, dans le quartier de la Marine, une petite rue étroite et baignée d’ombre, une rue du vieil Alger de Barberousse et des pirates; une porte basse en plein cintre comme reculée dans un grand mur crépi à la chaux, pas de fenêtre apparente: c’est la maison de Fathma.
Nous soulevons le lourd marteau de bronze, et, après cinq bonnes minutes d’attente, une tête de moricaude apparaît, effarée, à un judas grillé percé dans la muraille, que nous n’avions pas remarqué, une lucarne presque au niveau des sculptures du cintre; et une inénarrable conversation s’engage en nègre sabir: «Mme Fathma ne peut pas recevoir; elle est dans la peine; son beau-frère, il est mort, et c’est deuil dans la maison.» Comme nous avons prévenu Fathma de notre visite, nous insistons, et la négresse, décontenancée, hésite, puis disparaît tout à coup pour revenir nous patoiser à travers le judas: «Toi donner dix francs, chacun dix francs.» Nous exhibons un louis; la grosse tête disparaît encore une fois; puis, nous entendons dégringoler un pas dans l’escalier, déverrouiller longuement la porte: l’huis s’entrebâille, et nous pénétrons dans la place.