Part 10
Quand on compare à la pratique des fidèles l’excellente morale que prêche la religion chrétienne et plus ou moins toute religion et que l’on se représente ce qu’il adviendrait de cette morale, si le bras séculier n’empêchait pas les crimes, et ce que nous aurions à craindre, si pour un seul jour on supprimait toutes les lois, l’on avouera que l’action de toutes les religions sur la moralité est en réalité très faible. Assurément la faute en est à la faiblesse de la foi. Théoriquement et tant qu’on s’en tient aux méditations pieuses, chacun se croit ferme dans sa foi. Mais l’acte est la dure pierre de touche de toutes nos convictions: quand on en vient aux actes et qu’il faut prouver sa foi par de grands renoncements et de durs sacrifices, c’est alors qu’on en voit apparaître toute la faiblesse. Lorsqu’un homme médite sérieusement un délit, il fait déjà une brèche à la moralité pure. La première considération qui l’arrête ensuite, c’est celle de la justice et de la police. S’il passe outre, espérant s’y soustraire, le second obstacle qui alors se présente c’est la question d’honneur. Si l’on franchit ces deux remparts, il y a beaucoup à parier qu’après avoir triomphé de ces deux résistances puissantes, un dogme religieux quelconque n’aura pas assez de force pour empêcher d’agir. Car si un danger prochain, assuré, n’effraie pas, comment se laisserait-on tenir en bride par un danger éloigné et qui ne repose que sur la foi.--(L. 23.)
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La confession fut une heureuse pensée; car vraiment chacun de nous est un juge moral parfait et compétent, connaissant exactement le bien et le mal, et même un saint, quand il aime le bien et a horreur du mal. Cela est vrai de chacun de nous, pourvu que l’enquête porte sur les actions d’autrui et non sur les nôtres propres, et qu’il s’agisse seulement d’approuver et de désapprouver, et que les autres soient chargés de l’exécution. Aussi le premier venu peut-il comme confesseur prendre absolument la place de Dieu.--(N. 433.)
III
PENSÉES SUR LA POLITIQUE.
L’État n’est que la _muselière_ dont le but est de rendre inoffensif cette bête carnassière, l’homme, et de faire en sorte qu’il ait l’aspect d’un herbivore.--(M. 302.)
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Partout et en tout temps il y a eu beaucoup de mécontentement contre les gouvernements, les lois et les institutions publiques; cela vient de ce qu’on est toujours prêt à les rendre responsables de la misère inséparable de l’existence humaine, car elle a pour origine, selon le mythe, la malédiction que reçut Adam et avec lui toute sa race. Jamais pourtant cette tendance injuste n’a été exploitée d’une manière plus mensongère et plus impudente que par nos démagogues contemporains. Ceux-ci, en effet, par haine du christianisme, se proclament optimistes: à leurs yeux, le monde n’a point de but en dehors de lui-même, et, par sa nature même, il leur semble organisé dans la perfection; un vrai séjour de la félicité. C’est aux seuls gouvernements qu’ils attribuent les misères colossales du monde qui crient contre cette théorie; il leur semble que si les gouvernements faisaient leur devoir, le ciel existerait sur la terre, c’est-à-dire que tous les hommes pourraient sans peine et sans soucis se gorger, se soûler, se propager et crever: car c’est là ce qu’ils entendent quand ils parlent du progrès infini de l’humanité, dont ils font le but de la vie et du monde, et qu’ils ne se lassent pas d’annoncer en phrases pompeuses et emphatiques.--(P. II. 275.)
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Le roi, au lieu du «Nous par la grâce de Dieu» pourrait dire plus justement: «Nous de deux maux le moindre.» Car sans roi les choses ne sauraient aller, il est la clef de voûte de l’édifice qui sans lui s’écroulerait.--(M. 198.)
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L’organisation de la société humaine oscille comme un pendule entre deux extrêmes, deux pôles, deux maux opposés: le despotisme et l’anarchie. Plus elle s’éloigne de l’un, plus elle se rapproche de l’autre. La pensée vous vient alors que le juste milieu serait le point convenable: quelle erreur! Ces deux maux ne sont pas également mauvais et dangereux; le premier est infiniment moins à craindre: d’abord les coups du despotisme n’existent qu’à l’état de possibilité, et quand ils se produisent en actes, ils n’atteignent qu’un homme entre des millions d’hommes. Quant à l’anarchie, possibilité et réalité sont inséparables: ses coups atteignent chaque citoyen et cela chaque jour. Aussi toute constitution doit se rapprocher beaucoup plus du despotisme que de l’anarchie: elle doit même contenir une légère possibilité de despotisme.--(N. 381.)
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Rois et domestiques ne sont désignés que par leurs petits noms, voilà les deux extrêmes de la société.--(N. 383.)
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Les républiques sont en général faciles à établir, mais difficiles à maintenir: pour les monarchies, c’est juste le contraire. (P. II. 273.)
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Voulez-vous des plans utopiques: la seule solution du problème politique et social serait le despotisme des sages et des nobles d’une aristocratie pure et vraie, obtenue au moyen de la génération par l’union des hommes aux sentiments les plus généreux avec les femmes les plus intelligentes et les plus fines. Cette proposition est mon utopie et ma république de Platon[41].--(P. II. 273).
[41] M. Renan expose une idée analogue dans ses _Dialogues philosophiques_.
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La race humaine est une fois pour toutes et par nature vouée à la misère et à la ruine; quand bien même par le secours de l’État et de l’histoire on pourrait remédier à l’injustice et à la misère au point que la terre devienne une sorte de pays de cocagne, les hommes en viendraient à s’entre-quereller par ennui et tomberaient les uns sur les autres, ou bien l’excès de la population amènerait la famine et celle-ci les détruirait.--(M. 302.)
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Il est extrêmement rare qu’un homme voie toute son effroyable malice dans le miroir de ses actions. Ou bien croyez-vous vraiment que Robespierre, Bonaparte, l’empereur du Maroc, les assassins que vous voyez sur la roue, soient seuls si mauvais entre tous? Ne voyez-vous pas que beaucoup en feraient autant, si seulement ils le pouvaient?--(M. 303.)
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Bonaparte n’est pas à proprement parler plus méchant que beaucoup d’hommes, pour ne pas dire que la plupart des hommes. Il n’a que l’égoïsme tout à fait commun qui consiste à chercher son bien aux dépens des autres. Ce qui le distingue, c’est uniquement une plus grande force pour satisfaire cette volonté, une plus grande intelligence, une plus grande raison, un plus grand courage; et le hasard lui donnait en outre un champ favorable. Grâce à toutes ces conditions réunies il fit pour son égoïsme ce que mille autres aimeraient bien à faire, mais ne peuvent faire. Tout méchant gamin qui, par sa malice, se procure un mince avantage au détriment de ses camarades, si faible que soit le dommage qu’il cause, est aussi mauvais que Bonaparte. (M. 301.)
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L’homme est au fond une bête sauvage, une bête féroce. Nous ne le connaissons que dompté, apprivoisé en cet état qui s’appelle civilisation: aussi reculons-nous d’effroi devant les explosions accidentelles de sa nature. Que les verrous et les chaînes de l’ordre légal tombent n’importe comment, que l’anarchie éclate, c’est alors qu’on voit ce qu’est l’homme.--(L. 139.)
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L’exagération en tout genre est aussi essentielle au journalisme qu’à l’art dramatique: car il s’agit de tirer de chaque événement le plus grand parti possible. Aussi tous les journalistes sont alarmistes de profession: c’est leur manière de se rendre intéressants. Par là ils ressemblent aux roquets, qui, dès que le moindre mouvement se produit, aboient aussitôt à tout rompre. Il faut régler là dessus l’attention que l’on prête à leur trompette d’alarme afin qu’ils ne vous troublent pas la digestion.--(L. 137.)
IV
PENSÉES SUR L’HOMME ET LA SOCIÉTÉ.
Les choses se passent dans le monde comme dans les drames de Gozzi où les mêmes personnes paraissent toujours, avec les mêmes intentions et le même sort; les motifs et les événements différent assurément dans chaque pièce, mais l’esprit des événements est le même, les personnages d’une pièce ne savent rien non plus de ce qui s’est passé dans l’autre, où ils étaient pourtant acteurs: aussi après toutes les expériences des pièces précédentes, Pantalone n’est devenu ni plus adroit ni plus généreux, ni Tartaglia plus honnête, ni Brighella plus courageux, ni Colombine plus vertueuse.--(W. I. 215.)
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Notre monde civilisé n’est qu’une grande mascarade. On y rencontre des chevaliers, des moines, des soldats, des docteurs, des avocats, des prêtres, des philosophes, et que ne rencontre-t-on pas encore? Mais ils ne sont pas ce qu’ils représentent: ce sont de simples masques sous lesquels se cachent la plupart du temps des spéculateurs d’argent (_moneymakers_.) Tel prend aussi le masque de la justice et du droit avec le secours d’un avocat, pour mieux frapper son semblable; tel autre, dans le même but, a choisi le masque du bien public et du patriotisme; un troisième celui de la religion, de la foi immaculée. Pour toutes sortes de buts secrets, plus d’un s’est caché sous le masque de la philosophie, comme aussi de la philanthrophie, etc. Les femmes ont moins de choix: elles se servent la plupart du temps du masque de la vertu, de la pudeur, de la simplicité, de la modestie. Il y aussi des masques généraux, sans caractère spécial, comme les dominos au bal masqué, et que l’on rencontre partout: ceux-là nous figurent l’honnêteté rigide, la politesse, la sympathie sincère et l’amitié grimaçante. La plupart du temps, il n’y a, comme je l’ai dit, que de purs industriels, commerçants, spéculateurs, sous tous ces masques. A ce point de vue la seule classe honnête est celle des marchands, car seuls ils se donnent pour ce qu’ils sont, et se promènent à visage découvert: aussi les a-t-on mis au bas de l’échelle.--(P. II. 226.)
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Le médecin voit l’homme dans toute sa faiblesse; le juriste le voit dans toute sa méchanceté; le théologien, dans toute sa bêtise.--(P. II. 639.)
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De même qu’il suffit d’une feuille à un botaniste pour reconnaître toute la plante, de même qu’un seul os suffisait à Cuvier pour reconstruire tout l’animal, ainsi une seule action caractéristique de la part d’un homme peut permettre d’arriver à une connaissance exacte de son caractère, et par conséquent de le reconstituer en une certaine mesure, quand bien même il s’agirait d’une chose insignifiante; l’occasion n’en est que plus favorable: car dans les affaires plus importantes, les hommes sont sur leur garde, dans les petites choses, au contraire, ils suivent leur nature sans y songer beaucoup. Si quelqu’un, à propos d’une vétille, montre par sa conduite absolument égoïste, sans les moindres égards pour autrui, que le sentiment de justice est étranger à son cœur, il ne faut pas lui confier un centime, sans prendre les sûretés suffisantes... D’après le même principe, il faut briser immédiatement avec ces gens qui s’appellent les bons amis, même pour les moindres choses, quand ils trahissent un caractère méchant, faux ou vulgaire, afin de prévenir par là les mauvais tours qu’ils pourraient vous jouer dans des affaires graves. J’en dirais autant des domestiques: plutôt seul qu’au milieu de traîtres.--(L. 151.)
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Laisser paraître de la colère ou de la haine dans ses paroles ou sur son visage, cela est inutile, dangereux, imprudent, ridicule, commun. On ne doit trahir sa colère ou sa haine que par des actes. Les animaux à sang froid sont les seuls qui aient du venin.--(P. I. 497.)
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Politesse est prudence; impolitesse une stupidité: se faire des ennemis aussi inutilement et de gaîté de cœur, c’est du délire, comme lorsque l’on met le feu à sa maison. Car la politesse est comme les jetons, une monnaie notoirement fausse; être économe de cette monnaie, c’est un manque d’esprit; en être prodigue au contraire, c’est faire preuve de bon sens.--(L. 217.)
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Notre confiance envers les autres n’a très souvent d’autres causes que la paresse, l’égoïsme et la vanité: la paresse quand l’ennui de réfléchir, de veiller, d’agir, nous porte à nous confier à un autre; l’égoïsme, quand le besoin de parler de nos affaires nous excite à lui faire des confidences; la vanité quand nous avons quelque chose d’avantageux à dire sur notre compte. Nous n’exigeons pas moins qu’on nous fasse honneur de notre confiance.--(P. I. 491.)
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Il est prudent de faire sentir de temps en temps aux gens, hommes et femmes, que l’on peut fort bien se passer d’eux: cela fortifie l’amitié; et même près de la plupart des hommes, il n’est pas mauvais de glisser de temps en temps dans la conversation une nuance de dédain à leur égard; ils font d’autant plus de cas de notre amitié: _chi non istima vien stimato_, qui n’estime pas est estimé, dit un proverbe italien. Si quelqu’un a beaucoup de valeur réelle à nos yeux, il faut le lui cacher comme si c’était un crime. Voilà qui n’est pas précisément réjouissant; mais il en est ainsi. C’est à peine si les chiens supportent la grande amitié: bien moins encore les hommes.--(P. I. 480.)
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Les amis se disent sincères; ce sont les ennemis qui le sont: aussi devrait-on prendre leur critique comme une médecine amère, et apprendre par eux à se mieux connaître.--(P. I. 489).
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Il peut arriver que nous regrettions la mort de nos ennemis et de nos adversaires, même après nombre d’années, presque autant que celle de nos amis,--c’est quand nous trouvons qu’ils nous manquent pour être témoins de nos éclatants succès.--(P. II. 621.)
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Rien ne trahit plus l’ignorance des hommes que si l’on allègue comme une preuve des mérites et de la valeur d’un homme qu’il a beaucoup d’amis: comme si les hommes accordaient leur amitié d’après la valeur et le mérite! comme s’ils n’étaient pas au contraire semblables aux chiens qui aiment celui qui les caresse ou leur donne des os, sans plus s’occuper d’eux au delà!--Celui qui s’entend le mieux à les caresser, fussent-ils les bêtes les plus vilaines, celui-là a beaucoup d’amis.--(M. 257.)
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«Ni aimer, ni haïr», c’est la moitié de la sagesse humaine: «ne rien dire et ne rien croire» l’autre moitié. Mais avec quel plaisir on tourne le dos à un monde qui exige une pareille sagesse.--(P. I. 496.)
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La différence entre la vanité et l’orgueil, c’est que l’orgueil est une conviction bien arrêtée de notre supériorité en toutes choses; la vanité au contraire est le désir d’éveiller chez les autres cette persuasion, avec une secrète espérance de se laisser à la longue convaincre soi-même. L’orgueil a donc son origine dans une conviction intérieure et directe que l’on a de sa haute valeur; au contraire, la vanité cherche un appui dans l’opinion du dehors pour arriver à l’estime de soi-même. La vanité rend bavard, l’orgueil rend silencieux. Mais l’homme vain devrait savoir que la haute opinion des autres, objet de ses efforts, s’obtient beaucoup plus aisément par un silence continu que par la parole, quand même on aurait les plus belles choses à dire.--N’est pas orgueilleux qui veut, tout au plus peut-on simuler l’orgueil, mais comme tout rôle de convention, ce rôle-là ne pourra être soutenu jusqu’au bout. Car il n’y a que la conviction ferme, profonde, inébranlable que l’on a de posséder des qualités supérieures et exceptionnelles, qui rende réellement orgueilleux. Cette conviction a beau être erronée, ou bien encore ne reposer que sur des avantages extérieurs et de convention, cela ne nuit en rien à l’orgueil, si elle est sérieuse et sincère. Car l’orgueil a ses racines dans notre conviction, et il ne dépend pas, non plus que toute autre connaissance, de notre bon plaisir. Son pire ennemi, j’entends son plus grand obstacle, est la vanité qui ne brigue les applaudissements d’autrui que pour édifier une haute opinion de soi-même, tandis que l’orgueil fait supposer que ce sentiment est déjà entièrement affermi en nous.
Bien des gens blâment et critiquent l’orgueil; ceux-là sans doute n’ont rien en eux-mêmes qui puisse les rendre fiers.--(P. I. 379.)
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La nature est ce qu’il y a de plus aristocratique au monde: toute différence que le rang ou la richesse en Europe, les castes dans l’Inde établissent entre les hommes, est petite en comparaison de la distance qu’au point de vue moral et intellectuel la nature a irrévocablement fixée; et, dans l’aristocratie de la nature comme dans les autres aristocraties, il y a dix mille plébéiens pour un noble et des millions pour un prince; la grande foule c’est le tas, _plebs_, _mob_, _rabble_, _la canaille_.
C’est pourquoi, soit dit en passant, les patriciens et les nobles de la nature devraient aussi peu que ceux des États se mêler à la populace, mais vivre d’autant plus séparés et inabordables qu’ils sont plus élevés.--(N. 382.)
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La tolérance que l’on remarque et que l’on loue souvent chez les grands hommes, n’est toujours que le résultat du plus grand mépris pour les autres hommes: lorsqu’un grand esprit est tout à fait pénétré de ce mépris, il cesse de considérer les hommes comme ses semblables, et d’exiger d’eux ce qu’on exige de ses semblables. Il est alors aussi tolérant envers eux qu’envers tous les autres animaux, auxquels nous n’avons pas à reprocher leur déraison et leur bestialité.--(N. 359.)
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C’est la malédiction de l’homme de génie que, dans la mesure même où il semble aux autres grand et admirable, ceux-ci lui paraissent à leur tour petits et pitoyables. Il lui faut pendant toute sa vie réprimer cette opinion, comme les autres répriment la leur. Cependant il est condamné à vivre dans une île déserte, où il ne rencontre personne de semblable à lui, et qui n’a d’autres habitants que des singes et des perroquets. Et toujours il est victime de cette illusion, qui lui fait prendre de loin un singe pour un homme.--(N. 359.)
V
L’HOMME ET L’ANIMAL.
La volonté dans l’homme a exactement le même but que la volonté dans la bête: se nourrir et se reproduire. Mais que de préparatifs compliqués et artificiels de la part de l’homme, quels stratagèmes pour arriver aux mêmes fins, que d’intelligence, de réflexion, de finesse, d’abstraction l’on applique même dans les affaires journalières de la vie commune. Et pourtant le but poursuivi et atteint n’est autre que celui de l’animal. C’est comme si l’on offrait le même vin tantôt dans un vase de terre, tantôt dans une coupe travaillée avec art: le vin reste le même, de même que la lame de l’épée reste la même, que la poignée soit en or ou en cuivre.--(M. 352.)
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Autant la bête est plus naïve que l’homme, autant la plante est plus naïve que la bête. Dans la bête nous voyons la volonté de vivre pour ainsi dire plus nue que dans l’homme qui cache ses instincts sous son intelligence, et qui a tant de moyens de dissimulation que sa véritable nature n’apparaît guère qu’accidentellement et par endroits. Cette volonté se montre tout à fait nue, mais beaucoup plus faible dans la plante, comme une pure impulsion aveugle vers l’existence, sans but ni fin. La plante manifeste tout son être au premier regard, et, avec une innocence parfaite, expose indifféremment à tous les yeux au point le plus élevé de sa tige les organes de la génération, qui chez toutes les bêtes sont placés à l’endroit le plus secret. Cette innocence des plantes tient à leur défaut de connaissance: ce n’est pas dans le vouloir, mais dans le vouloir avec connaissance que réside la faute.--(L. 43.)
* * * * *
Toutes les fois qu’un homme meurt, c’est un monde qui disparaît, le monde qu’il portait dans sa tête; plus la tête est intelligente, plus ce monde est distinct, clair, important, et vaste: d’autant plus affreuse est sa disparition. Avec l’animal c’est une misérable rhapsodie ou une esquisse d’un monde qui disparaît.--(N. 412.)
* * * * *
L’homme est une médaille qui porte d’un côté cette inscription «moins que rien», et de l’autre, «tout dans tout».--(N. 411.)
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La profonde douleur que nous éprouvons à la mort de tout être ami naît de ce sentiment que dans tout individu il y a quelque chose d’inexprimable, qui n’est qu’à lui, quelque chose d’irréparable. _Omne individuum ineffabile_. C’est même le cas de la personnalité des bêtes. On le sentira, si l’on a blessé à mort sans le vouloir une bête que l’on aime, et reçu le regard d’adieu qu’elle vous adresse; c’est une douleur déchirante.--(P. II. 621.)
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Le chien, l’unique ami de l’homme, a un privilège sur tous les autres animaux, un trait qui le caractérise, c’est ce mouvement de queue si bienveillant, si expressif et si profondément honnête. Quel contraste en faveur de cette manière de saluer que lui a donnée la nature, quand on la compare aux courbettes et aux affreuses grimaces que les hommes échangent en signe de politesse: cette assurance de tendre amitié et de dévouement de la part du chien est mille fois plus sûre, au moins pour le présent.--(L. 53.)
Ce qui me rend si agréable la société de mon chien, c’est la transparence de son être. Mon chien est transparent comme un verre.--(M. 140.) S’il n’y avait pas de chiens, je n’aimerais pas à vivre.--(M. 170.)
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La pitié, principe de toute moralité, prend aussi les bêtes sous sa protection, tandis que dans les autres systèmes de morale européenne, on a envers elles si peu de responsabilité et d’égards. La prétendue absence de droits des animaux, le préjugé que notre conduite envers eux n’a pas d’importance morale, qu’il n’y a pas comme on dit de devoirs envers les bêtes, c’est là justement une grossièreté révoltante, une barbarie de l’occident, dont la source est dans le judaïsme...
Il faut leur rappeler, à ces contempteurs des bêtes, à ces occidentaux judaïsés que, de même qu’ils ont été allaités par leur mère, de même aussi le chien l’a été par la sienne.
La pitié envers les bêtes est si étroitement unie à la bonté du caractère, que l’on peut affirmer de confiance que celui qui est cruel envers les bêtes ne peut être un homme bon.--(L. 169.)
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La bonté du cœur consiste dans une pitié profonde universelle pour tout ce qui a vie; mais tout d’abord pour l’homme, parce qu’à mesure que l’intelligence s’accroît, la capacité de souffrir augmente dans la même proportion.--(L. 171.)
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Je dois l’avouer sincèrement: la vue de tout animal me réjouit aussitôt et m’épanouit le cœur; surtout la vue des chiens et puis de tous les animaux en liberté, des oiseaux, des insectes, etc. Au contraire, la vue des hommes excite presque toujours en moi une aversion prononcée; car ils m’offrent à peu d’exceptions près le spectacle des difformités les plus affreuses et les plus variées: laideur physique, expression morale de passions basses et d’ambition méprisable, symptômes de folie et de perversités de toutes sortes et de toutes grandeurs; enfin une corruption sordide, fruit et résultat d’habitudes dégradantes; aussi je me détourne d’eux et je fuis vers la nature, heureux d’y rencontrer les bêtes.--(N. 451.)
VI
CARACTÈRES DES DIFFÉRENTS PEUPLES.